PARTIE II LA MARGINALISATION DU NORD ET LA DOMINATION DES PYGMEES PAR LES GRANDS NOIRS SONT  RESPONSABLES DE LA PERSISTANCE DE L’ENDEMIE PIANIQUE

 

 

 

 

Nous avons vu dans la Partie I les raisons médicales et techniques de la persistance du pian chez les Pygmées. Nous allons essayer de montrer dans cette Partie que le manque de volonté politique de rétablir un équilibre dans le schéma d’organisation sanitaire territorial est  le reflet d’un déséquilibre atteignant les niveaux sociaux, économiques et culturels entre le Nord et le Sud du pays, inscrit dans la longue durée historique et l’immédiateté événementielle (le déplacement des intérêts économiques vers la côte atlantique pourrait être à l’origine d’un nouvel aménagement du territoire favorisant Pointe-Noire. Actuellement, et c’est peut être prémonitoire, les seules formations sanitaires qui fonctionnent sont celles des compagnies pétrolières. Les soins sont réservés aux expatriés, comme l’étaient les hôpitaux, aux plus beaux jours de la colonisation).

Nous verrons également que la persistance du pian chez les Pygmées est  le témoin d’une discrimination plus globale de ces populations dont l’intérêt économique est déjà incontestable pour les villageois, à qui leur force de travail est devenue indispensable. Travailler pour les villageois ne donne malheureusement aucun droit aux Pygmées.

La description des coutumes anciennes des différents peuples de la région n’est pas sans intérêt  non plus sur le plan médical (conception des maladies, traitements traditionnels) car, derrière la fiction de la modernité, beaucoup de ces coutumes se maintiennent, que se soient les pratiques (pêche, agriculture, piégeage…), les croyances (et leur rôle dans les parcours thérapeutiques),  ou les divisions familiales du travail. Ainsi, la faillite économique de la région a fait retomber le poids des contraintes alimentaires sur les éléments les plus faibles, les femmes, et faute de bras, du fait de l’exode rural, les Pygmées.

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE I MARGINALISATION DU NORD-CONGO

LE SOUS- DEVELOPPEMENT SANITAIRE DU NORD EST UNE ENTRAVE A LA LUTTE CONTRE LES GRANDES ENDEMIES. Il N’EST QU’UN ELEMENT DU DESEQUILIBRE SOCIO-ECONOMIQUE ET CULTUREL NORD/ SUD

 

Nous allons voir dans la première section les origines de ce déséquilibre Nord/ Sud, et dans la deuxième section, les manifestations actuelles de ce déséquilibre.

 

 


 

SECTION I ORIGINES DU DESEQUILIBRE REGIONAL NORD/SUD

 

Le milieu naturel est une des premières causes de la différence de développement entre le Nord et le Sud. La forêt équatoriale ne peut en rien être comparée à la savane et les activités économiques et les organisations sociales possibles à l’homme dans ces deux contextes écologiques divergent considérablement.

La dispersion et les difficultés de déplacement sont les principales contraintes imposées par la forêt aux activités humaines. Ces contraintes sont toujours présentes et entravent sérieusement la mise en place des politiques de santé. Toutefois, les nombreux courts d’eau, fleuves et rivières qui traversent la forêt facilitent les échanges. Par ailleurs, si la stabilité (les mouvements de populations sont des glissements lents) est une des caractéristiques des sociétés de la forêt, s’y s’associe une fluidité des groupes qui permet la diffusion des idées et des pratiques, dans la forêt et au travers de la forêt. Elle explique, pour partie, la similitude des organisations sociales de ces populations.

Mais le milieu n’est pas tout: d'une part, des causes anthropologiques opposent les populations du Nord et du Sud, d'autre part la traite négrière  a affecté à chaque peuple un sort et une fonction différents, enfin, la colonisation  organisa l’aménagement du territoire en fonction des intérêts de la métropole. Les créations de Brazzaville et, de l’autre côté du fleuve, de Kinshasa ont répondu à des intérêts économiques et politiques sans rapport avec les besoins des habitants de ces régions. 

 

                I-CAUSES ANTHROPOLOGIQUES:  des peuples matrilinéaires et patrilinéaires, des royaumes dans la savane, des villages dispersés dans la forêt équatoriale du Congo-Brazzaville.

La division entre les peuples du Nord et les peuples du Sud correspond en premier lieu à une différence socio-culturelle entre les peuples matrilinéaires et les peuples patrilinéaires.

Les peuples patrilinéaires comportent les Pygmées habitant la forêt équatoriale et les populations bantoues et oubanguiennes dispersées dans les clairières et le long des fleuves ainsi que les M’Bochi de la Cuvette.

Les peuples matrilinéaires comprennent les Batéké, installés sur les plateaux qui portent leur nom et autour du Pool, et les différents groupes Kongo, entre le Pool et l’Atlantique.

On ne trouve des peuples matrilinéaires dans la forêt que dans l’Est et le Sud du Zaïre.

Les peuples de la savane ont pu constituer des royaumes, tandis que les organisations sociales des peuples de la forêt nord-congolaise n’ont pas dépassé la taille de regroupements de villages.

 

A-LES GRANDS NOIRS DE L’INTERFLEUVE SANGHA-OUBANGUI ET DE LA CUVETTE DANS LA PERIODE PRE-COLONIALE

 

Cette région abrite, aujourd’hui, un certain nombre d'ethnies bantouphones dont les principales sont  les ethnies Ngando, Enyèlè, Mbati,  Pandé, Mbomotaba, Bondongo, Pomo, Bongili, Likuala, likuba et Bobangui. Sur les marges du pays Aka vivent également des ethnies de langue oubanguienne : Monzombo, Ngbaka, Bofi et Bomasa.. La carte 23[1] montre l' implantation  de ces différents groupes ethniques le long des principaux fleuves. Cette région interfleuve est également le lieu de migration des Pygmées Aka avec lesquels toutes ces ethnies sont en relation. Au Sud de l’interfleuve sont implantés les pêcheurs Likouba et Likua et les chasseurs M’Bochi sur la rivière Kuyu.

Voyons quelles étaient  les activités économiques de ces Grands Noirs dans la période précoloniale?  Comment étaient organisés les familles et les villages?  Quels étaient les principaux traits culturels de ces ethnies?

                 

             1) Economie

 Les Bantous ont  introduit  l' agriculture, la métallurgie et la poterie dans la forêt équatoriale[2]durant le premier millénaire. Les Portugais[3] amenèrent, au XVIème siècle, les plantes sud-américaines (manioc, mais, tabac, haricot, taro, patate douce..)qui diffusèrent en moins de 250 ans dans toute la région (ce qui démontre la grande capacité d’adaptation des agriculteurs de la forêt, spécialement des femmes) . Le café ne fut introduit qu’au XX ème siècle par les puissances coloniales.

            a) La production

     * Techniques de production et environnement utile:

Les différentes ethnies pratiquaient toutes, à des degrés divers, l' agriculture sur brûlis, la pêche, la chasse et la cueillette. Le transport par pirogue était une activité entre les mains des Bobanguis, venus dans la région au XVIIIe siècle et appelés "gens de l'eau".

  - La culture sur brûlis dans la forêt

Alors que pour les Pygmées la  forêt est une mère et une patrie,  elle constitue, pour les Grands Noirs,  une force antagoniste. Cette hostilité de la forêt est perceptible dans tous les rituels.  La forêt équatoriale est un milieu insalubre ausi bien pour les hommes que pour les animaux, elle est, en effet, infestée de maladies : paludisme, trypanosomiase, filarioses, ankylostomiases, maladies intestinales...

Le défrichement de la forêt équatoriale était difficile et devait être recommencé chaque année. L ' outillage utilisé à cette fin était rudimentaire et se limitait à  la hache et à la houe. Ces instruments en fer ont toutefois constitué une véritable "révolution" [4]pour l ' agriculteur, ce qui explique le rôle exceptionnel joué par le forgeron (maître du feu mais aussi doué de pouvoirs magiques) dans ces sociétés.  Le sol défriché était peu fertile.  Par ailleurs, les sols devaient, au bout de trois ans, se reposer, parfois  jusqu 'à une vingtaine d ' années. Cette jachère obligeait les agriculteurs de la forêt à un nomadisme agricole. Ce nomadisme eut  des conséquences importantes : difficulté à  constituer des groupements politiques de plusieurs villages de même culture, dispersion et isolement des communautés entraînant, par manque de communication, un retard technique notable. Ce nomadisme agricole a  également fait déclarer vacantes, par le régime colonial, des terres laissées provisoirement en friche. Ces terres inoccupées ont alors été à l'origine d'un contentieux très important entre l'adminitration coloniale et les villages indigènes. En effet, s' il y a pas de terre sans maître, il peut y avoir des terres inoccupées. En outre, les droits fonciers indigènes séparaient l' usufruit de la souveraineté sur le sol. Les droits d ' usage pouvaient également être héréditaires dans certaines tribus (Ngbakas).

L'agriculture sur brûlis était pratiquée au nord du pays Aka où la terre ferme est présente. Le sud étant un immense marécage, l'agriculture ne se pratiquait que sur les berges non inondées des fleuves.

Les principales cultures étaient des plantes à tubercule (manioc[5], igname, patate douce...), des bananiers, des palmiers à huile et parfois des céréales (maïs, sorgho).

Les techniques agricoles des Grands Noirs de la forêt étaient très rudimentaires, en effet, elles ne faisaient appel ni à l' engrais ni à l'aide animale.

 

      -  L' élevage se limitait à quelques poulets,  chèvres et cochons (amenés par les Portugais). Ils étaient  sacrifiés à l 'occasion des mariages et des funérailles.

     

      - La chasse était en général pratiquée à l'aide de pièges. Les Mbomotabas toutefois chassaient à la sagaie.

    

      - La pêche était pratiquée en toutes saisons, à l ' aide de nasses , filets, harpons sur les grandes rivières. Sur les petits cours d ' eau, elle n’était qu' une ressource d' appoint.

    

      - La collecte d'escargots, de chenilles et de champignons était également pratiquée toute l ' année par l' ensemble des ethnies.

 

      - La métallurgie n'était pas pratiquée par les Grands Noirs de l’interfleuve (pays Aka). Ceux-ci devaient donc se procurer les outils et les armes en fer[6] auprès des ethnies  de fondeurs implantées à la périphérie du pays Aka : Bofis au Nord-Ouest , Monzombos à l ' Est et les plus actifs de tous,  les  Mbochis et Tékés au Sud, qui exploitèrent longtemps les mines de fer locales remplacées, depuis le développement du commerce atlantique, par des barres de fer venues d'Europe. Le cuivre, qui servit d'unité monétaire dans le grand commerce congolais,  provenait essentiellement des mines de Mindouli dans la vallée du Niari, au Congo,  mais également de mines d' Angola et du  Katanga.

 

             * Organisation de l ' activité

      -  Les activités diffèrent selon l' environnement :

Sur les terres fermes du Nord, les principales activités des populations étaient  l'agriculture et la chasse.

Le long des grands fleuves, les populations vivaient presque exclusivement de la pêche : Monzombo et Bobanguis sur l' Oubangui, Kaka, Pomo et Bomoali sur la Sangha, mais ils s'adonnaient dans une moindre mesure à la chasse.

Dans les marécages du Sud, les populations, notamment les Mbomotaba, étaient des chasseurs à la sagaie de grands mammifères et des "pêcheurs" au harpon d'hippopotames.

Au Sud du pays Aka, au confluent de la Likouala, de la Sangha et de l' Oubangui, les populations pratiquaient essentiellement la pêche.

Certains groupes de pêcheurs fluviaux, tels les Bobangui et les Pomo, s’étaient spécialisés dans le commerce.

Toutes les ethnies pratiquaient, en plus de leur activité principale,  une agriculture itinérante sur brûlis, collectaient les plantes sauvages et entretenaient un jardin de case.

    

       - La division du travail était fonction du statut au sein des sociétés :

 Les hommes et les femmes se partagaient  les activités. Le travail d ' abattage, très pénible, était fait en commun par tous les hommes du lignage ou même du village. Ce sont eux également eux qui mettaient le feu aux branchages. Les femmes, après avoir déblayé le terrain incinéré, procèdaient aux semis et aux plantations.  La récolte était également faite par les femmes : les céréales étaient ramassées épis par épis alors que les bananes et le manioc restaient dans les champs et constituaient une réserve.  La chasse et la pêche étaient des activités exclusivement masculines, tandis que la cueillette étaitt effectuée par les femmes.       

Les doyens de lignage choisissaient l ' endroit d' abattage.

Les  esclaves domestiques étaient peu nombreux. Les prisonniers étaient généralement tués ou vendus. Les enfants capturés étaient adoptés.

Seuls les forgerons étaientt organisés en caste. La poterie, le tissage du raphia, la fabrication de pirogue ne constituaient pas des professions spécialisées. Au sein de la société des Grands Noirs de la forêt, les Pygmées ne constituaient pas de castes, comme c'est le cas des Pygmées Twa du Rwanda qui étaient potiers et danseurs professionnels.

 

      - L' objectif de production étaitt limité à la consommation journalière. Ces sociétés ne constituaient pas de stocks. Toutefois, les plantations (surtout de manioc), étaient considérées comme des "greniers vivants".

 

             b) La distribution

La distribution  était différente au sein de la communauté familiale, entre les lignages alliés et en dehors du clan.

      

              * Au sein de la communauté familiale, le transfert des objets et des biens se faisait selon un système basé sur le statut des individus, appelé système lignager. Il consistait :

     - en dons réciproques entre aînés, puisqu' accepter  sans rendre reviendrait à se subordonner,

     - en  prestations des cadets aux aînés,

     - en redistribution des aînés aux cadets[7].

Le système lignager reposait sur l'autorité des anciens, leur prestige étant fondé sur le respect du savoir, sur des barrières institutionnelles (initiation) et ésotériques. Mais le plus sûr garant de leur autorité  était le contrôle des femmes pubères et donc des mariages.  Le contrôle des mariages se faisait par l' institution d' une dot qui reflètait une exigence de prestige social, rendant ainsi  les femmes inaccessibles aux cadets.

            *Entre lignages les échanges ne portaient pas uniquement sur les biens économiques. On échangeait avant tout "des politesses, des festins, des rites, des services militaires,des femmes, des enfants, des danses, des fêtes"[8]... Les échanges étaient liés aux événements d' ordre social, naissance, circoncision, puberté, mariage, rites funéraires... Le plus important, l'échange des femmes et des dots, permettait l' alliance entre les lignages, alliance qui imposait paix et assistance mutuelle. Le mariage entraînait le développement d' une réciprocité, d' une série d' échanges et même de défis dans l' échange entre les deux groupements familiaux. 

 

           * Les échanges marchands s'effectuaient avec divers groupes, en fonction des objets et biens échangés. Ces échanges institutionnalisaient une sorte de division du travail et entretiennaient une alliance permanente entre groupes restreints vivant dans des conditions précaires.

                    - Avec les Pygmées, les échanges portaient essentiellement sur le gibier, l ' ivoire, le caoutchouc , les peaux d' antilopes qui étaient troquées contre des outils et des armes blanches.

                     - Avec les fondeurs Bofis, Monzombos, Ngilis, Mbochis, les échanges concernaient essentiellement  les outils et armes en fer.

                     - Les colporteurs Batékés fournissaient monnaies , colliers et bracelets de cuivre.  Ces objets étaient   signe de richesse et  pièces majeures des compensations matrimoniales. 

                      - Avec les "Gens de l' eau", les Bobanguis,  les échanges portaient sur un grand nombre de marchandises  (poisson, cuivre, arcs et  flèches,  métallurgie du fer,  pagaies, attirail de pêche, pacotille...) et intègraient l' économie du pays Aka au grand commerce congolais que nous décrivons au chapitre suivant.

Les marchés principaux étaient situés sur le Congo,à Bonga, à l' embouchure de la Sangha, à Ntsei, à l' embouchure de la Nkini, à Bolobo et sur  le Stanley Pool. Ces marchés étaient situés à la périphérie du pays Aka, dans des régions où les diverses communautés pouvaient échanger des produits. Mais il n' existait pas d' organisation supra clanique, comme dans le royaume Kongo, pour imposer la paix.

             c) La consommation

La consommation se caractérisait par le faible volume et le peu de diversité des biens produits, le petit nombre de biens durables et le bas niveau des besoins de ces sociétés. La rareté des biens s' associait à une redistribution  inégalitaire au profit des aînés, contrairement à la coutume pygmée, qui voulait que les produits soient partagés avec équité entre tous les membres présents du campement. Cette inégalité était corrigée en partie par l' obligation de générosité à laquelle était soumis l' homme prééminent.

            2) Famille et alliance

 

Quels étaient les caractères communs aux sociétés de Grands Noirs de la forêt, en matière  de famille et d'alliance ?

           

            a) La famille

          

            *La plupart des sociétés de Grands Noirs de la forêt, contrairement aux sociétés de la savane,  avaient une  organisation patrilinéaire avec  exogamie de lignage , mais de rares groupes étaient matrilinéaires (voir carte).

 

            *La polygamie était très fréquente et très appréciée dans ces sociétés puisque la femme était source de richesses, de services, de puissance par la procréation, d' alliances et de parenté. C'était la possession légale de la femme qui était recherchée, pour les avantages qu' elle procurait, plus que la possession sexuelle. Cette polygamie était souvent restreinte pour des raisons économiques.

            *La parenté. Notons, de façon liminaire, que les termes de parenté utilisés doivent s'entendre dans le sens classificatoire[9].

            - La famille étendue constituait la base de l ' organisation traditionnelle. Cette famille étendue se composait de l' ensemble des personnes issues d' un ancêtre commun, vivant ou du moins connu,  rassemblées en un même lieu, soumises au même chef et constituant la plupart du temps une unité politique, économique et religieuse. Les esclaves étaient progressivement assimilés au groupe de parenté, sans qu'on puisse réellement parler d' adoption. Il faut aussi signaler la fréquence des parentés rituelles, en particulier les fraternités de sang et de lait.

            - La résidence est en général patrilocale.

            - La notion de consanguinité était variable selon les groupes.

            - L' autorité au niveau de la famille répondait à des règles précises :

La séniorité règlait l' ensemble des rapports entre les membres. L' aîné assumait toutes les responsabilités, qu' elles soient d' ordre juridique, économique ou rituelle. Les funérailles paternelles, expression suprême de la piété filiale, était le premier témoignage  d' indépendance du fils.

La femme était  dépendante de son père puis de son mari,  mais elle était respectée comme génitrice et n’était jamais esclave. Toutefois, elle n'avait pas de statut juridique : elle n’avait pas de propriété personnelle, elle n' accèdait pas aux successions, elle était transmise par héritage. Si elle pouvaitt avoir une certaine influence politique, avoir ses propres sociétés initiatiques, elle n'eut jamais  le pouvoir  qu'avait la femme pygmée de contrôler l'accès de l' homme au statut d' adulte. En cas de polygamie, la première femme avait prééminence sur les co-épouses, ce qui n' empêcha pas l' existence d' une favorite. L' adultère était puni trés sévèrement par des châtiments physiques, rudes  et publics.  La mère était pour son fils le symbole de l ' absolue sécurité. Cependant, son  influence diminuait vite chez les garçons alors qu’elle restait plus forte chez les filles.

            - Les attitudes sociales entre membres de la famille obéissaient à certaines conventions.

Avec l' oncle paternel, l' attitude recommandée était le respect. Ce sentiment pouvaitt aller de l' affection étroite à la quasi-indifférence.

Avec l' oncle maternel,  les rapports pouvait être très étroits, selon les ethnies. Le neveu  devait faire de nombreux cadeaux à son oncle.  L' oncle  devait aider son neveu dans le besoin. Cette importance reconnue aux parents  maternels pouvait entraîner une contrainte d' exogamie du clan maternel.

Avec les grand-parents, le  respect dû aux personnes âgées  était de mise. Ce respect, toutefois, n'excluait pas l' intimité, la confiance et les plaisanteries.

Entre frères et soeurs, l' intimité était très grande dans l ' enfance mais très réservée aprés la puberté.

Le gendre devait observer une grande réserve à l'égard  de sa belle-mère.  S' il la rencontrait, il devaitt la saluer en détournant pudiquement la tête et s ' écarter.

Avec les "épouses",  c'est-à-dire la  femme du frère aîné et la femme de l ' oncle maternel, la familiarité et les  plaisanteries étaient autorisées, mais pas les relations sexuelles.

 

             b) L ' alliance

 

Nous avons vu l' importance pour les aînés de contrôler les mariages. Le chef de famille recherchait l' alliance qui lui était la plus favorable. L' obligation de respecter les règles d' exogamie et divers interdits obligeait à une alliance avec les éléments les plus étrangers au groupe, et élargissait ainsi, autour des lignages, le champ des relations fondées sur la coopération[10]. La dot, qui comportait  souvent des objets de fer ou de la monnaie de fer ou de cuivre, montrait  l' importance de la métallurgie chez ces populations. "Dans les organisations patrilinéaires, la dot était élevée. En effet, la femme donnait des enfants au lignage de son époux avec qui elle restait fortement unie et n' entretenaient que des rapports distendus avec son propre clan"[11]. Les dots reçues lors du mariage des filles servaient à marier les fils selon l' ordre de naissance. Si l' aîné ne jouait pas son rôle, ou si un homme âgé utilisait sa prééminence pour accaparer un grand nombre de femmes, il ne restait aux cadets que le rapt pour se procurer une femme. Le mariage de jeunes gens contre l' avis des chefs de famille ne pouvait se réaliser qu' à la suite d' un rapt et il était la source de nombreux conflits.

Le divorce n'était possible qu' avec l' accord des deux chefs de famille et dans des circonstances bien déterminées : mariage de la femme divorcée avec un autre fils de sa belle-famille, paiement d' une compensation à la famille du mari, par un autre homme... En l' absence d' accord, la femme n'avait plus que la ressource de maudire publiquement son mari.

 

 

            3) Organisation de la décision et de la justice dans les sociétés traditionnelles de Grands Noirs de la forêt

 

Ce paragraphe donne des éléments de réponses à deux questions : comment s' organisait la décision? Comment s' organisait la justice?

 

            a) Comment était organisée la décision?

 

 Les sociétés de la forêt ont longtemps été qualifiées de sociétés "sans Etat", de sociétés " anarchiques". Les études récentes ont montré toutefois qu' il existait des coutumes bien établies organisant la société. Ainsi, Vansina  décrit, pour la région située entre la Sangha et l ' Oubangui, plusieurs types d' organisation :  une organisation minimale  en "maison"[12](house), des villages composés de plusieurs "maisons", des groupements de 4 ou 5 villages (clusters) s' unissant temporairement, en cas guerre, sous l' autorité d' un leader[13]. Mais, entre l’Oubangui et la Sangha, il n' exista, ni principautés (principalities) ni  royaumes (kingdom), ni association comme ce fut le cas dans certaines régions forestière du Zaïre (principautés des sociétés matrilinéaires autour du lac Mayi Ndombe, royaume de Mangbetu, royaume Kuba, association Bwami) et dans la savane :  royaume Tio (ou Batéké), royaume de Boma et plus, au Sud, les royaumes du Kongo et de Loango.

La parenté resta la base de l’organisation sociale. Aucune autorité territoriale n’apparue.

            * Dans la "maison"

L’ancienneté du lignage et la séniorité étaient à la base des relations entre membres de la "maison". Keba Mbaye applique à l' Afrique  la remarque de Joün de Longrais sur l' Asie confucianiste : "L'Asie préfère à l' égalité, un idéal de relations filiales, fait de protection attentive et de subordination respectueuse"[14].

Le prestige et l' autorité de l' aîné tenait à sa capacité à contrôler le plus grand nombre de femmes, d' esclaves et de dépendants. Il était le gestionnaire d' une richesse à caractère collectif. Cette richesse servait aux investissements sacrés qui devaient assurer la santé et la fécondité du groupe, à la politique d' alliance, au prestige du groupe, à la sécurité matérielle de chacun par le "jeu" d' une sécurité sociale rudimentaire[15]. 

Toutefois cette séniorité était l’objet d’une compétition intense au sein de la « maison » et précaire, la généalogie manipulée à souhait pour conforter le pouvoir du « sénior »(ou « big men »).             

            * Dans le village

 Le village était la base de l' organisation politique. Il comportait une vingtaine de" maisons "appartenant à des lignages différents, soit 50 à 200 personnes (dans la forêt, un village de moins de 30 personnes ne pouvait subsister). Les habitations, en général rectangulaires, étaient réparties des deux côtés d' une rue, plus rarement en quartiers séparés, éventuellement entourées de  fortifications.

Les femmes vaquaient à leurs occupations domestiques tandis que les hommes passaient la plus grande partie de leur temps dans les maisons-à-palabres. C' est là que se réglaient les actes importants, le rythme des travaux, l' éducation des cadets. Cette communauté  virile favorisait la fraternité entre les membres du même âge. C' est en son sein que se manifeste l' autorité de" l' aîné du village". Ce dernier était habituellement l' aîné du lignage majeur ou du premier lignage établi, mais il pouvait être, dans certains cas, l'homme le plus riche, le plus éloquent, le plus habile... Le rôle assigné à ce personnage était la présidence des réunions, mais il ne constitueait pas le sommet d'une quelconque organisation hiérarchique. C'était une prééminence qui lui était accordée par ses pairs et cette dernière était limitée, précaire, contraignante et dangereuse. Elle était limitée par le contrôle des autres aînés qui conservaient, de toutes façons,  l' autorité sur leur propre lignage. Elle était précaire parce qu'elle était soumise aux tensions quasi-constantes entre les lignages. Elle était contraignante du fait des interdits liés à la fonction et des obligations qu'elle comportait : "la richesse, la puissance et le savoir étaient mis au service de tous les membres du groupement"[16]. Elle était, enfin, dangereuse parce qu'elle excitait la  jalousie et obligait son détenteur à payer sa sécurité en se montrant très généreux ou en faisant appel à des procédés magiques. Ce jeu de forces, plus ou moins antagonistes, empêcha la concentration du pouvoir au-delà d' unités réduites, village ou groupe de villages, et rendit impossible la création  d ' une organisation étatique centralisée. En outre, la forêt ne constitue pas un milieu favorable au regroupement des pouvoirs, du fait de l' émiettement des groupes. L' épuisement rapide des sols entraîne de surcroit la migration fréquente des villages et favorise l' éclatement des lignages.

 

            *Au delà du village

Si les villages sont autonomes, ils ne sont pas semblables, ni en taille, ni en type de production (poissons, poterie, cultures, sel, fer, pirogues..). L’exogamie, enfin,  nécessite d’établir des relations avec les villages voisins. Cette division du travail, la recherche de femmes sont à l’origine d’échanges multiples, de création de marchés, de conflits, de formation de clans ou d’alliance rituelles.

Le regroupement de villages (clusters) n' intervenait qu' en cas de guerre. Dans cette circonstance,  plusieurs villages pouvaient s' associer sous la direction d' un leader. Cette fonction était cependant provisoire et disparaissait à la fin des hostilités.

Dans l’interfleuve Oubangi-Sangha, aucune organisation stable, comportant un regroupement de village, ne vit le jour.

 

            *Le rôle des associations

Les associations jouaient un rôle important dans les sociétés de Grands Noirs de la forêt. Certaines d' entre elles avaient pour but de resserrer les liens de parenté et d' alliance, d' autres permettaient de limiter les effets de la stratification sociale, certaines tentaient de transcender le cadre clanique, d ' autres s' inscrivaient délibérément contre l' ordre clanique. Enfin, certaines associations étaient constituées de spécialistes.

 Parmi les associations dont le but était de resserrer les liens de parenté et d' alliance, citons les fraternités de sang, les "parentés à plaisanterie" au sein de l ' alliance matrimoniale (mais aussi entre clans patronymiques , entre classes d' âge du même village , entre certaines castes, entre deux ethnies mythiquement complémentaires), les associations à recrutement systématique : classes d' âge et de sexe des sujets ayant franchis ensemble les différents degrés d' initiation.

Parmi les associations qui interviennaient en tant que  frein à la domination  subie par une couche sociale de statut inférieur, citons  les associations féminines ou certaines associations comme le Ngol (transformation de De Gaulle), qui, dans les années 1946-50, dans le Haut-Congo, se proclama le champion des jeunes contre la tyrannie des anciens.

Certaines associations transcendaient l' ordre clanique, ce furent les associations initiatiques ou religieuses. Celles-ci étaient  fortement hiérarchisées, leur autorité morale était incontestable, leur rituel rigoureux  et leur  discipline ferme. L' initiation comprenait des épreuves physiques ainsi que l' étude des traditions, des connaissances magico-religieuses, des poisons et de leurs anti-dotes. Le masque eétait souvent leur symbole. Certaines d' entre elles, véritables sociétés secrètes, recherchaient des avantages économiques ou politiques. Toutefois, aucune association, comme le Bwami au Zaïre, n’apparut dans la région étudiée dans ce travail.

D' autres associations assumaient un rôle permanent d' opposition à l' ordre social. Il en était ainsi des associations de sorciers. Ces individus voulaient obtenir, à titre personnel, richesse, force et puissance. Leur intégration à l' association était soumise à  un certain nombre de conditions : possession d' un "génie" propre,  initiation particulière et rupture des liens de parenté et d' alliance, s'accompagnant dans certains cas du sacrifice du premier enfant pour les femmes ou du meurtre de l' oncle maternel pour les hommes. Ces associations marquaient l' opposition la plus radicale au vieil ordre clanique. Les plus célèbres étaient  les sociétés d ' hommes-panthères de l ' Oubangui.

Pour terminer, citons, d'une part les associations de spécialistes à caractère héréditaire comme les associations de forgerons, ou basées sur les aptitudes comme les associations de chasseurs d' éléphants, d' hippopotames, etc, et, d' autre part les associations  utilitaires ou ludiques chargées des travaux communautaires, des cérémonies, des funérailles, des danses rituelles...

 

 En règle générale, à l' exception des associations de sorciers, les associations interviennaient pour pacifier la société et comme facteur d' ordre et d' équilibre. Elles constituaient des instances plus ou moins efficientes et répressives de contrôle juridique et moral, voire politique.

 

            b) Comment était organisée la justice?

 

Les auteurs s' accordent à penser que la philosophie qui inspire le droit dans l' Afrique traditionnelle est différente de la tradition européenne. Pour Mbaye par exemple,  "le droit africain traditionnel est essentiellement conciliatoire et non contentieux. Il participe d' une volonté de consensus et d' entente au sein de la communauté. Le droit africain en général est un droit de groupe. Il mérite ce qualificatif, non seulement parce qu' il s' adresse à des micro-sociétés (lignage, tribu, ethnie, clan, famille) mais aussi parce que l' individu égoïste et agressif y joue effacé"[17]

 Si le consensus n'était pas possible,  "le droit répressif  l' emportait sur le droit restitutif (la punition du coupable faisait souvent oublier le dédommagement de la victime), et l' organisation statutaire sur l ' organisation contractuelle "[18].

Dans les sociétés  qui ne disposaient pas d' institutions spécialisées, comme celles des Grands Noirs de la forêt, le droit empruntait la forme du rite, du tabou et de l' interdit "auquel il fallait obéir parcequ' il commandait comme  un impératif catégorique au sens Kantien du terme"[19]. Ces interdits tiennaient une place considérable dans le contrôle social. Certains d' entre eux étaient  collectifs (moralité, sexe , âge, associations), d' autres étaient personnels. Il est intéressant de noter les nombreux interdits imposés à la femme dans les sociétés patrilinéaires, et destinés à la situer dans une position inférieure. Les gardiens de ces interdits étaient les parents mâles à l' égard des enfants, les maris à l' égard des femmes, les anciens à l' égard des jeunes hommes et les ancêtres à l' égard des aînés. La violation de ces interdits allait du simple blâme au sacrifice de réparation. Pour Kamto, "la norme fondamentale" qui présidait à ces interdits "était immuable dans le fond et inviolable parce qu' elle était sacrée. [...] Elle était établie ne variatur une fois pour toute, par les ancêtres fondateurs"[20] .

Si ces interdits contribuaient à protéger l' ordre social et les prééminences, ils était aussi créateurs de droit pour ceux qu' ils régissaient :  en effet, le  respect d' un  interdit par un individu s' accompagnait du respect de cette obligation par les autres membres du groupe. Ils avaient, en conséquence, une importante fonction de différenciation qui marquait les esprits et multipliait les comportements distinctifs[21].

 

Comment était rendue la justice?

Pour Mbaye, "se tenir loin du prétoire, n' avoir jamais à plaider tant comme demandeur que comme défenseur est un signe de sagesse et une raison d' être fier de sa moralité et de son comportement social".

Dans ces sociétés de la forêt, la justice était habituellement rendue, dans le cadre du lignage, par un " tribunal de famille". Un " tribunal du lignage  majeur" pouvait  intervenir comme juridiction d' appel. Pour les problèmes les plus graves, un "tribunal du clan" était constitué.

La "cour" se composait d' un juge, qui n' est pas obligatoirement le chef du lignage majeur, mais qui pouvait être tout simplement un conciliateur habile, assisté de représentants des groupements en cause et de jurés. Il s' agissait moins de fonctions judiciaires permanentes que de  principes permettant d' assurer le règlement des infractions et des conflits autrement que par la violence. En effet, le statut de juge n' existait pas avec la même netteté que dans les sociétés de la savane, comme la société Ba-Kongo.

 Les moyens pour établir les preuves pouvaient faire appel à l' ordalie, notamment à l' épreuve du poison. 

 

Quels étaient les principaux crimes et délits ?

 Les conflits entre lignages étaient classés selon leur importance : simple différent, litige grave pouvant entraîner une guerre (par exemple le rapt des femmes, qui est fréquent), infraction rituelle. Les peines pouvaient comporter des mises en otage ou la vente comme esclave.

Les conflits au sein des lignages avaient pour causes essentielles les antagonismes entre sexes et entre générations. L' adultère, par exemple, était gravement puni : la condamnée était attachée à l' arbre à fourmis et peut subir diverses mutilations, notamment l' ablation du clitoris. Ces châtiments étaient publics.

La sorcellerie était un crime grave qui faisait appel à une procédure particulière, nécessitant l' intervention d' un "féticheur" ou d' associations initiatiques. Le condamné était brûlé vif et dépecé, parfois mangé.

 

En conclusion, l' organisation judiciaire présentait les mêmes faiblesses que celles signalées au sujet de la chefferie : il n' existait ni organisation ni charges permanentes, les juges, comme les chefs, étaient choisis pour leur savoir-faire et leur prestige personnel. Le cadre des groupes de descendance et de parenté ne se prêtait guère à une centralisation du pouvoir, qu'il fût politique ou judiciaire. Certaines associations,  par leur organisation clanique ou débordant le cadre du clan, s' efforcaient d' accomplir une fonction compensatrice, au caractère diffus du pouvoir.

 

4) La culture

Les phénomène culturels et religieux sont toujours d’actualité. Nous les traiterons au présent.

            a) Les langues

 Les populations de la forêt parlent des langues bantoues. La lisière nord de la forêt sert de frontière entre les aires d ' expansion des langues bantoues et oubanguiennes. Elle est aussi la zone de contact et d' affrontement entre Bantous et Soudanais. A noter que le bantou C-10, selon la classification de Greenberg, est la langue parlée également par les Akas.

 

            b) La religion

 Le sentiment religieux africain apparaît "comme un système de relations entre le monde visible des hommes et le monde de l' invisible régi par un créateur et des puissances qui, sous des noms divers et tout en étant des manifestations de ce Dieu unique, sont spécialisées dans des fonctions de toutes sortes".[22]

 

 La religion se définit comme un langage, "un moyen d' expression qui permet à l' homme de se saisir dans les rapports les plus intimes avec l' univers"[23]. Elle comporte plusieurs dimensions : l' animisme,  le  culte des ancêtres, le  totémisme, le fétichisme et le  paganisme (culte de la terre comme déesse-mère, rites agraires de fécondité).

            *l' animisme (que l’on rencontre également chez les Pygmées) : croyance à l' existence des âmes, des génies, des esprits des ancêtres sublimés, des déités associées ou dérivées, intermédiaires nécessaires entre Dieu et l' homme qui animent l' univers et peuplent les panthéons traditionnels.

 

            * Le culte des ancêtres est la pierre angulaire de la culture bantoue.  Les ancêtres lointains sont les garants des normes et des valeurs. Les ancêtres proches gèrent les modalités de la transmission des droits, des privilèges et des biens.

 La structure religieuse élémentaire se situe au niveau de la famille élargie, comme le prouvent l' importance de l' autel familial où seul le chef de famille est habilité à pratiquer des sacrifices, la position centrale du culte des ancêtres dans la liturgie, les préoccupations exclusivement familiales des requêtes faites aux ancêtres chargés d'intercéder auprès des divinités, ainsi que le repas, qui achève habituellement tout rite, et qui constitue une véritable communion familiale entre les vivants et les morts[24]. Ce caractère lignager de la religion peut difficilement faire le lit d' une religion universelle.

 Dans la société bantoue, le chef, qu' il soit chef de famille ou chef de village ou d' une communauté plus vaste, est l' intermédiaire entre le monde visible et l' au-delà,  l' intercesseur officiel auprès des ancêtres et le réceptacle du flux vital qu' il transmet aux vivants. En conséquence, il est investi d ' une autorité charismatique, qu' il exerce dans toutes les manifestations de la communauté.  

 Ainsi, au sein du village, "cette commune-paroisse dont les fondements plongent dans les tombes des ancêtres génies"  comme le définissait Senghor, le chef "ne peut être que l' aîné des survivants de la génération la plus ancienne. En tant que tel , il est le plus instruit, le plus sage, le plus proche des ancêtres, le gérant-doyen des terres, des biens collectifs (singulièrement des biens de prestige)et des biens matrimoniaux (dot et circulation des femmes) et  il doit faire régner l' ordre et servir d ' intermédiaire entre les vivants et les morts"[25].

Nous n' avons pas, comme nous le verrons chez les Pygmées, une atomisation des pouvoirs cultuels entre différents meneurs, à savoir,  aînés, maîtres de guerre ou de chasse, devins. 

 

             * Le totémisme, absent chez les Pygmées, est présent de façon constante dans les sociétés bantoues. Le nom d' un animal est choisi comme éponyme du clan. Certains interdits et rituels lui sont associés.

Aujourd' hui encore,  les milices des partis politiques congolais ont pour noms : Ninjas, Cobras, Requins...

 

            * Nous avons vu  l ' importance des sociétés secrètes, masculines et féminines, dont les domaines d' intervention sont multiples, du culte des ancêtres et des esprits surnaturels au contrôle social occulte.

Ces sociétés peuvent éventuellement détenir leurs autels, posséder leurs prêtres et leur liturgie.

Elles dépassent, toutefois, rarement le cadre du clan. La forêt rend difficile, là aussi, les grands regroupements religieux.

 

            * Devins et sorciers occupent une place considérable dans les sociétés bantoues.

 Les devins, le plus souvent appelés féticheurs, sont des traducteurs de signes. Par l' efficacité de leur verbe et des rituels, ils agissent sur le réseau de forces qui animent l' univers, conformément aux besoins de l' homme. Ils sont, en particulier, chargés de démasquer les sorciers et de trouver des moyens pour réduire les multiples infortunes qui frappent un individu ou la communauté.

Les sorciers, quant à eux, sont classés depuis les travaux d' Evans-Pritchard[26] en deux types : d' une part, les witches, qui possèdent dans le corps une substance matérielle que l' on peut découvrir chez les morts par autopsie et chez les vivants grâce au devin (la seule possession de cette substance, transmise héréditairement, permet aux witches de nuire à la santé et aux biens d' autrui[27]) et d' autre part, les sorcerers, faiseurs de maléfices et qui utilisent des charmes à base de végétaux.

Les travaux français récents portent sur la logique interne des  formations symboliques en oeuvre dans les phénomènes de sorcellerie et de désenvoutement[28]. L' école fonctionnaliste de Manchester, pour sa part, inscrit la sorcellerie dans le champ plus général du "conflit social" et  voit en elle un "indicateur de tension sociale".

La sorcellerie est également une des causes de la maladie, que ces sociétés assimilent aux catégories plus vastes du mal, de l' infortune, du désordre... Nous reviendrons sur cette importante question dans la partie II.

 

Dans les sociétés  bantoues, le recours à la sorcellerie permet, dans les crises graves, de remettre de l' ordre et de restaurer la confiance dans la société, en établissant une responsabilité. L' accusation d' être possédées ou d' avoir "la mauvaise tête", pour les femmes infidèles ou récalcitrantes, est extrêmement grave. Elle rend le lignage inhabitable pour l' individu qui en est l' objet et l' oblige à se soumettre à l' épreuve du poison. Dans les mains d' un chef qui a obtenu l' appui total des " féticheurs", le poison d' épreuve devient ainsi un instrument de domination despotique. Refuser  l' épreuve du poison contraint à  fuir loin du village. Pour Balandier, qui enquêta dans les années 1948-51, au Congo, la sorcellerie était une des causes de l' exode rural[29].

Les tentatives des autorités coloniales et des missionnaires pour éliminer la sorcellerie, notamment en détruisant les fétiches, ont entraîné un sentiment d'insécurité chez les colonisés, qui jugeaient ces techniques insuffisantes, et ont provoqué l' inverse de l' effet recherché en entraînant une recrudescence de la sorcellerie. 

           

            * Les rites bantous sont voisins des rites pygmées que nous décrirons à la section suivante :  rites propitiatoires, rites de purifications, rites d ' initiation, rites de fécondité[30]... La religion intervient chaque fois qu' il y a désordre ou menace de désordre.

 

En conclusion, le système religieux, bien que basé sur un animisme classique, relève de pratiques différentes chez les Bantous et chez les Pygmées. Chez les Bantous, le culte des ancêtres est utilisé pour asseoir une idéologie  autoritaire. Cette idéologie inspire aujourd' hui  les pratiques politiques de nombreux chefs d' Etat africains, à l' instar du président Zaïrois Mobutu, d' origine Ngbandi (population de pêcheurs-courtiers de l' Oubangui ) : "le système du parti unique est le mieux adapté à la réalité africaine d' aujourd' hui, à notre mentalité, à notre culture. Dans nos villages, la démocratie a toujours existé : c' est l' union autour du chef, à la recherche du consensus avec les notables, par la technique de la palabre sous l' arbre. C' est ce que nous appelons au MPR la démocratie de juxtaposition, à l' opposé de la démocratie conflictuelle, la vôtre. Le fait est là : nos ancêtres ne nous ont pas légué votre philosophie de l' opposition"[31].

Le président Chirac, en visite au Gabon, en juillet 1996, semble appuyer de telles idéologies, en plaidant pour "une démocratie aux couleurs de l' Afrique"[32].

Chez les Pygmées, en revanche, l' atomisation des pouvoirs empêche la dérive autoritaire du culte des ancêtres.  Cette atomisation du pouvoir est accentuée par l' absence de totems claniques, d' associations ésotériques et de sorciers dont le but est de renforcer la cohésion et le conformisme social.

 

             d) L 'Art[33]   

 

Sur le plan culturel, c' est surtout par leur qualité de sculpteurs que les Bantous se distinguent sur le plan culturel des Pygmées. "Le développement de l ' art africain (de la sculpture) a été pour l ' essentiel circonscrit à l ' Afrique forestière[34]: Golfe de Guinée , arrière-pays soudanien de la rive droite du Niger , forêt équatoriale atlantique, bassin du Congo.  Cette Afrique noire de la statuaire s' organise autour de quelques pôles régionaux , l ' aire du Bénin (Nok , Igbo-Ukwu , Ifé , Bénin , culture dite de "Tsoédé") dont les admirables créations se succèdent depuis le Vème siècle av. JC jusqu ' au XVème de notre ère, et celle des royaumes Kongo, Pende, Tshokwe, Kuba, Luba, dont les plus belles réalisations datent de la période allant du Xème au XVIème siècle"[35].

La  statue s' inscrit dans une forme cylindrique. Le sculpteur la taille dans un tronc d' arbre, à la hache ou à l' herminette. Le corps est droit, les membres inférieurs trop courts, pliés en signe de tension. Le visage est sévère, non personnalisé, concave. Les caractères sexuels sont nettement représentés. Mais l' ensemble reste abstrait. Les formes sont rythmées et équilibrées. Les masses et les plans constituent des unités parfaitement intégrées. Ce personnage est un ancêtre, une fonction (le chef) ou répond au besoin de la magie.Il s' agit d' un art expressioniste, de grande qualité formelle, soulignant l' importance que ces "peuples de la clairière" reconnaissent à la parenté et aux forces surnaturelles.

 

Conclusion sur les sociétés patrilinéaires des Grands Noirs de l’interfleuve dans la période précoloniale

 

Les peuples Grands Noirs formaient de nombreux groupes de petite importance, semi-nomades qui se constituèrent par migrations successives.

Jusqu’au début du siècle, ces sociétés d ' agriculteurs développèrent leurs activités aux dépens de la forêt. Cette exploitation était toutefois précaire. En effet, l' agriculture sur brûlis entraînait un épuisement rapide des sols qui obligeait à un semi-nomadisme agricole, les produits obtenus n’était  pas suffisants sur le plan alimentaire, des activités complémentaires de chasse, de pêche et de cueillette étaient donc nécessaires ainsi que des échanges avec les ethnies voisines pour la viande et les outils. Enfin, l' impossibilité de constituer des stocks aggravait la précarité économique de ces petits groupes dispersés dans l' immensité de la forêt équatoriale.

La "maison" était le fondement de leur organisation sociale. Elle était constituée autour d' un lignage patrilinéaire, patrilocal et exogamique. L' aîné du lignage devait être un homme dans la force de l' âge, capable de prendre en main l' organisation économique, d' imposer son autorité et de rendre  crédible son rôle d' intermédiaire entre les divinités et les hommes. Cette prééminence, soumise à la compétition et à la jalousie, était cependant fragile.

Une grande solidarité unissait les membres de la communauté, mais cette solidarité  s’accommodait d' une  inégalité structurelle entre les individus : l' âge, le sexe ou le statut déterminaient  la place de  chaque membre dans le lignage, sa contribution à la production et sa part dans la redistribution des biens.

Les alliances étaient concrétisées par des échanges de femmes et de dots. Plusieurs lignages alliés constituaient un village. L' aîné des aînés présidait les réunions. Il s' agissait toutefois de prééminence et non d' organisation hiérarchique. Le pouvoir était ainsi  fragile et  l' autorité dans ces villages temporaires.

L' organisation politique ne dépassa pas le groupement de villages. Il n' exista dans l’interfleuve Oubangui-Sangha, ni principauté ni royaume. 

La justice n'était ni  indépendante ni permanente: le juge, choisi par les parties pour le litige en cours,  pouvait difficilement dissocier le prévenu de son lignage, et essayait,  par consensus, d' éviter l' affrontement entre familles ou entre clans. L' adultère, les conflits entre générations, les rapts de femmes ou les prises d' esclaves était les principales causes de procès.  Les châtiments respectaient rarement  les droits intangibles de l' homme.

Le culte des ancêtres était le trait le plus marquant de ces sociétés. Ce culte était centré sur les intérêts de la famille et du clan. Il justifiait les hiérarchies sociales, la domination des aînés et, par les nombreux rites et interdits qui le confortaient, il était à l' origine d' un sentiment de culpabilité chez les individus qui  transgressaient les impératifs cultuels ou rituels. La sculpture,  activité culturelle caractéristique des Grands Noirs, était, essentiellement  une manifestation  du culte des ancêtres et du chef. Si les multiplies associations, de femmes, de cadets, ...constituaient un contre pouvoir légal à l' ordre clanique, la sorcellerie était l' expression d' une opposition radicale au système de parenté et d' alliance et combattue en tant que telle.

 

 


 

B.  LES ROYAUMES DE LA SAVANE

 

Des plateaux Batéké à l’atlantique les peuples appartiennent à la « matrilineal belt ». Ces peuples matrilinéaires sont : les Ba-Tékés (ou Tios), installés de la rivière  Alima jusqu' au Pool Malebo (Stanley Pool)[36] et au Sud du Pool les différents groupes Kongos :  Ba-Kongo, Ba-Lari, Ba-Soundi et Vili sur la côte.[37].

                         1) Economie

Selon Lebeuf : "qu' ils soient chasseurs, pêcheurs ou colporteurs (activité traditionnelle ancienne des Batékés), tous ces peuples pratiquaient l' agriculture sur brûlis dans de grandes zones dégagées et dans les clairières de la forêt où ils cultivaient principalement plusieurs espèces de manioc, l ' igname, le taro, le maïs ; les variétés de bananiers, nombreuses, croissaient dans les villages et à proximité ; les palmiers à huile fournissaient l ' essentiel des oléagineux tant pour l ' alimentation que pour le commerce"[38].

Le travail du cuivre était une spécialité batéké (colliers et bracelets de cuivre sont signes de richesse et de puissance. Le roi portait un collier de cuivre rouge). Par sa situation géographique, entre la rivière Alima et le Stanley Pool, cette ethnie contrôlait également les trafics des marchandises et des esclaves.

Enfin, entre le Pool et la côte, l' organisation des marchés et les routes commerciales était entre les mains des différents groupes kongos.

 L'organisation sociale des peuples de la savane,  Batékés et Kongos, était très différente de celle des peuples de la forêt : filiation matrilinéaire, liens puissants avec la terre, autorité et justice hiérarchisées.

                       2) Famille et alliances

Les sociétés de la savane constituent la "matrilineal belt"[39]. La filiation matrilinéaire, qui ne fut jamais un matriarcat, rendait les relations entre alliés plus stables du fait de la grande solidité de la  relation oncle-neveu.

Les liens puissants  à la terre et aux tombeaux des ancêtres distinguaient également les sociétés des savanes des  sociétés de la forêt, vouées à un nomadisme agricole[40]. Pour Balandier  : "Les rapports majeurs [...] existant entre la terre clanique, les lignages et les ancêtres et d' autre part,..les alliances  [...] organisaient les relations  économiques  et les diverses relations  sociales"[41]. L' institution du Malaki était ainsi  un exemple de l' interpénétration des liens économiques et sociaux. Cette  fête annuelle, au cours de laquelle les biens accumulés tout le long de l' année étaient consommés de manière collective dans une véritable atmosphère de réjouissance et de faste, avait pour finalité le renforcement des alliances et de l' unité du lignage, et enfin,  d' honorer les ancêtres. Cette  manifestation, où interviennaient les hommes, leurs biens matériels et leurs valeurs spirituelles,  rappelle les rassemblements des camps  lors de la saison sèche et les cérémonies de levée de deuil chez les Pygmées. Toutefois, sont absents, chez ces derniers, l' aspect ostentatoire, la volonté de prestige et les manifestations de défi entre les lignages.

 

 La présence de nombreux esclaves  était une différence importante entre les villages de la savane et les villages de la forêt. L' esclave, acheté à une tribu étrangère, gage d' une dette ou d'une compensation, sujet rejeté par son groupe, etc, perdait son appartenance tribale ou clanique. Il bénéficiait cependant d' une certaine protection et il était  souvent  traité comme un membre de la famille. Ses descendants ne pouvaitt retrouver la qualité d' homme libre que s' ils naissaient d' une femme libre.

Dans ces sociétés, l' esclavage offrait divers avantages : il constitue un capital humain, il dispensait les membres les plus faibles du clan (cadets, femmes...) des prestations pénibles, il valorisait la qualité d' homme libre, il permettait enfin de véritables transferts de responsabilité, en effet, en cas de maléfices ou de conflit au sein du groupe, l' esclave constituait un bouc émissaire tout désigné.

 Il est  intéressant de signaler que les bandes de Pygmées, que les Batékés utilisaient pour la chasse, n' ont en revanche jamais été réduites en esclavage.

           

3) Organisation hiérarchisée de l' autorité et de la justice

   - L' organisation de l' autorité :

Les Batékés et les  Kongos avaient un roi élu parmi les aînés des lignages majeurs : le Makoko chez les Batékés, le Manicongo chez les Kongos. La capitale était Mbé[42] pour les premiers, Mbanza-Congo pour les seconds.

 L' organisation était sensiblement la même dans les deux sociétés.

La société Kongo est la mieux connue. Dans la savane, les conquérants kongos réussissent à constituer un Etat entre le XIIIème et le XVIIIème siècle . Mais,

-l’établissement de cet Etat n’avait pas réduit l’autorité des doyens agissant au sein des clans et des lignages. Selon Dapper , cité par Balandier[43], le roi Kongo était assisté d’un conseil de douze notables qui représentaient les douze clans primitifs. Parmi ces doyens, le mani Vunda, du clan Nsaku, celui des plus anciens habitants de la région,  et reconnu clan ainé, était considéré comme « seigneur de la terre et aîeul du roi. Ce dernier devaitt épouser une fille dans son lignage et en faire une reine. Cette association politique et matrimoniale rappellait que le fondateur du royaume n’avait pu pérenniser son emprise qu’en acceptant la coopération et l’alliance des premiers maîtres de la terre.

-La transmission du pouvoir se faisait par la lutte soit au sein du groupe des frères utérins, soit au sein du groupe des neveux maternels. Ces luttes épuissaient le royaume.

-A aucune époque le roi ne disposa des instruments nécessaires au gouvernement centralisé d’une vaste entité politique.

-L’utilisation du  christianisme comme instrument d’unification et de renforcement du pouvoir central fut un échec. Imposée de l’extérieur et de manière autoritaire, elle n’eut, selon le père Jan van Wing, qu’une action superficielle comparable à celle d’une pluie tropicale qui « glisse à la surface sans pénétrer bien avant dans le sol ». (Quid du communisme et de la démocratie ?) Elle est, toutefois, à l’origine de religions syncrétiques qui visent à recréer, au début du XIXème siècle, l’unité politique du royaume déchiré.

-La traite profita un moment au roi du Kongo, mais la perte du monopole portugais et la dispersion des points de

contact avec les européens entraina la division du pouvoir entre les chefs de province.

La dégradation du pouvoir avait laissé la décision judiciaire et cultuelle à un certain nombre de mfumu mpu ou « chefs couronnés ». Ces derniers appartenaient à la partie la plus vitale des clans dominants. Ils étaient, pour Georges Balandier, l’élément central de l’ancienne organisation Bakongo. Il symbolisait la pérénité du clan, son unité et contrôlait les interactions entre le clan des ancêtres, le clan des vivants et la terre clanique. « Il intervenaient dans les différents relatifs au droit foncier, lors des litiges relatifs aux biens et à l’héritage, dans les affaires où se jouaient la solidarité clanique, dans les contestations relatives aux droits des personnes (en particulier en matière de servitude) et dans les conflits induits par les accusations de sorcellerie [44]». Le mfumu pouvait choisir son successeur, sans être contraint par l’ordre des règles successorales,  en accordant sa préférence au plus capable des prétendants.

En dehors de ces autorités supérieures, se trouvaient les chefs de village et leur conseil, appartenant aux lignages resteints, disposants de l’autorité quotidienne. Leurs fonctions étaient d’ordre essentiellement économique (régler les cultures et surtout les marchés), juridique et de relation extérieure.

 

La tradition du culte des ancêtres et du chef couronné nous amène naturellement au chef charismatique et au parti unique. Ce dernier, créé par le chef,  peut, en effet, être considéré comme  lignage majeur, la filiation entre les membres étant de nature spirituelle. Pour Mobutu, le "parti unique est au dessus des autres lignages, des clans et des tribus"[45].

 

- L' organisation de la justice :

Pour les affaires mineures chaque lignage avait son arbitre.

Dans les cas mettant en cause des villages de clans différents, les Nzôzis se réunissaient en dehors des villages et s' efforcaient d' obtenir un accord. Dans le cas contraire, un arbitre était choisi d' un commun accord et une joute oratoire publique avait lieu. Ce "procès" avait essentiellement pour but de reconnaître un droit et non de définir une sanction. Tout le groupe était concerné par l' obligation née de l' arbitrage. Quand l' obligation était satisfaite, une cérémonie manifestait la normalisation des relations.

Ces sociétés de commerçants  avaient ainsi fait une place privilégiée au règlement pacifique des conflits. Par ailleurs, l' institution des marchés, avec ses règles et coutumes, ses associations,  montre de quelle manière négoce et pratique judiciaire sont liés.

 

Le nzozi (juge, arbitre) et la ba-nzozi (cour de justice) était selon Balandier, avec le « chef couronné » et le chef de village et son « conseil » les trois piliers de la société bakongo.

 

-Le contrôle de la décision

Au pouvoir personnel s’opposait le pouvoir des groupements. Pour E. de Jonghe, « il n’est pas surprenant qu’un pouvoir central fort n’est pas pu se constituer, puisque les fonctions politiques ont été confié exclusivement à des groupes sociaux »

Il existait ainsi, dans cette société Bakongo, une tendance à la séparation des pouvoirs religieux, politique et judiciaire. De plus ces pouvoir ne pouvaient s’exercer que dans les seules limites des groupements de parenté.

Au sein de ces groupements, un contrôle de l’autorité était également exercée par les hommes les plus agées, mais  aussi par tout homme libre du clan.

Au contrôle du pouvoir personnel exercé par les lignages, et au sein des lignages par les hommes libres, se s’ajoutait le pouvoir équilibrant des associations.

 Comme pour les sociétés de Grands Noirs de la forêt, les asssociations se distinguaient entre celles qui avaient pour but de restaurer la santé du groupe : lutter contre la maladie du sommeil, contre la stérilité, contre les sorciers (tel était le but du Munkunguna, dans les années 1950) et celles qui faisaient contrepoids à l’ensemble socio-culturel fondé sur la parenté (tel la société du Kimpasi « où on y viole sans vergogne les lois divines et humaines, le féticheur s'’ arrogeant les prérogatives de Nzambi (Dieu) lui même »[46]. Pour Georges Balandier, ces associations qui agissaient en marge du système clanique eurent toutefois des difficultés à construire des organisations dépassant les limites du clan.

 

Les sociétés de la savane montraient, ainsi, une capacité plus grande à constituer des entités politiques plus stables et plus vastes que celles de la forêt. Le clan resta, toutefois, à la base de l’organisation sociale.

 

L ' histoire des  sociétés de la savane a été bouleversée par leur intégration à la zone de traite atlantique et par les transformations économiques et sociales qui en ont résulté, notamment la révolution agraire consécutive à l' importation de nouvelles denrées alimentaires.

Les différences économiques et sociales entre les sociétés de la forêt et de la savane s' accentuèrent avec la traite et la colonisation. Une coupure s' établit entre peuples-marchands et "peuples-réservoirs".

 


 

 

 

 

                II-LA TRAITE NEGRIERE INSTALLA UN DESEQUILIBRE SOCIO-ECONOMIQUE ET CULTUREL ENTRE LE NORD ET LE SUD

 

La traite atlantique modifia profondément les économies et les organisations sociales de l' Afrique Centrale. Elle fut à l'origine de nouveaux rapports de forces qui déterminèrent le sort et la fonction de chacun des peuples de la région, des populations organisées en royaumes aux groupes dispersés de la forêt équatoriale. Ainsi, un antagonisme majeur s' installa , sur les plans socio-économique et culturel, entre peuples razzieurs et peuples razziés

 

A. L' ANTAGONISME SOCIO-ECONOMIQUE

 

            1) Dans la région inter-fleuve Sangha-Oubangui

a) Les peuples razziés

Les multiples tribus acéphales de chasseurs-cueilleurs, chasseurs-agriculteurs et pêcheurs dispersées dans l' immensité de la forêt furent touchés tardivement par la traite, vraisemblablement au  XVIIème siècle.

Au XIXème siècle, la région était devenue une zone founisseuse d' esclaves, d' ivoire, puis, de caoutchouc à la fin du siècle. Elle était désormais  intégrée au "grand commerce congolais"[47]. Elle connut une forte augmentation du volume de ses échanges et une diversification de ses activités de production. Elle fournit la majorité de l' ivoire et le quart des esclaves qui transitaient  alors par le pays Batéké.

Aucune organisation sociale dépassant le stade du village n' apparut au sein du bloc forestier parcouru de tribus fuyant la traite et les troubles militaires de la savane. Les Pygmées constituaient la seule population homogène, en regard des multiples tribus de cette région.

b) Les peuples courtiers

Les Pandé et les Bobangi (appelé « gens de l’eau ») assurèrent la majorité du trafic négrier sur la Sangha et l’Oubangui[48]. Les flux commerciaux majeurs  convergeaient vers le Pool tandis qu'un courant plus modeste,  contrôlé par les marchands arabes, se dirigeait vers le Nord-Ouest et le Nord -Est.

 

            2) Sur le Pool

 Le royaume Batéké dut longtemps sa prospérité à son implantation privilégiée sur le Pool, au carrefour des voies navigables du Nord et des pistes caravanières du Sud aboutissant à l' océan Atlantique et par où transitaient esclaves et ivoire, mais aussi, produits artisanaux (vannerie, poterie), sel, poissons et également tabac, l' une de leurs spécialités. Cette position de monopole connut, à partir du XIXème siècle, la concurrence des Ba-Kongos et des Bobanguis. Contrairement aux peuples semi-nomades du Nord, ces populations, constituées en royaumes et confréries, occupèrent chacune des positions de force : la propriété de la terre pour les Batékés, le contrôle des pistes caravanières pour les Ba-Kongos et l' apanage du commerce fluvial pour les Bobanguis. Autour du  Pool se développèrent alors quatre emporiums : Mfwa et Mpila sur la rive droite, Kinshasa et Ntamo sur la rive gauche. Une minorité de marchands et de chefs tenaient le commerce des esclaves et de l' ivoire. Entourés de quelques parents et de dépendants libres, ils régnaient sur une multitude d' esclaves. Sur les terres autour du Pool, la culture du manioc était assurée par les femmes et celle du tabac par les esclaves.

 

            3)  De  l' Atlantique au fleuve Congo

 Du XVème au XVIème siècles le puissant royaume  christianisé du Kongo avait fondé sa richesse sur la traite esclavagiste en collaboration avec les Portugais. Cette  puissance diminua au  XVIIème siècle du fait de la perte du monopole portugais sur la traite négrière.

Au XVIIIème siècle, la traite avait entraîné un morcélement du royaume, livré à l' insécurité, aux troubles permanents et aux razzias. Pour l' école d' anthropogie américaine," l' hémorragie négrière aurait condamné le royaume du Kongo à se désagréger, faute de dominer une population suffisamment groupée pour reconnaître une autorité supérieure. Cette hypothèse  privilégie le critère démographique, pour différencier sociétés lignagères et sociétés étatiques"[49]. Le royaume disparut avec la suppression de ce commerce[50].

Sur la côte, le royaume vassal de Loango était également un royaume esclavagiste et courtier.

Au XIXème siècle, la région comprise entre le Pool et l' Atlantique était devenue une zone de transit et de routes caravanières[51], la traite ayant porté un coup fatal aux économies locales. L' exploitation du cuivre avait cessé au XVIIIème siècle, du fait de la concurrence du cuivre européen.  L' abattage systématique de l ' hévéa sur la côte entraîna l' épuisement rapide du caoutchouc dont l' exploitation fût repoussée à l ' intérieur, chez les Nzabis et les Pygmées, leur contribution se limitant au repérage des lianes à saigner. La seule production de la côte  qui garda une importance, fut le sel qui servit longtemps de monnaie d' échange, à l' intérieur.

Sur la côte, le royaume Vili de Loango s' était maintenu. La classe dirigeante était constituée de l ' association des anciens princes et de riches courtiers. Son pouvoir reposait sur le mariage et la vénalité des charges accordées par le roi , le Malongo. Elle contrôlait le commerce atlantique de l' ivoire et des esclaves, le plus lucratif,  ainsi que le commerce de quelques produits complémentaires (caoutchouc, gomme, copal, huile de palme, noix de palmiste) provenant de zones intermédiaires comme le Mayombe, les pays Nzabi, Punu et Kuni. La classe dirigeante contrôlait également les offices, le foncier et les dépendants. Le peuple, quant à lui, se consacrait à l ' agriculture et  l' artisanat et payait tribut[52] . Ce fonctionnement socio-économique à structure dualiste, d' autosubsistance communautaire et de grand commerce, est caractérisque, selon Coquery-Vidrovitch, du mode de fonctionnement africain[53].

 

Sur le plan économique la traite a également  installé une division nette  entre peuples réservoirs et peuples esclavagistes et courtiers, entre zones de prédation et  centres d' échanges et de commerce à longue distance.

En outre, l' abondance de la main d ' oeuvre servile, dont la masse s' amplifia après l' interdiction du commerce négrier, permit la constitution de bandes armées nombreuses et l' installation, à coté de l' autosubsistance,  d' un "mode de production esclavagiste" faisant de l' esclave un produit, un moyen de production et de reproduction. Ce mode de production conditionna largement, la mise en place du commerce dit " légitime": cueilleurs, planteurs et porteurs ayant une origine servile. L' émancipation des esclaves entraîna la destruction des marchés traditionnels de la cuvette congolaise et de gros problèmes de ré-insertion.[54]

 Cette économie de traite  profita à certain groupes, mais la région s ' engagea, dès la période précoloniale,  dans la voie de l ' épuisement irréparable. Le premier âge colonial prolongea ce système au profit des états européens, les Africains servant de main-d' oeuvre forcée. Les gains de la période 1800-1880 allèrent aux maisons de commerce, essentiellement anglaises. 

 

 

B. L' ANTAGONISME  CULTUREL

 

Tandis que les royaumes de Loango et du Kongo avaient été au contact des Européens durant  plusieurs siècles, les peuples du Nord n' entrèrent en contact avec les Blancs qu' à la fin du XIXème siècle. Ils conservèrent ainsi, quasiment intactes leurs traditions culturelles jusqu' à la colonisation.

 

            1) Le sentiment de supériorité des Ba-Kongo

Plusieurs éléments culturels, présents dès l' époque précoloniale, peuvent expliquer le sentiment de supériorité qui animent, encore aujourd' hui, les Ba-Kongo vis-à-vis des peuples du Nord du pays.

 

a) Le mythe de la grandeur du Royaume du Kongo 

La permanence du mythe de la grandeur du Royaume du Kongo était telle, qu' en 1955, Balandier écrivait encore : "L' histoire de ce royaume, maintenue de manière rudimentaire et déformée par les légendes, a conservé un prestige certain. L' ancienne capitale, San Salvador (Kôgo-dya-Ntolila), est pour les Ba-Kongo, partagés aujourd'hui entre l' Angola et les deux Congo, le symbole d' une unité à recréer. [Cette ville est le lieu] où tous naquirent, où chaque clan a encore sa rue et où chacun a des parents pour l' accueillir"[55]. Ce mythe a été utilisé par les Ba-Kongos, dans les années précédant l' indépendance,  comme un instrument de combat politique moderne.

 

b) L' évangélisation

Les premiers missionnaires débarquèrent au Kongo en 1491, envoyés par Jean II de Portugal. Jusqu' au XVIIIème siècle, jésuites, franciscains et capucins oeuvrèrent au Kongo, pays considéré alors, en Europe, comme un pays chrétien. L' activité d' évangélisation s' accomplit à distance à partir des évêchés de Sao Tomé et de Saint-Paul-de Loanda, division qui exprimait la rivalité entre les rois de Portugal et d' Espagne. Cette évangélisation fut, pour Balandier, superficielle, quantitative et vulnérable. Elle donna naissance à  une église de type colonial, compromise, médiocre par son enseignement et qui prépara la voie à tous les syncrétismes[56]. Le christianisme était associé aux "souverains", aux chefs et aux colons portugais qui l' utilisaient comme un instrument supplémentaire de puissance. En témoigne l' association de la croix chrétienne (NKagi) aux insignes de la chefferie.  L' imprécision de l' enseignement et la tradition ancienne de libre interprétation des faits chrétiens permirent d' une part, aux féticheurs et aux magiciens de s' emparer des objets cultuels chrétiens et d' autre part,  de voir l' émergence au XXème siècle d' églises synchrétiques dont la plus importante est l' Eglise du Christ selon Simon  Kimbangou.

 

c) Une langue commune à tous les Ba-Kongo, le kî-kôgo[57]

Un catéchisme en kî-kôgo et un dictionnaire kî-kôgo-portugais furent imprimés au XVIIème siècle au Portugal. La version moderne de cette langue, le manukutuba, est considérée depuis 1992 comme langue officielle du Congo, à côté du français et du lingala.

 

            2) L' hétérogénéité culturelle des peuples du Nord

 Mbochi, Sangha, Pygmées, Oubangiens sont divisés, leur population est peu nombreuse, leurs coutumes et leurs langues sont différentes. L' animisme, les sociétés secrètes et la sorcellerie sont habituels.

La langue véhiculaire, le lingala, fut introduite seulement au XIXème siècle par les pêcheurs-courtiers bobanguis.

La mentalité de ces peuples est très différente de celles des peuples qui vivent au contact des Européens depuis des siècles.

Mais surtout, la traite a entraîné un antagonisme psychologique vis-à-vis des  "gens d' en-bas", qu' ils appellent du sobriquet de Kôgo-Mendélés (ceux qui se prennent pour les Blancs du Congo, ou encore,ceux qui ont les manières des Blancs).

 

C LA TRAITE A ENTRAINE UNE REPARTITION  DESEQUILIBRE ET UNE FAIBLESSE DE LA  POPULATION EN AFRIQUE CENTRALE[58]:

 

1) Elle a cassé la croissance démographique de la région[59].

Au Congo, les pourvoyeurs furent, nous l' avons vu, les Bobanguis, les Batékés, les Ba-kongos et les Vilis des ports de la côte (Loango, Malembo, Cabinda) où arrivaient les caravanes d' esclaves et d' ivoire. On estime à plus de 15 000 individus par an l' exportation d' esclaves  par les ports de la côte Congo-Gabon, aux XVIIIème et XIXème siècles. Dans le nord de l' Afrique Centrale, les razzias augmentèrent au cours du XIXème siècle pour satisfaire la forte demande en esclaves des royaumes de la cuvette du Tchad et des commerçants du bassin du Nil.

Au Congo, selon Coquery-Vidrovitch, "l' importance numérique de la traite est sujette à controverse. Toutefois, il est hautement probable que par sa durée et sa stabilité, la traite négrière a pesé d' un  poids considérable sur l' avenir du pays"[60]. En effet, si dans certaines régions, comme le Nigéria par exemple, la fécondité vint au secours de la ponction négrière, en Afrique centrale, le potentiel démographique préalable déficient fut incapable de faire face à l' agression ; ainsi le sous-peuplement de cette région devint irréversible.

 

 2) la traite entraîna également une disparité démographique Nord-Sud

C' est au cours de cette période que la disparité démographique régionale Nord-Sud de la future Afrique Equatoriale Française se mit en place.  La population courtière du Sud augmenta faiblement (+0,7%) tandis que la population razziée du Nord diminua (-3,3%). Selon Coquery-Vidrovitch,  sur la côte la demande atlantique concernait les esclaves mâles. La majeure partie des hommes capturés étaient ainsi exportés, mais seulement la moitié des femmes, l' autre moitié étant conservée par les peuples razzieurs, ce qui augmentait la fécondité de leur groupe. Dans le Nord, en revanche, s' ajoutait à la demande de la côte,  celle des traitants sahéliens, grands  demandeurs de femmes : deux tiers des femmes étaient alors exportées, diminuant d' autant la fécondité du groupe razzié.

L' arrêt de la traite négrière atlantique accentua ce déséquilibre :  en pays Bakongo et Batéké,  l' abondante main d' oeuvre servile déversée sur le marché ne fut plus exportée et augmenta la population de ces régions. A la veille de la colonisation, environ un quart des habitants avait  le statut d'esclave.

 

3) La traite provoqua de nombreuses  migrations

 Les peuples razziés ont fui les zones de savane et ont pénétré, afin de s'y  protéger, dans les zones sous-peuplées du massif congolais, refoulant les Pygmées et introduisant de nouvelles maladies dans la forêt, notamment le paludisme. Ces migrations, toutefois, ne suffirent pas à améliorer la croissance démographique du bloc forestier.

           

            4) Elle a provoqué une véritable révolution agricole :la"révolution du manioc" considéré comme une plante de survie

Par l' introduction du manioc, la traite a indirectement provoqué une véritable révolution agricole et des changements considérables dans l' occupation humaine de la région[61] . Cette "révolution" a permis, en particulier, la progression de la frontière agricole et humaine aux dépens de la forêt.

La forêt équatoriale couvre la majeure partie de l' Afrique Centrale. Elle était, jusqu' à la fin du XVème siècle, une zone relativement peu peuplée, essentiellement par des groupes de chasseurs-cueilleurs et de pêcheurs. La croissance démographique des franges côtières de la  forêt équatoriale s' est accrue lentement, puis s' est accélérée au fil des siècles grâce, en particulier, au manioc. [62]. Le manioc permit également aux fuyards de survivre dans l' immense bloc forestier intérieur.

En outre, le manioc pousse plus facilement que l' igname et nécessite une main-d' oeuvre moins nombreuse. Il fut ainsi la plante consommée dans toutes les périodes de crises : catastrophes naturelles, guerres civiles, razzias...

           

 D-LA TRAITE A ENTRAINE UNE DIFFUSION DES EPIDEMIES

Du XVème au XIXème siècles  on assiste à  une diffusion mondiale des épidémies.

 

1) La traite  entraîna la diffusion d' épidémies d' Afrique en Amérique

 Les esclaves africains transportés en Amérique introduisirent sur ce continent la lèpre, le paludisme et  l' onchocercose. En revanche, la maladie du sommeil ne put se développer en Amérique du fait de l' absence, sur ce continent de la mouche Tsé-Tsé.

 

2) La traite entraîna la diffusion d' épidémies d' Amérique en Europe et en Afrique

La fièvre jaune, endémique en Amérique, contamina les ports d' Europe et les côtes africaines, à partir du XVIIIème siècle. En Afrique,  la première épidémie d' importance eut lieu à Saint-Louis du Sénégal en 1778. Ce fléau, appelé vomito negro ou typhus amaril, ravagea l' Amérique et les côtes d' Afrique jusqu' au XXème siècle. Le tableau clinique dramatique, l' absence de traitement, la mort certaine imposaient des mesures de police sanitaire draconiennes : couvre-feu, isolement, interdiction de quitter la zone infectée [63].

 

 

3) La traite fit pénétrer la variole au coeur du continent africain

La variole, traditionnellement présente sur les côtes africaines, fut introduite à l' intérieur du continent par les caravanes de marchands d' esclaves et d' ivoire, dès la fin du XVIIIème siècle. Au XIXème siècle, en Afrique Centrale, des épidémies de variole  entraînèrent une forte mortalité: en 1864-1865 par exemple, la moitié de la population de Luanda périt du fait de la variole. Une épidémie de même ampleur se reproduisit dix ans plus tard. La panique fut telle que l' on vit le roi du Kongo implorer l' aide du Portugal.

 

D' une manière générale, les grands fléaux importés en Afrique, tels que la fièvre jaune, la peste et le choléra, restèrent le long des côtes africaines jusqu' à la conquête coloniale.

L' Afrique Centrale précoloniale ne connut pas de fléaux d' origine étrangère analogues à ceux qui détruisirent les populations amérindiennes, du fait de la médiocrité de la pénétration portugaise qui  perturba peu l' équilibre homme-nature.

La conquête coloniale, par la guerre, les famines, les déplacements de population qu' elle entraîna, provoqua, en revanche, l' explosion d' épidémies locales (variole, maladie du sommeil ...) et d' épidémies importées (fièvre jaune, tuberculose, maladies vénériennes, grippe...)

 

4) En revanche, les pandémies de peste n'atteignirent pas le coeur de l' Afrique  Noire

Venue du fond des steppes asiatiques,  la peste, dont les grandes excursions avaient laissé derrière elles des foyers secondaires en Inde, au Moyen-Orient, au Maghreb, en Chine, en Indochine et à Madagascar, ne fut décrite en Afrique qu' en 1899, à Grand Bassam. Elle resta cependant sur les côtes et ne réussit pas à s' implanter à l' intérieur des terres.

5) Le choléra n’atteignit que l’Afrique orientale

Le choléra, dont le berceau originel se situe dans le delta du Gange et celui du Brahmapoutre, ne se développa que sur les côtes de l' Afrique Orientale. Les premières épidémies s'y  produisirent à partir de 1817. Elles provenaient presque toutes du foyer constitué par le rassemblement des pèlerins revenant de la Mecque et se développèrent essentiellement sur la côte. Les six premières pandémies (1817-1923), en revanche, n' atteignirent ni l' Afrique Occidentale, ni l' Afrique Centrale ; cette situation constitue du reste un mystère épidémiologique.  Ce n'est qu' au cours de la septième pandémie, qui débuta en 1961, que ces régions furent atteintes en même temps que tous les pays démunis de la planète.

 

CONCLUSION

 

  La traite négrière fut la cause d' un déséquilibre démographique, économique, social et culturel entre les ethnies d' Afrique Centrale.

Sur le plan démographique, la traite a été responsable d' un déficit global de la population d' Afrique Centrale et d' un déséquilibre dans la répartition de ces populations.  La faiblesse démographique définitive de la  région  aux confins du Congo, du Gabon et du Cameroun s' opposa à la relative croissance des peuples de la côte dont une grande partie des habitants est d' origine servile.

La traite provoqua également de nombreuses migrations et  la pénétration dans la forêt équatoriale d' Afrique Centrale de peuples variés fuyant les razzias, réduisant le territoire de chasse des Pygmées et perturbant ainsi  l' équilibre écologique entre les chasseurs-cueilleurs et la forêt équatoriale.

Sur le plan de l' organisation sociale, la traite favorisa dans un premier temps le royaume négrier du Kongo. Les excès de la ponction négrière entraînèrent toutefois la destruction de ce royaume au XVIIIème siècle. L'insécurité régionale chronique qu' elle instaura empêcha, dans le Nord du pays, la formation d' une organisation sociale dépassant le stade de la confédération de villages. Sur le fleuve Congo et dans le Sud, en revanche, la traite favorisa les peuples courtiers et esclavagistes (Bobanguis, Batéké, laris du Pool,Vilis du Loango).

                Sur le plan psychologique s' installa un  antagonisme majeur entre les "ethnies de marchands et les ethnies réservoirs". Au sentiment de supériorité des Ba-Kongos répondent toujours le mépris et la dérision des peuples du "haut"qualifiant les Ba-kongos du sobriquet de Kôgo-Mendélés (ceux qui se prennent pour les Blancs du Congo).

L' arrivée des missionnaires entraîna une rupture culturelle profonde entre les populations christianisées de la côte et les peuples animistes de l' intérieur.

Sur le plan économique, la traite fut à l' origine de profonds bouleversements. D' une part, elle instaura une division entre des zones de prédation et lieux d ' échanges et de commerce à longue distance, entre autosubsistance alimentaire et mode de "production esclavagiste". D' autre part elle entraîna une disparition de l' artisanat et de la métallurgie locale des ethnies de fondeurs au profit des produits de traite importés par les peuples courtiers.

                En associant les Pygmées à la prédation du bloc forestier comme producteur de base de l' ivoire, elle rompit l' équilibre traditionnel des échanges complémentaires Bantous/ Pygmées .

La traite mit en place en Afrique Centrale des flux de communication qui  répondaient essentiellement aux intérêts des traitants et fit ainsi s' appauvrir les circuits traditionnels régionaux : la majeure partie du transport fluvial et des caravanes d' esclaves et d' ivoire convergeaient vers les ports de la côte atlantique, tandis qu' une partie moins importante se dirigeait vers les pays sahéliens et le Soudan. 

En revanche, une autre conséquence de la traite, l' introduction du manioc, est considéré par les historiens comme une véritable culture de survie pour les peuples razziés réfugiés les zones forestières.

              Sur le plan épidémiologique, la traite amena au XIXème siècle, sur  les côtes d' Afrique Centro-Occidentale, un grand fléau américain, la fièvre jaune, qui atteignit essentiellement les populations côtières. La variole, par contre, endémique sur la côte, pénétra à l' intérieur du continent en suivant les caravanes d' esclaves.

 

Cet ensemble de déséquilibres entre les différentes ethnies, né de la traite, s' aggrava sous l' effet de la colonisation et perdura après l' indépendance. Il est , aujourd'hui encore, la source d' antagonismes qui entravent  la décentralisation et l' instauration d' un véritable pluralisme culturel, deux éléments nécessaires à l' accès équitable aux soins de Santé des différentes ethnies de la région[64].

 

 La section suivante s'attachera à rechercher ce que devinrent ces déséquilibres à l' époque coloniale.


 

III-LA COLONISATION AGGRAVA LE DESEQUILIBRE SOCIO-CULTUREL ET ECONOMIQUE ENTRE LE NORD ET LE SUD

 

 

La traite avait entraîné un déséquilibre démographique, économique, social et culturel entre les populations courtières et esclavagistes (Vilis, Ba-Kongos, Laris, Batékés...) et les populations "réservoirs" (Mbochis, Sanghas...). La colonisation  aggrava ce déséquilibre en faisant du Nord une zone de prédation et en réservant les facteurs de développement  (route, train, port, administration ,école,..) à Brazzaville et au Sud. Les méthodes, militaires, administratives, politiques, économiques et culturelles utilisées furent différentes dans le Nord et le Sud. Par ailleurs, elle introduisit une stratification entre la société coloniale et la societé colonisée et découpa de manière plus ou moins artificielle cette dernière en un nombre important d’ethnies[65].

 

 

 


      

 

 A. EFFETS DES METHODES MILITAIRES, ADMINISTRATIVES, ET POLITIQUES SUR LES PEUPLES DU NORD ET DU SUD DU MOYEN-CONGO

          

          

            1) Les effets sur les anciennes ethnies "réservoirs" du Nord-Congo

 

a) Résistance profonde et permanente des ethnies du Nord-Congo à l' occupation militaire.

La résistance à la colonisation des ethnies du Nord-Congo se manifesta très tôt et fut permanente jusqu' en 1935, date de l' écrasement définitif de la révolte la plus importante que constitua la guerre du Kongo-Wara. La brutalité de la coercition coloniale (recrutement et travail forcé) entraîna pour la première fois  l' unité d' ethnies jusque-là dispersées.  Selon Coquery-Vidrovitch, l' action du leader Kornou s' appuyait "sur les valeurs ancestrales, elle impliquait des revendications politiques : le refus de collaborer avec l' occupant, et surtout l' appel à l'  unité de toutes les ethnies, situait le mouvement à la charnière des temps nouveaux. [...] la dureté de la répression écrasa le pays qui ne devait jamais s' en remettre."[66].

 

b) Destruction des structures traditionnelles.Révolte des cadets dans la forêt. Organisation administrative ethnique Mbochi

Dans le bloc forestier, pour pallier le morcellement des ethnies, l' administration voulut regrouper de force les populations dans des villages sous l' autorité d' un chef indigène, assisté plus tard d' une commission de canton dont les membres étaient nommés par le commandant de cercle, détenteur réel du pouvoir. Ces regroupements forcés furent un échec patent et entraînèrent au contraire la fuite en forêt des populations concernées, leur "manie de la mobilité" selon l' expression des administrateurs coloniaux et leur dispersion. La destruction des structures traditionnelles fut le résultat de cet état de faits. Mais cette mobilité provoqua la multiplication des contacts entre les ethnies et permit l' émergence d' un sentiment d' unité contre le colonisateur. L' ensemble de ces phénomènes fut à l' origine d' un essai de reconstruction  sociale sur une base élargie, dont le culte du Ngol dans le Nord-Congo fut, dans les années 50, un révélateur. Il constitua, en effet,  un transfert des revendications politiques sur le mode religieux, mais il mit également en lumière la toute nouvelle puissance d' une catégorie sociale, celle des hommes jeunes. Ce mouvement se proclama, nous dit Balandier, comme le champion des jeunes contre la tyrannie des anciens.

La volonté de réorganisation sociale sur une base plus large prit une forme plus moderne chez les Mbochis qui revendiquèrent, dans les années 1939,  une identité administrative par l' intermédiaire d' un "Comité Mbochi".

 

c) Résignation dans la forêt. Initiative politique dans la Cuvette

Répressions militaires permanentes et regoupements forcés entraînèrent chez les populations de la forêt une attitude de soumission et  empêchèrent l' apparition d' un mouvement politique de type moderne. Cette attitude s' est perpétuée jusqu' à nos jours. En effet, aucune ethnie du bloc forestier congolais n' a jamais participé à la compétition pour le pouvoir.

Les Mbochis, en revanche, furent la seule population du Nord à utiliser l' ethnie comme système d' organisation  politique et base de revendications. Ces revendications valurent à leur leader, Opangault (fonctionnaire au greffe du tribunal de Brazzaville) d' être déporté au Tchad, en 1942,  par le Gouverneur Général Eboué. En 1946, il fut élu député à l' Assemblée Nationale française avec l' appui de la SFIO. En 1950, les Mbochis demandèrent à nouveau  le regroupement de l' ethnie dans la même unité administrative. S'y ajoutait une revendication politique :  l' unité devait être placée sous l' autorité d' un commandant appartenant à leur ethnie.

Dans les années suivantes, la compétition pour le pouvoir devint la principale raison des manifestations ethniques. En 1958, les troupes d' Opangault perturbèrent, à Pointe-Noire, le vote du Statut d' Etat autonome du Congo. Fin 1958, Opangault prôna la sécession du Nord du pays et son rattachement  à la République Centrafricaine.  En 1959, ses partisans Mbochis affrontèrent à Brazzaville, les bandes « youlistes », essentiellement Laris, pour la conquête du pouvoir.

 

            2) Les effets sur les anciens peuples courtiers et esclavagistes

 

a) Demande de protection et collaboration des élites

La prise de possession du Congo (1884-1898) se fit de manière pacifique, par des traités, à la fois sur la côte avec le roi de Loango et sur le Pool  Malebo avec le roi des Batékés. Un seul soulèvement est à signaler, celui des porteurs loangos, sur la route des caravanes entre 1897 et 1899. Toutefois, ces porteurs étaient vraisemblablement d' origine servile. Il en fut de même pour le travail forcé et les recrutements militaires pour lesquels les chefs coutumiers désignaient dans leurs villages les anciens esclaves. En effet,  nous avons vu, dans la section précédente, l' importance de la main-d' oeuvre servile disponible après la suppression de la traite dont le statut survécut probablement à l' insu de l' administration[67].

 

b) Chefs coutumiers ambigus et  fonctionnaires indigènes frustrés

 

            - La chefferie

En pays Bakongo, à partir de 1916, l' administration expérimenta l' institutionnalisation d' une hiérarchie complète de la chefferie, à savoir : chef de village, chef de terre et chef de tribu (ou chef de canton). Leur supérieur, le chef de subdivision, était le premier échelon de l' administration coloniale. Cette expérience fut, en 1922, étendue à toute la Colonie.

 Tandis que dans le Nord, la désignation des chefs fut autoritaire, en pays Batéké ou Bakongo, les chefs furent désignés par le Gouverneur, après avis du "Conseil des notables" et, plus tard, de la "Commission de canton" destinée à faire revivre les anciens conseils royaux et désignée selon la coutume. La coutume permit toutes les formes d' esquives et de dérobades et le maintien d' une autorité parallèle comme les Nzozis,  juges traditionnels en pays Bakongo[68].

 A partir de 1946, le système de la chefferie s'affaiblit. Les réformes politiques réalisées dans les Territoires d' Outre-Mer mirent en place un sytème représentatif favorable à certaines catégories sociales et accentuèrent le glissement du pouvoir des aînés vers les hommes jeunes, des traditionnalistes vers les modernistes, des prééminences typiques vers les détenteurs de richesses et les "évolués" éduqués.

 

             - Les fonctionnaires indigènes

En faisant de Brazzaville la capitale de l' A.E.F. et de Pointe-Noire celle du Moyen-Congo, l' Administration provoqua au Congo comme dans les autres colonies l' apparition d' une  nouvelle catégorie sociale, les fonctionnaires et employés indigènes qui , à côté des représentants des rares élites économiques, formèrent l' essentiel des bourgeoisies évoluées. Cette classe se recruta surtout chez les Laris de Brazzaville[69], mais aussi chez les Vilis de Pointe-Noire et plus rarement chez les Mbochis de la Cuvette (par exemple Opangault) et dans les autres ethnies.  Elle fut particulièrement sensible à son infériorité statutaire. Ce fut en son sein que se développa le principal mouvement d' opposition à la colonisation : l' Amicalisme de Matsoua Grenard : en  1929, Matsoua  adressa au Président du Conseil une lettre dans laquelle il protestait contre le code de l' Indigénat qui symbolisait l' infériorité du colonisé[70]. Cette classe fournit, toutefois, une grande partie des membres des conseils de gouvernements de la colonie et, après 1946, du Territoire de l' A.E.F.[71].

 

c) Volonté assimilationniste : revendication de la citoyenneté française.Conflits interethniques  

Tandis qu' un profond refus de la colonisation persistait chez les anciens peuples razziés,  les peuples bakongos et en particulier les clans laris  revendiquèrent en revanche la citoyenneté française. En témoigne l' affaire de l' Amicale de Matsoua Grenard qui fit campagne dans les villages bakongos, dans les années 1928-1929, sur le thème de la citoyenneté. Ce mouvement se développa, tant en milieu rural qu' en milieu urbain, avec une prédominance au sein du personnel indigène de l' Administration de chefs coutumiers et de commerçants. Toutefois, l' ensemble des catégories sociales y participèrent :  les enfants scolarisés manifestèrent, les femmes y jouèrent un rôle direct. Le mouvement se voulait unitaire et rassemblait la quasi-totalité des Ba-Lalis et des Ba-Sundis. Il s' efforça de gagner les Batékés et de réaliser une certaine unité des Congolais. Pour Balandier, cette dynamique unitaire résultait de la personnalité du leader, Sauveur et Roi, capable de provoquer l' unanimité  car il constituait l' élément "le plus puissant du plus puissant des lignages", il s' affirmait "comme maîtrisant les changements sociaux et culturels" et enfin il orientait "le progrès dans un sens conforme à l' esprit Bakongo"[72].

L' arrestation de Matsoua et sa condamnation provoquèrent des incidents violents à Brazzaville, dans les années 1930, mais n' arrêtèrent pas l' opposition des Balalis qui s' installa dans la longue durée. De nombreuses manifestations eurent lieu, en particulier en 1933, en 1937 avec menace de marche des Balalis sur la capitale et en 1938 contre le recrutement. Toute tentative de "don" de la part de l' Administration était considérée comme une restitution des cotisations à l' Amicale, ces dernières étant considérées comme un moyen d' acheter la citoyenneté de la même façon que l' esclave achetait sa liberté dans la société traditionnelle africaine. L' opposition ne fut pas limitée à l' Administration mais s' étendit également aux autorités ecclésiastiques : en 1933, la foule refusa de s' agenouiller lors des fêtes du cinquantenaire de la Mission catholique de Linzolo et le fusil, enterré en signe de pacification au début de la colonisation par Mgr Augouard, fut retrouvé déterré. En 1940, Matsoua fut déporté une deuxième fois au Tchad où il mourut en 1942. Les Laris ne crurent pas à sa mort et, aux diverses élections de 1946-47, il obtint localement la majorité absolue! L' Amicalisme prit ensuite un caractère religieux millénariste.Au Moyen-Congo, dans les années précédant l' Indépendance, les BaKongos voulurent jouer, en politique, le rôle de leader[73]. Ils entrèrent ainsi en conflit avec les Mbochis et les Vilis. Des affrontements nombreux eurent lieu entre ces trois ethnies. L' épisode le plus violent dans cette compétition pour la prise du pouvoir d' Etat fut les émeutes sanglantes de Brazzaville en 1959[74]qui firent plus de 1000 morts dans les troupes des principaux leaders (Opangault, Youlou, Tchicaya) et nécessitèrent l' intervention de l' armée française.


 

            B. LES FORCES ECONOMIQUES

 

La mise en  valeur de richesses négligées par des populations jugées incapables de les exploiter servit de justification idéologique à l' économie coloniale. En A.E.F., la mise en valeur fut de façon générale médiocre et les investissements, essentiellement publics, misérables. La traite profita à quelques sociétés privées et au capital financier. L' économie de prédation[75], basée sur l' exploitation du caoutchouc, de l' ivoire et du bois, succéda à la traite des esclaves de la période précoloniale[76].

Dans ce contexte de pillage économique, le sort des populations du Nord et du Sud diffère notablement.

 

            1) Dans le Nord-Congo

 

a) Une exploitation économique brutale et peu rentable

 En A.E.F.,  par le décret du 28 mars1899, les terres domaniales furent attribuées à des Compagnies concessionnaires[77]. Les territoires alloués couvraient 70% du Moyen-Congo. En 1905, de nombreuses fusions entre les compagnies eurent lieu, entraînant des regroupements de concessions. C' est ainsi qu' après cette date, le pays Aka fut complètement sous le contrôle de la Compagnie forestière Sangha-Oubangui, qui possédait, en 1910,  17 millions d' hectares ! La Compagnie Française du Haut-Congo (C.F.H.C.) des frères Tréchot s' étendait, pour sa part, sur la quasi totalité du territoire Mbochi de la Cuvette. D' autres sociétés, enfin, se partageaient les plateaux batékés. En revanche, la région s' étendant de Brazzaville à Pointe-Noire n' était pas divisée en  concessions. 

Ce régime concessionnaire se perpétua jusqu' en 1930, date à laquelle le commerce redevint libre. En 1937, la création des Sociétés Indigènes de Prévoyance (S.I.P.), chargées de promouvoir l' agriculture, l' élevage, la pêche, la chasse et la cueillette, et d' améliorer les conditions de préparation, de conservation, de transport, de vente des produits, ne changèrent pas fondamentalement le mode d' exploitation des populations.

Les principaux produits exploités furent le caoutchouc, l' ivoire, les oléagineux[78] et  les peaux d' antilopes, ainsi que, dans une moindre mesure la résine de copal (pour les vernis), le raphia, le rotin, la noix de cola, l' onkokea et le fruit d' Irvingia (servant à faire un succédané du beurre de cacao).

L' exploitation de ces produits fut effectuée au prix d' une coercition violente des populations bantoues de la forêt, coercition qu' autorisait le régime de l' Indigénat : travail forcé, portage, concentration de population, impôt de capitation. Cette exploitation s' accompagna des fléaux habituels : état endémique de la maladie du sommeil dans les villages (30 à 60% des habitants de la Likouala-aux-Herbes et de l' Ibenga-Motaba en étaient atteints, selon les rapports administratifs de 1930), malnutrition, famines (1931), exodes, nomadisme, facteurs  entraînant une forte mortalité et aggravant la faiblesse du peuplement de ces régions.

Nous verrons que cette exploitation modifia les relations entre ces populations exténuées et les Pygmées. Une certaine division du travail s' institua entre Bantous et Pygmées (ces derniers étaient exemptés de corvées par l' Administration) : l' ivoire, la viande et les peaux d' antilope étaient essentiellement fournis par les Pygmées, qui  participaient aussi épisodiquement à la récolte du copal et des palmistes. Le caoutchouc, répandu dans toute la zone forestière était, quant à lui,  récolté par les Grands Noirs, les Pygmées se bornant à repérer les arbres et les lianes à saigner.

 

b) Les recrutements forcés pour les chantiers du Sud et l' exode rural après 1946 aggravèrent la dépopulation et la faiblesse économique du Nord

Au travail forcé sur les plantations s' ajoutèrent les recrutements militaires et les recrutements pour les grands chantiers : routes, port de Pointe-Noire[79]et surtout chemin de fer  Congo-Océan, pour lequel le Nord fournit l' essentiel de la main-d' oeuvre, entraînant la mortalité que l' on connaît (13 650 morts). Les tribus concernées par les recrutements furent les Saras, les Bandas, les Mandjas, les Nzakaras, les Zandés, les Mbakas, les Gbayas d' Oubangui-Chari, les Sanghas et dans une moindre mesure, les Batékés, les Bakotas, les Babembés du Moyen-Congo. Après 1946, le Nord fournit une grande partie de la main-d' oeuvre destinée à alimenter en ouvriers les nouvelles usines de transformation, financées par le F.I.D.E.S. et implantées dans les région de Brazzaville et de Pointe-Noire, les chantiers pour la construction des monuments publics de Brazzaville, l' aménagement du  port de Pointe-Noire et le projet de barrage du Kouilou. Une émigration importante arrivant du Nord vint ainsi grossir le prolétariat urbain, en particulier le quartier de Poto-Poto à Brazzaville. Cette population de déracinés et de chômeurs (une fois débauchés en fin de chantiers), en majorité Mbochie ou Batékée  permit, dès les années 50, de constituer des milices ethniques facilement manipulables.

 

c) Le manque de main-d' oeuvre sur les chantiers forestiers et les plantations du Nord est responsable de l' exploitation directe des Pygmées

A partir de 1940-1950, les populations du Nord furent également recrutées comme travailleurs journaliers dans les scieries, les mines d' or et de diamant.  En outre, l' agriculture vivrière qui se développait à nouveau  (manioc, banane surtout et maïs, haricot, courge, pomme de terre) et qui nécessitait une main-d' oeuvre importante, pesait sur les villages qui eurent de la difficulté à fournir les bras nécessaires. Cette pénurie s' aggrava dans les années 1960 du fait de l' introduction de plantations d' hévéas, de palmiers à huile, de café et de cacao dans la Sangha et la Likouala. Nous verrons que ce manque de main-d' oeuvre fut la cause essentielle de l' exploitation directe des Pygmées par les Bantous et de leur prolétarisation.

 

            2) En pays Ba-kongo

 Les conséquences économiques de la colonisation furent différentes en pays Ba-kongo : on assista à une concentration urbaine, une valorisation des terres claniques. Toutefois, les buts économiques  restèrent en grande partie déterminés par l' ancien système social et culturel.

 

a) Ubanisation précoce

Durant les premières années de la colonisation, l' impôt et les travaux forcés provoquèrent une dispersion des populations. Après 1930, en revanche, l' administration put regrouper les Ba-kongos le long des routes et du C. F.C.O. En outre, selon Balandier, "il n' exista pas de chantiers qui aient conduit à une rude politique de recrutement, même à l' époque du chemin de fer Congo-Océan ; les villages n' eurent à fournir qu' une contribution relativement supportable et leurs travailleurs évitèrent le déracinement. Echappant  aux déplacements forcés qui pesèrent lourdement sur les peuples gabonais et du Nord, les Ba-Kongos s' orientèrent spontanément vers ce pôle administratif qu' est Brazzaville". En 1959, 30% de l' ethnie Kongo était urbanisée. Le pays Ba-kongo était non seulement ouvert en direction de la capitale, mais aussi en direction des centres que portait le C.F.C.O. et du port de Pointe-Noire. Il disposait d' un important réseau de routes et de nombreux marchés. Les villageois étaient devenus pourvoyeurs de manioc et faisaient le commerce de l' huile de palme. La densité de la population était relativement forte et le niveau de vie plus élevé que dans les autres ethnies. En témoignait l' existence d' une industrie d' ameublement dont la production la plus remarquable était les meubles balalis en osier.

 b) Les terres claniques restèrent le fondement économique de la société Ba-KongoDans les années 1930, le problème foncier devint capital. Le prix de la terre augmenta du fait de la forte demande économique. La terre resta toutefois possession du clan. Ainsi, la terre d' une lignée ne pouvait être vendue en totalité, ni en partie, sans l' accord des cadets. Elle ne pouvait non plus être transmise par donation. Ces droits claniques étaient alors  si vivants que d' une part, ils limitèrent les progrès du droit paternel et d' autre part, ils donnèrent à la terre clanique une importance considérable : elle devint le support essentiel des groupements ; c' est elle qui détermina la puissance sociale du Mfumu (le chef), autant que le nombre de personnes qu' il contrôlait directement ; sa valorisation monétaire  renforca également la puissance des chefs de lignage. Les éléments les plus dynamiques constituèrent une aristocratie foncière, d' autant plus forte qu' elle avait conservé une clientèle d' anciens esclaves et de dépendants.

Le caractère mi-rural, mi-urbain du peuplement Kongo fut un phénomène remarquable qui permit un échange entre les campagnes et la ville et maintint les liens entre le lignage d' origine et les éléments urbains. Ces liens furent des éléments essentiels de la cohésion sociale des habitants du quartier brazzavillois de Bacongo face aux populations déracinées de celui de Poto-Poto.

 

c)  Mode de consommation moderne et attitudes économiques traditionnelles

Selon Balandier, à la veille de l' indépendance, les modes de comportements économiques se référaient à deux types différents : le Ba-Kongo pouvait réaliser des investissements économiques, rechercher le profit et des avantages personnels, mais ce choix le coupait de son milieu d' origine; à l' inverse, il pouvait opter pour des investissements sociologiques. Les conditions économiques nouvelles lui servaient alors à conquérir ou renforcait des prééminences de type traditionnel : volume de sa clientèle, extension de sa générosité qui révèle son degré de réussite. Le profit s' exprimait alors en prestige et autorité. La fête du  Malaki était dans ces sociétés la principale manifestation traditionnelle de cette réussite. Au cours de cette fête, "le défi monétaire où le  prestige des groupes est en cause, en laissant un large accès aux biens de consommation que constitue la fête, montre que c' est le caractère collectif de la richesse qui se trouve périodiquement réaffirmé"[80].

 

d) Une élite économique cantonnée dans le commerce local

Dans le Nord, l' émigration, les recrutements, les mines, les chantiers et les plantations commerciales entraînèrent un manque de main-d' oeuvre Grands Noirs aux cultures vivrières qui devinrent ainsi le lot des femmes et des Pygmées [81]. En revanche, le Ba-Kongo, moins sollicité par l' administration put développer une agriculture et des activités commerciales à destination des centres urbains de la région. Une certaine élite économique se constitua, mais elle fut vite limitée dans son expansion par les commerçants libanais. Elle fut, en outre, complètement absente du grand commerce de traite, réservé aux compagnies européennes (SCOA, CFAO, UNILEVER...), qui pratiquèrent une politique d' entente entre elles et avec l' administration et les réseaux bancaires[82].  En 1948, le F.I.D.E.S.[83] ne modifia pas l' inégale répartition des vocations économiques entre les deux parties du pays : économie de prédation (bois) et cultures extensives (palmier à huile, café, cacao) dans le Nord ; développement, à Brazzaville et Pointe-Noire, d' une industrie de transformation conçue pour alimenter le marché de quatre états de l' A.E.F.. Le Sud bénéficia également de la présence de deux capitales, du débouché de la voie fédérale (Oubangui-Congo et chemin de fer Congo-Océan) et de la desserte de tout le Sud du Gabon.

A partir de 1950, l' exode des populations devint inévitable, du Nord vers le Sud .

 


 

C.  LES FORCES SPIRITUELLES

 

L' école et l' enseignement des missionnaires constituèrent des facteurs d' altération des sociétés d' Afrique Centrale. Les différentes ethnies réagirent différemment à ces influences.

 

            1) Les ethnies du Nord

 

a) Influence limitée de l' éducation publique

L' enseignement public se limitait au primaire. Aucune école publique secondaire ne fut ouverte dans le Nord du pays durant la colonisation.

Les trois présidents congolais originaires du nord, N'gouabi (1938-1977), Yombi-Opengo (1939-) et Sassou (1943-), après leur école primaire à Owando, continuérent leurs études à l' école de troupe du Général Leclecq à Brazzaville pour les deux premiers, et pour le dernier dans une école formant des instituteurs à Dolisie d' où il sortit en 1961 pour rentrer dans l' armée. Les principaux leader du Sud, Tchicaya, Massembat-Debat et Fulbert Youlou devinrent instituteur ou moniteur dans les années vingts pour le premier, les années quarantes pour les seconds. Un décalage équivalent se retrouve dans l' obtention des diplômes universitaires entre le Nord et le Sud : ainsi en 1963, les universitaires du Sud (Dr Galiba, Lissouba, Kaya, Kounkound, Babakas...) qui rentrèrent au Congo étaient nés au début des années trentes. En revanche les universitaires nordistes, dont certains (Adada, Lekoundzou, Moua-Mbenga, Ndinga, Obenga, Abibi...) rentrèrent en 1972 à la demande de Mariam Ngouabi, étaient en majorité nés dans les années quarantes. Une différence quantitative existait également : En 1963, les sudistes avaient 29 universitaires, les M'Bochis  8 et les Tékés 4 (Ganao,...)

b) Prépondérance de l' influence des  missionnaires. Monopole des Pères du Saint-Esprit

Les missionnaires arrivèrent tard dans la région de la Sangha et de la Likouala (1894). Ils appartenaient tous à la Congrégation Catholique du Saint-Esprit. Ils s' intallèrent à Ouesso, Impfondo, Bétou et Epéna. Ils évangélisèrent, bâtirent des écoles primaires[84]  et de petits dispensaires. "Tout missionnaire doit être docteur" écrivait le père de la Vaissière et "c' est généralement après la messe et le catéchisme que le père, s ' improvisant docteur, reçoit avec bonté tous les malades et leur offre gratis consultations et remèdes [...]. Il conseillera l' emploi fréquent, dans les médicaments, d' eau bénite, d' eau de Saint-Ignace" et d' ajouter : "Que d' âmes cette charité pour les corps n' a-t-elle pas délivrées de la maladie autrement plus funeste du paganisme, de l ' hérésie ou des blessures mortelles du péché".Dans la Cuvette, les écoles catholiques s' installèrent à Boundji sur l' Alima, ville où débuta l' urbanisation du Haut-Congo, ainsi qu' à Lékiti et Liranga. Les missionnaires entrèrent en conflit les frères Tréchots, fondateur de la loge maçonique de Brazzaville et dont la société concessionnaire, la C.F.H.C-Alimaienne, exploitait cette région de la Cuvette[85].

Au Congo, comme partout dans le monde, les missionnaires combattent les fétiches, la polygamie, l' esclavage de case et malheureusement aussi les associations de cadets, de femmes, dont nous avons vu l' importance dans l' équilibre interne de ces sociétés.

"Les Eglises missionnaires", nous dit Balandier, "pour créer des conditions plus favorables  à leur évangélisation et atteindre les sociétés traditionnelles dans les éléments les plus contraires à leur action [...] se sont aussi efforcées d' agir par l' intermédiaire des catégories sociales les plus vulnérables : les enfants, les esclaves, les femmes et les hommes jeunes"[86].

 L' utilisation de symboles chrétiens et l' imitation de l' organisation ecclésiastique habituelle dans les mouvements syncrétiques indigènes témoignent de l' importance de leur influence culturelle.

 

c) Les mouvements religieux de la forêt s' apparentent aux anciennes organisations traditionnelles

Transformations des réactions politiques en activités religieuses 

 Ce phénomène de transfert des réactions politiques dans le domaine des activités religieuses fut fréquent dans le cadre d' une situation coloniale. Ces activités étaient une réponse aux besoins du moment, à savoir : "sociaux (reconstitution d' un cadre social plus vaste ou plus ouvert dans le seul domaine qui leur est autorisé, la religion), psychologiques (vaincre la peur, la sorcellerie, le désarroi), intellectuels (retrouver une connaissance qui soit recevable et qui réponde aux angoisses du temps)"[87]et moraux (redéfinition d' un code éthique).

Ces mouvements redonnèrent vie au culte des ancêtres, prétendirent protéger contre les sorciers, rompirent avec les missions européennes, se constituèrent enfin,  sur une base ethnique et xénophobe, que Balandier appelle "racisme sacré".

Le millénarisme fut constant, mélant espérance d' un monde nouveau et réaffirmation de thèmes socio-culturels anciens, évoquant le temps des origines ou l' âge d' or.

Tous ces éléments sont présents dans les mouvements religieux qui apparurent dans les années trente dans la forêt. Ainsi Kornou, leader de la révolte Gbayas, en 1928, annonçait la fin de la domination blanche et une ère où les Noirs auraient les Blancs comme esclaves. Pour les Fangs du Gabon, adeptes du Bwiti, la société devait se racheter par une vie conforme à la morale des ancêtres.

Ces activités religieuses conservent une allure traditionnelle

En forêt, l' imprégnation chrétienne   fut moins forte qu' en pays Ba-Kongo. Même si certains apports extérieurs leur confèrent une allure syncrétique (dans le Bwiti par exemple), les mouvement religieux de la forêt ne comportent pas de Messie et surtout leurs techniques religieuses et sacrées (initiation, sociétés secrètes, transes, cérémonies funéraires, sorcellerie, magie, clandestinité) les apparentent aux organisations anciennes.  Kornou est féticheur, guérisseur autant que prophète. Au cours d' une cérémonie, dite du Kongo-Wara (manche de couteau), Kornou apprend aux guerriers à transformer les Blancs en gorilles et leur permet  d' échapper aux balles ennemies. Cette croyance à la puissance des fétiches face à la technologie européenne est très répandue en forêt et se retrouve, dans les années 60, dans la rébéllion congolaise  "Maji-Maji". Elle est encore aujourd' hui répandue par les féticheurs de Kivu auprès des enfants enrôlés dans les troupes de Kabila. On la rencontra également dans la forêt de la côte Est de Madagascar durant la révolte de 1947.Le goût des sociétés secrètes est aussi une des caractéristiques essentielles des mouvements religieux d' Afrique Centrale. Les sociétés secrètes les plus connues sont celles des Hommes-léopards du Cameroun, du Centrafrique et du Nord-Est du Zaïre, dans lesquelles l' impétrant devait tuer un proche avant de pouvoir être initié. Au Gabon, dans les années 1928, les hommes Awandji du Haut-Ogooué se constituèrent également en communauté religieuse pour résister à l' administration. Dispersés habituellement dans la forêt, ils parvinrent à se réunir grâce aux  règles sociales et religieuses du "Mwiri"..Dans le Nord-Congo, se développa durant les années 1945-1950, le culte du Ngol qui se présenta sous un aspect sociologique traditionnel (rite d' initiation...) traduisant une volonté d' unité et une forte revendication des jeunes vis-à-vis des anciens.

Enfin, en 1950, un mouvement millénariste se développa chez les Mbochis chez lesquels apparurent un "Grand conducteur Mbochi".La capacité de rassemblement de ces cultes ne dépassa pas l' ethnie : les antagonismes avec les autres ethnies ou clans étaient trop marqués, ainsi que les rivalités entre initiés et non-initiés, entre sectes et missions, entre sectes et administration. La violence de la répression de ces mouvements, par l' administration coloniale et, plus tard, par celle du Congo indépendant, bloqua enfin toute possibilité d' extention.Le repli sur des formes d' organisations traditionnelles montre que l' influence des églises missionnaires n' a pu effacer, dans cette Afrique forestière, la puissance de l' animisme. Cet échec des missionnaires dans le bloc forestier augure mal des possibilités de thérapeutique moderne dans cette région.

 

            2) En pays Ba-Kongo

 

a)-Une scolarisation publique peu efficace et très en retard sur les autres colonies françaises

Les écoles destinées aux Indigènes, distinctes de celles réservées aux Européens, furent plus nombreuses en pays Ba-Kongo que dans le Nord du pays, mais leur niveau resta très médiocre[88]et très en retard sur les autres colonies françaises. La première école secondaire publique pour Indigènes, l' école Edouard Renard, fut  ouverte en 1935 seulement à Brazzaville[89], tandis que l' école William Ponty à Dakar,  chargée de former des instituteurs, ouvrit en 1916[90] et  forma en outre des officiers de Santé dès 1918. Au jour de l' indépendance aucune université n' existait dans les territoires de l' A.E.F.. L' A.O.F. était guère mieux lotie puisque l' Université de Dakar fut créée en 1957 seulement. Cette situation tranchait avec Madagascar et l' Indochine où des facultés de médecine furent ouvertes respectivement dès 1896 et 1902.Joseph Reste, directeur de l' école Renard à Brazzaville, déclarait dans  un rapport de 1937 : " il n' y a pas dans la colonie un seul enseignant, un seul médecin, un seul vétérinaire, un seul agent forestier, un seul agent du département d' agriculture ou des travaux publics qui soit un indigène". En 1940, l' A.E.F. ne comptait que 300 Africains titulaires du Certificat d' Etudes. Ils se recrutaient essentiellement chez les Laris de Brazzaville[91] et les Vilis de Pointe-Noire. Enfin, le lycée de Brazzaville ne reçut aucun "évolué", comme cela se fit en A.O.F.. On comprend ainsi que les élites africaines francophones furent sénégalaises et parisiennes. De 1945 à 1963, ce fut l' Ecole Renard qui fournit l' essentiel des fonctionnaires indigènes, employés de mairie ou du C.F.C.O., et du personnel politique. Ainsi, sur 141 personnalités publiques de cette époque, recensées par Rémy Bazenguissa-Ganga, 65 étaient des commis des Services Administratifs et Financiers (S.A.F.) et 48 des instituteurs[92]. Ils furent à l' origine de revendications sociales modernes réclamant  l' égalité, la suppression du code de l' Indigénat et l' obtention pour tous les Noirs de la citoyenneté française. Ils formèrent également la base des premiers syndicats laïcs.

b) Un enseignement de meilleure qualité dans les séminaires. Les divisions religieuses expriment les antagonismes ethniques. Apparition d' Eglises Noires

L' enseignement du français et l' alphabétisation furent obligatoires en A.E.F. à partir de 1922. L' état ne pouvant remplir en totalité cette obligation, laissa aux missions une grande partie du travail d' alphabétisation. Toutefois, par crainte de propagande anti-française, une loi de 1929 interdit aux missions l' enseignement en langue vernaculaire, en dehors de l' enseignement religieux.

 Au Cameroun voisin, le mandat donné par la S.D.N. obligeait le gouvernement français à respecter les missions protestantes. Pour lutter contre l' influence de ces dernières, la France favorisa  l' installation de missions catholiques concurrentes. Le Grand Séminaire de Yaoundé devint ainsi la référence de toute l' Afrique Centrale francophone en matière scolaire. Les éléments les plus doués de l' enseignement catholique d' A.E.F. terminèrent ainsi leurs études dans ce Grand Séminaire. Quelques rares séminaristes, comme Barthélémy Boganda et Fulbert Youlou[93], embrassèrent le sacerdoce. Cette concurrence religieuse se retrouvait également en pays Ba-Kongo, contrairement au Nord, où la Congrégation du Saint-Esprit régnait sans partage. Les Ba-Kongos proprement dits devinrent protestants, alors que les Ba-Lalis et les Ba-Soundis étaient catholiques. La religion fut ainsi un domaine où s' exprimaient les antagonismes ethniques.

Enfin, les religions chrétiennes ne purent empêcher la formation d' églises noires concurrentes. Elles influencèrent cependant leur organisation et leur matériel symbolique.

 

 c) Les Eglises syncrétiques messianiques noires : résistance à la colonisation ou désir d' intégration au modèle occidental ?

 

En pays Ba-Kongo, la conjonction de plusieurs éléments :  une évangélisation ancienne du Royaume du Kongo, une  action missionnaire importante dans le Sud durant la colonisation et une Bible traduite en Ki-Kôgo,  avait profondément marqué les mentalités et  permis aux  notions d' universalité, de culpabilité et de messianisme de se développer. L' organisation de la résistance spirituelle à la colonisation prit ainsi une forme plus occidentalisée que les organisations traditionnelles du Nord. Il put se constituer des  Eglises dites syncrétiques dont les fondateurs cumulèrent, dans l' imaginaire collectif, les rôles de Messie noir et de "Roi couronné". La plus importante église syncrétique d' Afrique Centrale, l' Eglise du Christ sur terre selon le prophète Kimbangu,  se développa, entre les deux guerres, chez les Ba-Kongos. Dans les annés 1950, l' Amicalisme de Matsoua se transforma également en Eglise syncrétique.

 

       * Les Eglises syncrétiques témoignent, chez les Ba-Kongos, d' une tentative de réorganisation sociale sur le modèle de la société de l' ancien  royaume du Kongo, qui était leur oeuvre et dont ils avaient gardé un souvenir prestigieux. Au centre de cet ancien  système social se trouvait un rapport complexe entre le lignage, les ancêtres et la terre. Le "chef couronné" était le plus puissant des chefs de lignages. La terre promise était celle reçue des ancêtres. Le "chef couronné" intervenait en tant que défenseur de l' intégrité du territoire et en tant qu' intermédiaire des membres du lignage auprès de la communauté des ancêtres.

C' est sur un tel modèle que s' édifièrent les églises congolaises. La paroisse se substitua aux territoires claniques disloqués et émiettés, le chef religieux moderne à l' ancien "chef couronné".

 

       * Les Eglises syncrétiques reflètent une volonté d' unité des peuples congolais. En effet, la puissante influence des Eglises  chrétiennes avec leur exigence d' universalité encouragea l' entreprise de réorganisation sociale à dépasser les limites claniques et à aller au-delà des divisions tribales et des frontières coloniales. Le leader  Kimbangu imposait d' aimer son prochain, y compris ses ennemis, les Bayakas, les Bangalas... Cette Eglise étendit son influence au Congo français et devint , après l' indépendance du Congo belge, une Eglise nationale, présente dans tout le pays.

En revanche, le mouvement "Amicaliste" de Matsoua, devenu dans les années 50, une Eglise syncrétique, resta une secte millénariste limitée à l' ethnie Lari.

 

       * Les Eglises syncrétiques expriment davantage, pour Catherine Coquery-Vidrovitch, un désir d' intégration à la société moderne qu' un refus du colonialisme. Leur action resta en effet limitée dans le domaine politique.[94]Ainsi, au moment de l' indépendance du Congo belge, l' Eglise de Kimbangou refusa de se prononcer en faveur de l' ABAKO [95] et de participer à l' aventure politique de son leader, Kasa Vubu.Au Congo français, l' ancienne revendication assimilationniste des Ba-lalis, à l' origine de l' Amicalisme entre les deux guerres, resurgit dans les années 48-52. L' Amicalisme était devenu, depuis la mort de Matsoua, une Eglise millénariste fondée sur l' espérance du retour du leader. Les sections africaines du R.P.F. essayèrent, par une intense propagande en faveur du Général de Gaulle, de capter les voix des Balalis qui, ne croyant pas à la mort de leur prophète, votèrent pour lui aux élections[96].  Cette propagande associa les deux personnages dans un mythe commun qui se répandit dans le quartier de Bacongo et selon lequel "le Général de Gaulle reviendra avec Matsoua pour chasser tous les Blancs qui se sont acharnés sur nous". La campagne réalisée pour le maintien du double collège par le R.P.F., en 1956, ruina son soutien balali puisqu' elle récusait les ambitions assimilationnistes de ces derniers. Les Balalis virent également dans Fulbert Youlou, une réincarnation de Matsoua. Fulbert Youlou dut toutefois élargir son assise électorale en créant l' U.D.D.I.A., parti ouvert à toutes les ethnies. En outre, dès 1958, il fut contraint, sous la pression du gouvernement français, de prôner l' unité nationale congolaise et d' abandonner les projets d' unité des peuples ba-kongos, dont les Balalis se voulaient les leaders.

Cette revendication ethnique portée par une Eglise est toujours présente : Kolélas, l' actuel maire de Brazzaville (1997) bénéficie auprès des habitants du Pool,  de son passé de militant Matsouaniste [97].

L' Eglise syncrétique Masouaniste a bien été porteuse d' une renaissance ethnique et d' une revendication de modernité par cette ethnie.

 Le désir d' intégration à une société moderne et d' acceptation du colonialisme fut également très clair dans le mouvement religieux conduit par le prophète vili Lassy-Séraphin, fils d' un notable de Pointe-Noire et ancien adepte de l' Armée du Salut. Cette secte appelée N'Zamba Bougie toucha près de 44 000 personnes dans les années 1950. Bien qu' utilisant les techniques sacrées traditionnelles (transes, extases, chants à la clarté des bougies...), la secte se voulait une grande religion africaine, détruisait les structures sociales traditionnelles  et dénonçait les féticheurs. Elle respectait, toutefois,  l' autorité française, les Européens étaient admis aux cérémonies et les adeptes avaient le devoir de voter.

 

       *Après l' Indépendance, le désir d' intégration à la société moderne, porté par les Eglises syncrétiques ba-kongo, fut repris par de nouvelles forces telles que parti communiste, armée et parti unique, mais, à partir de cette époque, sur le modèle de l' état-nation. La réorganisation sociale s' entendit au sein du nouvel état territorial, l' aspiration à l' unité dut s' exprimer dans la fiction d' un seul peuple congolais et le besoin d' égalité se comprit dans le cadre de la citoyenneté congolaise.

Les Eglises syncrétiques pour leur part laissèrent dès lors, à l' exemple millénaire de l' Eglise catholique, à "César" la direction des affaires publiques[98]. En revanche,  selon la  tradition missionnaire, elles s' investirent dans le domaine social et sanitaire. Elles font ainsi partie aujourd' hui, avec les tradi-praticiens et l' hôpital, du parcours habituel du malade au Congo[99]. Nous développerons cette question dans la deuxième partie.
CONCLUSION :  RETARD ECONOMIQUE ET MARGINALISATION CULTURELLE  ET POLITIQUE DES ETHNIES DU NORD-CONGO

 

Les ethnies  Sangha sont exclues du combat politique

Dans le Nord, entre Sangha et Oubangui, la brutalité de la répression militaire et le regroupement autoritaire des populations par l' administration entraînèrent la destruction des sociétés traditionnelles et maintinrent l' émiettement de ces sociétés[100]. La première tentative de reconstruction sociale sur des bases plus larges que le clan fut détruite militairement en 1932 (guerre du Kongo-Wara). Aucune organisation politique moderne n' apparut dans ces régions forestières. En 1950, la secte du Ngol, bien qu' exprimant la volonté des jeunes d’ échapper à la tyrannie des aînés et de dépasser également les limites du clan,  ne  parvint pas à constituer les bases d' un mouvement nationaliste et conserva les traits habituels des sociétés secrètes. Cette incapacité à s' unir exclut définitivement les ethnies de l' entre-deux-mers congolais de la course au pouvoir. Nous verrons au chapitre suivant l' échec de l' administration à "apprivoiser" les Pygmées et les sédentariser sous prétexte de les arracher à leurs maîtres bantous.Dans la Cuvette, les Mbochi, imitant les Ba-Kongo, constituèrent dès 1940 un Comité aux revendications clairement politiques. En 1958, leur leader Opangault annonça la secession du Nord du pays. Un réferendum sur cette question fut  même envisagé par Fulbert Youlou.

Repoussés par les Ba-Soundi sur les plateaux qui portent leur nom, au Nord de Brazaville, les Batékés, restèrent en retrait durant la période coloniale, maintenant de plus en plus difficilement leur domination sur des groupes de Pygmées (Twa) en voie d' acculturation.

A Brazzaville et en pays Ba-Kongo, en revanche, la colonisation, plus respectueuse de la coutume et ayant besoin d' un personnel indigène "évolué", favorisa le développement d' une élite, en particulier dans le clan lari. Cette élite moderniste, assimilationniste et frustrée, exigea la citoyenneté et constitua un mouvement unitaire l' Amicalisme, base d' un mouvement nationaliste voulant dépasser les limites de l' ethnie.

 A Pointe-Noire, les Vili de la côte ( se prévalent d' un ascendance nobiliaire) conservèrent leur prééminence sur les populations de la savane intérieure, Yombé et Lumbu, comme du temps du royaume de Loango.A la veille de l' indépendance, seuls trois groupes ethniques étaient capables d' entrer en compétition pour la conquête du pouvoir : les Vili, les Lari et les Mbochi.

 A Brazzaville, les initiatives politiques des Mbochi et des Lari eurent d' abord un effet positif en additionnant leurs revendications face au pouvoir colonial. Ensuite, les dynamismes devinrent dangeureusement concurrents : les leaders (F. Youlou et J. Opangault) et les peuples s' affrontèrent avec violence, notamment lors des émeutes sanglantes de Brazzaville en 1959, les Mbochi refusèrent aux Lari et aux autres Ba-Kongo d' être l' ethnie leader en Afrique Centrale. Des groupes de Batéké déracinés participèrent également aux côtés des Mbochi aux différents affrontements.  Dans le Nord, en revanche, les peuples Sangha restèrent à l' écart de la vie politique du pays.

Retard économique des régions du Nord et de la Cuvette

Les différences de développement économique entre le Nord et le Sud furent également un facteur de discrimination des ethnies du Nord du Moyen-Congo.

Le Nord  fut considéré comme une zone réservoir de main-d' oeuvre et une région de prédation des ressources forestières, minières et agricoles dont l' exploitation fut attribuée, jusqu' en 1930, à des compagnies concessionnaires. Les recrutements de main-d' oeuvre entraînèrent une dépopulation de la région, des épidémies (en particulier de "maladie du sommeil") et une destruction de l' économie vivrière responsable de famines. La chute de la croissance démographique fut considérable et ne s' améliora que dans les années trente. Après la suppression des grandes concessions, la population eut le choix entre une agriculture de survie, des emplois de journaliers sur les chantiers forestiers ou les  plantations commerciales, ou bien alors l' émigration vers les villes du Sud. Cette émigration alimenta les quartiers Nord de Brazzaville (Poto-Poto et Moungali) d' un sous-prolétariat déraciné. Enfin, le monopole d' exploitation de la navigation fluviale détenu par de grandes sociétés ainsi que le partage du fleuve Congo entre la France et la Belgique entraînèrent la disparition du grand commerce congolais et de la confrérie des marchands Bobanguis.Le Sud a bénéficié, en revanche, de multiples atouts :  un certain respect des terres claniques dont la valeur s' accrut après 1946, la mise en place des principales infrastructures modernes du pays (routes, voies ferrées, port, industries de transformation),  la présence de deux capitales et le débouché de la voie fédérale. A la veille de l' Indépendance, le Sud du pays était déjà urbanisé, avec un salariat relativement nombreux  (employés municipaux et fonctionnaires du Gouvernorat de Brazzaville, personnel du C.F.C.O. et du port de Pointe-Noire), des industries, des chantiers, des marchés bien alimentés. Cette situation tranchait avec  les  territoires du Nord du pays, pauvres et mal exploités par une traite médiocre. Les salariés du Sud s' organisaient déjà en syndicats. Ce sont d' ailleurs ces derniers qui, avec les mouvements de jeunesse de la capitale, firent tomber la première République Congolaise.

 

Marginalisation culturelle des peuples du Nord

L' association d' un refus profond de la colonisation par les ethnies du Nord et d' un tissu scolaire et missionnaire très lâche, ne permit pas de modifier radicalement les coutumes culturelles et religieuses de cette région. L' alphabétisation resta misérable et les missionnaires ne purent faire reculer l' animisme.

En témoignent les mouvements religieux qui apparurent dans cette région en réaction à la situation coloniale. Ils conservèrent une organisation et des techniques du sacré traditionnelles, même si une utilisation de quelques symboles chrétiens était présente. Les thèmes millénaristes développaient le retour à l' ordre ancien,  valorisaient la morale des ancêtres et les prophètes restaient des féticheurs. Dans le Sud, en revanche, le désir profond d' assimilation des Ba-Kongos et une hiérarchisation ancienne de la société, associés à une puissante  influence chrétienne, donnèrent aux mouvements religieux ba-kongos une apparence fortement catholique. La reproduction par les Eglises Ba-Kongo de la lithurgie chrétienne, l' utilisation des mêmes thèmes d' universalité, de culpabilité, de rédemption, la mise en place d' un clergé à l' identique, l' existence d' un Messie noir montraient à la fois la capacité d' assimilation de ces peuples et leur capacité de re-création. Ces Eglises renforcèrent le sentiment de spécificité congolaise et furent un facteur d' unité ethnique. En revanche, elles refusèrent de s' impliquer politiquement.Les écoles publiques et religieuses, plus nombreuses dans le Sud que dans le Nord, permirent également la formation d' une "élite "fort peu nombreuse toutefois et dont les meilleurs éléments fréquentèrent le grand séminaire de Yaoundé. C' est dans cette "élite de séminaristes" qu' apparurent les principaux leaders de l' indépendance.

Cette élite conservatrice, appuyée par le mouvement Matsouaniste à Brazzaville ou le Lassyisme à Pointe-Noire, fut rapidement débordée par des forces laïques.  Ce furent, en effet, ces dernières qui reprirent le discours de l' unité nationale, de la lutte contre le tribalisme et de la modernité.

 

La marginalisation des ethnies du Nord-Congo, mise en place par la traite négrière, s' est donc aggravée notablement entre la signature des traités Makoko (1880) et l' Indépendance (1960). Cette marginalisation des tribus Bantous et Oubanguiennes de la forêt eut des répercussions sur les relations entre ces peuples et les tribus de Pygmées akas. Ceci est l' objet du chapitre suivant.

La marginalisation des Batékés, responsable au yeux des congolais d' avoir bradé le Congo, aura les mêmes conséquences sur les tribus de Pygmées Twas dépendantes.

 


SECTION II MANIFESTATIONS ACTUELLES DE CE DESEQUILIBRE SOCIO-ECONOMIQUE ET CULTUREL REGIONAL

Les gouvernements qui se sont succédés depuis l’indépendance n’ont pu infléchir ce déséquilibre. Celui-ci s’est d’ailleurs aggravé au point qu’on a pu dire que le Congo était devenu une  banlieue de Brazzaville. Les ethnies du Nord et du Sud ont convergé vers la capitale. La rente pétrolière a permis la construction de bâtiments de prestige qui n’ont pas toutefois réussi à concurrencer, de l’autre coté du fleuve, ceux de la ville de Kinshasa.

Le déséquilibre entre le Nord et le Sud touche aujourd’hui  tous les secteurs économiques, sociaux, culturels et politique. Nous en donnons ici les principaux éléments car ces derniers influent directement ou indirectement sur la politique sanitaire. En effet :

La densité de l’habitat conditionne la pyramide de soin ;

La multiplicité des langues parlées gène l’information sanitaire et majore son coût ;

Le retard scolaire ou l’absence de scolarité bloque les programmes de prévention qui utilise l’école comme support et laisse libre court aux supertitions et à l’influence des guérisseurs, des sorciers et même des prêtres.

L’écroulement de l’économie forestière et de rente réduisant la masse salariale et les flux monétaires dans la région Nord, interdit toute participation de la population au financement des SSP ;

La persistance d’un antagonisme politique violent entre le Nord et le Sud, risque, en cas de victoire de ce dernier, de marginaliser complètement le Nord et entraîner le repli sur le « Congo utile », selon l’expression de Lissouba.

Le Nord serait, dans cette hypothèse, réduit à une économie de subsistance et à la médecine traditionnelle.

Les puissances étrangères ne s’intéressent qu’au pétrole et au remboursement de la dette. La seule médecine proposée pour les P.E.D. est une médecine vétérinaire.

 

 

I- DEPEUPLEMENT DU NORD DU PAYS

La répartition de la population est déséquilibrée.

En l' absence d' un recensement récent de la population du Congo, quelques sources offrent des informations démographiques: les évaluations administratives régionales et les résultats des élections présidentielles de 1992. Un recensement est néanmoins prévu, dans le cadre du VII ème F.E.D. Une somme de 500 000 Ecus lui sera consacrée.

En 1992, selon le Centre Français pour le Commerce Extérieur (C.F.C.E.), qui s' appuit sur les évaluations administratives, les 2 679 000 habitants du Congo se répartissaient de la manière suivante:

 Likouala: 70 675, Sangha: 52 132, Cuvette et Cuvette ouest: 151539, Plateaux:119 722, Pool et capitale: 1.105 334, Bouenza: 219 822, Lekoumou:74 420, Niari: 220 075, Kouilou: 665 502

Le pourcentage des voix obtenues, aux élections de 1992, par l' ensemble des candidats, dans chacune des régions, donne également une idée du poids démographique de ces dernières.

Likouala: 2,56%, Sangha:2,22%,  Cuvette:5,53 %,  plateaux: 4,36 %, Pool: 7, 87 %;,Brazzaville 32,86%;   Bouenza: 8,62%, Lekoumou: 3, 16%, Niari: 9,14 %, Kouilou: 23,7% [101].

 

Ces chiffres montrent que la répartition de la population sur le territoire national est très déséquilibrée. Aujourd'hui, le territoire situé entre Brazzaville et Pointe-Noire regroupe 85% de la population, dont 70% sur l'axe Brazzaville-Pointe-Noire. Les Plateaux, la Cuvette, la Sangha et la Likouala réunis abritent seulement 15% de la population congolaise.

Le taux d' urbanisation important (60% du pays) intéresse essentiellement les villes du Sud. Le pays possède, en effet, une énorme capitale (950 000 habitants), un grand port Pointe-Noire (500 000 habitants) et deux villes importantes, Loubomo et Nkayi sur le C.F.C.O.

Seule Ouesso, au confluent de la Sangha et de la Ngoko, pourrait jouer le rôle de capitale du Nord. Cette ville fut longtemps, sous la traite, un marché important pour les commerçants arabes venus du Nigéria et du Bornou. Elle doit son actuelle fortune aux exploitations forestières de la région et aux plantations de palmier à huile (Sanghapalm en voie de privatisation). Ouesso n'est pourtant pas considérée  comme une communauté urbaine de plein exercice, contrairement à Owendo, dans la Cuvette. L'exécutif municipal est nommé par le gouvernement[102].

Les populations du Sud sont ainsi fortement urbanisées. En revanche, dans le Nord, l' habitat reste le plus souvent de type villageois. Dans la Sangha et la Likouala, les villages bantous et oubangiens dont dépendent les Pygmées, ont une population faible et sont dispersés le long des cours d' eau.

 

            II MANQUE D’UNITE CULTURELLE DU PAYS

 

1) des langues d’origine et d’importance différente                                                 des langues d' origine et d' importance différentes

Les populations du Nord parlent de multiples langues vernaculaires. Dans le Sud, le Kî-kôgo est écrit depuis quatre siècles.

a) dispersion géographique et multiplicité des langues parlées dans la Sangha et la Likouala

Les groupes qui peuplent la Sangha et la Likouala sont dispersés le long des principales voies d' eau et parlent des langues différentes dont la diffusion est très restreinte:

-Ainsi, dans la région d' Ouesso, se côtoient des populations Makoua parlant le bantou B-A80, comme les Bomoalis, des Sangha, parlant soit le bantou B-A90, comme les Pomos et les Kakas, soit le bantou B-C10, comme les Pandes et les Bongilis, soit l'oubanguien 0-GS, ce qui est le cas des Ngoundis et des  Bomassas, enfin des commerçants musulmans venus du Cameroun, du Centrafrique et du Tchad qui parlent les différentes langues de ces pays..

-Dans la région d' Impfondo, sur l' Oubangui et la région de la Likouala coexistent des populations parlant soit le bantou B-C10, à savoir lesMbomotabas, les Bondongos, les Enyélés, soit l' oubangien O-GS, comme les Monzombos et les Ngbakas.

-A l' extrême Nord, sur la frontière centrafricaine et le long de la Lobaye, on trouve également des populations parlant le bantou B-C10, les Ngandos et les Mbatis.

 

Pour toutes ces populations le lingala est devenu la langue de communication. La majorité des locuteurs lingala (8,5 millions) se trouvent au Zaïre. Ce phénomène est un facteur supplémentaire de marginalisation de ces ethnies par rapport à la capitale.

Par ailleurs, ces populations sont présentes des deux côtés des frontières. Les groupes dont elles proviennent sont en général plus importants dans les pays voisins du Congo.

-les Pygmées sont présents sur l' ensemble des régions de la Sangha et de la Likouala et parlent tous la même langue, le aka (langue de même origine que celle parlée par les Ngandos), à une variante près, le mikaya, au Sud d'Ouesso. Ces langues sont dérivées du Bantou B-C10.

-Dans la  Cuvette, les M'Bochis parlent le bantou C20 (170 000 locuteurs).

-sur les plateaux les différents locuteurs Tékés représentent 270000 personnes dont une partie se trouve au Gabon, une autre au Zaïre.

 

b) Dans le Sud:

-Sur le Pool, 27 000 personnes parlent une langue dite du Pool.

-Les Kongô parlent le Manukutuba (1,13 millions de locuteurs)  une variante du Kî-Kogô qui comporte 3,5 millions de locuteurs dont 716 000 au Congo, 1 million au Zaïre et 1,14 million en Angola.

-Enfin, à Pointe-Noire, 5 à 6000 Vilis parlent leur propre langue[103].

 

Depuis 1992, il existe trois langues officielles au Congo: le français, langue de l' élite, du pouvoir, de l' administration et de l' école, le lingala, et le manukutuba. La division linguistique du pays selon la région, l' appartenance ethnique et le niveau social est ainsi officialisée.

 

Les langues parlées dans le Sud sont largement majoritaire dans le pays. La langue véhiculaire du Nord est une langue parlée surtout dans l' ex-Zaïre

Quelle langue faudrait-il enseigner à l' école primaire?

 

            2) Retard scolaire du Nord

 

a) L' enseignement de qualité concerne essentiellement les populations catholiques du Sud[104]

L' Eglise catholique possédait, certes, un centre d' enseignement élémentaire à Boundji, dans la Cuvette, mais les centres les plus importants se trouvaient naturellement dans les villes du Sud, par exemple, à Brazzaville, le grand séminaire Lieberman que fréquenta Fulbert Youlou avant de se rendre au grand séminaire de Yaoundé.où, à cette époque, nombre d' étudiants terminaient leurs études.

Les écoles religieuses, furent fermées au Congo en 1965 (loi scolaire n°32/65), [105]. Malgré cela beaucoup de sudistes continuèrent leur études dans les écoles catholiques du Cameroun voisin.

Les écoles catholiques occupent encore aujourd' hui dans ce pays une grande place. L' Eglise conserve intacte sa volonté d' enseigner les populations de la région. En témoigne la création d' une Université catholique d' Afrique Centrale à Yaoundé, inaugurée en décembre 1991. Cet établissement est placé sous la tutelle du Saint-Siège et le chancelier est un évêque désigné par les Conférences épiscopales du Cameroun, du Centrafrique, du Congo et du Gabon, de la Guinée Equatoriale et du Tchad.

 

b) L'enseignement pour les enfants du  peuple est en revanche d' une redoutable médiocrité

-La démocratisation de l' enseignement en 1965 a provoqué un afflux d ' élèves incompatible avec les capacités du système scolaire et ce, malgré l'" Action créatrice des masses", slogan lancé par N' Gouabi en 1967 pour inciter  les parents à participer au fonctionnement du système scolaire. Cette massification soudaine de la scolarisation a eu pour effet de remettre en question la gratuité de l' enseignement (comme sera, plus tard, remis en question le principe de la gratuité des soins).

 Aujourd' hui, la scolarisation massive sert de plus en plus à masquer un chômage endémique. En outre, elle est un élément catalyseur de l' exode rural[106].

La triade scolarisation / urbanisation / emploi salarié dans l' Administration ou une entreprise du secteur public n' est plus qu' un souvenir: l' arrêt du recrutement automatique des diplômés dans la fonction publique depuis 1987 entraîne la présence de 16 000 diplômés sans emploi.

L'enseignement primaire touche 475 000 élèves dans 1600 écoles, l' enseignement secondaire du premier cyle compte 170 000 élèves. L' enseignement secondaire du deuxième cycle comporte 3 lycées techniques, 1 institut technique, 3 écoles normales, 15 lycées classiques dont un tiers se trouve à Brazzaville. "L' école du peuple"manque de moyens, de locaux , d' enseignants de qualité, et est, en outre, "orientée de manière caricaturale vers l' enseignement général",selon Antoine Makonda, qui ajoute: "si le Congo a réussi à scolariser sa jeunesse il n' est pas pour autant parvenu à l' instr uire"[107]. Le programme ARESCO, mis en place par la coopération française en 1995, est un projet de relance du système scolaire congolais concernant à la fois la construction de classes, la dotation en manuels scolaires et le recyclage des enseignants.

 

- Sur le plan universitaire, l' Université Mariam N' Gouabi regroupe: la faculté des Sciences, des Lettres et de Sciences Humaines, de Droit, de Sciences Economiques, les Instituts Supérieurs de Gestion, de Développement Rural, des Sciences de l' Education, des Sciences de la Santé, l' Ecole Normale Supérieure de l' Enseignement, l' Ecole Nationale de Magistrature.

La spécialisation en médecine s' effectue à l' étranger, essentiellement en France.

 

- Un effet secondaire de  la politique de scolarisation massive a été le développement  de migrations internes qui ont modifié la composition humaine des centres urbains. On peut ainsi classer les centres urbains en trois strates:

la strate inférieure, dont la force d' attraction se limite à la seule fonction scolaire. Elle joue un rôle de relais sur la route des migrants, laissant en route une majorité de femmes.

Une strate intermédiaire où, au-delà du système scolaire, la structure économique du centre urbain offre quelques emplois: Nkayi, Mbinda, Mossenjo, Makabana, Loutété, Ouesso, Impfondo, par exemple. Mais les jeunes, dont les perspectives d' avenir sont limitées, n' y restent pas et vont ensuite grossir les rangs de la state supérieure. La conjoncture économique est déterminante pour cette strate.

Une strate supérieure formée de centres à  immigration marquée, touchant des personnes de tous âges et dont l' aire de recrutement s' étend à tout le pays: Brazzaville, Pointe-Noire, Loubomo. Les structures scolaires et universitaires ainsi qu' une économie relativement ouverte donnent  l' illusion sinon l' assurance qu' un travail est possible.

Aucun centre urbain du Nord-Congo n' appartient à la strate supérieure.

Le taux d' alphabétisation des personnes de plus de quinze ans serait de 57% pour les hommes et 44% pour les femmes (la moyenne africaine est de 50/38). L' alphabétisation des Pygmées, est, elle, quasiment nulle.

 

c) L' échec de la scolarisation et la dévalorisation des diplômes universitaires  affectent plus gravement le Nord

- Scolarisation plus tardive des populations du Nord

Si nous prenons, à titre d' exemple, le capital scolaire des élites politiques, nous constatons une mise à niveau, de la côte aux régions du Nord, en passant par Brazzaville, par sauts de vingt ans: ainsi, Tchicaya Félix, premier député congolais à l' Assemblée nationale française, devint instituteur en 1921, après avoir fait ses études à Libreville, puis au lyçée William Ponty à Dakar. Fulbert Youlou finit son monitorat en 1940, l' année où Massemba-Débat  devint instituteur (première promotion Edouard Renard) . N' Gouabi (né en1938) et Yombi passèrent le certificat d' étude en 1953 et devinrent sous-officiers dans les années soixantes. Sassou, né en1943, devint également instituteur en 1960.

En 1963, selon Bazenguissa-Genga, il y avait au Congo, 29 Kongos, 9 M'Bochis et 4 Tékés qui avaient fait des études supérieures. Treize d' entre eux devinrent des "grands cadres" de l' administration et 16 autres, des "techniciens"dans les différents gouvernements. Les Kongos étaient en écrasante majorité. Il fallut attendre 1972 pour qu' à la demande de N' Gouabi de jeunes diplômés rejoignent à titre individuel le pays. En effet,  l' Association des Etudiants Congolais, devant l' attitude peu engageante des membres du P.C.T., avait refusé de rallier le régime[108].

 

-La fermeture en 1965 des écoles religieuses, une scolarisation de masse sans moyen, précipitèrent le système scolaire dans la médiocrité. Ce furent les régions du Nord qui en subirent le plus durement les conséquences dans la mesure où les écoles religieuses étaient souvent les seules présentes et où l' éloignement des lycées d' Impfondo et d' Ouesso entraîna des difficultés de recrutement d' enseignants de qualité.

 

-L' attribution ethnique des bourses et l' envoi de boursiers, surtout du Nord, dans les université de l' Est, aggrava d' autant la cassure entre les élites étudiantes des deux parties du pays. De plus, l' ascension rapide des nordistes dans la hiérarchie universitaire de Brazzaville accentua le malaise dans cette institution. L' exemple le plus caricatural fut l' obtention par Mariam N' Gouabi d' une maîtrise de physique et sa nomination comme chargé de cours. 

 

- L' effondrement du mur de Berlin fut suivi de la dévalorisation dramatique des diplômes obtenus par les nordistes dans les pays frères.

 

L' orientation plus modérée du régime après 1986, avait permis le retour de nombre de Kongos exilés, ayant fait leurs études dans les pays occidentaux, principalement la France. Toutefois ce furent les anciens diplômés, des années soixante, qui reprirent le pouvoir lors de la "Transition démocratique". En 1995, Bazenguissa-Genga pouvait encore écrire"le désordre a restauré l' ordre ancien, en politique comme dans le domaine scolaire, à savoir,  l' ordre Kongo, par opposition à la "sauvagerie " du Nord.  Cette réflexion nous montre l' importance du capital culturel dans l' évaluation du statut social chez les Ba-Kongo[109].

 

            4)-les réactions identitaire divergent

 

-Certaines réactions populaires diffèrent  selon l' origine régionale et ethnique:

La SAPE (Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes) fut, pour les jeunes bakongos, une forme de contestation au régime marxiste en place. Pour Bazenguissa-Genga, cette démonstration vestimentaire ostentatoire pouvait signifier: "Vous (les Nordistes) avez le pouvoir et l' argent, nous (les Sudistes), nous avons la sape et l' éducation". Ce mouvement fut récupéré par le Pouvoir: les "nouveaux riches"nordistes imitèrent les sapeurs. Ces derniers, pour se payer des vêtements luxueux, s ' intégrèrent dans des réseaux de clientèle ou devinrent des fournisseurs de femmes légères aux hauts fonctionnaires. Le Président Sassou N'Guesso lui-même, selon cet auteur, se convertit aux valeurs de la SAPE et fit preuve d' une grande élégance vestimentaire.

Le sport.joua également un rôle important dans la structuration pacifique de l' affrontement interrégional. Le football introduit en 1913 par les frères du Saint-Esprit est devenu le sport le plus répandu du pays. Les Diables Noirs et l' Etoile du Nord incarnent à chaque match l' antagonisme Nord/Sud.

En musique, la rumba qui se développa entre les années 40 et 70 fut le principal vecteur de diffusion du lingala, langue des gens du Nord, minoritaire dans le pays.

 

-les intellectuels ont également exalté les caractéristiques régionales

-Le mythe du royaume du Kongo ou du royaume de Loango sont des thème de prédilection des intellectuels du Sud

-Le tribalisme et les problèmes ethniques sont de même largement débattus par les écrivains congolais:[110]-Pour Bazenguissa-Genga, ce sont les instituteurs qui ont le plus contribué, par leurs écrits des années 50, à la construction de l' identité régionale.

Dans ce débat identitaire, les Pygmées sont, en revanche, complètement oubliés.

Depuis 1992, un nombre important d' ouvrages politiques ont paru sur le Congo (voir bibliographie) dans lesquels le problème ethnique est amplement traité. Malgré cela, nous n'avons repéré dans cette littérature que deux allusions consacrées aux Pygmées. La première  indiquait qu' "on ne saurait passer sous silence la manifeste domination des Bangagoulous sur les Bambingas[111]". La seconde signalait que" les Pygmées n' appartiennent pas à la conscience nationale congolaise"[112].

La "Lettre d' un Pygmée à un Bantou" est à ce jour le seul essai traitant des relations entre ces deux peuples.La récapitulation des DES et des maîtrises d' Histoire soutenus à l' Université de Brazzaville ne présente quant à elle que deux travaux consacrés aux Pygmées  sur les 49 titres enregistrés[113].

Si l' on ajoute à cela que la littérature, les films, les enregistrements musicaux ayant trait aux Pygmées sont exclusivement le fait de spécialistes occidentaux, nous pouvons conclure que les Pygmées continuent à n' être, au plus, pour le monde, que des objets d' étude ethnologique. 


 

            5)- des modes différents d' expression religieuse . Diabolisation des nordistes par l' Eglise catholique

 

a)La religiosité s' exprime différemment dans le Nord et dans le Sud

Nous avons vu dans le chapitre précédent les différences entre les mouvements religieux du Nord et du Sud.

Dans le Nord, les mouvements religieux conservent une organisation et des techniques du sacré traditionnelles, même si une utilisation de quelques symboles chrétiens est présente. Les thèmes millénaristes développent le retour à l' ordre ancien, valorisent la morale des ancêtres et les prophètes restent également des féticheurs. En 1988, Joseph Tonda mentionnait la persistance à 500 km au Nord de Brazzaville d' un puissant mouvement "a-syncrétique", le njobi, déjà décrit par Balandier dans les années 50, dont la finalité déclarée était la lutte contre la sorcellerie, mais qui exerçait un contrôle important sur la population[114]. Les représentants locaux du pouvoir central étaient amenés à négocier avec lui. Tonda précisait que pour les adeptes des différents mouvements de lutte contre la sorcellerie, il n' y avait pas d' incompatibilité ni de contradiction entre le recours à ces pratiques et l' adhésion aux thèses de l' Etat socialiste.

Dans le Sud, en revanche, le désir profond d' assimilation des Ba-Kongos et une hiérarchisation ancienne de la société, associés à une puissante  influence chrétienne, donnent aux mouvements religieux ba-kongos une apparence fortement catholique. La reproduction par les Eglises Ba-Kongo de la lithurgie chrétienne, l' utilisation des mêmes thèmes d' universalité, de culpabilité, de rédemption, la mise en place d' un clergé à l' identique, l' existence d' un Messie noir montrent à la fois la capacité d' assimilation de ces peuples et leur capacité de re-création.

Les Eglises syncrétiques apparues à la fin de la colonisation sont toujours présentes à côté des Eglises institutionnelles[115]. Ces Eglises renforcent le sentiment de spécificité congolaise et sont un facteur d' unité ethnique. En revanche elles refusent de s' impliquer politiquement.

 

Les différents leaders politiques tentèrent de récupérer la force de ces mouvements religieux. Ainsi, Fulbert Youlou s' appuya un moment sur le Matsouanisme, mais il dut se résigner à l' éliminer. Les matsouanistes, qualifiés de "corbeaux", furent déportés à Owando et Djambala en juillet 1959. L' Etat socialiste, quant à lui, hésita entre l' interdiction et le compromis du fait de l' importance que prenait la fréquentation des lieux de culte et de réunion.

 

b)L' Eglise catholique congolaise,durant la "Transition démocratique", prit résolument parti pour les populations du Sud

L' Eglise catholique a joué, dans l' histoire récente du Congo, un rôle majeur. Elle a accentué la division entre les peuples du Nord et les peuples du Sud en valorisant l' ethnie Kongo et en donnant une image négative des populations du Nord[116].

 

La diabolisation du clan M'Bochi et de son chef fit apparaître l' Eglise catholique comme une Eglise ethnique kongo. Elle perdit ainsi la possiblité de réaliser l' unité nationale autour d' elle. Par ailleurs, son échec à contrer les pouvoirs de Sassou permit aux autres Eglises marginalisées pendant la conférence de relever la tête et fit imploser l' unité des chrétiens kongos. Enfin,  la violence symbolique déclenchée contre Sassou se retourna contre les Eglises ethniques chrétiennes

 

L' échec de cette démarche accentua le clivage Nord/ Sud et fit ressortir l' antique opposition, barbares/citoyens, "sauvages"/civilisés, païens/chrétiens, sorciers/prêtres et sa fonction de valorisation. Il conforta l' ancien mépris des gens du Sud pour les "sauvages du Nord qui, eux,prirent conscience de leurs pouvoirs occultes. La modernité n' avait guère progressé.

 

Actuellement les interférences entre champs politique, religieux et ethnique se poursuivent. Les manifestations des Eglises ne peuvent laisser indifférents les hommes politiques, surtout si ces manifestations s' appuient sur une ethnie de leur région. Les Eglises intitutionnalisées, comme l' Eglise Evangéliste et l' Eglise Catholique, organisent de grandes campagnes d' évangélisation, d' exorcisme et de délivrance. Les Eglises du Réveil mènent le même combat contre "les forces du mal". Certaines, comme la "Communauté du Cèdre", secte créée par un originaire de la Cuvette sous Yombi-Opango, prétendent combattre la magie, la sorcellerie, les pratiques fétichistes occultes.

Cette action politique permanente des Eglises pose le problème de la réalité de la "modernité démocratique africaine". La sécularisation, la rationalisation et le " désenchantement du monde"ne semblent pas à l' ordre du jour.

 

 

 

III- MARGINALISATION ECONOMIQUE DES REGIONS DU NORD

 

Les activités économiques des régions Nord, exploitations forestières et plantations sont en plein marasme pour plusieurs raisons. Les plus importantes sont la chute des cours des bois africains, la non rentabilité des cultures de rentes. L' isolement de ces régions, par manque de routes, mauvais entretient de la voie fluviale et encombrement du port de Brazzaville, suite au goulet d' étranglement du CFCO, aggrave considérablement la situation. Un certain nombre d' entreprises évacuent leurs produits vers le Cameroun.

 

Le Nord du pays fut, pendant la période coloniale, une région où l' économie de prédation prima sur toute autre forme d' activité. Les cultures de rente,  palmier à huile, café, cacao à Ouesso ou à Impfondo apparurent tardivement et se développèrent durant les années d' Indépendance grâce à des subventions nationales ou étrangères plus importantes.

Le massif forestier est considérable et beaucoup moins exploité que le Mayombe ou le Chaillu. La SFM, la Société Nouvelle des Bois de la Sangha (SNBS) basée à Kabo et la Congolaise Industrielle des Bois (C.I.B) basée à Pokola exploitent le bois et possèdent une scierie. La Forestière Nord Congo (F.N.C.) basée à Enyélé était encore, en 1995, en fonctionnement. La crise, provoquée à la fois par les difficultés d' évacuation et la chute des cours, aurait entraîné  sa disparition.

 Dans le domaine des plantations, la Sanghapalm, largement financés pendant des années par la CFD, a cherché en vain, en 1995, des partenaires sud-africains pour son projet d' huile de palme. Par ailleurs un contentieux avec la B.E.I. bloque tout espoir de voir cette banque se réengager au Congo.

Le secteur du café et du cacao est en plein marasme : désorganisation des filières, vieillissement des plantations , chute des cours mondiaux. Ces activités semblent de peu d' avenir pour les régions du nord.

 

Le développement de ces région dépend beaucoup de l' attitude que prendra le nouveau maître du Congo. "Le Congo utile", selon la définition qu' en donnait Lissouba, c.à.d. le Sud, risque de recevoir  la part la plus importante de la rente pétrolière.

Plusieurs éléments sont de mauvais augure

-La guerre civile à Brazzaville a bloqué tout processus d' aide internationale, en particulier le programme de privatisation prévu pour l' A.T.C., la Sanghapalm, la mise en place d' une politique forestière, indispensables au désenclavement du Nord.

-La construction de pistes privées par les compagnies forestières et l' évacuation des bois par le Cameroun permettent certes aux compagnies de ne pas faire faillite, mais ces pratiques pénalisent l' Etat sur le plan fiscal. Ces évacuations enrichissent le port de Douala aux dépens de Pointe-Noire. A titre d' exemple, la S.N.B.S. évacue ses grûmes vers le Cameroun via Djembé et la C.I.B. par le bac de Gatondo. Il en est de même de la S.F.M., de la F. N. C.. A cette perte financière pour le Congo, s' ajoute la perte du transit des bois du Sud-Cameroun et du Centrafrique.

-L' endettement considérable du pays aura également des répercussions sur le développement du Nord dans la mesure où l' Etat ne sera plus capable de désenclaver ces régions lointaines (les travaux sur la route Makoua-Ouesso sont arrêtés depuis des années, la centrale électrique ne fonctionne plus, ...).

 Quelles sont les perspectives de développement ?

a)La  forêt et les plantations

Le Congo produit essentiellement du bois rouge dont les principaux acheteurs étaient, avant 1992, les pays de l' Est. Les nouveaux clients (Portugal, Espagne, Norvège, Pays-Bas) sont intéressés par d' autres types de bois. Par ailleurs la demande de bois africains s' effondre, concurrencée par le bois rouge d' Asie et d' Amérique latine.

 Le développement de l' exploitation forestière du Nord nécessite l' amélioration du fonctionnement du C.F.C.O.,la définition d' une nouvelle politique de création d' entreprise forestière, la participation des sociétés forestières au développement des régions, l' encouragement de l' utilisation du bois et de ses dérivés, l' interdition de l' exportation de grumes d' okoumé, limba et longhi. Ces solutions avaient été envisagées en 1991 par la Conférence souveraine.

L' Union Européenne doit financer, au niveau congolais et dans le cadre de la coopération régionale, des actions de valorisation de la forêt d 'Afrique centrale.

Les plantations commerciales semblent avoir bien peu d' avenir.

La culture du manioc, la pêche, la chasse et le piégeage restent les principales activités vivrières pratiquées.

b) la recherche écologique

Le Parc national de Nouabalé-Ndoki fut créé en décembre 1993 par un groupe d' organisations conduites par la Wildlife Conservation Society, le gouvernement congolais, et financé par l' U.S.A.I.D., la Banque mondiale et la coopération technique  allemande. Le parc est situé sur la frontière Centrafricaine au Nord et à l' Ouest de Bomassa. Un parc complémentaire a également vu le jour du côté centrafricain, le parc Dzanga-Ndoki. Un autre parc doit se constituer au Cameroun.

Parmi les animaux présents dans cette région, le gorille à dos argenté est le plus étudié. Des clairières ont été équipées pour surveiller les animaux. Le meilleur site d' observation s' appelle Mbeli bay[117].

Le camp principal, Ndoki camp, se trouve à 30 km à l' Est de  Bomassa. Un autre est prévu à Makao-Linganga, sur la Motaba, où vivent 500 Pygmées et Bantous. Nous verrons dans la partie II que ces Pygmées sont atteints de manière endémique par le Pian et que ce village fait partie des villages visités par les équipes de traitement.

Pour protéger le parc, les conservateurs ont proposé de l' entourer de zones tampons où la chasse et l' exploitation des bois devraient être limitées. Ils proposent trois zones de forêt protégée: celle de  Kabo, de Loundoungou et de Mokabi.

Quelques bandes Pygmées vivent dans la partie Nord du parc.La majeure partie nomadise autour de ce dernier.

3)Le tourisme:

Des agences Brazzavilloises proposaient ces dernières années des voyages touristiques sur les concessions forestières avec visites de villages Pygmées, à partir de Pokola, via Ouesso.

 

                                                                               

Conclusion

La ruine de l' économie congolaise, l' endettement majeur du pays, la marginalisation des régions du Nord-Congo rendent illusoire la mise en place de programmes spéciaux en faveur de groupes défavorisés comme les bandes Pygmées.

La crise économique durcit les relations entre les Pygmées et leurs patrons Grands Noirs, devenus plus pauvres et donc plus exigeants. Par ailleurs, les faillites des exploitations forestières dans le Nord-Congo ferment aux Pygmées la porte du salariat , seul moyen concret de leur émancipation vis-à-vis de leurs anciens maîtres.

               

 

D-UNE TYPOLOGIE POLITIQUE ORGANISEE SUR L’AXE NORD/ SUD

 

Depuis qu’en 1959,  Fulbert Youlou traita les partisans M’Bochi d’Opangault de « gens du Nord » [118], la typologie politique du pays s’exprime sur un axe ethno-linguistique Nord-Sud. En 1992, le Nibolek (Niari, Bouenza, Lekoumou), région acquise à la Mouvance présidentielle de Lissouba, ouvrit une parenthèse, vite refermée dans le fonctionnement habituel des confrontations politiques (les différents événements politiques qui firent date ces dernières années au Congo sont indiqués en annexes).

L’enracinement régional[119]  des leaders nuit ainsi à l’unité nationale, même si des alliances éphémères avec des leaders d’autres régions[120] leur permettent de se maintenir au pouvoir. De plus, l’existence d’intérêts sous-régionaux[121], géo-politiques et économiques étrangers et les compétitions entre les leaders[122] entretiennent un climat permanent de violence politique.

La nature néo-patrimoniale de l’Etat congolais incite à la confrontation brutale pour le partage des bénéfices du pouvoir. Fulbert Youlou donna, en 1959, le signal du combat en chassant du gouvernement les membres du Mouvement Social Africain. Les coups d’Etat militaires[123] rythment depuis la vie politique congolaise.

Pour la région Nord, cet antagonisme politique n’est pas sans conséquences : la nécessité pour les leaders du Nord de s’imposer à Brazzaville est à l’origine de la construction de bâtiments officiels onéreux, d’un CHU disproportionné, d’un recrutement de fonctionnaires et d’employés  nordistes dans les administrations et les sociétés nationalisées (bénéficiant en particulier de la gratuité des soins)…et d’un exode accru des populations du Nord vers la capitale. Si ces phénomènes renforcèrent le pouvoir des gens de la Cuvette[124] dans la capitale, ils ne s’accompagnèrent pas d’un effort de développement des régions septentrionales : la route prévue pour Ouesso ne dépassa jamais Oyo (village du Président Sassou), le seul ranch viable se trouve sur les terres privées  de la même personne, la scierie de N’Gombé, au Sud de Ouesso, n’ouvrit jamais, la Sangha-palm ne recruta pas le personnel promis, les hôpitaux d’Ouesso et d’Impfondo manquèrent toujours de médicaments , de médecins, de maintenance…. L’objectif politique de ces réalisations ne fut pas suivi d’efficacité économique.

Même pour les « gens du Nord », le « Congo utile », selon l’expression de Lissouba, est le Sud et les zones pétrolières.

 

On peut s' interroger sur ce que représentent les Pygmées dans ce contexte géo-politique et face aux intérêts économiques pétroliers et forestiers.

 

 

 

Conclusion:

Le déséquilibre socio-économique et culturel Nord/Sud se traduit essentiellement par un sous-développement des régions Nord et en particulier la quasi-marginalisation des plus septentrionales. Quelque soit le régime à Brazzaville, ces dernières n’ont pu échapper à leur paupérisation. Le niveau sanitaire s’en est gravement ressenti : délabrement des hôpitaux, absence de politique effective de soins de santé primaires, réapparition d’endémies disparues, comme le pian chez les villageois. Pour leur survie quotidienne ces derniers doivent faire de plus en plus  appel à  la force de travail pygmée. Cette pression exercée sur les chasseurs-cueilleurs ne s’accompagne en retour, d’aucun droit : ni à la santé, ni à la scolarisation, ni à l’obtention de l’identité congolaise. Cette question fera l’objet du chapitre suivant.


 



[1] Bahuchet S. , Encyclopédie Pygmée, op. cit., Tome I , 2 , p.36.

[2] Cette poterie est dite à "fossettes basales" et à " cannelures". Elle offre de nombreux témoignages archéologiques et se superpose aux dernières cultures de la pierre taillée.

[3] Les Portugais ont atteint l ' embouchure du fleuve Congo en 1482.

[4]Métraux Alfred.

[5]Le manioc fut la céréale américaine qui eut le plus de succès car il est facile à cultiver et s’adapte aisément à la forêt. Il permit de répondre à la demande importante induite par le commerce à longue distance et d’éviter la famine aux populations razziées. Selon Jan Vansina (Les peuples de la forêt, in :History of Central Africa, éd Birmingham D., Martin P.M., Longman, Londre et New Yok, 1983, p. 109), il aurait accéléré la division du travail aux dépens de la femme car il nécessite plus de manipulations, et sa production, pour les caravanes de traite, aurait nécessité l’utilisation d’un nombre plus élevé d’esclaves locaux.

[6] Le fer a été introduit au sud du Sahara par la civilisation de Méroé au IIIème siècle avant notre ère. A titre de comparaison, il est intéressant de noter qu' en Amérique du Sud, en  Australie et en Nouvelle-Guinée, d' importants territoires ont été défrichés avec des instruments de pierre polie.

[7]Pour en savoir plus: Coquery-Vidrovitch C., L ' Afrique noire de 1800 à nos jours, PUF, Paris, 1974, p.282.

[8]Mauss M., Essai sur le don,

[9] Une parenté classificatoire est un système qui assimile au rôle de père, frère, épouse, etc, tout individu qui, par la génération, l' âge et la descendance d' un ancêtre commun, s' en rapproche.

Pour Denise Paulme, la parenté classificatoire favorise, dans la vie quotidienne, les rapports entre les différents foyers. In : Classes et associations d' âge en Afrique de l' Ouest, Paris, Plon.

[10]Pour plus de détails, voir Balandier G., Sociologie actuelle de l' Afrique noire, PUF, Paris, 1955, p.128.

[11] Thomas L.V., "Généralités sur l' ethnologie négro-africaine", Ethnologie générale, Tome I,  Gallimard, La Pléiade, Paris, 1972, p.246-357.

[12]Une "maison" est composée des parents, des collatéraux, des épouses, des parentés alliées, des clients, des personnes en gage pour dette, des esclaves, des frères de sang  pygmées et des amis.

[13]Vansina J. , The forest people, History of Central Africa , vol. 1 , Logman , London , 1983,  p. 75-117.

[14]Keba Mbaye, Les Droits de l' Homme en Afrique, Pédone, Paris, 1992, p.53.

[15]Balandier G, Sens et puissance, PUF, Paris, 1971, p.227.

[16]Balandier G, Sociologie actuelle de l' Afrique Noire, op. cit., p. 140.

[17]Mbaye keba, Les droits de l' Homme en Afrique, Pedone, Paris, 1992, p. 54.

[18]Thomas L. V., "Ethnologie négro-africaine", in Ethnologie générale, tome I, op. cit.

[19]Mbaye K., op.cit.

[20]Kamto M, Pouvoir et droit en Afrique Noire, LGDJ, Paris, 1987, p. 173.

[21]Balandier G.,  Sociologie de l' Afrique Noire, op. cit. , p.157.

[22]Griaule M.,  "Les religions noires (Afrique Occidentale Française), Encyclopédie Maritime et Coloniale, tome I, Paris, 1949.

[23]Granai G. cité par Thomas L.V., op.cit., p.324.

[24]Pour plus de détail voir L.V.Thomas, "Généralités sur l' ethnologie négro-africaine", in Ethnologie générale, op. cit. p. 323-334.

[25]Thomas L.V., op.cit., p.307

[26]Evans-Pritchard E.E., Sorcellerie, oracles et magie chez les Azandé, Paris, Gallimard, 1972.

[27]Balandier G., dans Sociologie actuelle de l' Afrique Noire, op.cit, p. 147, décrit chez les Fangs, tribu de chasseurs patrilinéaires du Gabon, un "génie" l' évur , "bête pourvue de pattes, avec une bouche et une langue [ ...] elle peut voyager à travers le corps". La croyance à ce génie est répandue du sud du Gabon jusque chez les Batékés. La puissance de l' évur, toujours malfaisante, s' exprime à l' encontre du système de parenté et d' alliance.

[28]Adler A. et Zemppleni A., Le batôn de l' aveugle. Divination, maladie et pouvoir chez les Moundang du Tchad, Paris, Hermann, 1972.

Augé M., Théorie des pouvoirs et idéologie. Etude de cas  en Côte d' Ivoire, Paris, Hermann, 1975.

[29]Balandier G., Sociologie actuelle de l' Afrique Noire, op cit, p.379.

[30]Pour J.C.Muller, "Les rites sont en effet considérés aujourd' hui comme à la fois des techniques  symboliques pour le rétablissement de l ' équilibre psychosocial,  et un discours ou un méta-discours que  la société tient sur elle-même tant à travers les exégèses qu' en donnent les intéressés que par les actes qu' ils accomplissent". Dictionnaire d' Anthropologie et ethnologie, op.cit., p.633.

 

[31]Mobutu S.S., Dignité pour l' Afrique, Paris, Albin Michel, 1989, p. 86.

[32]Jacques Chirac avait  déjà développé cette position à Abidjan en 1990, où il expliquait que le multipartisme est "une sorte de luxe pour les pays en voie de développement et une erreur politique". La création de partis en Afrique risquait, selon lui, de conduire à "un parti par tribu". Contrairement à son prédécesseur, François Mitterrand qui, en 1990 à La Baule, affirmait que l' aide française à l' Afrique serait "plus tiède  face aux régimes qui se comporteraient de façon autoritaire et enthousiaste avec ceux qui franchiraient le pas vers la démocratisation", Jacques Chirac a expliqué aux parlementaires congolais qu' il préférait la "conditionnalité économique".

 

[33]Kerchache J , Paudrat J.L. , Stephan L , L' Art Africain , Paris, Mazenod , 1988.

[34]Voir la carte des principales régions de la sculpture africaine, d' aprés Margaret Trowell, dans : Maquet J, Les civilisation noires, op.cit., p 82.

[35]Bonte P. et Izard M., Dictionnaire de l' ethnologie et de l' anthropologie, op.cit., p.6.

[36]Vansina jan, The Tio Kingdom of the middle Congo, London, 1972

[37]Balandier G., Sociologie actuelle de l' Afrique noire, PUF, Paris, 1955.

[38]Lebeuf J.P , Les peuples d ' Afrique centrale , in Ethnologie régionale , ib , p 556

[39]Radcliffe-Brown et Darlyll Forde,  African systems of Kingship and Mariage, Londres 1950. Bibliothèque de sociologie comtemporaine, Paris, 1956.  

[40] Nous retrouvons l' importance de la terre dans le geste symbolique du  roi Makoko remettant à Brazza un coffret de terre pour le Grand chef des blancs.

 

[41]Balandier G, Sens et Puissance, op cit, p.225

[42]Le 28/8/1880, Savorgnan de Brazza rencontre le roi des Batékés à M'Bé. L' enceinte du palais est délimitée par une double palissade de bois...Brazza est en tenue d' enseigne de vaisseau. Le souverain se fait attendre quelques instants. "Un murmure de you you annonce sa venue. Précédé de son grand féticheur, et suivi de quatre pages qui portent son manteau de serge rouge, il se déplace à petit pas, et sur la pointe des pieds, à la manière d' une danseuse, entouré de ses femmes et de ses vassaux, et s' étend sur une peau de lion, emblême de sa dignité. Chacun vient s' agenouiller et pose les mains à terre en signe de soumission". in Autin J., Pierre Savorgan de Brazza, un prophète du Tiers Monde, Perrin, Paris, 1985, p. 68.

[43] Balandier G., La vie quotidienne au royaume du Kongo du XVè au XVIIIè siècle, Hachette, Paris, 1965.

[44] Op.cit., p 328.

[45]Mobutu, Dignité pour l' Afrique, op.cit.,p.97. Une fois le parti unique créé, il suffit comme l' a fait Mobutu, en 1974 au Zaïre, par une réforme constitutionnelle, "d' imposer le concept de Parti-Etat" et ainsi, "les structures fonctionnelles de l' Etat" ne sont plus "que l' instrument d' exécution des décisions et des objectifs du parti". La boucle est bouclée. L' Etat est au service du lignage majeur, celui créé par le chef. Certains peuples ont de la chance, le chef est "un pélerin de l' unité nationale" et le parti est en conséquence  au service de la construction du  pays.

[46] Van Wing J., Etudes Bakongo, II :Religion et magie, Bruxelles, 1938.

[47]M'Bokolo E. , Afrique Noire , histoire et civilisation , Hatier-Aupelf , Paris, 1992, p.173-180. Carte p.167.

La zone drainée par le grand commerce congolais comprend les affluents de la rive droite du Congo. Elle est, reliée depuis toujours par le Haut-Ougoué avec la zone gabonaise, et par l' Uélé au Soudan.

[48]On appelle "Gens de l' eau", toutes les populations vivant de la pêche et du courtage, le long des grands fleuves d' Afrique Centrale.  La pêche est une activité ancestrale de cette région. Certains auteurs parlent même de "civilisation aquatique de l ' Afrique centrale" (Sutton JJ.E.G., « The aquatic civilisation of Middle Africa », Journal of African history, XV, 1974, p527-546). La région abritait, jusqu’au début du siècle, deux peuples de pêcheurs-courtiers : les Pandés sur la Sangha et les Bobanguis, organisés en confréries, sur l' Oubangui et le Congo. Ces derniers provenaient vraisemblablement des régions nilo-soudaniennes. Une diaspora de ces pêcheurs, plus récente, s'était constituée entre le milieu du 18ème siècle et du 19ème siècle. Ces derniers avaient migré du bas Oubangui vers le  Congo. Ils formaient une chaîne de colonies de 750 Km de long, au milieu des villages éparpillés des agriculteurs. Ces populations connues sous différents noms, Boubanguis , Bengalas s' assurèrent progressivement le contrôle des fleuves et des rivières en combinant le commerce des esclaves, de l' ivoire et des bois de teinture au trafic régional du manioc et du poisson séché. "Ce peuple segmentaire installé dans une zone impropre aux cultures vivait en effet exclusivement de courtage et de la pêche dont il avait, vers 1878, définitivement ravi le monopole aux Tios du plateau Batéké. On a pu parler à leur sujet de société à "Big men". Cette population était en fait d’origine hétéroclite, mais liée par une communauté d’intérêt et une même langue véhiculaire, le lingala.  C'est ce qui fit croire aux Européens qu ' ils constituaient une seule et même tribu, les Bangalas. Savorgan de Brazza les décrivit comme les maîtres de la navigation sur le Congo et l ' Oubangui ; les premiers administrateurs coloniaux  firent d' inlassables références à leurs convois de pirogues sur les fleuves.

La société bobanguie était organisée de manière originale : l ' unité de base était une entreprise commerciale dirigée par un riche commerçant aidé par quelques parents. Cette entreprise reposait sur la possession d ' un parc important de pirogues et d' un nombre élevé de femmes et d' esclaves et leurs agglomérations amphibies  pouvaient regrouper plusieurs milliers d ' individus Les Bobanguis donnèrent, au XIXème siècle, une impulsion décisive aux échanges : ivoire et esclaves contre fusils et tissus, mais aussi produits de consommation locale (manioc, poisson séché, boissons alcoolisées, bois, objets métalliques, artisanat, pirogues...). La colonisation mit fin à la suprématie commerciale des Bobanguis du fait de la séparation de l' axe fluvial entre Belges et Français, de l ' établissement de maisons de commerce européennes et de l'introduction de la navigation à vapeur. 

 

 

[49] Coquery-Vidrovitch C., op. cit.. p.308.

[50]Dupuis A. , "Afrique Centrale", in  Dictionnaire de l ' ethnologie et de l ' anthropologie , op.cit., p.16.

 Les Portugais introduisirent le manioc en Afrique . Celui-ci supplanta les plantes vivrières anciennes. Au XIXème siècle, quand la traite intérieure, associant aristocraties locales et traitants arabes,  remplaça définitivement la traite atlantique et s ' intensifia jusqu' à prendre la forme d ' une politique de terreur par les razzias, le manioc devint une culture de survie.

[51] La plus célèbre, la"route des caravanes", conduisait du Stanley Pool à Loango. Ces routes, où l' insécurité était absolue, étaient jalonnées de "marchés",  lieux d' asile et de trêve. Les caravanes et le portage sont, pour Balandier, une création africaine avant de l'être mis au service de la colonisation.

 

[52]Tribut ayant surtout une valeur symbolique d' allégeance. L' Etat de Loango, comme tous les Etat négriers est une entreprise de déprédation extérieure en quête de butin, relativement indépendante de la vie vilageoise. 

[53]Coquery-Vidrovitch C , L ' Afrique Noire de 1800 à nos jours , op.cit. , p.299  : "La spécificité africaine repose sur la combinaison d' une économie agraire patriarcale à faible surplus interne et de l' emprise exclusive d' un groupe sur les échanges à longue distance. [...] si les responsables de ce groupe coïncidaient avec les chefs lignagers de l' autosubsistance au niveau villageois, leur prééminence était incontestée : dans le cas des Fangs et des Bobanguis elle fut menacée par l' instabilité des groupes rivaux. [...]si une classe privilégiée met la main sur le trafic à longue distance, [...] la perte de cette emprise entraîne la ruine de son pouvoir politique : ce fut le cas du royaume du Kongo". 

[54]Coquery-Vidrovitch C., Afrique Noire. Permanences et ruptures, l' Harmattan, Paris, 1992, p. 44.

[55]Balandier G., Sociologie actuelle de l' Afrique Noire, op.cit, p. 42.

[56] Idem., p. 47-52.

[57]Cette langue commerciale fut d' abord parlée par les pomberos, esclaves instruits par les Portugais pour mener les caravanes.

[58] Le milieu, le climat, la fragilité du sol ne peuvent à eux tout seul, expliquer la stagnation démographique de l’Afrique centrale. Ils expliquent simplement la croissance naturelle, c-a-d, celle qui se produit dans une population qui ne sait  lutter efficacement ni contre la mort ( médecine impropre), ni contre la vie ( pas de pratique anténatale) et dont le sort est voué à l' influence de la famine, des épidémies et des guerres. Une  croissance minimum de 0,25% peut être alors envisagée.

 FACTEURS ECOLOGIQUES 1) Le milieu :Le milieu naturel est défavorable à l' occupation humaine : les savanes humides et les forêt virtuellement plus nourricières que les savanes sèches sont des foyers et les vecteurs de maladies parasitaires particulièrement affaiblissantes pour l' organisme humain (paludisme, hépatites, maladie du sommeil, onchocercose, etc).2) Le climat :Pendant la période précoloniale,  les sécheresses qui affectèrent l' Afrique centro-occidentale (Angola d' aujourd'hui) furent à l' origine de la "révolution Jaga". Ces agriculteurs devenus les guerriers Imbangalas, menacèrent  aux  XVIème et XVIIème siècles le royaume du Kongo. Leurs razzias provoquèrent d' importantes migrations vers les villes de Luanda et de Bengali, jetant les victimes dans les mains des négriers.

Au XIXème siècle, on enregistra une sécheresse en moyenne tous les dix ans dans la région. Ces dernières, entraînant une concentration des populations dans les zones humides, furent à l' origine d' épidémies et d' épizooties dramatiques. La chute démographique qui en résulta favorisa la main-mise militaire des Portugais et leur permit de constituer facilement de grands domaines.3) La fragilité du sol : L' abondance relative de la terre est compromise par une fragilité écologique du sol qui n' autorise que des techniques agricoles à faible productivité, itinérantes et extensives.

Toutefois, ces facteurs écologiques  ne suffisent pas  à expliquer la stagnation démographique. Des facteurs historiques, doivent être pris en compte, en particulier la ponction négrière, phénomène spécifique de l' Afrique pré-coloniale.

 

[59]D' après Curtin et Fage, qui ont étudié la traite négrière dans son ensemble, la traite transsaharienne aurait déporté 5,3 millions d' individus, la traite islamique sur les côtes d' Afrique Orientale, 2,9 millions et la traite transatlantique, 11,7 millions. Pour plus de détails voir:  Curtin Ph., The atlantic slave trade. A census, University of Wisconsin, 1969, 338 p. et Fage J.D., "The effect of the export slave trade on african population", in Moss R.P. et Rathbone R.J.A., The population factor in african studies, Londres, 1975, p.15-23.

[60] Coquery-Vidrovitch C., op.cit., p. 33.

[61]Le manioc a été introduit en Afrique par les Portugais au XVIème siècle. Le manioc, pour être consommé doit recevoir une préparation spéciale qui élimine l' acide cyanhydrique qu' il contient. En 1955, Demesse décrivait encore l' intoxication chronique des Pygmées consommant du manioc mal préparé.

[62] Selon Coquery-Vidrovitch, op. cit., p 22, la population forestière côtière se serait multipliée par 20, contre 6 ou 7 pour le reste de l' Afrique. La population forestière  représentait 2/5 de la population de l' Afrique sub-saharienne en 1500, 4/8 en 1850 et 5/8 aujourd'hui.

[63] Un vaccin fut mis au point en 1932 par Sellard et Laigret. Toutefois, rares furent les Africains qui en bénéficièrent avant la Seconde Guerre Mondiale : seulement 1% de la population de l' AOF avait été vacciné en 1940,  et il s' agissait presqu' uniquement de citadins.

 

[64]Banque Mondiale, Pour une meilleure santé en Afrique, 1994.

[65] La situation coloniale imposa une stratification entre la société coloniale et la société colonisée

-La société coloniale est une minorité numérique mais non sociologique face à laquelle se présentent plusieurs groupes humains classés d' une manière hiérarchique : Blancs étrangers (notamment Syro-Libanais...), Métis, Indigènes. Elle est composée d' une minorité européenne dont la domination s' appuie sur une supériorité matérielle incontestable, un état de droit établi à son avantage, un système de justification plus ou moins racial.  Son statut est lié au rapport dominant /dominé. Delavignette, dans Les vrais chefs de l' Empire (Paris, Gallimard, 1939) rappelle certains traits de cette société "de provenance et d' attache métropolitaines" constituant une minorité numérique, de caractère bourgeois, animée par la "notion de supériorité héroïque", ayant  pour fonction de dominer politiquement, économiquement et spirituellement et tendant à donner à ses membres "l' esprit féodal »

-La société colonisée, en dépit de son écrasante supériorité numérique, constitue une minorité sociologique. Elle est radicalement dominée : sa place est en dessous de tous les groupes de la Colonie. Sa subordination est absolue : tous les groupes ont sur elle une prééminence. Elle est essentiellement un instrument créateur de richesses. La relation d' exploité à exploitant double ainsi la relation de dominé à dominant existant entre la société colonisée et la société coloniale

 

La situation coloniale découpa la société colonisée en un certain nombre d’ethnies.

Une carte ethnique d' Afrique Centrale, éditée par l' I.G.N. en 1957 et que nous avons reproduite en annexe, montre qu' ainsi, au Moyen-Congo, l' administration avait classé les populations en quelques grands groupes ethniques divisés en une multitude de sous-groupes.

-Ces grands groupes débordaient les divisions administratives de l' A.E.F. (Fangs du Gabon et du Moyen-Congo)et également les frontières de la colonie (les Ba-Kongos par exemple étaient présents dans quatre pays). --Ces divisions ne prenaient en compte ni les transferts de populations consécutifs à la traite, qui, nous l' avons vu, avaient entraîné la présence d' une main-d' oeuvre servile venant du Nord, pratiquement égale au quart des populations du Pool et de la côte, ni des migrations incessantes des peuples de la région. A titre d' exemple, étaient ainsi réunies sous le nom de Sanghas une multitude d' ethnies ayant migré dans le Pays Aka, incluant même certaines ethnies n' appartenant pas à la culture bantoue! Ce découpage administratif répondait à une volonté de domination politique, économique et idéologique.

-En outre, parmi ces populations,  la conjonction d' éléments historiques et ethnologiques d' une part et  d' autre  part l' attitude "ethnifiante" de l' administration,  donnèrent à certains groupes une prééminence et un rôle de leader dans la résistance à la colonisation. Tel fut le cas des Mbochis dans la Cuvette, des Laris et des Vilis dans le Sud. La réappropriation ethnique résulterait de la prise de conscience par ces populations, non pas des vertus d' une éventuelle "identité" retrouvée, mais d' un mode d' organisation politique, leur permettant de se reconnaître et de se déterminer dans le nouveau cadre imposé : l' Etat territorial.

-Aucune  organisation politique n' apparut, en revanche, chez les Pygmées, durant la période coloniale.

-A la veille des indépendances, tous les leaders congolais utilisèrent la revendication ethnique mais firent l’amère expérience qu’ils n’avaient pas le soutien complet de leur ethnie, et ils durent, comme Fulbert Youlou, pour prendre le pouvoir, élargir leur base électorale à des groupes variés en dehors de leur ethnie.

 

 

[66]Coquery-Vidrovitch C., L' Afrique Noire, Permanences et ruptures, L' Harmattan, 1992, p.225-226.

[67]Balandier G., op.cit., p.63.

[68] Idem, p.64.

[69] Selon Balandier : "A Brazzaville, les Ba-Lalis [ou Laris], en raison de leur situation au contact et à l' intérieur de la capitale, ont fourni les "lettrés" les plus tôt attachés aux manifestations politiques de type moderne [...]. C' est  essentiellement contre eux qu' est dirigé, en 1934,  un projet de contingentement de l' instruction. Ces efforts pour enlever la place prépondérante qu' occupent les Ba-Lalis au sein de l' "aristocratie administrative" entraînèrent une opposition à la colonisation de la première élite moderniste apparue en territoire congolais. L' influence de cette opposition grandira du fait du "vide politique" laissé par l' affaiblissement de la chefferie".

In Balandier G., op.cit., p.360.

[70] Dans  une autre lettre, Matsoua dénonça la stagnation économique de l' A.E.F. en comparaison du "formidable essor" du Congo Belge.

[71]  En A.E.F., dès 1910, des notables africains figuraient dans les conseils de gouvernements. Ils furent d' abord nommés, puis, après 1925, élus par les conseils d' administration des différentes colonies. Ces conseils consultatifs, longtemps aux mains des notables, laissèrent de plus en plus de place aux "évolués".

[72]Balandier G., op.cit., p.396-416.

[73] En 1955, Balandier écrivait : "Parmi les ethnies de l' A.E.F., le peuple Ba-kongo semble être le plus "moderniste"et le plus dynamique. Ses relations anciennes avec les Européens du temps de la traite, le souvenir d' un royaume imaginé puissant contribuent au sentiment de supériorité qu' il exprime vis-à-vis des autres peuples de la région, et en particulier du Nord d' où la désignation de Kôgo-Mendélés (ceux qui se prennent pour les Blancs du Kongo) [...]. L' importance qu' il accorde à la " pureté de la race", le souci de tenir un rôle de leader à l' égard des ethnies jugées attardées en sont les aspects les plus évidents (Ils veulent jouer en Afrique Centrale le même rôle que les Sénégalais en A.O.F.). Ayant conservé fort vif le sentiment de leur particularité tout en s' ouvrant aux influences modernistes, les Ba-kongos ont accompli une évolution propre à leur assurer une position privilégiée au Congo et en Afrique Centrale dans la mesure où leur ethnie déborde les actuelles frontières nationales". Balandier G., op.cit., p.337.

[74] Balandier G., op.cit., p.411.

[75] Coquery-Vidrovitch C. et Amin S.,  Histoire économique du Congo, 1880-1968, Paris-Dakar, Anthropos et I.F.A.N., 1970.

[76] Le cours du caoutchouc s' effondra après 1930. A cette date,  la production de la région ne représentait plus que 13% de celle de 1913. La production de l' ivoire fut contrôlée et limitée à 100 tonnes par an à partir de 1925. C' est surtout le bois, en particulier "l' Oukoumé-roi" du Gabon qui permit le développement des exportations de l' A.E.F. Pour en savoir plus, voir : Sautter Gilles,  De l ' Atlantique au fleuve Congo. Une géographie du sous-peuplement. République du Congo, République gabonaise,  Paris-La Haye, Mouton, 1966, 2 vol., 1102 p.

 

[77]Par cette pratique les autorités voulurent se décharger des frais de mise en valeur, mais ceci impliquait une véritable délégation de souveraineté. Les concessionnaires devaient faire passer les terres qui leur étaient confiées, de l' âge de la cueillette à celui de la plantation. Cette politique fut un échec du fait de la faiblesse des capitaux investis, d' une certaine décadence de l' économie de cueillette et enfin de la lourdeur des charges fiscales et administratives imposées par le gouvernement. Les survivantes ne subsistèrent qu' en se concentrant.

Ces sociétés eurent contre elles les milieux négociants, qui voyaient dans leur constitution une atteinte aux conclusions du Congrés de Berlin sur l' ouverture à tous du bassin conventionnel du Congo. Elles furent l' objet de campagnes de presse et entrèrent en opposition avec les administrations coloniales. Elles disparurent ou échangèrent leurs concessions contre des titres de propriété sur des territoires plus limités, en 1929-1930.

Pour plus d' informations voir : Coquery-Vidrovitch C., Le Congo au temps des grandes Compagnies concessionnaires, Paris-La-Haye, Mouton, 1972.

[78] En particulier les noix du palmier elaeis guineensis dont la pulpe fournit une huile de consommation locale et dont l' amande (ou palmiste) produit une huile employée dans les industries alimentaires (margarines, graisses) et chimiques (savon).

[79] Le port de Pointe-Noire comportait, depuis 1930, un wharf de 530m de long et des grues pouvant manipuler 300 000 tonnes par an.

 

[80] Balandier G., op.cit., p.374.

[81]Le secteur agricole dont l' importance était première en Afrique Noire, reçut paradoxalement une part relativement modique des investissements (22% en 1940). En effet,  dans la logique coloniale les activités agricoles étaient essentiellement basées sur l' utilisation de la main-d'oeuvre. L' impôt en numéraire obligeait l' Indigène à travailler sur les exploitations. En cas de crise, ce dernier se repliait sur les cultures vivrières, sans qu' il fût besoin de s' occuper de sa reconversion. Il faut souligner l' importance considérable du manioc dans ces cultures vivrières. Au Moyen-Congo et au Gabon, la prédation fut la principale politique agricole.

Après le caoutchouc, ce fut l' oukoumé, bois tendre, de belle couleur, facile à dérouler, droit, de faible densité permettant une évacuation par flottage, qui fut abattu avec fureur.

 

[82]Les groupes financiers eurent une écrasante prépondérance dans la structuration des entreprises coloniales.

En Afrique tropicale, la traite était ainsi partagée entre le géant Unilever et des sociétés françaises, la S.C.O.A. (née en 1887 de capitaux bordelais et parisiens) et la C.F.A.O. (capitaux marseillais). Ces sociétés multiplièrent en Europe leurs activités de transformation et de distribution. Les bénéfices réalisés leur permirent, au tournant de l' indépendance, de s' intégrer aux affaires métropolitaines. Pour en savoir plus, voir Coquery-Vidrovitch C., L' Afrique Noire de 1800 à nos jours, PUF, Paris, 1984.

 

[83] Un effort financier particulier fut réalisé pour les colonies ayant opté pour la France Libre.  Déjà en 1944, au cours de la Conférence de Brazzaville, le  principe d'  une intervention française directe dans les investissements d' Outre -Mer, dérogeant au principe de l' autonomie financière des colonies, avait été admis. En janvier 1948, la Commission de Modernisation des Territoires d' Outre-Mer déposa une Charte détaillée des besoins et des moyens. Le financement des programmes devait être assuré par le F.I.D.E.S. (Fonds d' Investissement pour le Développement Economique et Social des Territoires d' Outre-Mer) pour 55% , le restant par le Territoire, auquel la  Caisse Centrale d' Outre-Mer  consentait une avance sur vingt ans avec taux d' intérêt de 2% . Le F.I.D.E.S. versa ainsi à l' A.E.F.  21 milliards de Francs C.F.A.

 

[84] Les autorités françaises virent dans l ' activité pédagogique missionnaire, la solution la plus économique et la plus adéquate aux problèmes d' une scolarisation qui ne pouvait être que limitée. Lyautey écrivait en 1900, dans Lettres du Sud de Madagascar : "avec les missions [...] on est assuré d ' une direction morale et sociale qui n' est pas à dédaigner. [...] l ' enseignement élémentaire ainsi conçu [...] éviterait un grave péril déjà menaçant : la formation d' une population de déclassés auxquels on ne pourrait donner d' emploi...".Dans la tradition jésuite des Lettres Edifiantes, les missions publièrent des revues, pour faire connaître leur action .

 

[85]Voir Coquery-Vidrovitch C., Le Congo au temps des sociétés concessionnaires, op.cit., p. 100.

[86] Balandier G., op.cit., p.69.

[87] Coquery-Vidrovitch C., op.cit., p.378.

[88] Pour les ressortissants français, l' administration mit en place des écoles primaires et des lycées sur le modèle métropolitain. Pour les Indigènes, "les établissements [...] sont conçus sur le modèle des écoles primaires supérieures de la Monarchie de Juillet et de la IIIème République, dont la vocation était de permettre aux enfants d' origine populaire les plus doués, une ascension sociale limitée qui ne mette pas en danger les situations acquises des élites. Cette logique coïncide parfaitement avec celle de la colonisation". Voir Guillaume P., op. cit., p.201.

 

[89] Cette école fut organisée par Joseph Reste. Elle comportait trois sections : médicale, pédagogique et administrative. L' ancien président du Congo Massemba Débat (né en 1921 et exécuté en 1977) fit partie de la première promotion d' instituteurs congolais.

[90] Jean-Felix Tchicaya (1903-1961), premier député congolais à l' Assemblée Nationale Française, dut terminer ses études, commencées dans sa ville natale Libreville, à l' Ecole William Ponty d' où il sortit instituteur en 1921. 

[91] M'Bokolo E.,  L' Afrique au XXème siècle, Le Seuil, Paris, 1985, p.190.

[92] Bazenguissa- Ganga R., Les voies du politique au Congo, Paris, Ed. Karthala, 1997, 459 p..

[93] Fulbert Youlou (1917-1972) entra en 1929 au Petit Séminaire de Brazzaville. Il fut envoyé à Akono au Cameroun pour terminer ses études secondaires, puis au Grand Séminaire de Yaoundé. De retour au pays, il enseigna au Séminaire de M'Bamou. Il acheva son dernier cycle d' études en théologie à Libreville. En 1946, il fut ordonné prêtre et affectation à la paroisse Saint-François de Brazzaville. En 1955, son inscription au P.P.C. lui valut une affection, pour raison de discipline, comme directeur de l' Ecole Catholique de Mindouli. C' est dans cette ville minière qu'il se lia à Massemba Débat, alors directeur de l' Ecole Officielle.

[94] Coquery-Vidrovitch C., op.cit., p.241.

[95] Mouvement ethnique apparu au Zaïre pour la défense de la langue et des intérêts ba-kongos, face aux Bangalas, appelés "gens du haut" et parlant la langue du fleuve, le lingala.

[96] "Aux élections de 1946, Matsoua a obtenu localement la majorité absolue, les Ba-lalis faisant une démonstration d' unité ont voté pour un mort", in Balandier, op.cit., p.398.

[97] En 1996, le principal opposant au régime de Lissouba est Bernard Kolelas, Lari, matsouaniste dans sa jeunesse, et présenté, par ses supporters, comme un héros et un martyr de la cause du Pool, persécuté par tous les régimes depuis la chute de Fulbert Youlou. Son parti est le Mouvement Congolais pour la Démocratie et le Développement intégral (M.C.D.D.I.). Voir : Babu-Zalé, Le Congo de Lissouba, L' Harmattan, Points de vue concrets, 1996, 246 p.

[98]Au Zaïre, l' Eglise du Christ sur Terre selon le prophète Kimbangu devint une église nationale officielle et reconnue par le Vatican. En République du Congo, l' Eglise Matsouaniste resta une secte tolérée par les autorités, aux côtés de l' Eglise du Christ sur Terre selon  le prophète  Kimbangu, de l' Eglise Evangéliste, de l' Armée du Salut, du Comité islamiste, de Terenkyo, de la Mission prophétique de Lassy-Séraphin et de l' Eglise catholique, la plus puissante.

 

[99] Tonda J.,  "Les Eglises comme recours thérapeutique", in : Société, Développement et Santé, Ellipses/Aupelf, Paris, 1990, p.200-210. L' Eglise catholique, dans le cadre du Renouveau charismatique tente de prendre en charge la maladie en dehors des moyens bio-médicaux. Les protestants disposent de leur côté de centres où des plantes, des prières et des produits pharmaceutiques sont proposés aux malades... Les "tradi-praticiens "sont des thérapeutes affiliés à l' Union Nationale des Tradi-praticiens Congolais. Ceux-ci doivent renoncer à la dimension symbolique de la maladie.

Les devins-guérisseurs ou ngangas et les Eglises prophétiques ou sectes ne dissocient pas la maladie du mal.

[100]

Un grand nombre de ces ethnies sont en fait des prolongements des populations des pays voisins, arrivées dans cette région au siècle dernier, ayant fui la traite négrière : Fangs, Makaas, Gbayas, Bandas...

[101]Weissman F., Elections présidentielles de 1992 au Congo, entreprise politique et mobilisation électorale. CEAN; Bordeaux, 1996, 138 p.

[102]Les six communes de plein exercice possédant un exécutif élu sont:Brazzaville, Pointe-Noire, Nkayi, Owendo, Mossendjo.

[103]Un rappel des migrations bantoues est utile à la compréhension des phénomènes linguistiques. Les recherches actuelles permettent de dresser le tableau suivant:

-le centre de dispersion des populations bantoues (le noyau protobantou) a dû se situer à l' Est du Nigeria et à l'Ouest du Cameroun.

- un premier courant migratoire se détacha de ce noyau et se dirigea du Nord au Sud, dans la forêt, où il se fragmenta rapidement. Un second courant se dirigea à l' Est, sans se fragmenter, jusqu' à la zone des Grands Lacs. De là, ce groupe se fragmenta et se répandit dans l' Est et le Sud de l' Afrique.

-Le groupe occidental se divisa en plusieurs groupes comprenant les langues parlées au Gabon, Cameroun et dans la vallée du Congo. Les langues au Sud du fleuve congo et dans la Cuvette forment un autre ensemble.

 

[104] Depuis la révolution socialiste les lycées français de Brazzaville (Saint-Exupéry) et de Pointe-Noire (Charlemagne) sont interdits aux nationaux congolais et aux métis dont un des parents est congolais.

 

[105]Elles ont eu le droit de rouvrir en 1992

[106]Politique africaine, Le Congo, banlieue de Brazzaville, n°30, Paris, Khartala, 1988.

[107]idem, p. 43.

[108]Il s' agit de Adada R., Lekoundzou J., Moua-Mbenga M., Ndinga Oba A., Obenga T.et Abibi D..

[109]Selon Weissman, durant les élections de 1992, les diplômes du candidat jouèrent un rôle aussi important que son expérience politique.

[110] Les ouvrages des principaux poètes, écrivains et dramaturges congolais se trouvent dans la bibliographie de ce travail.

 

[111]Nsafou G., op.cit., p. 228.

[112]Bembet G, Congo, L' Harmattan, Paris, 1997.

[113]Ngouolali L., Les relations entre les Tékés du plateau Kukuya et les Pygmées Batswas du XVIIIème siècle à nos jours, DES d' Histoire, Université de Brazzaville, 1989.

Ongoundou B., Les Baakas dans la tradition orale betwel, DES d' Histoire, Université de Brazzaville, 1990..

Ces travaux sont cités dans l' ouvrage:de Chanson-Chaleur C., Coquery-Vidrovitch, 1995, L' histoire africaine en Afrique, Paris, L' Harmattan, 1995, 245 p., p.66-79.

[114]idem, Marx et l' ombre des fétiches, p.73.

[115]A côté des Eglises reconnues officiellement au Congo: l' Eglise Catholique, l' Eglise Evangéliste, l' Armée du Salut, Terenkyo, l' Eglise du Christ sur Terre selon le prophète Kimbangu, le Comité Islamique du Congo, la mission prophétique de Lassy-Séraphin, un certain nombre d' églises nouvelles sont apparues dans les grandes villes. Elles sont en général des scissions du Kimbanguisme et du Matsouanisme.

 

[116] Rappel historique

La lutte séculaire de l' Eglise catholique contre le paganisme, les sectes et le communisme a, en effet, une longue histoire au Congo. La première évangélisation par les missionnaires portugais, à partir du XVIème siècle, toucha essentiellement les tribus Kongos. La deuxième évangélisation débuta dans les années 1880, sur la côte et atteignit Bangui à la fin du siècle. La lutte contre le "fétichisme" fut plus intense dans le Sud. Dans le Nord, le centre missionnaire se trouvait à Boundji, en pays M'Bochi.

L' Eglise catholique conserva une place prépondérante dans les premières années de l' Indépendance. Cette situation se dégrada après 1963 et ses représentants furent persécutés. En 1991, après de longues années de repli, l' Eglise catholique tenta de guider la "Transition démocratique". Elle échoua dans sa volonté de réaliser l' unité nationale sous sa direction mais réussit à perpétuer l' image de populations du Nord "sauvages", fétichistes et marxistes.

Trois périodes peuvent être ditinguées dans les rapports de l' Eglise et de l' Etat depuis 1963:

1°Le temps des persécutions

La persécution des Eglises commença sous le régime de Massemba-Debat (laïque formé par les missionnaires protestants). Les écoles religieuses furent fermées et les syndicats chrétiens furent dissoute en 1965. La J.M.N.R. exerça l' essentiel de la répression contre les catholiques. L' abbé Badila qui s' élevait dans la Semaine africaine contre la violence des méthodes employées fut jeté en prison et torturé, ainsi que l' abbé et futur cardinal Biayenga. Le triple assassinat inexpliqué de Matsocota, Pouabou et Massoueme (abbé), en 1965, visait également les milieux catholiques: tous trois avaient fait leurs études au séminaire de Mbamou.

.Les raisons de l' assassinat  du cardinal Biayenga en 1977, quelques heures après celui de N' Gouabi, restent inconnues. Pour Bazenguissa-Genga, le cardinal aurait servi d' intermédiaire entre Massemba-Débat et N' Gouabi, dans l' éventualité  d' un transfert de pouvoir entre l' ancien chef de l' Etat et N' Gouabi[116].

Sous le règne de Sassou, les relations entre le pouvoir et l' Eglise catholique s' améliorèrent. Un nouvel archevêque, Mgr Batantou, fondateur des "Scolas populaires" fut sacré en 1979 et le Pape vint à Brazzaville en 1980. 

Cependant les "nordistes" considérèrent toujours  les Eglises comme des alliés de l' impérialisme. Pour eux des liens subjectifs et objectifs existaient entre les hommes politiques et les religieux Kongos qu' il était donc nécessaire de  combattre. Les sectes leur apparaissaient également comme majoritairement organisées par les Kongos, d' où la dénonciation incantatoire de ces dernières par le régime marxiste. Or ces sectes, curieusement, "priaient pour les chefs" et attaquaient de manière virulente l' Eglise catholique.

2°)La restauration:

En 1990, l' Eglise catholique reprit le combat contre le marxisme et le parti unique et tenta de guider la "Transition du mono au multipartisme". En 1990, le Conseil Oecuménique des Eglises rédigea une lettre ouverte au Président de la République en réponse à son désir de faire participer les confessions religieuses à la réflexion, entreprise par le P.C.T., sur la résolution des problème que connaissait le Congo. Dans cette lettre, elles approuvaient l' abandon par le P.C.T du maxisme léninisme, la séparation du parti et de l' Etat, et elles insistaient pour que soit mis en place un organe neutre de concertation nationale chargé de réviser la constitution et d' instaurer le multipartisme. Cet organe vit le jour sous le nom de Conférence nationale souveraine. L' Eglise catholique, par l' intermédiaire de Mgr Kombo (Kongo), en assura la direction du Présidium. Elle dut toutefois partager le pouvoir avec Sassou, Président de la République et Milongo, premier ministre (courant matsouaniste).

3° La confusion

L' Eglise catholique échoua à conduire la transition démocratique pour plusieurs raisons:

-le processus de démocratisation au Congo fut négocié par les hauts dirigeants du clergé catholique. Cette confusion entre le religieux et le politique allait à l' encontre de la sécularisation nécessaire à l' instauration de la démocratie. La participation au pouvoir rendit l' Eglise co-réponsable des actes de violence physique et symbolique perpétrés par l' Etat.

-Elle fut incapable de donner des réponses concrètes aux problèmes majeurs de la société congolaise destructurée par l' urbanisation démesurée, l' économie marchande, les problèmes de scolarisation, de santé (elle entra en concurrence avec de nombreuses églises tirant leur pouvoir et leur légitimité de la pratique de la guérison), la totalisation étatique, la crise de la famille (nombreux meurtres  d' oncles et de grands parents sous couvert de sorcellerie, enfants des rues, prostitution, bandes armées)et l' exaspération des particularismes ethniques ou régionaux

-L' Eglise congolaise ne put empêcher que s' établît une confusion entre les logiques chrétienne et païenne. Mgr Kombo conforta l' idée que la Conférence souveraine était un lieu et un temps de " délivrance" et d' "exorcisme"des pouvoirs sataniques qui régnaient au Congo depuis l' adoption du "socialisme scientifique"porté à son plus haut niveau de nocivité par Sassou N' Guesso. Celui-ci était d' ailleurs représenté, dans une certaine presse"libre", sous les traits du diable selon l' imagerie chrétienne. Sassou y apparaissait comme un véritable "païen fétichiste" tandis que l' élection de Mgr Kombo était présentée dans cette mêmepresse comme le signe de la fin de l' amoralisme des nordistes M' Bochis et du retour des Kongos et de la morale chrétienne. Malheureusement pour l' Eglise, la logique indigène fit de Sassou un véritable sorcier.

En conséquence, Mgr Kombo utilisa, pour conjurer le sorcier,  le rituel indigène du sacrifice expiatoire. La Conférence devint alors un véritable rite syncrétique. Mais en " assumant", au cours d' une déclaration radio-télévisée tous les crimes commis depuis 1960, Sassou se posa comme un chef puissant qui osait affronter les accusations de sorcellerie. La neutralisation de ses pouvoirs devint dès lors improbable.

La cérémonie du lavage des mains, la "forêt de l' unité nationale", l' opération de nettoyage des cimetières n' y firent rien.La Conférence s' acheva par le retour des chrétiens Kongos au pouvoir mais dans une situation conflictuelle. Sassou, le "Satan"  du Congo, gardait le fauteuil présidentiel.

 

 

[117]Pour plus de détails et de photos voir , National Géographic, vol 188, n° 1, 1995.

[118] Une confusion s’établit entre M’Bochi et « nordistes » quand en 1959, après les affrontements de Brazzaville, Fulbert Youlou voulant  élargir sa base électorale et rassembler autour de lui l' ensemble des gens du Sud, en particulier tout le groupe ba-Kongo, qualifia le M.S.A.d' Opangault (essentiellement constitué de M'Bochi), de "parti des gens du Nord" (Nsafou G., Congo, de la démocratie à la démocrature, Paris, L’Harmattan, 1996, p.226).

[119] Kolélas dans le Pool, Lissouba dans le Nibolek, Thistère-Tchicaya à Pointe-Noire.

Il est préférable de parler de base régionale que de base ethnique : les régions et les ethnies ne coïncident pas, les leaders ne bénéficient pas de l’appui complet de leurs ethnies et doivent élargir leur assise en dehors de ces dernières. Par ailleurs, les ethnies sont datées : construites dans les années cinquante à la demande de l’administration coloniale ont-elles encore une signification autre que politique ?

Fabrice Weissman dans son étude sur "les élections présidentielles de 1992 au Congo" (CEAN, 1993, Paris) situe l' ethnicité par rapport au régionalisme. Il montre, d' une part que l' électeur vote pour le candidat de sa région et que l' électorat du candidat présidentiel est limité à celui de sa base régionale, d' autre part que, du fait que les régions ne coïncident pas avec les découpages ethniques, le candidat est obligé de s' appuyer sur son ethnie mais aussi sur des réseaux de clientèle. Il distingue ainsi trois cas de figure: celui où clientèle et ethnicité s' équilibrent, ce qui fut le cas de Lissouba dans le Nibolek; le cas où l' ethnie est au devant de la scène, comme pour Kolélas à Brazzaville qui s' appuie sur l' ethnie Bakongo, enfin le cas de Sassou dans le Nord où, les M'Bochi étant minoritaires, les réseaux de clientèle sont indispensables.

Les autres vecteurs de mobilisation sont les thématiques prophétiques particulièrement utilisées par Kolélas. En revanche, on ne retrouve pas, dans l' élection de 1992, de solidarités horizontales, comme ce fut le cas, en 1963, entre classes d' âges. Le vote des fonctionnaires pour Sassou doit être expliqué comme du clientélisme. Enfin, un embryon de mobilisation sociale intra-ethnique est perceptible dans l' élection de Milongo et de Kolélas. Milongo a essentiellement recruté dans la frange jeune, instruite et économiquement intégrée de l' électorat bakongo. Kolélas s' est majoritairement fait le représentant des populations rurales, peu éduquées, marginalisées dans les circuits économiques et moins réceptives au modernisme.

[120].Sassou s' associa à de multiples reprises avec le Vili Thystère-Thicaya au cours de ses mandats. Ce dernier aurait rejoint récemment le camp de Sassou.

[121] Les M'Bochi ne rallient à eux que partiellement, comme l' ont montré les dernières élections de 1992, les peuples Sangha et Likoualas ainsi que les habitants des plateaux batékés. Une opposition à leur domination a toujours été présente : .

-Ainsi, sur les plateaux a existé,  sous la présidence de Sassou, un Front de libération des Batéké et des Bangagoulou.

-Dans les dernières années de la colonisation, les populations de la Sangha s' associèrent en 1951 avec le PPC de Thystère-Tchicaya contre le M'Bochi Opangault (SFIO)et en 1957 et 1959 avec l' UDDIA de Fulbert Youlou, contre le même Opangault (MSA) ; sous la présidence de Sassou,  l' existence des groupes d' Impfondo et de la Sangha, dont les leaders, Katali et N'Zé, réclamèrent une présidence tournante, enfin une partie notable des électeurs de la Sangha et de la Likouala vota pour Lissouba au premier tour des élections de 1992* . Comment expliquer cette défiance des populations septentrionales vis-à-vis des M’Bochi :les M'Bochi servirent-ils de guide, du temps de la traite, aux colonnes de chasseurs d' esclaves ? Lissouba avait, du temps où il était premier ministre, développé des cultures de rente dans la région, les votes iraient-ils ainsi aux plus offrants ? les populations du Nord, en grande partie oubangiennes, s' opposeraient-elles au noyau bantou?

*Aux élections présidentielles de 1992, Sassou ne recueillit , dans les régions de la Sangha et de la Likouala, que 41% des voix au premier tour et 58% au second devant Lissouba (30% et 24%) et Yombi (15 et 9%.). Sassou n' obtint également que 59% des voix sur les Plateaux. A Brazzaville, il devança Lissouba avec 20% des voix contre 17%.

 

[122]  L' assassinat de N'Gouabi entraîna la suspicion entre les tribus Kouyou et M'Bochi proprement dites. Cet antagonisme fut accentué par l' emprisonnement de Yombi-Opengo (Kouyou) par Sassou N'Guesso (M'Bochi) et l' assassinat de Pierre Anga (Kouyou).

[123]L'armée comporte, depuis l' époque de N'Gouabi, 4 pôles de commandement apparus chronologiquement : les Saint-Cyriens, la génération d'Algérie (1969), les anciens officiers de la police et de la gendarmerie (après l'intégration en 1972, de ces armes dans l'armée), enfin les officiers formés en URSS. La grande majorité de ces officiers sont d'origine nordiste. En 1995, Lissouba radia 77 d'entre eux restés fidèles à Sassou . Il dut toutefois les réhabiliter en mars 1997.

[124]Bazenguissa-Ganga, op.cit; p218. Selon Bazenguissa-Ganga, entre 1969 et1990, la composition des différents organes politiques ayant eu la réalité du pouvoir (CNR, bureau politique du comité central, EMRS, CMP, Bureau politique, Secrétariat du bureau politique) montre la présence majoritaire des ethnies de la Cuvette.