CHAPITRE II : IMPORTANCE DU PIAN 

 

SECTION I -RAPPEL HISTORIQUE

Au début du siècle, les populations de nombreuses régions tropicales souffraient du pian. Dans les années 1920 et 1930, des campagnes de masse contre le pian furent réalisées utilisant des injections de dérivés arséniés et de sels de bismuth. Ces traitements furent effectués dans les hôpitaux ou par des équipes mobiles. Souvent associés au contrôle de la variole, ils eurent de bons résultats et furent à l’origine, dans certains pays, de la mise en place d’un réseau de dispensaires ruraux chargés de consolider les résultats obtenus par les équipes mobiles. Ainsi en Afrique centrale, au Ruanda-Urundi, le contrôle du pian fut à l’origine du système de soins de santé primaires[1]. Le traitement du pian par injection conforta également la supériorité de la médecine occidentale et attira les populations dans les dispensaires et les hôpitaux. Malheureusement, la surveillance de l’affection ne fut pas suffisante et dans les années 50 on estimait qu’il existait près de 50 millions de cas de pian dans le monde, en particulier dans les régions tropicales et humides d'Afrique, des Amériques, d'Asie et du Pacifique occidental.

   I-1950 : fabrication de la pénicilline retard.

L'introduction, au début de cette décennie, de la préparation peu coûteuse de pénicilline-retard révolutionna le traitement du pian et la lutte contre cette maladie.

Chez les patients au stade d'infection précoce, une seule injection faisait rapidement disparaître les lésions cutanées et prévenait toute rechute pendant 2 ans. Mais l'application de ce traitement aux seuls sujets qui présentaient des lésions évolutives ne réduisait pas sensiblement la présence du pian dans la collectivité. Un traitement global de masse sembla, dès lors, obligatoire.

- La première campagne de masse eut lieu en 1952 en Haïti. Les observations faites à cette occasion, complétées par les données recueillies lors des projets pilotes spéciaux, purent faire croire l'éradication du pian possible.

 

    II 1955 : l’OMS décide l’éradication du pian

En 1955, à Enugu, au cours de la deuxième Conférence internationale sur la lutte contre le pian, les experts estimèrent possible de modifier l'objectif des campagnes, d'abandonner la lutte au profit de l'éradication. Cette politique fut suivie par l'OMS.

La mesure d'attaque choisie pour ce programme consistait en l'administration de masse d'une injection intramusculaire de pénicilline retard.

En 1965, 152 millions de personnes réparties dans 49 pays avaient été examinées et plus de 46 millions de cas évolutifs, de cas latents et de contacts avaient reçu ce traitement. La plupart de ces programmes avaient débuté avant 1960.

    III-1965 : L’OMS abandonne le concept d’éradication

 A cette date, l'évaluation des grandes campagnes contre le pian fit apparaître une chute globale spectaculaire de la prévalence (cas évolutifs). La comparaison avec les résultats des premières enquêtes montra des taux de prévalence 20 à 60 fois plus faibles, voire 400 fois dans certains cas. Ces données témoignaient d'un déroulement très satisfaisant des campagnes, mais on s' interroga rapidement sur leur réelle efficacité à éradiquer le pian. En effet, certains rapports montraient que la surveillance était gravement déficiente dans de nombreux programmes et, pire encore, que de nouveaux foyers de transmission étaient apparus dans diverses régions. En outre, de nombreux programmes en cours depuis plusieurs années, et qui auraient dû être à un stade avancé de la phase de consolidation, stagnaient en phase d'attaque.

Pour expliquer ces graves anomalies, l'OMS entreprit, au début des années 60, un programme spécial d'évaluation des résultats à long terme des campagnes contre le pian, fondé sur l’études d'échantillons représentatifs des énormes populations rurales traitées. Ces études furent confiées à des équipes OMS spécialisées dans l’évaluation des tréponématoses.

Les conclusions qui en furent tirées peuvent se résumer ainsi : d’une part, malgré un premier recul remarquable des  tréponématoses endémiques enregistré dans les pays en développement à la suite des campagnes de masse, le pian ne fut éliminé d'aucune région  sous l'effet de l'utilisation à l'échelle communautaire de la pénicilline retard ; d’autre part, dans les régions traitées persistaient une infection et une transmission, certes de faible importance, mais beaucoup plus marquées qu'on ne l'avait d'abord supposé. En conséquence, aux alentours des années 66-67, le mot éradication fut banni de tous les rapports et documents de l'OMS ayant trait aux activités de lutte contre le pian.

La nécessité d’associer aux campagnes de masse le développement de dispensaires et de centre de soins de santé primaire fut jugée, en revanche, indispensable.

En 1978, à Alma Ata, l’OMS lança le concept de « soins de santé primaire » (SSP) dans le but d ‘obtenir la «santé pour tous en l’an 2000 ». Les centres de SSP, premier niveau de contact entre la médecine et les individus, la famille et la communauté, se voyaient attribué la prévention et le contrôle des endémies locales. Les programmes verticaux  devaient nécessairement s’articuler avec le système des SSP.

 

   IV- 1984 : le IIIème Symposium contre les tréponématoses endémiques présente des résultats mitigés[2]

 En 1984, un troisième symposium sur les tréponématoses endémiques se tint à Washington. Le bilan des campagnes de masse fut considéré comme positif puisque les cas résiduels étaient estimés à un à deux millions de personnes alors qu'en 1950 on évaluait le nombre de malades à 50 voire 100 millions. Les résultats cependant étaient variables selon les régions.

1)Dans le monde

En Inde, en Thaïlande, en Malaisie et en Amérique du Sud, bien que l’endémie pianique continua dans l’ensemble de ces pays à se transmettre à bas bruit et que des foyers persistaient dans certaines régions, comme l’Amazonie, le pian n’était plus considéré comme un problème de santé publique.

En Papouasie Nouvelle-Guinée, en revanche, un million d' enfants étaient exposés au risque de pian. Le relief très accidenté du pays, la rareté de routes et de fleuves navigables rendaient les campagnes de masse difficile à mettre en oeuvre. Le pian se concentrait dans les provinces de Madang et de West Great Britain.

En Indonésie le pian avait réapparu dans plusieurs endroits du pays, en particulier à Sulawesi, Sumatra et Bornéo.

 

2) En Afrique le bilan des campagnes de masse était peu brillant. Aucun pays de ce continent n’avait éradiqué le pian. Au Bénin, au Togo, en R.C.A., la proportion d'enfants infectés par le pian était la même que celle constatée avant les campagnes de masses des années cinquante.

-en Côte d’Ivoire

En 1950, la prévalence du pian était de 6,3 % et les cas recensés étaient de 135429 (Vaucel). Les campagnes de masse de 1956 à 1970 furent menées par le Service des Grandes Endémies aidé de l’UNICEF, de l’USAID et de l’OMS. Le nombre de cas recensé tomba de 29600 en 1970 à 13000 en 1974 pour augmenter aux alentours de 35000 en 1980 et décliner faiblement ensuite (22000 en 1982).

Les zones d’hyperendémicité se trouvaient et se trouvent encore aujourd’hui, comme en 1950, dans la zone forestière de l’intérieur qui reçoit plus de 2000 mm de pluie par an. Le cercle de Bouaké, faisait exception, pourtant situé dans la savane, il avait, en 1950, une incidence de 7.53 % du fait que cette région, entourée de forêts, constituait une zone de transit inévitable entre la forêt et la savane.

-au Togo

En 1950, au Togo (100000 habitants), la prévalence du pian s’élevait à 11.6 % (116000 cas). En 1982, on diagnostiqua encore 3816 cas. Le foyer le plus actif coïncidait avec la forêt d’Akposso située au centre du pays, à une altitude moyenne de 800 mètres, dans une région montagneuse coupée de vallées humides, fertiles et peuplées.

-au Bénin (Dahomey)

En 1950 la prévalence du pian au Bénin (2200000 habitants) était de 1.4 % (22000 cas). En 1981, 9000 cas étaient encore recensés.

-au Ghana

La prévalence du pian était évaluée en 1956 à 1.9 % et à 0.17 % après les campagnes de 1960. Elle augmenta dans les années 70. Des campagnes furent à nouveau entreprises de 1980 à 1983 et réussirent à la faire tomber de 0.4 % à 0.06 %. Pour arriver à ce résultat, 77000 cas et 1.5 M de contacts furent traités.

L’Ashanti, l’est et le centre étaient les régions les plus atteintes.

La migration et le nomadisme permanents entre ces trois derniers pays expliquent l’insuffisance des campagnes de masse nationales et la résurgence périodique du pian.

-au Soudan

Le pian était très répandu dans les provinces de l’équateur, du haut Nil et chez les riverains du Bahr El Gazal. Le pian comme les autres tréponématoses endémiques ne faisait malheureusement pas partie des priorités des programmes nationaux de santé. Aucun chiffre n’était fourni par les autorités.

-en R.C.A.

En 1950, le pian en Oubangui-Chari (1million d’habitants) avait une prévalence de 3.2 % (35000 cas diagnostiqués). En 1982, la RCA déclarait à l’OMS plus de 1085 cas.

Les zones d’hyperendémicité se localisaient dans les territoires de forêts du sud du pays, denses et humides, et dans les plaines marécageuses de l’Oubangui alors que le béjel se développait dans les provinces du Nord. La rareté de la syphilis vénérienne dans ces régions était due à la protection apportée par le pian contracté dans l'enfance grâce aux réactions  d'immunité croisées entre ces deux maladies.

De 1979 à 1982, des campagnes de surveillance des tréponématoses se déroulèrent dans tout le pays. Un des résultats fut la mise en évidence de la grande prévalence de l’infection tréponémique chez les Pygmées (91.6 % des Pygmées examinés étaient + au VDRL et au TPHA alors que le pian évolutif était pratiquement inexistant chez les autres groupes de populations).

Du fait de la migration transfrontalière permanente des Pygmées, les auteurs centrafricains concluaient à la probabilité d’une forte prévalence chez les Pygmées des pays voisins.

-au Congo

En 1950, la prévalence du pian en Moyen-Congo était de 3.2 % (24000 cas). En 81 et en 82, le Congo déclara encore 2157 et 1433 cas.

-au Gabon

En 1950, la prévalence au Gabon était très élevée : 4.3 % (19000 cas). En 1982, le Gabon ne déclara plus que 340 cas.

-au Cameroun

En 1951, la prévalence du pian au Cameroun (3 millions d’habitants) était de 5.6 % (172000 cas). La zone de plus forte endémicité était la région maritime et forestière de la Kribi avec une présence de 32.5 %. Le Wouri était la seule région maritime et forestière épargnée par le pian du fait de la présence de Douala. De 77 à 82, aucune donnée ne fut  notifiée par ce pays à l’OMS.

 

En 1984, le pian était ainsi devenu une maladie des zones reculées, difficiles à atteindre ; "là où la route s'arrête commence le pian" disait Higgins. L’éradication du pian dans ces zones marginalisées ne constituait plus pour les Etats une priorité des programmes sanitaires. Le pian fut retiré de la liste des maladies à surveiller bien que les experts du troisième symposium aient conclu à la nécessité de continuer la politique thérapeutique telle que l'avait préconisée le deuxième symposium et de surveiller l'évolution de cette endémie[3].

Ces recommandations sont restées déclamatoires. Aujourd'hui, les foyers recensés en 1984 sont toujours actifs en Amérique, en Asie, en Afrique de l'Ouest et en Afrique centrale.

Comment la situation en Afrique centrale a-t-elle évolué ?

 

V-1989- Pour l’OCEAC le pian est en passe de redevenir, en Afrique centrale, un problème de santé publique[4]

 La situation de l’endémie pianique dans les états membres de l’OCEAC était évoquée en 1989 par le bulletin de liaison de cet organisme. Les auteurs précisaient tout d’abord que le pian, contrairement aux recommandations du IIIème symposium, ne faisait pas l’objet d’une fiche de programme spécifique qui aurait conduit de ce fait l’OCEAC à se pencher sur ce problème.

Par ailleurs, les chiffres étaient obtenus en fonction des données que les Etats jugeaient opportun de faire parvenir à l’OCEAC. Les experts de cet organisme notaient que la qualité des données était inégale et en général peu fiable.

En outre, pour ces derniers les données étaient vraisemblablement sous-évaluées pour les raisons suivantes:

-le pian étant surtout fréquent dans les populations rurales éloignées, la notification dépendait de l’accès à une formation sanitaire compétente pour effectuer un diagnostic valable.

-L’endémie pianique n’était plus considérée comme un problème majeur de santé publique, il n’y avait donc pas de véritable plan national de lutte contre des tréponématoses endémiques.

-L’irrégularité des déclarations ne permettait pas de dégager une tendance générale.

Les auteurs concluaient à une recrudescence de cette affection, susceptible alors de redevenir un problème de santé publique. Ils demandaient que leur conclusion soit vérifiée par des enquêtes de terrain. Ces enquêtes sont rapportées dans la section II.

 

 

 

   VI-1993 :OCEAC : Les Pygmées sont le réservoir de pian et l’apparition de ce dernier chez les villageois est  l’ indicateur d’une régression de l’ accès aux soins en Afrique centrale[5]

.

Les experts de cet organisme constataient que les études effectuées depuis quinze ans au Zaïre, au Cameroun, au Congo et en RCA montraient une résurgence du pian à partir d’une population socialement et économiquement défavorisée, les Pygmées. Ces populations ne disposaient pas de structures de soins adaptées et restaient une cible privilégiée pour la dissémination de la maladie. L’extension à d’autres populations confirmait la dégradation du système de soins de santé primaires en Afrique centrale. Pour les membres de cet organisme, il paraissait urgent de proposer de nouvelles campagnes contre le pian redevenu un problème de santé publique. Mais telle ne semblait pas être la position de la Banque mondiale.

 

VII-1993- Pour la Banque mondiale le pian n’a pas une charge de morbidité suffisante pour être pris en compte

Le rapport de la Banque Mondiale «investir dans la santé » classe la charge de morbidité d’une maladie en fonction du nombre d’années qu’elle fait perdre au sujet soit par décès, soit par invalidité. Ce nombre d’années de vie corrigé du facteur invalidité (AVCI) est plus important en Afrique pour les maladies transmissibles (71 %) que pour les maladies non transmissibles (19,4 %) ou les accidents (9.3 %).

Parmi les maladies transmissibles, les maladies infectieuses et parasitaires viennent en Afrique subsaharienne largement en tête avec 763 centaines de milliers d’AVCI perdues. Dans ce groupe le paludisme est la première cause de mobidité (161). L’ensemble des autres affections tropicales ne représente que 39 centaines de milliers d’AVCI.[6]. Le pian n’est pas cité parmi les maladies tropicales car pour la Banque mondiale sa charge de morbidité est insuffisante. Les experts de la banque semblent en effet arriver à la même conclusion que le Dr Vaucel, directeur du service de santé de la France d’ Outre mer, il y a une cinquantaine d’années.

En 1950, le Docteur Vaucel  justifiait déjà l’inutilité des campagnes systématiques contre le pian par les arguments suivants : « Le pian est essentiellement une maladie des enfants (73.8 % de tous les pianiques au Moyen Congo). Seul le pian crabe interrompt pendant son évolution les jeux de l’enfant pianique. Chez l’adulte, il est indéniable que le pian plantaire avec ses lésions fissurées tardives, rebelles au traitement, les arthrites et les ostéites qui frappent souvent les adultes jeunes et les plus actifs représentent une cause réelle de souffrance qu’il faut tâcher d’éliminer. La perte économique qui résulte des indisponibilités dues au pian est certaine mais il ne faut pas exagérer ni évoquer à propos du pian les questions de main d’œuvre et de rendement. En effet, le pian est pratiquement une maladie familiale qui sévit dans des milieux traditionnels relativement fermés et ayant conservé le mode de vie ancestrale. L’unique activité des villages des zones endémiques est limitée aux cultures vivrières, le plus souvent pratiquées dans un coin de forêt défrichée (manioc, taro, igname, banane) ou encore à une petite culture de café ou de cacao dont les produits servent à acheter l’argent nécessaire à quelques besoins domestiques, habillement et paiement de l’impôt. Le pianique en évolution douloureuse peut se détourner pendant quelques jours ou quelques semaines de cette activité limitée: la famille n’en cultive pas moins le même champ avec le même résultat malheureusement insuffisant.

Dès que la notion d’activité productrice intervient, dès qu’il s’agit d’une véritable exploitation, même modeste, le contact avec l’extérieur s’établit et amène une fréquentation plus régulière des postes médicaux. Dans les collectivités surveillées, par exemple, il n’y a pratiquement pas de pian parmi les manœuvres et la maladie se fait de plus en plus rare dans les familles qui vivent au village dans les aires de l’exploitation. Dans les territoires africains français, concluait le Docteur Vaucel, les autres maladies ont une importance économique très supérieure à celle du pian. L’ulcère phagédénique, par exemple, représente certainement une cause plus grande d’indisponibilité et d’absentéisme. Le paludisme et la bilharziose posent aux chefs d’entreprises des problèmes de prophylaxie beaucoup plus difficiles. On est donc mieux fondé, semble-t-il, à réclamer les campagnes sytématiques contre le paludisme, la trypanosomiase, la lèpre, la bilharziose, la syphilis, le trachome, l’onchocercose. Les indigènes eux-mêmes ne s’y trompent pas, paraissent évaluer exactement les dangers du pian ».

 

VIII-1995- Au Congo, le pian ne fait pas l’objet d’un programme national spécifique

Le congo semble suivre depuis 1995 les recommandations de la Banque mondiale. En effet, le pian ne fait pas partie des huit programmes de lutte[7] contre les grandes endémies bien que, comme nous le verrons dans la section suivante, le nombre de cas annuels enregistré par le service des grandes endémies (S.G.E.) et par les missions effectuées par l’association T.M.C. entre 91 et 95 soit du même ordre que ceux présentés par la lèpre (3757), la trypanosomiase (1625) ou la tuberculose (2500). Seul, parmi les maladies tropicales, le paludisme (12889 cas hospitalisés et 215 décès) montre une charge de morbidité nettement supérieure.

Cependant, si le nombre de cas de pian est au moins égal à celui des tuberculeux, des sommeilleux et des lépreux, il se développe presque exclusivement chez les Pygmées d’Afrique centrale et chez les villageois ayant des contacts avec eux. Est-ce la raison essentielle du désintérêt manifeste de l’administration sanitaire à l’ égard de cette affection?.

Nous allons maintenant faire un récapitulatif des différentes enquêtes sur la prévalence du pian effectuées chez les peuples de la forêt d’ Afrique centrale.

 


 

Cas de pian officiellement recensés par les ministères de la santé et transmis à l’OMS

 

PAYS

1950

 

1982

 

1988

 

Nbre de cas

Prévalence %

Nbre de cas

Prévalence %

 

Côte d’Ivoire

135.429

6.3

22.000

 

 

Togo

116.000

11.6

3.816

 

 

Bénin

22.000

1.4

9.000

 

 

Ghana

 

1.9

77.000

0.4 *

 

Soudan

 

 

 

 

 

RCA

35.000

3.2

1.085

 

 

Congo

24.000

3.2

1.433

 

 

Gabon

19.000

4.3

340

 

 

Cameroun

172.000

5.6

 ?

 

4.350

 

 

*Après traitement d’1.5 million d’individus, la prévalence est tombée à 0.06 %

Au Congo, ces chiffres ne comprennent pas les cas de pian chez les Pygmées puisqu’aucune étude n’a été réalisé dans cette population.

 


 

 

SECTION II EVALUATION DE LA PREVALENCE DU PIAN CHEZ LES DIFFERENTS GROUPES ETHNIQUES D’AFRIQUE CENTRALE

En Afrique centrale le réservoir traditionnel de pian se trouve dans les forêts équatoriales  du Nord-Congo, du Sud de la RCA, du Sud Cameroun et du Zaïre.

Un certain nombre de publications tentent de montrer que le réservoir de pian en Afrique centrale est endémique chez les peuples de la forêt, en particulier chez les Pygmées. La majorité de ces publications concernent les Pygmées Akas et un nombre plus restreint s’intéressent aux Bakas et aux Mbutis.

I - Les peuples de la forêt au Cameroun, au Gabon et au Zaïre

A ZAIRE

1969-70 et 1970-71 : Pampliglione et col.[8]. Zaïre

Cet auteur retrouva en 1970, chez les M’Butis de l’Iturie, une prévalence clinique supérieure à 10 % et une sérologie(VDRL et FTA-ABS)+ à 90 %.

1981-82 – Ziefer et col .[9]

Une évaluation de la prévalence et des campagnes de traitement du pian furent effectuées entre 1981 et 82 dans une population Ngbaka isolée de la province d’Oubangui au Zaïre. Dans la première évaluation la prévalence était de 7.9 % et de 2.5 % l’année suivante lors de l’évaluation après traitement de 41 % de la population. Cette population était décrite comme misérable, marginale, isolée, vivant d’un peu d’agriculture et de pêche. Les  villages étaient populeux, les maisons couvertes de boue, l’accessibilité se faisait soit par le ferry soit par pirogue et il n’y avait qu’un seul dispensaire dans la région. La publication ne parlait pas des Pygmées voisins.

 

B GABON

1979 :D. Klinger[10]. «Enquêtes de prospection antipianique chez les Fangs et les Pygmées du Nord-Gabon».

L’endémie pianique en constante régression après les campagnes de masse de 1956 présenta une nette recrudescence en 1972, essentiellement dans la région du Woleu-Ntem, voisin du Cameroun et du Congo, zone de chasse et de cueillette des Pygmées Baka dans laquelle 50 % des cas annuels de pian étaient déclarés. Une enquête menée en 78 dans la région du Woleu-Nten, dans les campements forestiers près de la frontière congolaise, confirma l’importance de l’endémie et obtint une sérologie positive dans 75 % des cas. Les chiffres ne distinguaient pas les Pygmées des Bantous (Fangs).

 

C CAMEROUN

1969 – Père Dhellemes

Le 30 décembre 1969, le Père Dhellemes écrivait du dispensaire catholique de Djoum «le pian est une maladie endémique qui a pratiquement disparu chez les Bantous mais que l’on retrouve encore dans presque tous les camps pygmées à cause du manque d’hygiène. Pour obtenir une guérison et supprimer le foyer endémique une seule solution : traiter aux antibiotiques tous les malades et tous ceux qui sont en contact avec eux, c’est-à-dire le campement tout entier… On ressort la valise médicale, les seringues, les aiguilles, alcool, et tout le monde y passe en faisant l’appel pour n’oublier personne… ».

1969-70 et 1970-71 : Pampliglione[11].

Pendant les hivers 69-70 et 70-71, 333 Pygmées Bayaka et Badjellis des régions de Lomié et de Akoum-Deux au Cameroun furent examinés cliniquement et soumis à des tests sérologiques (VDRL et FTA-ABS). 4.5 % des Pygmées de ces régions avaient des signes cliniques de pian et 80 à 90 % de cette population avait des tests VDRL et FTA-ABS positifs. En revanche, la syphilis était très rare chez les Pygmées. Il convient de rappeler que ces régions étaient déjà hyperendémiques dans les années 50.

1988 : OCEAC[12].

La situation du pian au Cameroun de 82 à 88 montra une hyperendémicité du pian dans les provinces maritimes forestières et dans la région du Ntem et du Dja sur les frontières gabonaises et congolaises. 4350 cas étaient ainsi notifiés à l’OCEAC par le gouvernement en 88. Aucune précision ethnique n’apparaissait dans le rapport mais les régions les plus touchées correspondaient aux zones de migrations des Pygmées (cf. cartes et tableaux).

1991 : Dispensaire de Djoum. François Jean Louis [13]Selon ces auteurs, la compilation en 1991 du registre de consultations de dispensaires missionnaires de Djoum au sud-Cameroun permit de constater que le diagnostic était posé en moyenne 50 fois par an, exclusivement chez les Pygmées dont la population était estimée à 2000 individus, soit un taux annuel de détection de 2.5 %, alors qu’aucun cas n’étaitt recensé chez les 10000 Bantous de l’arrondissement.

 

                II- Les Peuples de interfleuve Lobaye, Sangha, Oubangui appelé «pays Aka »

 

Cette région était la zone de migrations des Pygmées Akas, migrations qui s’effectuaient sans beaucoup de respect pour la frontière congolo-centrafricaine. Les villageois, bantous et oubangiens, étaient installés le long des nombreux fleuves qui parcouraient cette région forestière. Ces populations furent étudiées par le service des grandes endémies congolais, l'institut Pasteur centrafricain et l'OMS. Les différentes enquêtes réalisées montrèrent une forte prévalence clinique et sérologique du pian  chez les Pygmées et chez les villageois avec lesquels ils étaient en contact.

 

Le réservoir de pian comporte deux versants :

A- Le versant de la Lobaye et de la Sangha

 

1)-1974-enquêtes de Cicera et Coll[14]  :

En 1974 une enquête médico-biologique de l'état de santé des Pygmées de la Lobaye fut demandée par le Président à vie de la République centrafricaine au Centre Eurafricain de Biologie humaine. Cette étude comporta trois missions au Sud de Bokoka. Les études sérologiques furent réalisées à Toulouse au laboratoire sérologique de transfusion sanguine en liaison avec le Centre d'Hématotypologie du CNRS de la même ville.

Les missions se déroulèrent pendant la saison sèche, de novembre à février, saison où les Pygmées se sédentarisent, participent aux travaux des champs de leurs "maîtres" et se salarient sur les plantations. Les campements étudiés se situaient à une heure de marche de Bokoka et comprenaient 20 à 30 personnes. Les réactions sérologiques pratiquées furent celles de Kline, Reiter et Kolmer.

79,6% des 196 personnes examinées, avaient des sérums positifs, en proportion identique quelque fût l’âge ou le sexe. Ces résultats contrastaient avec ceux obtenus (O% de sérum positifs, 14% de sérum suspects) chez les Saras de Miamane, village du Nord du pays.

Le pourcentage d’enfants atteints cliniquement de lésions pianiques n’était pas donné mais, selon les auteurs leur nombre était important.

Cette enquête concluait à l'infestation massive  des Pygmées par le pian contrairement aux populations saras.

 

2)-1978-79 -enquêtes de Widi-Wirski et Coll[15]

Durant la saison sèche de 1978-79 des enquêtes de prévalence de pian clinique et sérologique (VDRL et TPHA) furent faites sur des populations pygmées de la Sangha (Lidyombo et Bayenga) et de la Lobaye (Bobelet,Bambalia, Bagandou, Sakaba, Ikoumba, Loko, Zomia) et sur les populations de villageois Grands Noirs voisins de cette dernière région. Chez les Pygmées on trouva des signes cliniques chez 50% des sujets, et une sérologie positive chez 86% des enfants et 95% des adultes. Chez les villageois voisins, 30% présentaient un pian clinique et 78% des enfants et 98% des adultes avaient une sérologie positive.

Les auteurs concluaient que le pian était hyperendémique chez les populations nomades de la forêt équatoriale et chez les populations des villages éloignés de l'infrastructure sanitaire.

 

3)-Des campagnes de masse (TMT) eurent lieu de 1977 à 1980 dans ces régions équatoriales de la Sangha et de la Lobaye

 

4)-1984-Enquêtes de Heymer[16]

En 1984, Hermer, au cours d’une étude sur la sédentarisation, l’acculturation et les maladie infectieuses chez les Pygmées Bayaka de la Lobaye, constata que le pian était hyperendémique chez les Pygmées au sud de cette rivière. Il traita dans la région de Loko, Zomia, et Lotemo 250 personnes atteintes de pian et il accusa la politique de sédentarisation des Pygmées d’être la première cause du développement du pian. Il fit remarquer que cette sédentarisation avait suivi la construction du pont de Zomia et l’aménagement des pistes forestières jusqu’au Congo. Ces travaux avaient favorisé l’avance des cultivateurs dans la forêt et la sortie des Pygmées vers les villages, provoquant ainsi des contacts plus fréquents entre les deux populations.

 Pour cet auteur, avant les années 70 les Pygmées ne connaissaient pas le pian !

 

5)-1986-Sarradon A. et A.[17].

En 1986 Sarradon, étudiant les Pygmées Babingas situés dans la région de la Sangha à la pointe Sud-Ouest de la République centrafricaine, ne rencontra pas de pian dans les campements visités[18].

 

 

6)-1987-Martin et coll[19].

En 87, une étude fut réalisée sur la Shanga et dans la vallée de la Lobaye pour apprécier l’incidence du pian chez les Pygmées dans les villages mêmes que Cicera et ses collaborateurs avaient visités 10 ans auparavant.

Les 533 Pygmées examinés comportaient 335 enfants en dessous de 15 ans et 198 adultes. 39 cas suspects cliniquement de pian furent détectés : 2 chez les adultes et 37 chez les enfants. Sur ces enfants, 27 seulement eurent une réaction + au TPHA. Sur les 12 restants, 6 furent +, 6 – au FTA-ABS.

Par ailleurs, en divisant les enfants en trois groupes : ceux qui avaient un bon suivi médical et hygiénique dans les villages tenus par des missionnaires, ceux qui avaient un contrôle médical et ceux qui vivaient sans contrôle du tout, le % de pian détecté fut respectivement de 0 %, 10 % et 28 %. Ce résultat confirmait la classique association entre le niveau d’hygiène et de développement et l’étendue de la maladie. Ces auteurs concluaient à l’importance impressionnante du pian chez les enfants sans hygiène. Par ailleurs, alors que les investigations de laboratoire montraient que le TPHA était négatif durant la première période de la maladie,  le FTA-ABS était positif et, en conséquence, plus sensible

 

7)-1989-90-Kelembho et coll[20]

En 1989-90, une nouvelle étude clinique et sérologique (TPHA et VDRL)  fut menée par Kelembho et coll. dans les campements Pygmées situés à 10 Km à l’Est et au Sud de Moungounba, en Lobaye, dans le but d’apprécier le réservoir de virus de l’endémie pianique dans cette région à partir de laquelle la maladie se répandait dans le pays malgré les campagnes de traitement de masse antérieures (77-80). Ces études montrèrent que ce foyer était encore actif puisqu’on retrouvait 5.6 % de lésions contagieuses et 19.6 % de sérologie tréponémique évolutive (VDRL +) chez les enfants de moins de 15 ans.

Dans cette zone de contact entre Pygmées nomades et ethnies sédentaires (Ngando, Mbati, Mozambo, Ngbaka), les taux d’atteintes clinique et sérologique observés laissaient penser aux auteurs que la population pygmées constituait, comme auparavant, le réservoir principal de pian.

- D’une part les résultats démontraient l’insuffisance du seul dépistage clinique pour évaluer le niveau d’endémie pianique des populations. En effet, existait une différence notable de prévalence entre cas cliniques et cas sérologiques. Ainsi pour 1 cas clinique dépisté il existait : 3,5 cas de tréponématose sérologique évolutif (VDRL +) et 4.8 cas de tréponématose sérologique spécifique (TPHA +) 

-D’autre part le pian apparaissait comme une affection qui sévissait en foyer.

Le foyer de la Lobaye, continu avec celui de la Sangha situé plus à l’ouest, avait toujours été considéré comme un foyer pianique traditionnel. Les taux observés dans les villages faisait ende cette zone une zone de méso endémie dans les populations pédiatriques (5,6 % de pianomes, 19 6% de VDRL+). Les autres régions de la RCA étaient en revanche peu touchées par l’affection.

-Par ailleurs le réservoir de virus était localisé chez les Pygmées et les villageois en contact avec eux :

En effet il n’avait pas été noté de différence significative dans la prévalence des pianomes ni dans le pourcentage de VDRL+ (80%) parmi les enfants des populations Pygmées et les villageois non-Pygmées. Mais le taux de TPHA + significativement plus élevé parmi les enfants Pygmées montrait que ceux ci sont davantage exposés à l’infection par T.pertenue que les enfants villageois. Par ailleurs, il existait davantage de VDRL + parmi les adultes Pygmées que parmi les villageois.

-Enfin la chute du taux de prévalence par rapport à 1980 (80 %) s’expliquait par l’application d’un traitement de masse total (TMT)en 80 suivi entre 80 et 85 de traitements ponctuels des cas cliniques. Le TMT avait donc réduit de moitié le niveau d’endémie pianique mais il n’avait pas stérilisé le réservoir ni stoppé la transmission de T pertenue. Au contraire, cette enquête évoquait une recrudescence du pian comme le faisait suspecter par ailleurs le nombre de cas cliniques déclaré par les formations sanitaires de la Lobaye, passé de 227 en 85 à 1031 en 89.

Cette enquête, comme les enquêtes pratiquées après les campagnes de masse de 1950 et 1960, montra que le pian était à l’état hyperendémique dans les populations pygmées et dans les populations des villages éloignées chez lesquelles la recrudescence du pian était attribuée à leurs contacts avec les Pygmées du fait de la sédentarisation et de la scolarisation des enfants de ces derniers.

En conclusion, pour ces auteurs, en 1992, dans la vallée de la Lobaye, la population Pygmée constituait toujours le réservoir essentiel du pian.

8) 1991- F.J. Louis[21]  :

Selon ces auteurs, au dispensaire de Nola, en RCA, la prévalence du pian chez les Pygmées s’ élèvait, en 1991,  à 25% et les premiers cas de pian étaient rencontrés chez les Bantous de la ville.

 

B- Le versant congolais

 

1)Campagne du SGMHP de 1955 à1958

 

Au Congo, les campagnes du SGMHP contre le Pian commencèrent en 1955, 27614 cas furent alors recensés. En 1958, les chiffres étaient tombés de moitié (15066 cas).

Voyons les conclusions des différents rapports du SGMHP de l’AEF à propos du Pian :

-En 1955, selon le SGMHP l’affection sévissait dans les régions humides et forestières parmi les populations dont le niveau de vie était le plus bas et qui étaient aussi les plus éloignées de la route. Cette maladie avait totalement disparu des villes. Une expérience pilote de traitement systématique des impubères et contacts à l’aide de l’extencilline fut réalisée avec succès dans la région de la Sangha chez les populations riveraines du fleuve par une équipe du SGMHP. Le rapport  émettait le souhait que les campagnes nouvelles soient entreprises sur une grande échelle suivant un plan géographique de dispersion à partir de la première zone de traitement.

-En 1956, l’auteur du rapport faisait les mêmes remarques que pour l’année 1955 : l’affection restait cantonnée dans les régions humides et forestières chez les populations au niveau de vie le plus bas. Les individus de race pygmée payaient un très lourd tribu à cette tréponématose. Des campagnes de dépiannisation par l’extencilline avaient donné d’excellents résultats dans la Sangha, le Likouala-Mossaka et dans certains foyers du haut-niari. L’auteur conseillait alors d’accentuer l’effort et d’étendre les campagnes systématiques de dépiannisation à toutes les zones d’endémie. Dans la Sangua, les chiffres étaient les suivants : Ouesso,1326 cas, Souanké ,1334 cas,

Dans la Likouala : Impfondo, 559 cas, Dongou, 1689 cas, Epéna, 1042 cas.

 

-En 1957, l’auteur du rapport signalait l’amorce de recul de l’affection. Les campagnes de dépiannisation opérées dans les régions de la Likouala, Likouala-Mossaka, dans la Sangha et  le Niari commençaient à porter leurs fruits. Si la zone forestière de la Likouala et de la Sangha restaient encore insuffisamment contrôlées, il apparaissait clairement, pour l’auteur du rapport, que là où se trouvait le «babinga », l’endémie évoluait sur un mode nettement majeur et que l’autochtone ayant des contacts avec lui, était davantage infecté. L’auteur estimait que des campagnes de masse poursuivies avec régularité devaient permettre de venir à bout des foyers pianiques de la grande forêt.

Le rapport présentait les chiffres suivants : dans la Sangha : Ouesso 352 cas, à Souanké 509 et dans la Likouala : Impfondo, 244 cas, Epéna 212 cas et Dongou 609 cas.

 

-Le rapport de 1958 était plus laconique. L’auteur indiquait que les campagnes de masse commencaient à être efficaces puisqu’elles étaient parvenues à réduire de moitié l’importance de cette tréponématose. Les chiffres dans la Sangha donnaient pour Ouesso 617 cas, pour Souanké 179 et dans la Likouala, 1500 cas.

 

 

2)1986 Obvala.[22]

Obvala, médecin-chef  des grandes endémies du secteur d’Impfondo, en étudiant les populations de la Likouala et l’efficacité de l’Extencilline dans le traitement du pian, constata que ce dernier se rencontrait presque exclusivement chez les Pygmées, qui constituaient le tiers de la population de la région. Les Bantous en étaient exempts pour des raisons tenant, selon lui, à l’amélioration de l’hygiène de l’habitat.

En décembre 83, au cours d’une tournée de prospection médicale dans le district d’Epena (axe ouest), et dans la période de mai à octobre en 84 lors de deux tournées de prospection médicale dans le district de Dongo (axe nord), il nota de nombreux cas de pian chez les Pygmées. Sur les 2026 Pygmées examinés, cet auteur releva 1253 cas de pian clinique soit un pourcentage de 61,8 %. La tranche d’âge de 0 à 15 ans était la plus touchée et la forme clinique de pian primaire y était prédominante. Les lésions graves s’observaient surtout chez les personnes âgées (ulcération des muscles et des tendons, ostéopériostites). Tous les cas furent traités par des doses d’Extencilline selon le protocole habituel. Le traitement s’étendit ensuite aux personnes contacts. Dans les villages, où plus d’habitants étaient atteints, un traitement de masse total fut appliqué. Les tournées entreprises, après cette période d’étude, montrèrent une évolution satisfaisante des cas traités en l’espace de deux semaines, ce qui prouvait que cette tréponématose non vénérienne était parfaitement contrôlable sous réserve de disposer des moyens logistiques, prophylactiques et thérapeutiques suffisants. Il conclut que l’affection pianique était une priorité sanitaire dans la région de la Likouala. Sa répartition géographique et son intensité étaient la suivante :

1° sur la rivière Ibenga : état endémique.

2° sur la rivière Motaba : état endémique.

3° à partir d’Epena :

a)        vers le nord-ouest: Mboua-Miganga Terre des kabounga : état hyperendémique.

b)        Vers le Nord-est : Bondeka-Mbandza -Terre de Mindzoulou : état endémique.

4° Enfin sur l’axe nord : Bétou-Betikouba: état endémique

 

3)-1990 Moulai-Pelat.[23]

 

En 1992, une étude réalisée dans la région de la Likouala et de la Shanga pour apprécier l’importance de l’infection du virus VIH en zone rurale congolaise, mit en évidence que les Pygmées avaient un taux de séroprévalence en VIH plus bas que les Bantous (0.9 % contre 5.4 %), que le taux HTLV1 était semblable dans les deux populations (3 % chez les Pygmées contre 5.5 % chez les bantous) et qu’il existait une forte prévalence du pian expliquant les fréquentes cicatrices sérologiques (40 % de TPHA + chez les Pygmées contre 28 % chez les Bantous).

 

 

5°) 1991-1995-Campagne de TMC


SECTION III : Campagnes d’évaluation et de traitement du pian dans le Nord-Congo de 1991 à 1995 par l’association TMC.

 

Entre 1991 et 1995, l’association TMC organisa dans le Nord-Congo, conjointement aux missions catholiques et au Service des Grandes Endémies (S.E.G.), des tournées de lutte contre le pian dans les régions de la Likouala et de la Sangha.

Ces tournées mirent en évidence une prévalence clinique supérieure à 10 % chez les Pygmées Akas de ces régions, confirmant ainsi les enquêtes d’Obvala en 1986. 10000 cas de pian et contacts furent traités. Les membres de l’association s’interrogèrent sur les raisons de la persistance de ce foyer de pian chez les Pygmées.

 

I Méthode

A.       Organisation des tournées

1)       Lieu des tournées :

a) dans la Sangha

-          -A partir d’Ouesso, les GE ont pris en charge les axes suivants :

-          Ouesso–IKelemba (Sud),

-          Ouesso-Bomassa (Nord),

-          Ouesso-Liouesso (Sud-Ouest),

-          Ouesso-Souanké (Ouest),

-          -A partir du camp de la CIB à Pokola (100 km au sud d’Ouesso sur la Sangha).

-          La société forestière C.I.B. qui possèdait 1 million d’hectares le long de la rivière N’Doki,  mit gracieusement ses moyens logistiques au service des médecins de l’association et ces derniers  purent ainsi accéder à la région Minganga-Terre des Kabounga. Une route forestière est actuellement en construction de Pokola vers la Terre des Kabounga considérée comme l’ultime sanctuaire des Pygmées «sauvages ».

b) dans la Likouala : les tournées s’effectuèrent

-          1 A partir d’Impfondo vers Bétou et la RCA le long de l’Ougangui

-          2 Sur le fleuve Ibenga,

-          3 Sur le fleuve Motaba,

-          4 A partir d’Epéna vers Boua et la Terre des Kabounga.

2) Moyens

Les tournées s’effectuaient soit à pied (Terres des Kabounga), soit en pirogue à moteur (Oubangui, Ibenga et Motaba).

3) Périodes de l’année

De novembre à mai-juin dans le Nord.

De juillet à novembre dans la région d’Epéna.

Ces mois correspondent aux périodes de hautes eaux nécessaires aux déplacements des pirogues.

B Participants

TMC prit en charge l’organisation verticale du programme (recherche de financement, achat et acheminement des médicaments et du matériel, calendrier des tournées). Un soutien fut apporté sur le terrain par les missions catholiques, les forestiers et le SGE à partir de 1993.

Durant les deux premières années, seuls le Père Gardin et les sœurs l’Impfondo et d’Epéna participèrent au projet.

Les médecins de l’association furent les seuls à s’aventurer sur la Terre des Kabounga.

Le conseiller santé de l’Ambassade de France à Brazzaville régla les problèmes douaniers et servit de relais entre l’association en France et l’équipe sur le terrain ainsi qu’avec le SGE.

C Financements

Le projet fut financé par le Canada (ACDI), La Coopération française, la République d’Allemagne (GTZ), la Grande Bretagne, le Rotary, France Liberté et le Lion’s club.

D Matériel et médicaments

Les médicaments et le matériel suivants furent fournis par l’association :

-15000 doses d’Extencilline et autant de seringues et d’aiguilles.

- 3 pirogues et  3 moteurs hors-bord.

-un véhicule tout terrain et deux groupes électrogènes.

L’association procéda également à la restauration des dispensaires d’Epéna et de Dongou et à la constitution d’une chaîne de froid en installant des réfrigérateurs solaires à Impfondo, Epéna et Dongou en appui au Programme élargi de vaccinations (PEV)

 

F Problèmes rencontrés

1-       Milieu physique

-          Un climat épuisant pour les hommes et le matériel.

-          une saison des pluies contraignante

-          des distances importantes :

-          Ainsi d’Impfondo à Betou : 200 km et d’Impfondo à la frontière de la RCA 270 km

-          Tournée sur l’Ibenga : 300 km

-          Tournée sur la Motaba : 275 km

-          Tournée au sud d’Epéna : 505 km

-          Tournée au nord d’Epéna : 325 km

-          Enfin, Epéna-Impfondo-Dongou 113 km

-          Pas de route goudronnée en dehors de la route Epena-Impfondo-Dongou contruite par les brésiliens et qui devait être l’amorce d’une transéquatoriale africaine.

-          Pas de route entre Bétou et la frontière de la RCA. Les véhicules devaient emprunter la piste privée de la FNC de Enyéle à N’Baïki en RCA. De la même manière, les pistes forestières de la CIB joignent Pokola à Bomassa.

La Terre de Kabounga est une immense vasière rendant les déplacements à pied «héroïques ».

 

2-       Milieu humain

-Les Pygmées : ils étaient dispersés dans une région immense. Leur semi-nomadisme impliquait qu’ils fussent prévenus avant les tournées, ce qui compliquait l’organisation de ces dernières. Dans le nord du pays leur aire de migrations était à cheval sur la frontière congolo-centrafricaine. L’absence de recensement officiel rendait difficile toute évaluation de la prévalence de la maladie dans cette population. En revanche, les effets du traitement étaient appréciés et quand ils étaient prévenus les Pygmées se rendaient volontiers sur les lieux de soin.

-Les Bantous : en général, les villageois étaient peu coopératifs dans la mesure où les campagnes de traitement ne les concernaient pas directement. Les chefs de villages faisaient plus ou moins d’efforts pour prévenir les Pygmées. Dans les villes (Impfondo, Epéna) les Pygmées étaient mal reçus à l’hôpital et dans les dispensaires ; ils devaient aller se faire soigner dans les dispensaires, tenus par les missionnaires, qui leur étaient réservés. D’une manière générale, les villageois bantous étaient jaloux des traitements reçus par les Pygmées.

3- Objectifs différents des partenaires du projet

-          Le SGE ne participa au projet qu’à partir de 1993 et à condition que l’association lui fournît l’Extencilline nécessaire. Les tournées pian furent intégrées par ce service aux tournées lèpre mais elles se limitèrent aux grands axes fluviaux, Sangha et Oubangui, et aux réseaux de routes goudronnées. Aucun système de soins de santé primaire (SSP) n'existait ou n’était fonctionnel dans les zones d’hyperendémicité (Terres des Kabounga, Ibenga, Motaba) ce qui rendait tout contrôle de l’endémie et toute surveillance impossibles.

-          Les missions catholiques associèrent leurs tournées pastorales au traitement du pian créant une certaine confusion entre médecine et religion au profit des missionnaires.  Le Père Gardin parti, son successeur ne mit pas le même zèle à la tâche.

-          Les forestiers ne s’intéressèrent qu’aux Pygmées travaillant sur leur exploitation.

-          Les médecins de l’association ne purent venir qu’une fois par an.

3-       Administratif

Aucune entrave administrative ne fut mise au projet mais aucune aide ne futconsentie, en particulier aucune franchise douanière ne fut accordée aux médicaments et au matériel utilisé.

Les compagnies concessionnaires qui contrôlaient toutes les voies d’accès à la forêt ne s’opposèrent pas au projet mais firent sentir l’importance de leur appui logistique, en particulier que l’on utilisait leurs pistes privées.

II Résultats

Dans la région de la Sangha 407 cas furent traités par l’association entre 91 et 92.

Dans la Likouala, de 91 à 95, les différents partenaires ont traité le nombre de cas suivants (malades et contacts) :

-          le long de l’Oubangui, d’Impfondo à Betou, 2702 cas avec une prévalence du pian dans les groupes traités supérieure à 50 %,

-          sur la rivière Ibenga, 2486 cas avec une prévalence supérieure à 50 %,

-          sur la rivière Motaba, 3082 cas avec une prévalence supérieure à 30 %,

-          dans la région d’Epéna 2004 cas avec une prévalence supérieure à 50 %

 

Ces résultats confirmèrent l’existence d’un réservoir de pian chez les Pygmées.

Le pian est toujours hyperendémique chez les Pygmées de ces deux régions, la prévalence varie de 30 à 50 % dans les groupes examinés. L’absence de recensement ne permit pas de connaître la prévalence par rapport à l’ensemble de la population.

La distribution selon l’âge et le sexe étaitt habituelle: la fréquence décroîssait des enfants aux hommes en passant par les femmes.

Les chiffres enregistrés ne montrent pas de franche amélioration de l’endémie après 4 ans de traitement, bien que les missionnaires constatèrent de nombreux cas blanchis aux tournées successives. Cette forte incidence pourrait s’expliquer par la venue de Pygmées des régions frontalières. Le traitement du réservoir pygmées nécessiterait des campagnes de masse combinées sur les deux versants, congolais et centrafricain, du pays Aka.

 

CONCLUSION :

En 1995, au terme des dernières campagnes de traitement, les Pygmées Akas constituaient un réservoir encore très actifs de pian.

Les membres de TMC se posaient un certain nombre de questions toujours d’actualité:

-          les campagnes de traitement de masse étaient-elles adaptées à cette endémie et à cette ethnie ?

-          quel rôle, l’écosystème forestier et le réservoir animal jouaient-ils ?

-          la sédentarisation ou le nomadisme pouvaient-ils être incriminés ?

-          dans quelle mesure la nature des relations Pygmées-Bantous conditionnait-elle l’accès des Pygmées aux prestations sanitaires ?

-          tel qu’il fonctionnait au Congo, le système de santé était-il en mesure de résoudre le problème de santé posé par cette endémie ?

-          un problème de santé de cette importance pouvait-il être laissé à des religieux ou à une association ?

-          Enfin y avait-il une volonté de l’administration et de l’Etat d’éradiquer le pian dans ces régions ?

 

Dans le chapitre suivant nous essayerons de comprendre pourquoi le système de santé congolais a été, et est incapable de lutter contre ce fléau.



[1] Rapport d’admistration belge du Ruanda-Urundi, 1938, cité dans : Van Nitsen R., le Pian – Institut Royal Coloniale Belge, Section des Sciences Naturelles et Médicales. Mémoires, 1946 : 117-8, in Meheus A., Integration of Yaw Controlo and Primary Healthcare, Reviews of Infection diseases, vol 7,supplement 2, may-june 1985 

[2] International Symposium on yaws and others endemic treponematoses, Review of infectious diseases, vol 7, sup 2, may-june 1985 .

[3]Les recommandations émises par les participants au troisième symposium sur les tréponématoses infectieuses furent les suivantes: les pays d' endémie étaient priés de prendre des mesures pour évaluer l' extension de cette maladie et  faire un rapport annuel sur ce sujet, à l'OMS; cet organisme, l'UNICEF et l'Union internationale contre les maladies vénériennes furent conviés à faire un rapport annuel à leurs assemblées respectives sur la situation des tréponématoses; les institutions internationnales, régionales et bilatérales furent invitées à prendre la ferme décision d' interrompre la transmission des tréponématoses endémiques en appliquant la résolution WHA 31.58 (1978) de l' assemblée mondiale de la santé. Par ailleurs, les participants  montrèrent un interêt considérable pour  l' application aux tréponèmes pathologiques des techniques modernes de recherches médicales, en particulier la biologie moléculaire.

[4] J.P. Louis, Trébucq A, Gelash, Bull. liais. Doc., OCEAC, n089-90, Juil-Déc.1889.

[5] Francis J. Louis, Patrick Miaillés, Arnaud Trebucq, Bertrand Maubert, Jean paul Louis, « Le pian chez les Pygmées, indicateur de régression de soins de santé primaire en Afrique centrale », Cahier santé, 1993 ;3 ;128-32.

[6] En centaines de milliers d’ AVCI :Trypanosomiase (8.8), Schistosomiase (23), leishmaniose (1.9), filariose lymphatique (1.3), onchocercose (3.7), lèpre (1.2), trachome (2.1), helminthiase (4.2) .

[7] paludisme, trypanosomiase, bilharziose, onchocercose, lèpre, auxquelles s’ajoutent la tuberculose, les maladies diarrhéiques et le programme élargi de vaccination.

 La Coopération française finance directement les programmes de luttes contre la tuberculose, le paludisme et la trypanosomiase, maladies qui correspondent, en Afrique-subsaharienne, respectivement à 62, 154 et 8.8 centaines de milliers d’AVCI perdus.

La lèpre est prise en charge par la fondation Folereau , les maladies diarrhéiques et les vaccinations par l’UNICEF, quant à la bilharziose, un programme est en cours de restructuration entre le Ministère de la Santé congolais et le Lion’s ; pour l’onchocercose enfin, c’est la River Blindness Fondation qui se charge de cette affection.

[8] Pampliglione S., Wilkinson A.E., « A study of yaws among Pygmies in Cameroon and Zaïre », Brit. J. Vener. Dis. (1975) 51, 165.

[9][9] A. Ziefer, L. O. Lanoie, W. N. Meyers, J. Vanderpas, F. Caron, D. H. Connor, « Studies on a focus of yaws in Oubangui, Zaïre », Trop. Med. Parasit. 36 (1985) 63-71.

[10] Klinguer D., Enquête de prospection antipianique chez les Fangs et les Pygmées du Nord gabon, Thèse de médecine, Besançon, 1979 .

[11] Pampliglione S., op. cit.

[12] LOUIS J.P., TREBUCQ A., GELASH H., Situation de l’endémie pianique dans les Etats-membres de l’OCEAC, Bull. liais. Doc. OCEAC n° 89-90, 1989.

 

[13] François jean Louis, op. cit.

[14]Cicera P., Palisson M.J., Pinerd G., Jaeger G., "La sérologie tréponémique dans une population de Pygmées Bi-Aka centrafricaine", Bull. soc. path. exo.,1977,70, 32-36.

[15]Widi-Wirski R., D'Costa J., Meheus A., "Prévalence du pian chez les Pygmées de Centrafrique", Ann., Soc. belge Méd Trop., 1980, 60, 61-67.

[16] Heymer A., Sédentarisation, acculturation et maladie infectieuse, un problème socio-écologique des Pygmées Bayaka, Bull. Soc. Path.Ex., 78, 1985, 226-238.

[17] Sarradon A., Sarradon Aline, Les Pygmées du Centrafrique : approche de leur pathologie, médecine d’Afrique noire, 196, 33 (2).

[18] Les campements étudiés se trouvaient pour moitié dans la forêt, pour moitié à la lisière de la forêt. L’ état de santé des Pygmées bien que précaire ne semblait pas plus médiocre que celui des villageois.Peu de MST chez les Pygmées pour la bonne raison que les relations sexuelles avec les bantous entraînent l’ exclusion du clan, pas de malnutrition protéino-calorique chez les enfants, 40% de goîtres contre 80% chez les Bantous, des indices palumétriques inférieurs à ceux trouvés dans les autres régions de la RCA (l’ anophèle ne perce pas la canopée), pas de bilharziose (les cours d’ eau de la forêt sont limpides et propres), en revanche 70% d’ helminthiases par manque d’ hygiène et surtout une mortalité infantile élevée (317/1OOO en forêt et 178/1000 à la lisière de la forêt).

[19] B. M. V. Martin, J. P. Gonzalez, M. H. Martin, M. C. Georges-Courbot, M. J. Palisson et A. J. Georges, Clinical Aspects and Usefulness of Indirect Absorbed Immunofluorescence for Diagnosis of Yaws in Central Africa, Journal of Clinical Microbiology, Nov. 1988, p. 2432-2433.

[20] Hervé V., Kassa Kelembho E., Normand P., Georges A., Mathiot C., Martin P., Réssurgence du pian en République Centrafricaine, rôle de la population pygmée comme réservoir de virus, Bull. Soc. Path.Ex.,85, 1992, 342-346.

 Martin, Kelembho, Normand. Etude de l’endémie pianique chez les enfants pygmées de RCA. 31ème congrés international de médecine tropicale de langue française. Lomé, Togo, 5-8 novembre 1990.

[21] Op. cit.

[22] Obvala D , Efficacité de l’Extencilline dans le traitement du pian et prévalence de cette endémie dans la région de la Likouala (Congo), Bull. de l’OCEAC, n° 73, janv. Fév. 86.

[23] J. P. Moulia-Pelat, M. Makuva, L Panchenier, J. Jannin, G. Fadat, J. Miehankanda, Les Pygmées : une ethnie à l’abri des MST ?, Médecine d’Afrique Noire : 1992, 39 (2).