PARTIE I : ABSENCE DE CONTROLE DE L’ENDEMIE PIANIQUE
CHEZ LES PYGMEES DU NORD-CONGO
Nous allons, dans cette
première Partie, après un rappel descriptif du pian, faire un récapitulatif des
publications relatives à cette endémie en Afrique centrale. Nous étudierons
ensuite le fonctionnement du système de santé congolais et les conceptions
actuelles, en matière de santé publique, de la coopération française et des
acteurs internationaux intervenant dans la santé.
Nous essayerons de montrer
que les particularités de la maladie, les dysfonctionnements du système de santé
congolais et les conceptions très orientées des donateurs sont les responsables
majeurs de la persistance de l’endémie pianique, mais qu’ils n’expliquent pas sa
localisation quasi-exclusive dans les populations pygmées.
CHAPITRE I : DESCRIPTION DU
PIAN
Le pian est une maladie aussi
vieille que l’humanité : ses lésions osseuses ont été retrouvées sur les
squelettes datant du pléistocène. Il était bien connu des médecins de la marine
royale française, qui qualifiaient, par dérision, les chirurgiens-barbiers,
d’individus tout juste capables de soigner les
nègres « pianistes ». Aujourd’hui, seuls les anciens médecins
coloniaux se souviennent que, dans les années 1950, avant les campagnes de l’OMS
et du FISE, l’endémie atteignait près de 150 millions d’habitants dans les
régions intertropicales. Cette « lèpre », avec laquelle il est souvent
confondu, n’atteint plus aujourd’hui que les enfants des zones tropicales
éloignées des villes et des centres économiques. Variante équatoriale de la
syphilis, mais non lié aux rapports sexuels, il se développe dans les régions en
permanence chaudes et humides du globe. Dans ces forêts sempervirentes, le pian
atteint également les quelques gorilles survivants.
Ses ulcérations
seraient-elles la marque distinctive des peuples et des animaux en voie de
disparition ?
SECTION I LA MALADIE
I- EPIDEMIOLOGIE
- Agent du pian
:
Le pian est une Tréponématose
endémique, non vénérienne, dont la bactérie responsable est Treponema pallidum ssp pertenue ou
Tréponème variété Y (de Yaws, dénomination anglo-saxonne du Pian)[1].
- Transmission de la
maladie
La transmission se fait le
plus souvent d'une manière directe, non vénérienne, par contact direct, d'une
lésion infectée avec une effraction cutanée ou muqueuse, ou plus rarement
indirecte, par l'intermédiaire de linges souillés ou d’ustensiles de cuisine
communs à une famille. Seules les lésions de pian récent sont
contagieuses.
Le rôle de certaines mouches,
du genre hippelates, a également été
démontré.
- Le réservoir de la
maladie
La maladie est endémique dans
les populations à hygiène rudimentaire, vivant dans la promiscuité, où elle
atteint presque tous les enfants entre 2 et 15 ans. Dans ces populations 70 %
des adultes ont une sérologie positive, témoignage d'un Pian
ancien
Par ailleurs, une
tréponématose simienne a été mise en évidence chez les babouins et chez les
chimpanzés.
- Régions
d'endémie
Le pian est endémique dans
les régions tropicales chaudes et humides à végétation dense, à précipitations
abondantes réparties toute l'année ou tout au moins sur deux saisons[2]. Les foyers
d'endémie les plus actifs se trouvent dans les forêts, sur les terrains
alluvionnaires de formation récente, dans les marécages, sur le bord des
lagunes, le long des principaux cours d’eau. Les zones latéritiques sont déjà
moins atteintes. L'apparition des acacias, des épineux marque la limite de
l'endémicité. Les régions sablonneuses pré-désertiques sont indemnes. les cas
importés n'y ont pas tendance à la diffusion.
Toutefois, la présence de
pian sur les hauts plateaux tropicaux montre que le climat n'est pas une
explication suffisante à la séparation entre régions propices au pian et celles
propices à la syphilis endémique (bejel).
II - ASPECT
CLINIQUE
Nous empruntons à Marc
Gentilini et au Dr Vaucel la description clinique du Pian[3]
:
A Diagnostic
positif
Après une incubation de trois
à quatre semaines, le Pian, comme la syphilis, évolue en trois périodes :
périodes primaire et secondaire des accidents récents et période tertiaire des
accidents tardifs.
1) Accidents récents
:
a) La période primaire est
marquée par l'apparition d'un chancre
pianique siégeant dans 95% des cas au niveau des membres inférieurs. Il se
voit aussi fréquemment à la lèvre des jeunes enfants, sans doute parce qu’ils
portent à la bouche tout ce qui leur tombe sous la main. Les mères ayant perdu
leur immunité font assez souvent des récidives aux seins et aux hanches après
contamination par la bouche ou les cuisses de leurs enfants
infectés.
Ce chancre se présente sous
la forme d’une ulcération de taille variable, pouvant atteindre 5 cm, non
indurée, prurigineuse, voilée d'une membrane dyphtéroïde ou d'une croûte et
accompagnée habituellement d'adénopathies satellites. Cette lésion guérit en
laissant une cicatrice achromique ou se transforme en un volumineux pianome
qu'on appelle "maman pian", entouré de plus petits.
Ce chancre s’observe
rarement, en particulier à cause de la difficulté du diagnostic dans des régions
où abondent les lésions ulcéreuses tégumentaires (Vaucel).
b) La période secondaire
débute 3 semaines après ce chancre. L'état général est conservé, la roséole
pianique est rare. Les pianomes sont les éléments caractéristiques de cette
période.
- Les pianomes cutanés sont des lésions
papillomateuses végétantes, plus ou moins sphériques, parfois prurigineuses qui
leur ont valu le nom de framboesia ou de Yaws (framboises sauvages) dans les
pays anglo-saxons. Ils sont en nombre variable, d'une demi-douzaine à une
centaine. Au niveau de la paume des mains ou de la plante des pieds, ils brisent
la couche cornée et constituent, le "pian crabe"[4], douloureux et
fréquent chez les enfants d'âge scolaire marchant pieds
nus.
Les lésions muqueuses sont
inconstantes et siègent à la face interne des joues, au niveau de la langue, du
sillon interfessier ou du prépuce.
Qu’elles soient cutanées ou
muqueuses, ces lésions actives fourmillent de tréponèmes.
-Les pianides sont des lésions sèches,
extrêmement polymorphes, papuleuses, squameuses, circinées ou serpigineuses, en
général pauvres en tréponèmes. Elles surviennent isolément, s'associent ou
succèdent aux pianomes.
-Des ostéopériostites précoces peuvent
survenir. Trois localisations sont spécifiques du pian : la polydactylite qui
déforme les deux premières phalanges "en navet", le goundou ou "gros nez "qui
entraîne une hypertrophie des os propres du nez et qui ne s'observe qu'en
Afrique, enfin l'ostéopériostite des tibias qui déforme ces derniers en "lame de
sabre".
Ces atteintes secondaires
évoluent par poussées pendant quelques mois mais finissent généralement par
guérir.
2) Période de
latence
Ces deux périodes primaire et
secondaire sont suivies d'une période de latence de cinq à dix ans qui peut
durer toute la vie. Elle est caractéristique des zones d' hypoendémicité. La
découverte de la maladie se fait alors par la sérologie.
3) Accidents
tardifs
Ils correspondent à la
période tertiaire de la maladie.
Les manifestations les plus
graves sont les périostites et les ostéites, en particulier la gangosa
(rhinopharingite ulcéreuse et mutilante pouvant aboutir à la destruction totale
du massif facial).
Les lésions d’
hyperkératose : la forme plantaire est classique. Aux mains la peau est
fripée, rugueuse, la paume se desquame en bandes, la main prend la forme d’une
sébille après rétraction de la racine des doigts. La gêne fonctionnelle est
souvent importante .
Les autres manifestations
sont plus bénignes. Nous citerons: les nodosités juxta-articulaires, les
tuméfactions sclérogommeuses, les manifestations cutanées tuberculo-ulcéreuses
ou serpigineuses, enfin les leucomélanodermies.
Il faut noter, contrairement
à la syphilis, l'absence constante de manifestations cardio-vasculaires ou
neurologiques et de transmission congénitale.
BLe diagnostic
différentiel
Le diagnostic différentiel se
discute en fonction de l'aspect clinique, de l'interrogatoire et du
pays.
Les lésions cutanées doivent
être distinguées de l'impétigo, de l'ecthyma, de la lèpre, de l'ulcère tropical,
de la leishmaniose, de la sarcoïdose pour les lésions les plus florides, du
psoriasis ou du pityriasis versicolor pour les lésions
sèches.
Les lésions osseuses évoquent
celles de la syphilis, de la tuberculose, de l'ostéomyélite, de la
drépanocytose.
Enfin, les pathologies
infectieuses évoquées dans l'atteinte rhinopharyngienne sont la rhinosporidiose
et le rhinosclérome.
C Rapports entre le Pian
et les autres tréponématoses
Selon Gentilini, les rapports
entre les quatre tréponématoses (Syphilis, Pian,Béjel, Pinta) sont sujets à
controverses: Pour les unicistes, les plus nombreux, il n'existe qu'un seul
tréponème qui, selon les circonstances épidémiologiques, provoquerait une
maladie différente : syphilis classique s'il est transmis par contact vénérien,
syphilis endémique dans le cas contraire : pian en zone forestière humide, béjel
en zone semi-désertique, pinta en Amérique.
Si le pian et le béjel ont le
même agent pathogène on peut craindre le réveil des anciens foyers pianiques à
l'occasion de la migration de malades atteints de béjel dans des foyers
pianiques latents.
On peut se demander également
si l'éradication des tréponématoses endémiques, en favorisant l'extension de la
syphilis vénérienne beaucoup plus sévère, ne serait pas
dangeureuse.
D-Retroviroses
Pian et Sida[5]
Les pays et les continents
très touchés par le virus VIH (20 millions de séropositifs en Afrique)
étant également le siège de foyers
de pian et de béjel, les co-infections sont, en conséquence, non
exceptionnelles[6].Les lésions
cutanées des sujets infectés par T.pallidum étant très riches en tréponèmes, on
peut ainsi craindre que les personnes infectées par le VIH disséminent encore
plus les tréponèmes que les sujets séronégatifs. Par ailleurs les lésions liées
à T. pallidum sont susceptibles de favoriser la propagation non vénérienne du
virus VIH. Les sujets immunodéprimés connaissent également une accélération et
une aggravation des symptômes syphilitiques.
La co-infection risque de
rendre plus difficile le diagnostic clinique et bactériologique de tréponématose
: la sérologie peut rester négative lors de tréponématoses évolutives chez les
sujets immunodéprimés[7].
Le statut VIH peut faire
reconsidérer les modalités de traitement des tréponématoses non-vénériennes et
de la syphilis.
Virus
HTVL
L’ Afrique centrale est
également une zone de forte endémicité pour d’autres affections rétrovirales
responsables de leucémies ou de neuromyélopathies. Il est curieux de constater
la forte prévalence de ces dernières chez les Pygmées dans les mêmes zones où le
pian est endémique[8]. En effet, des études ont montré que chez
certains groupes de Pygmées (Mbuti du Zaïre et Bakas du Cameroun) le HTVL-2 est
endémique de la même manière que chez certains groupes d’amérindiens. En
revanche les études faites sur les Pygmées de Centrafrique ont été positives
pour le HTVL-1 et négatives pour le HTVL-2.
III-LABORATOIRE
A- Diagnostic
direct
- Examen direct au fond
noir
L'examen au microscope à fond
noir de la sérosité prélevée au niveau des lésions décèle plus ou moins aisément
les tréponèmes vivants et mobiles. Ceux-ci sont nombreux dans le chancre et les
pianomes, rares dans les pianides.
Au fond noir les tréponèmes
apparaissent comme des bactéries ayant une forme hélicoïdale et des extrémités
pointues et une longueur représentant une à trois fois le diamètre d’une
hématie. On observe des spires régulières disposées en hélice et un déplacement
en pas de vis combiné avec des mouvements de flexion et de battements rapides
suivis d' un retour à la forme initiale.
Il est impossible de cultiver
Tréponéma pertenue mais on peut l'inoculer aux animaux de laboratoire (lapins et
hamsters).
- coloration en
immunofluorescence.
Il est possible de rechercher
T pallidum par immunofluorescence sur préparation étalée et fixée sur lame. On
peut utiliser comme anticorps soit des sérums humains syphilitiques soit des
anticorps monoclonaux murins spécifiques de T. pallidum.
- recherche
génomique
Par hybridation : en zone
endémique sous-équipée, il est possible de recourir à un recueil de sérosité sur
filtre de nitrocellulose et de l'adresser après fixation à un laboratoire de
référence. On peut utiliser comme sonde radiomarquée un segment cloné de T.
pallidum (souche Nichols) pour détecter le génome dans la sérosité retenue par
le filtre.
²Par amplification génétique
ou "polymerase chain reaction" (PCR). Pour des auteurs comme Noordhoek un typage
des sous espèces pallidum et pertenue peut être réalisé par PCR sur
biopsie congelées sans cultures préalables[9]. Récemment
Centurion Lara réussit à mettre en évidence un site génétique qui permet de
distinguer T.pallidum ssp pallidum des autres sous-espèces et espèces[10].
B Diagnostic
indirect
La réponse immune humorale de
l'organisme à l'infection est rapide et forte. Les tests sérologiques se
positivent 3 à 4 semaines après l'apparition des lésions primaires, le taux des
anticorps s'élève rapidement, il reste élevé au stade secondaire et se maintient
au stade tertiaire.
La sérologie syphilis
classique (BW, Kahn, Kline, Meinicke, VDRL) comme le test de Nelson,
d'immuno-fluorescence (FTA Test) ou d'hémagglutination passive (TPHA) sont
positifs au début de la phase secondaire et le demeurent[11]. Ces réactions
sont communes à toutes les tréponématoses.
Dans les campagnes de masse,
ce sont les réactions d'agglutination, comme le VDRL, qui sont le plus
utilisées. La recherche des anticorps par immuno-fluorescence (FTA Test) ou par
hémagglutination passive (TPHA) est utilisée pour contrôler les sérums trouvés
positifs.
Au cours des campagnes dans
les zones défavorisées, il est possible de recueillir sur du papier buvard une
simple goutte de sang obtenue par piqûre du bout d’un doigt et de l’envoyer à un
laboratoire pour réaliser les tests sérologiques.
La recherche de nouveaux
tests sérologiques plus fiables est toujours ouverte[12] .
C- L'examen
histopathologique
Cet examen montre des
infiltrats granulomateux à prédominance plasmocytaire dans les lésions tardives
; on retrouve des tréponèmes dans les lésions récentes au niveau de l’épiderme
moyen. Mais il n’y a pas de lésion vasculaire[13].
D-Problème posé par une
sérologie positive chez un sujet originaire d'un pays
tropical
Deux erreurs sont à éviter
:
-la première est de
méconnaître une authentique syphilis vénérienne.
-la deuxième est de
s'acharner à réduire une sérologie irréductible, simple cicatrice d'une
tréponématose endémique.
L'examen de laboratoire à
réaliser est le VDRL quantitatif dont il faut suivre son évolution par deux
prélèvements à quelques semaines d'intervalle. Selon Gentilini, le TPHA est sans
interêt car il ne se négative jamais après une
tréponématose.
Seul un VDRL fortement
positif aux deux prélèvements, et à fortiori, une augmentation du taux à deux
prélèvements successifs, justifient un traitement.
Un VDRL positif à des taux
faibles et stables et un TPHA positif n'impliquent aucun
traitement.
SECTION II
TRAITEMENT
I – TRAITEMENT
INDIVIDUEL/VACCINATION
Les premiers médicaments
efficaces contre le pian (et la syphilis) furent les arsenicaux découverts par
Paul Ehrlich en 1910. Ils sont restés la médication de choix jusqu'à ce que l'on
dispose de la pénicilline en 1940. Ces produits avaient malheureusement des
effets secondaires graves car ils étaient toxiques et la guérison n'était
obtenue qu'au terme d'une série d'injections réparties sur plusieurs
semaines.
Le pian a également été
traité par l'huile de chaulmoogra[14]. Cette huile
avait une action réelle et immédiate sur la douleur. Une seule injection
apportait une sédation qui était obtenue que beaucoup plus tardivement avec les
sels d'arsenic et de bismuth.
L'efficacité remarquable de
la benzyl-pénicilline (pénicilline G) a été démontrée en 1943 pour le traitement
de la syphilis vénérienne et quelque temps après pour celui du pian, de la
syphilis endémique et de la pinta. Mais le prix de ce médicament et le fait que
plusieurs injections étaient nécessaires ont limité son emploi dans le
traitement des tréponématoses endémiques jusqu'en 1950, époque à laquelle les
progrès techniques ont permis de mettre au point des préparations retards peu
coûteuses.
Ces préparations de
benzyl-pénicilline procaïnée dans l'huile additionnée de monostéarate
d'aluminuim (PAM) et la benzathyl-benzyl-pénicilline se sont révélées très
efficaces contre les tréponématoses endémiques par voie intramusculaire à dose
unique[15].
Actuellement, le comité
d'experts de l'OMS préconise l'emploi de la benzathyl-pénicilline
(Extencilline) à toute autre forme de pénicilline. Le taux sérique
efficace, pour guérir l'infection tréponémique et en même temps enrayer
l'évolution de la maladie, doit se maintenir pendant au moins 7 jours au-dessus
de 0.03 unités/ml.
Posologie :
- Chez un adulte en bonne
condition, en ambulatoire, une seule injection intramusculaire de 2.4 millions
d'unités de benzathine-pénicilline entraîne un taux sérique efficace pendant
plus de 3 semaines. Elle permet aussi une protection contre une éventuelle
réinfection.
-
Pour les
malades et les sujets contacts âgés de moins de 6 ans, une dose de 600 000
unités de benzathy-pénicilline est recommandée. Elle est de 1 200 000 unités
pour les sujets de plus de 10 ans. Ce traitement est efficace en quelques
minutes et l'infectiosité disparaît en 18/ 24 heures.
Certains auteurs pratiquent
également un traitement local des plaies pianiques. Après élimination du
pus et du suc pianique la plaie est
désinfectée au mercurochrome, saupoudrée de poudre de Bi-Pénicilline 1Million
U.I. et recouverte dans la mesure du possible d’un emplâtre adhésif et d’un
pansement de feuilles mettant à l’abri de la poussière. Ce pansement doit être
renouvelé tous les quatre à cinq jours. Dès le deuxième contrôle un effet
calmant et curatif est constaté.
Résultats
-
positifs : les lésions
récentes du pian guérissent en une à deux semaines.
-
les
lésions palmo-plantaires kératosiques mettent plusieurs
mois.
-
échecs:
certaines lésions tardives comme les nodules juxta-articulaires ne guérissent
pas.
Un petit nombre de sujets
atteints de pian ou de syphilis endémique (1 à 3 %) ne sont pas guéris. Il peut
s'agir de problèmes techniques : préparation non conforme sur le plan de
l'activité ou de la pureté, stockage ou reconstitution incorrects, date de
péremption dépassée, mais la cause qu’il faut craindre par-dessus tout est une
réinfection, en particulier dans les zones d'hyperendémie.
C'est le taux de couverture
dans une campagne de traitement qui va limiter ce risque de réinfection. Il est
important de traiter tous les sujets contacts qui peuvent être infectés et
asymptomatiques.
Les risques d'effets
secondaires graves, de type anaphylactique étaient peu probables au cours de la
première campagne de masse des années 50. Une nouvelle campagne doit faire
appréhender ce risque et préparer à la fois
la formation du personnel et
les médicaments nécessaires (adrénaline, antihistaminique, soluté de
remplaçage...).
Les autres antibiotiques
utilisables dans le cas d’allergie à la pénicilline sont les tétracyclines et
les érytromycines. La dose est de 2g/jour en 4 prises pendant 15 jours, dose
réduite de moitié chez l'enfant de 8 à 15 ans. Avant 8 ans et chez la femme
enceinte, seul l'érytromicine sera utilisée.
Vaccination: La mise au point d'un
vaccin contre le pian n'est pas aujourd'hui concevable mais des recherches sur
l'immunologie humorale et cellulaire sont en cours.
Certains auteurs se posent la
question de savoir s'il est nécessaire de vacciner contre toutes les maladies
infectieuses et s'il n'existe pas un risque de sur-vaccination et de saturation
du système immunitaire.
II-TRAITEMENT COMMUNAUTAIRE.
PROGRAMME DE LUTTE
A partir des expériences des
campagnes de masse des années 50-60[16], l'OMS a dégagé
un certain nombre de principes à mettre en œuvre dans les méthodes de lutte
contre le pian.
Evaluation
La planification permet de
déterminer la prévalence et l'étendue du pian dans une zone géographique donnée.
Des enquêtes cliniques et sérologiques aidées d'un microscope portatif à fond
noir et de l'utilisation d'une épreuve RPR pour le titrage des anticorps
tréponémiques fournissent des données utiles lors des enquêtes sur place. Le
chiffre observé sera interprété en fonction de la saison de l'enquête : il doit
être doublé si elle est faite en saison sèche.
Politique
thérapeutique
Cette évaluation de la
prévalence globale du pian dans la population permet de proposer une politique
thérapeutique
Le traitement comporte une
phase d'attaque dans laquelle on combat la maladie à éradiquer par diverses
mesures visant à interrompre la transmission, une phase de consolidation durant
laquelle on dépiste et on élimine les cas résiduels et enfin une phase
d'entretien où on assure le maintient de l'éradication par une surveillance
rigoureuse[17].
Ainsi, depuis 1955, date de
la deuxième conférence sur la lutte contre le pian, l'OMS recommande la
politique thérapeutique suivante
Phase
d'attaque
- pour les zones
d'hyperendémicité (prévalence supérieure à 10 %) : traiter toute la
population (traitement de masse total),
- en zones de mésoendémicité
(prévalence de 5 à 10 %) : traiter tous les cas actifs, tous les enfants de
moins de 15 ans et les contacts de cas infectieux (traitement de masse
juvénile).
- en zones d'hypoendémicité
(prévalence inférieure à 5 %) : traiter tous les cas actifs et les sujets
contacts, notamment dans le foyer (traitement de masse
sélectif).
Le déroulement de la campagne
doit être organisé de façon qu'il se forme une zone compacte de plus en plus
vaste afin que la réintroduction du pian par des patients venant de zones
échappant au traitement soit minime. Ces campagnes de traitement doivent être
précédées d'une information suffisamment précoce pour s'assurer de la
coopération des notables et des agents de santé du village et pour permettre le
recensement le plus complet possible.
Phase de
consolidation
Une surveillance doit être
instituée ensuite par des enquêtes de contrôle périodiques échelonnées en
fonction de la présence du pian. Un minimum d'enquête tous les 2 ans doit être
effectué.
Phase
d'entretien
Un programme d'entretien de
la surveillance doit être maintenu tant que la maladie n'a pas été
éliminée.
Dans les zones où
l'endémicité est faible, une lutte épidémiologique sélective peut être organisée
en confiant à des agents de santé ou d'autres personnels le soin de rechercher
activement les cas suspects et de procéder à une évaluation rapide des cas
notifiés ou suspects. Ceci permet un traitement rapide des malades et de leurs
contacts ainsi qu'une enquête épidémiologique.
L'environnement
L'éducation sanitaire fait
partie du programme de lutte. Les connaissances acquises par la communauté sur
le pian (formes actives, séquelles douloureuses) doivent être intégrées au
programme de formation. L’utilisation de ces connaissances constitue un
excellent moyen pour attirer les populations aux séances de
formation.
Cette éducation doit
s'accompagner de mesures visant à l'approvisionnement en eau potable, à
l'amélioration de l'assainissement collectif, ainsi que de recommandations :
port de chaussures et de vêtements pour les enfants, changement d'eau du bain.
Cette lutte doit être couplée
avec le développement des soins maternels et infantiles et l'approvisionnement
des dispensaires ruraux en médicaments essentiels.
Tous ces stades de dépistage,
de lutte et de surveillance doivent avoir leur financement dès le
départ.
Dans la pratique, trois
situations se présentent selon André Meheus[18].
-Dans la première, le système
de SSP (réseau d’agents sanitaires et de dispensaires) fonctionne parfaitement.
Le contrôle du pian est l’une des activités du système de SSP. Ce système se
doit de détecter précocement les nouveaux cas cliniques et actifs, les traiter
et les suivre, traiter et suivre les contacts et expliquer à ces derniers le
déroulement de la maladie et son
mode de transmission.
-Là où les dispensaires
fonctionnent mais où le système de SSP n’est pas très bien implanté et les
agents sanitaires encore trop peu formés, un programme vertical doit d’abord
traiter et contrôler l’endémie pianique. Ce traitements de masse et de contrôle
doit être réalisés en collaboration entre les équipes du programme vertical et
les agents de santé sélectionnés par les communautés villageoises. La
surveillance du pian sera ainsi ensuite effectuée par ces agents qui ajouteront
cette activité autres soins de santé primaires.
-Là où n’existe pas de SSP,
le programme de contrôle du pian ne peut être mis en place car il n’existe
aucune structure de surveillance. Malheureusement, c’est souvent dans les zones
d’hyperendémicité que les systèmes de SSP sont inexistants. C’est le cas de la
forêt équatoriale d’Afrique Centrale. Les populations de ces régions
doivent-elles attendre que les systèmes de santé soient fonctionnels et
peut-on récuser les traitements de masse dans ces régions ?
.
III-LA MEDECINE
TRADITIONNELLE
L’OMS ayant recommandé dans
sa 30ème assemblée nationale de la santé (1977) de s’intéresser aux
connaissances thérapeutiques des populations ayant conservé leur patrimoine
culturel, la médecine traditionnelle des Pygmées ne peut nous laisser
indifférents. Les études réalisées chez les Pygmées Akas montrent que le pian
(kàè) est parfaitement connu par ces populations et distingué de la lèpre (bà)
ou de la syphilis (sànà).Son traitement comporte à la fois des méthodes de soins
conformes à la rationalité occidentale et des techniques faisant appel à la
dimension subjective et religieuse de la maladie. En Afrique, les causes du mal
sont, habituellement, attribuées soit à un sort jeté par un individu (sorcier),
soit à des forces surnaturelles ou enfin à des esprits (des morts ou des
ancêtres). Dans le cas du pian, pour les Pygmées, cette maladie proviendrait
d’une vengeance des ancêtres qui n’ont pas été suffisamment
honorés.
En revanche, les Pygmées
analysent correctement les lésions ou les douleurs. Ainsi, les douleurs qui
précèdent l’apparition du pian sont traitées en fouettant la région malade par
un bouquet de feuilles d’une acanthacée (espèce : acanthus montanus)
appelée par les Pygmées gbanàkà. Les épines procurent des sensations très
douloureuses qui font disparaître les souffrances dues au
pian.
Les plaies pianiques sont
recouvertes de l’écorce raclée du tronc d’une liane (famille apocynacée, espèce
tabernanthe), appelée mo-késa par les Pygmées, qui transformée en pâte par
mélange avec la sérosité qui exsude de la blessure, forme un latex suffisamment
collant pour éviter de mettre une grande feuille comme pansement. Les auteurs
qui rapportent l’utilisation de cette liane sur les plaies ne précisent pas
l’efficacité de cette dernière. Ainsi Heymer[19], après avoir
rencontré au cours de ses tournées un garçon couvert de papules et de pustules,
toutes enduites d’une pâte noire, qui, selon les dires de la mère, avait été
fabriquée par une vieille sorcière, raconte que le médicament avait été efficace
et que les lésions avaient guéri. Heymer évoque une liane, sans préciser
laquelle et précise que cette thérapeutique externe ne guérit pas le pian.
Malgré ses recherches, il ne put rencontrer la «sorcière » qui, aux dires
des villageois, était morte.
Pour Heymer, le pian est une
affaire de femme et non de thérapeute homme. Cela semble confirmer la position
d’Elisabethe Motte[20] selon laquelle la
femme reste la pierre angulaire de la médecine familiale et le pian
essentiellement une maladie des enfants. Les phytothérapeutes
(mo.so-à-lènga-zango : celui qui connaît les feuilles remèdes) et les
devins (bondo ou n’ganga) ne semblent pas beaucoup s’intéresser au
pian.
Heymer rapporte également que
certaines personnes dans leur détresse pour calmer les douleurs confectionnent
des cataplasmes composés de fruits de palmier à huile bouillis et broyés, ce qui
n’enraye même pas la contamination car, selon cet auteur, les mouches du pian hypellates papilles trouvent encore
suffisamment de pus et de suc pianique pour répandre le
mal.
Conclusion :
Le pian pose encore un
certain nombre de problèmes
-Sur le plan
épidémiologique : une meilleure connaissance de la forêt équatoriale et des
relations des tréponèmes avec les conditions écologiques de ce milieu sera d’autant plus utile qu’il semble
exister un réservoir animal de trépomènes pathologiques.
Les migrations
transfrontalières, les camps de réfugiés, les sédentarisations forcées créent
autant de milieux de contamination.
-Sur le plan clinique :
les formes atténuées doivent être mieux connues des agents de santé car elles
sont responsables, avec les formes latentes, d’une transmission occulte de la
maladie imposant une surveillance sérologique des populations
cibles.
Une surveillance clinique des
résultats de la thérapeutique doit également être mise en œuvre.
Le traitement du pian chez
l’enfant risque de favoriser l’apparition de la syphilis à l’âge adulte par
perte de l’immunité croisée.
-Sur le plan
bactériologique : la distinction entre sous-espèces de tréponème n’est pas
encore possible. S’il est possible en dépistage de masse d’obtenir facilement
des échantillons de sang ou d’exsudat qui seront analysés dans un deuxième temps
en laboratoire, il n’est plus difficile de distinguer les affections nouvelles
des anciennes.
-Une éventuelle vaccination
posera un certain nombre de problèmes :
-
si sa
protection n’est que partielle, elle risque de masquer l’évolution de la maladie
vers les formes tertiaires.
-
si elle
est injectée chez un sujet actif, elle risque de provoquer des réactions
d’hypersensibilité.
-
elle
risque enfin d’entraîner une confusion dans l’interprétation des tests
sérologiques.
Pour ce qui concerne
l’efficacité médicamenteuse :
- la pénicilline risque de
provoquer dans les nouvelles campagnes des réactions allergiques et de surcroit
le tréponème risque de devenir résistant à la pénicilline[21]. De nouveaux
antibiotiques retard sont ainsi à prévoir.
La médecine traditionnelle ne
semble pas apporter de thérapeutiques efficaces.
Nous
allons voir maintenant l’importance de cette affection en Afrique centrale et
les groupes les plus atteints par ce fléau.
[1]Tréponema pallidum (tréponème
pâle, découvert par Schaudinn F.R. et Hoffmann E.) se divise en trois sous
espéces:
T. pallidum ssp pallidum,
responsable de la syphilis vénérienne de l' homme
T. pallidum ssp pertenue
(anciennement Spirochaeta pertenuis), agent du Pian
T. pallidum endemicum, agent
de la syphilisi non vénérienne ou Bejel.
T. caratum, agent de la Pinta est
classé à part de T. pallidum.
Deux espèces sont pathogènes
pour l'animal, T. paraluiscuniculi (lapin) et T. hyodysenteria
(porc).
[2]Le climat de ces régions est
qualifié d'équatorial ou de subéquatorial. La végétation est constituée d'une
forêt ombrophile ou sempivertente, domaine, en Afrique, des populations
Pygmées.
[3] Gentilini M., Médecine
tropicale, Flammarion, Paris, 1996, p.342-348.
Vaucel M.A., Le pian dans les
territoires africains français, 1952.
[4] expression évoquant la
démarche des malheureux enfants qui en sont
atteints.
[5] Denis F. et Bonnetblanc
J.M., Pian-Bejel, Encycl.Méd.Chir.,Maladies infectieuses, 8-039-D-10,
1993, 8p.
[6]
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[8] GOUBAU P ; Liu
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gene differentiate pathogenic treponemes », J Infect Dis, 1998 Apr,
177 :4, 1036-40
[11]VDRL: fausses réactions
positives:
-temporaires : viroses,
infections bactériennes, parasitoses (trypanosomiase), vaccination,
grossesse
-permanentes : parasitoses
(paludisme, leishmaniose viscérales), infections chroniques (lèpre, tuberculose,
endocardites lentes), maladies auto-immunes, vascularites, néoplasie,
sarcoïdose, transfusions répétées, dysglobulinémies, morphinomanie, traitement
intensif par le bismuth ou l'arsenic.
TPHA : fausses réactions
positives : mononucléose infectieuse, lèpre.
[12]
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enzyme immunoassay for serodiagnosis of yaws », J Cloin Microbiol (United
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yaws » (publised erratum appears in Genitourin Med 1993 Aug ;
69(4) : 327),: Genitourin Med (England), Apr 1993, 69(2)
p102-7
[14]Montel L.R., A propos du
traitement du pian par l'huile de chaulmoogra, Bull de la soc de path ex, 1950,
48, p. 681-687.
[15]De Schryver A. Meheus A., Les
tréponématoses endémiques ne sont toujours pas éradiquées, Médecine tropicale,
Volume 49, N° 3, Juillet-septembre 1989.
[16]Quatre fléaux ont fait
l'objet dans les années cinquante, sous l'égide de l'OMS et de l'UNICEF, de
campagnes de masse : le paludisme, la fièvre jaune, la variole et le
pian.
[17]Yékutiel P., Leçons à tirer
des grandes campagnes d'éradication, Forum médical de la santé, 2(4):544-573
(1981).
[18]
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[19] Heymer.A., «Sédentarisation, acculturation
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[20] Motte (Elisabeth)- 1978, Les plantes chez les Pygmées aka et les
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