PARTIE II LA MARGINALISATION DU NORD ET LA DOMINATION DES PYGMEES PAR LES GRANDS NOIRS SONT  RESPONSABLES DE LA PERSISTANCE DE L’ENDEMIE PIANIQUE

 

 

 

 

Nous avons vu dans la Partie I les raisons médicales et techniques de la persistance du pian chez les Pygmées. Nous allons essayer de montrer dans cette Partie que le manque de volonté politique de rétablir un équilibre dans le schéma d’organisation sanitaire territorial est  le reflet d’un déséquilibre atteignant les niveaux sociaux, économiques et culturels entre le Nord et le Sud du pays, inscrit dans la longue durée historique et l’immédiateté événementielle (le déplacement des intérêts économiques vers la côte atlantique pourrait être à l’origine d’un nouvel aménagement du territoire favorisant Pointe-Noire. Actuellement, et c’est peut être prémonitoire, les seules formations sanitaires qui fonctionnent sont celles des compagnies pétrolières. Les soins sont réservés aux expatriés, comme l’étaient les hôpitaux, aux plus beaux jours de la colonisation).

Nous verrons également que la persistance du pian chez les Pygmées est  le témoin d’une discrimination plus globale de ces populations dont l’intérêt économique est déjà incontestable pour les villageois, à qui leur force de travail est devenue indispensable. Travailler pour les villageois ne donne malheureusement aucun droit aux Pygmées.

La description des coutumes anciennes des différents peuples de la région n’est pas sans intérêt  non plus sur le plan médical (conception des maladies, traitements traditionnels) car, derrière la fiction de la modernité, beaucoup de ces coutumes se maintiennent, que se soient les pratiques (pêche, agriculture, piégeage…), les croyances (et leur rôle dans les parcours thérapeutiques),  ou les divisions familiales du travail. Ainsi, la faillite économique de la région a fait retomber le poids des contraintes alimentaires sur les éléments les plus faibles, les femmes, et faute de bras, du fait de l’exode rural, les Pygmées.

 

 

 

 

 

 

 

CHAPITRE I MARGINALISATION DU NORD-CONGO

LE SOUS- DEVELOPPEMENT SANITAIRE DU NORD EST UNE ENTRAVE A LA LUTTE CONTRE LES GRANDES ENDEMIES. Il N’EST QU’UN ELEMENT DU DESEQUILIBRE SOCIO-ECONOMIQUE ET CULTUREL NORD/ SUD

 

Nous allons voir dans la première section les origines de ce déséquilibre Nord/ Sud, et dans la deuxième section, les manifestations actuelles de ce déséquilibre.

 

 


 

SECTION I ORIGINES DU DESEQUILIBRE REGIONAL NORD/SUD

 

Le milieu naturel est une des premières causes de la différence de développement entre le Nord et le Sud. La forêt équatoriale ne peut en rien être comparée à la savane et les activités économiques et les organisations sociales possibles à l’homme dans ces deux contextes écologiques divergent considérablement.

La dispersion et les difficultés de déplacement sont les principales contraintes imposées par la forêt aux activités humaines. Ces contraintes sont toujours présentes et entravent sérieusement la mise en place des politiques de santé. Toutefois, les nombreux courts d’eau, fleuves et rivières qui traversent la forêt facilitent les échanges. Par ailleurs, si la stabilité (les mouvements de populations sont des glissements lents) est une des caractéristiques des sociétés de la forêt, s’y s’associe une fluidité des groupes qui permet la diffusion des idées et des pratiques, dans la forêt et au travers de la forêt. Elle explique, pour partie, la similitude des organisations sociales de ces populations.

Mais le milieu n’est pas tout: d'une part, des causes anthropologiques opposent les populations du Nord et du Sud, d'autre part la traite négrière  a affecté à chaque peuple un sort et une fonction différents, enfin, la colonisation  organisa l’aménagement du territoire en fonction des intérêts de la métropole. Les créations de Brazzaville et, de l’autre côté du fleuve, de Kinshasa ont répondu à des intérêts économiques et politiques sans rapport avec les besoins des habitants de ces régions. 

 

                I-CAUSES ANTHROPOLOGIQUES:  des peuples matrilinéaires et patrilinéaires, des royaumes dans la savane, des villages dispersés dans la forêt équatoriale du Congo-Brazzaville.

La division entre les peuples du Nord et les peuples du Sud correspond en premier lieu à une différence socio-culturelle entre les peuples matrilinéaires et les peuples patrilinéaires.

Les peuples patrilinéaires comportent les Pygmées habitant la forêt équatoriale et les populations bantoues et oubanguiennes dispersées dans les clairières et le long des fleuves ainsi que les M’Bochi de la Cuvette.

Les peuples matrilinéaires comprennent les Batéké, installés sur les plateaux qui portent leur nom et autour du Pool, et les différents groupes Kongo, entre le Pool et l’Atlantique.

On ne trouve des peuples matrilinéaires dans la forêt que dans l’Est et le Sud du Zaïre.

Les peuples de la savane ont pu constituer des royaumes, tandis que les organisations sociales des peuples de la forêt nord-congolaise n’ont pas dépassé la taille de regroupements de villages.

 

A-LES GRANDS NOIRS DE L’INTERFLEUVE SANGHA-OUBANGUI ET DE LA CUVETTE DANS LA PERIODE PRE-COLONIALE

 

Cette région abrite, aujourd’hui, un certain nombre d'ethnies bantouphones dont les principales sont  les ethnies Ngando, Enyèlè, Mbati,  Pandé, Mbomotaba, Bondongo, Pomo, Bongili, Likuala, likuba et Bobangui. Sur les marges du pays Aka vivent également des ethnies de langue oubanguienne : Monzombo, Ngbaka, Bofi et Bomasa.. La carte 23[1] montre l' implantation  de ces différents groupes ethniques le long des principaux fleuves. Cette région interfleuve est également le lieu de migration des Pygmées Aka avec lesquels toutes ces ethnies sont en relation. Au Sud de l’interfleuve sont implantés les pêcheurs Likouba et Likua et les chasseurs M’Bochi sur la rivière Kuyu.

Voyons quelles étaient  les activités économiques de ces Grands Noirs dans la période précoloniale?  Comment étaient organisés les familles et les villages?  Quels étaient les principaux traits culturels de ces ethnies?

                 

             1) Economie

 Les Bantous ont  introduit  l' agriculture, la métallurgie et la poterie dans la forêt équatoriale[2]durant le premier millénaire. Les Portugais[3] amenèrent, au XVIème siècle, les plantes sud-américaines (manioc, mais, tabac, haricot, taro, patate douce..)qui diffusèrent en moins de 250 ans dans toute la région (ce qui démontre la grande capacité d’adaptation des agriculteurs de la forêt, spécialement des femmes) . Le café ne fut introduit qu’au XX ème siècle par les puissances coloniales.

            a) La production

     * Techniques de production et environnement utile:

Les différentes ethnies pratiquaient toutes, à des degrés divers, l' agriculture sur brûlis, la pêche, la chasse et la cueillette. Le transport par pirogue était une activité entre les mains des Bobanguis, venus dans la région au XVIIIe siècle et appelés "gens de l'eau".

  - La culture sur brûlis dans la forêt

Alors que pour les Pygmées la  forêt est une mère et une patrie,  elle constitue, pour les Grands Noirs,  une force antagoniste. Cette hostilité de la forêt est perceptible dans tous les rituels.  La forêt équatoriale est un milieu insalubre ausi bien pour les hommes que pour les animaux, elle est, en effet, infestée de maladies : paludisme, trypanosomiase, filarioses, ankylostomiases, maladies intestinales...

Le défrichement de la forêt équatoriale était difficile et devait être recommencé chaque année. L ' outillage utilisé à cette fin était rudimentaire et se limitait à  la hache et à la houe. Ces instruments en fer ont toutefois constitué une véritable "révolution" [4]pour l ' agriculteur, ce qui explique le rôle exceptionnel joué par le forgeron (maître du feu mais aussi doué de pouvoirs magiques) dans ces sociétés.  Le sol défriché était peu fertile.  Par ailleurs, les sols devaient, au bout de trois ans, se reposer, parfois  jusqu 'à une vingtaine d ' années. Cette jachère obligeait les agriculteurs de la forêt à un nomadisme agricole. Ce nomadisme eut  des conséquences importantes : difficulté à  constituer des groupements politiques de plusieurs villages de même culture, dispersion et isolement des communautés entraînant, par manque de communication, un retard technique notable. Ce nomadisme agricole a  également fait déclarer vacantes, par le régime colonial, des terres laissées provisoirement en friche. Ces terres inoccupées ont alors été à l'origine d'un contentieux très important entre l'adminitration coloniale et les villages indigènes. En effet, s' il y a pas de terre sans maître, il peut y avoir des terres inoccupées. En outre, les droits fonciers indigènes séparaient l' usufruit de la souveraineté sur le sol. Les droits d ' usage pouvaient également être héréditaires dans certaines tribus (Ngbakas).

L'agriculture sur brûlis était pratiquée au nord du pays Aka où la terre ferme est présente. Le sud étant un immense marécage, l'agriculture ne se pratiquait que sur les berges non inondées des fleuves.

Les principales cultures étaient des plantes à tubercule (manioc[5], igname, patate douce...), des bananiers, des palmiers à huile et parfois des céréales (maïs, sorgho).

Les techniques agricoles des Grands Noirs de la forêt étaient très rudimentaires, en effet, elles ne faisaient appel ni à l' engrais ni à l'aide animale.

 

      -  L' élevage se limitait à quelques poulets,  chèvres et cochons (amenés par les Portugais). Ils étaient  sacrifiés à l 'occasion des mariages et des funérailles.

     

      - La chasse était en général pratiquée à l'aide de pièges. Les Mbomotabas toutefois chassaient à la sagaie.

    

      - La pêche était pratiquée en toutes saisons, à l ' aide de nasses , filets, harpons sur les grandes rivières. Sur les petits cours d ' eau, elle n’était qu' une ressource d' appoint.

    

      - La collecte d'escargots, de chenilles et de champignons était également pratiquée toute l ' année par l' ensemble des ethnies.

 

      - La métallurgie n'était pas pratiquée par les Grands Noirs de l’interfleuve (pays Aka). Ceux-ci devaient donc se procurer les outils et les armes en fer[6] auprès des ethnies  de fondeurs implantées à la périphérie du pays Aka : Bofis au Nord-Ouest , Monzombos à l ' Est et les plus actifs de tous,  les  Mbochis et Tékés au Sud, qui exploitèrent longtemps les mines de fer locales remplacées, depuis le développement du commerce atlantique, par des barres de fer venues d'Europe. Le cuivre, qui servit d'unité monétaire dans le grand commerce congolais,  provenait essentiellement des mines de Mindouli dans la vallée du Niari, au Congo,  mais également de mines d' Angola et du  Katanga.

 

             * Organisation de l ' activité

      -  Les activités diffèrent selon l' environnement :

Sur les terres fermes du Nord, les principales activités des populations étaient  l'agriculture et la chasse.

Le long des grands fleuves, les populations vivaient presque exclusivement de la pêche : Monzombo et Bobanguis sur l' Oubangui, Kaka, Pomo et Bomoali sur la Sangha, mais ils s'adonnaient dans une moindre mesure à la chasse.

Dans les marécages du Sud, les populations, notamment les Mbomotaba, étaient des chasseurs à la sagaie de grands mammifères et des "pêcheurs" au harpon d'hippopotames.

Au Sud du pays Aka, au confluent de la Likouala, de la Sangha et de l' Oubangui, les populations pratiquaient essentiellement la pêche.

Certains groupes de pêcheurs fluviaux, tels les Bobangui et les Pomo, s’étaient spécialisés dans le commerce.

Toutes les ethnies pratiquaient, en plus de leur activité principale,  une agriculture itinérante sur brûlis, collectaient les plantes sauvages et entretenaient un jardin de case.

    

       - La division du travail était fonction du statut au sein des sociétés :

 Les hommes et les femmes se partagaient  les activités. Le travail d ' abattage, très pénible, était fait en commun par tous les hommes du lignage ou même du village. Ce sont eux également eux qui mettaient le feu aux branchages. Les femmes, après avoir déblayé le terrain incinéré, procèdaient aux semis et aux plantations.  La récolte était également faite par les femmes : les céréales étaient ramassées épis par épis alors que les bananes et le manioc restaient dans les champs et constituaient une réserve.  La chasse et la pêche étaient des activités exclusivement masculines, tandis que la cueillette étaitt effectuée par les femmes.       

Les doyens de lignage choisissaient l ' endroit d' abattage.

Les  esclaves domestiques étaient peu nombreux. Les prisonniers étaient généralement tués ou vendus. Les enfants capturés étaient adoptés.

Seuls les forgerons étaientt organisés en caste. La poterie, le tissage du raphia, la fabrication de pirogue ne constituaient pas des professions spécialisées. Au sein de la société des Grands Noirs de la forêt, les Pygmées ne constituaient pas de castes, comme c'est le cas des Pygmées Twa du Rwanda qui étaient potiers et danseurs professionnels.

 

      - L' objectif de production étaitt limité à la consommation journalière. Ces sociétés ne constituaient pas de stocks. Toutefois, les plantations (surtout de manioc), étaient considérées comme des "greniers vivants".

 

             b) La distribution

La distribution  était différente au sein de la communauté familiale, entre les lignages alliés et en dehors du clan.

      

              * Au sein de la communauté familiale, le transfert des objets et des biens se faisait selon un système basé sur le statut des individus, appelé système lignager. Il consistait :

     - en dons réciproques entre aînés, puisqu' accepter  sans rendre reviendrait à se subordonner,

     - en  prestations des cadets aux aînés,

     - en redistribution des aînés aux cadets[7].

Le système lignager reposait sur l'autorité des anciens, leur prestige étant fondé sur le respect du savoir, sur des barrières institutionnelles (initiation) et ésotériques. Mais le plus sûr garant de leur autorité  était le contrôle des femmes pubères et donc des mariages.  Le contrôle des mariages se faisait par l' institution d' une dot qui reflètait une exigence de prestige social, rendant ainsi  les femmes inaccessibles aux cadets.

            *Entre lignages les échanges ne portaient pas uniquement sur les biens économiques. On échangeait avant tout "des politesses, des festins, des rites, des services militaires,des femmes, des enfants, des danses, des fêtes"[8]... Les échanges étaient liés aux événements d' ordre social, naissance, circoncision, puberté, mariage, rites funéraires... Le plus important, l'échange des femmes et des dots, permettait l' alliance entre les lignages, alliance qui imposait paix et assistance mutuelle. Le mariage entraînait le développement d' une réciprocité, d' une série d' échanges et même de défis dans l' échange entre les deux groupements familiaux. 

 

           * Les échanges marchands s'effectuaient avec divers groupes, en fonction des objets et biens échangés. Ces échanges institutionnalisaient une sorte de division du travail et entretiennaient une alliance permanente entre groupes restreints vivant dans des conditions précaires.

                    - Avec les Pygmées, les échanges portaient essentiellement sur le gibier, l ' ivoire, le caoutchouc , les peaux d' antilopes qui étaient troquées contre des outils et des armes blanches.

                     - Avec les fondeurs Bofis, Monzombos, Ngilis, Mbochis, les échanges concernaient essentiellement  les outils et armes en fer.

                     - Les colporteurs Batékés fournissaient monnaies , colliers et bracelets de cuivre.  Ces objets étaient   signe de richesse et  pièces majeures des compensations matrimoniales. 

                      - Avec les "Gens de l' eau", les Bobanguis,  les échanges portaient sur un grand nombre de marchandises  (poisson, cuivre, arcs et  flèches,  métallurgie du fer,  pagaies, attirail de pêche, pacotille...) et intègraient l' économie du pays Aka au grand commerce congolais que nous décrivons au chapitre suivant.

Les marchés principaux étaient situés sur le Congo,à Bonga, à l' embouchure de la Sangha, à Ntsei, à l' embouchure de la Nkini, à Bolobo et sur  le Stanley Pool. Ces marchés étaient situés à la périphérie du pays Aka, dans des régions où les diverses communautés pouvaient échanger des produits. Mais il n' existait pas d' organisation supra clanique, comme dans le royaume Kongo, pour imposer la paix.

             c) La consommation

La consommation se caractérisait par le faible volume et le peu de diversité des biens produits, le petit nombre de biens durables et le bas niveau des besoins de ces sociétés. La rareté des biens s' associait à une redistribution  inégalitaire au profit des aînés, contrairement à la coutume pygmée, qui voulait que les produits soient partagés avec équité entre tous les membres présents du campement. Cette inégalité était corrigée en partie par l' obligation de générosité à laquelle était soumis l' homme prééminent.

            2) Famille et alliance

 

Quels étaient les caractères communs aux sociétés de Grands Noirs de la forêt, en matière  de famille et d'alliance ?

           

            a) La famille

          

            *La plupart des sociétés de Grands Noirs de la forêt, contrairement aux sociétés de la savane,  avaient une  organisation patrilinéaire avec  exogamie de lignage , mais de rares groupes étaient matrilinéaires (voir carte).

 

            *La polygamie était très fréquente et très appréciée dans ces sociétés puisque la femme était source de richesses, de services, de puissance par la procréation, d' alliances et de parenté. C'était la possession légale de la femme qui était recherchée, pour les avantages qu' elle procurait, plus que la possession sexuelle. Cette polygamie était souvent restreinte pour des raisons économiques.

            *La parenté. Notons, de façon liminaire, que les termes de parenté utilisés doivent s'entendre dans le sens classificatoire[9].

            - La famille étendue constituait la base de l ' organisation traditionnelle. Cette famille étendue se composait de l' ensemble des personnes issues d' un ancêtre commun, vivant ou du moins connu,  rassemblées en un même lieu, soumises au même chef et constituant la plupart du temps une unité politique, économique et religieuse. Les esclaves étaient progressivement assimilés au groupe de parenté, sans qu'on puisse réellement parler d' adoption. Il faut aussi signaler la fréquence des parentés rituelles, en particulier les fraternités de sang et de lait.

            - La résidence est en général patrilocale.

            - La notion de consanguinité était variable selon les groupes.

            - L' autorité au niveau de la famille répondait à des règles précises :

La séniorité règlait l' ensemble des rapports entre les membres. L' aîné assumait toutes les responsabilités, qu' elles soient d' ordre juridique, économique ou rituelle. Les funérailles paternelles, expression suprême de la piété filiale, était le premier témoignage  d' indépendance du fils.

La femme était  dépendante de son père puis de son mari,  mais elle était respectée comme génitrice et n’était jamais esclave. Toutefois, elle n'avait pas de statut juridique : elle n’avait pas de propriété personnelle, elle n' accèdait pas aux successions, elle était transmise par héritage. Si elle pouvaitt avoir une certaine influence politique, avoir ses propres sociétés initiatiques, elle n'eut jamais  le pouvoir  qu'avait la femme pygmée de contrôler l'accès de l' homme au statut d' adulte. En cas de polygamie, la première femme avait prééminence sur les co-épouses, ce qui n' empêcha pas l' existence d' une favorite. L' adultère était puni trés sévèrement par des châtiments physiques, rudes  et publics.  La mère était pour son fils le symbole de l ' absolue sécurité. Cependant, son  influence diminuait vite chez les garçons alors qu’elle restait plus forte chez les filles.

            - Les attitudes sociales entre membres de la famille obéissaient à certaines conventions.

Avec l' oncle paternel, l' attitude recommandée était le respect. Ce sentiment pouvaitt aller de l' affection étroite à la quasi-indifférence.

Avec l' oncle maternel,  les rapports pouvait être très étroits, selon les ethnies. Le neveu  devait faire de nombreux cadeaux à son oncle.  L' oncle  devait aider son neveu dans le besoin. Cette importance reconnue aux parents  maternels pouvait entraîner une contrainte d' exogamie du clan maternel.

Avec les grand-parents, le  respect dû aux personnes âgées  était de mise. Ce respect, toutefois, n'excluait pas l' intimité, la confiance et les plaisanteries.

Entre frères et soeurs, l' intimité était très grande dans l ' enfance mais très réservée aprés la puberté.

Le gendre devait observer une grande réserve à l'égard  de sa belle-mère.  S' il la rencontrait, il devaitt la saluer en détournant pudiquement la tête et s ' écarter.

Avec les "épouses",  c'est-à-dire la  femme du frère aîné et la femme de l ' oncle maternel, la familiarité et les  plaisanteries étaient autorisées, mais pas les relations sexuelles.

 

             b) L ' alliance

 

Nous avons vu l' importance pour les aînés de contrôler les mariages. Le chef de famille recherchait l' alliance qui lui était la plus favorable. L' obligation de respecter les règles d' exogamie et divers interdits obligeait à une alliance avec les éléments les plus étrangers au groupe, et élargissait ainsi, autour des lignages, le champ des relations fondées sur la coopération[10]. La dot, qui comportait  souvent des objets de fer ou de la monnaie de fer ou de cuivre, montrait  l' importance de la métallurgie chez ces populations. "Dans les organisations patrilinéaires, la dot était élevée. En effet, la femme donnait des enfants au lignage de son époux avec qui elle restait fortement unie et n' entretenaient que des rapports distendus avec son propre clan"[11]. Les dots reçues lors du mariage des filles servaient à marier les fils selon l' ordre de naissance. Si l' aîné ne jouait pas son rôle, ou si un homme âgé utilisait sa prééminence pour accaparer un grand nombre de femmes, il ne restait aux cadets que le rapt pour se procurer une femme. Le mariage de jeunes gens contre l' avis des chefs de famille ne pouvait se réaliser qu' à la suite d' un rapt et il était la source de nombreux conflits.

Le divorce n'était possible qu' avec l' accord des deux chefs de famille et dans des circonstances bien déterminées : mariage de la femme divorcée avec un autre fils de sa belle-famille, paiement d' une compensation à la famille du mari, par un autre homme... En l' absence d' accord, la femme n'avait plus que la ressource de maudire publiquement son mari.

 

 

            3) Organisation de la décision et de la justice dans les sociétés traditionnelles de Grands Noirs de la forêt

 

Ce paragraphe donne des éléments de réponses à deux questions : comment s' organisait la décision? Comment s' organisait la justice?

 

            a) Comment était organisée la décision?

 

 Les sociétés de la forêt ont longtemps été qualifiées de sociétés "sans Etat", de sociétés " anarchiques". Les études récentes ont montré toutefois qu' il existait des coutumes bien établies organisant la société. Ainsi, Vansina  décrit, pour la région située entre la Sangha et l ' Oubangui, plusieurs types d' organisation :  une organisation minimale  en "maison"[12](house), des villages composés de plusieurs "maisons", des groupements de 4 ou 5 villages (clusters) s' unissant temporairement, en cas guerre, sous l' autorité d' un leader[13]. Mais, entre l’Oubangui et la Sangha, il n' exista, ni principautés (principalities) ni  royaumes (kingdom), ni association comme ce fut le cas dans certaines régions forestière du Zaïre (principautés des sociétés matrilinéaires autour du lac Mayi Ndombe, royaume de Mangbetu, royaume Kuba, association Bwami) et dans la savane :  royaume Tio (ou Batéké), royaume de Boma et plus, au Sud, les royaumes du Kongo et de Loango.

La parenté resta la base de l’organisation sociale. Aucune autorité territoriale n’apparue.

            * Dans la "maison"

L’ancienneté du lignage et la séniorité étaient à la base des relations entre membres de la "maison". Keba Mbaye applique à l' Afrique  la remarque de Joün de Longrais sur l' Asie confucianiste : "L'Asie préfère à l' égalité, un idéal de relations filiales, fait de protection attentive et de subordination respectueuse"[14].

Le prestige et l' autorité de l' aîné tenait à sa capacité à contrôler le plus grand nombre de femmes, d' esclaves et de dépendants. Il était le gestionnaire d' une richesse à caractère collectif. Cette richesse servait aux investissements sacrés qui devaient assurer la santé et la fécondité du groupe, à la politique d' alliance, au prestige du groupe, à la sécurité matérielle de chacun par le "jeu" d' une sécurité sociale rudimentaire[15]. 

Toutefois cette séniorité était l’objet d’une compétition intense au sein de la « maison » et précaire, la généalogie manipulée à souhait pour conforter le pouvoir du « sénior »(ou « big men »).             

            * Dans le village

 Le village était la base de l' organisation politique. Il comportait une vingtaine de" maisons "appartenant à des lignages différents, soit 50 à 200 personnes (dans la forêt, un village de moins de 30 personnes ne pouvait subsister). Les habitations, en général rectangulaires, étaient réparties des deux côtés d' une rue, plus rarement en quartiers séparés, éventuellement entourées de  fortifications.

Les femmes vaquaient à leurs occupations domestiques tandis que les hommes passaient la plus grande partie de leur temps dans les maisons-à-palabres. C' est là que se réglaient les actes importants, le rythme des travaux, l' éducation des cadets. Cette communauté  virile favorisait la fraternité entre les membres du même âge. C' est en son sein que se manifeste l' autorité de" l' aîné du village". Ce dernier était habituellement l' aîné du lignage majeur ou du premier lignage établi, mais il pouvait être, dans certains cas, l'homme le plus riche, le plus éloquent, le plus habile... Le rôle assigné à ce personnage était la présidence des réunions, mais il ne constitueait pas le sommet d'une quelconque organisation hiérarchique. C'était une prééminence qui lui était accordée par ses pairs et cette dernière était limitée, précaire, contraignante et dangereuse. Elle était limitée par le contrôle des autres aînés qui conservaient, de toutes façons,  l' autorité sur leur propre lignage. Elle était précaire parce qu'elle était soumise aux tensions quasi-constantes entre les lignages. Elle était contraignante du fait des interdits liés à la fonction et des obligations qu'elle comportait : "la richesse, la puissance et le savoir étaient mis au service de tous les membres du groupement"[16]. Elle était, enfin, dangereuse parce qu'elle excitait la  jalousie et obligait son détenteur à payer sa sécurité en se montrant très généreux ou en faisant appel à des procédés magiques. Ce jeu de forces, plus ou moins antagonistes, empêcha la concentration du pouvoir au-delà d' unités réduites, village ou groupe de villages, et rendit impossible la création  d ' une organisation étatique centralisée. En outre, la forêt ne constitue pas un milieu favorable au regroupement des pouvoirs, du fait de l' émiettement des groupes. L' épuisement rapide des sols entraîne de surcroit la migration fréquente des villages et favorise l' éclatement des lignages.

 

            *Au delà du village

Si les villages sont autonomes, ils ne sont pas semblables, ni en taille, ni en type de production (poissons, poterie, cultures, sel, fer, pirogues..). L’exogamie, enfin,  nécessite d’établir des relations avec les villages voisins. Cette division du travail, la recherche de femmes sont à l’origine d’échanges multiples, de création de marchés, de conflits, de formation de clans ou d’alliance rituelles.

Le regroupement de villages (clusters) n' intervenait qu' en cas de guerre. Dans cette circonstance,  plusieurs villages pouvaient s' associer sous la direction d' un leader. Cette fonction était cependant provisoire et disparaissait à la fin des hostilités.

Dans l’interfleuve Oubangi-Sangha, aucune organisation stable, comportant un regroupement de village, ne vit le jour.

 

            *Le rôle des associations

Les associations jouaient un rôle important dans les sociétés de Grands Noirs de la forêt. Certaines d' entre elles avaient pour but de resserrer les liens de parenté et d' alliance, d' autres permettaient de limiter les effets de la stratification sociale, certaines tentaient de transcender le cadre clanique, d ' autres s' inscrivaient délibérément contre l' ordre clanique. Enfin, certaines associations étaient constituées de spécialistes.

 Parmi les associations dont le but était de resserrer les liens de parenté et d' alliance, citons les fraternités de sang, les "parentés à plaisanterie" au sein de l ' alliance matrimoniale (mais aussi entre clans patronymiques , entre classes d' âge du même village , entre certaines castes, entre deux ethnies mythiquement complémentaires), les associations à recrutement systématique : classes d' âge et de sexe des sujets ayant franchis ensemble les différents degrés d' initiation.

Parmi les associations qui interviennaient en tant que  frein à la domination  subie par une couche sociale de statut inférieur, citons  les associations féminines ou certaines associations comme le Ngol (transformation de De Gaulle), qui, dans les années 1946-50, dans le Haut-Congo, se proclama le champion des jeunes contre la tyrannie des anciens.

Certaines associations transcendaient l' ordre clanique, ce furent les associations initiatiques ou religieuses. Celles-ci étaient  fortement hiérarchisées, leur autorité morale était incontestable, leur rituel rigoureux  et leur  discipline ferme. L' initiation comprenait des épreuves physiques ainsi que l' étude des traditions, des connaissances magico-religieuses, des poisons et de leurs anti-dotes. Le masque eétait souvent leur symbole. Certaines d' entre elles, véritables sociétés secrètes, recherchaient des avantages économiques ou politiques. Toutefois, aucune association, comme le Bwami au Zaïre, n’apparut dans la région étudiée dans ce travail.

D' autres associations assumaient un rôle permanent d' opposition à l' ordre social. Il en était ainsi des associations de sorciers. Ces individus voulaient obtenir, à titre personnel, richesse, force et puissance. Leur intégration à l' association était soumise à  un certain nombre de conditions : possession d' un "génie" propre,  initiation particulière et rupture des liens de parenté et d' alliance, s'accompagnant dans certains cas du sacrifice du premier enfant pour les femmes ou du meurtre de l' oncle maternel pour les hommes. Ces associations marquaient l' opposition la plus radicale au vieil ordre clanique. Les plus célèbres étaient  les sociétés d ' hommes-panthères de l ' Oubangui.

Pour terminer, citons, d'une part les associations de spécialistes à caractère héréditaire comme les associations de forgerons, ou basées sur les aptitudes comme les associations de chasseurs d' éléphants, d' hippopotames, etc, et, d' autre part les associations  utilitaires ou ludiques chargées des travaux communautaires, des cérémonies, des funérailles, des danses rituelles...

 

 En règle générale, à l' exception des associations de sorciers, les associations interviennaient pour pacifier la société et comme facteur d' ordre et d' équilibre. Elles constituaient des instances plus ou moins efficientes et répressives de contrôle juridique et moral, voire politique.

 

            b) Comment était organisée la justice?

 

Les auteurs s' accordent à penser que la philosophie qui inspire le droit dans l' Afrique traditionnelle est différente de la tradition européenne. Pour Mbaye par exemple,  "le droit africain traditionnel est essentiellement conciliatoire et non contentieux. Il participe d' une volonté de consensus et d' entente au sein de la communauté. Le droit africain en général est un droit de groupe. Il mérite ce qualificatif, non seulement parce qu' il s' adresse à des micro-sociétés (lignage, tribu, ethnie, clan, famille) mais aussi parce que l' individu égoïste et agressif y joue effacé"[17]

 Si le consensus n'était pas possible,  "le droit répressif  l' emportait sur le droit restitutif (la punition du coupable faisait souvent oublier le dédommagement de la victime), et l' organisation statutaire sur l ' organisation contractuelle "[18].

Dans les sociétés  qui ne disposaient pas d' institutions spécialisées, comme celles des Grands Noirs de la forêt, le droit empruntait la forme du rite, du tabou et de l' interdit "auquel il fallait obéir parcequ' il commandait comme  un impératif catégorique au sens Kantien du terme"[19]. Ces interdits tiennaient une place considérable dans le contrôle social. Certains d' entre eux étaient  collectifs (moralité, sexe , âge, associations), d' autres étaient personnels. Il est intéressant de noter les nombreux interdits imposés à la femme dans les sociétés patrilinéaires, et destinés à la situer dans une position inférieure. Les gardiens de ces interdits étaient les parents mâles à l' égard des enfants, les maris à l' égard des femmes, les anciens à l' égard des jeunes hommes et les ancêtres à l' égard des aînés. La violation de ces interdits allait du simple blâme au sacrifice de réparation. Pour Kamto, "la norme fondamentale" qui présidait à ces interdits "était immuable dans le fond et inviolable parce qu' elle était sacrée. [...] Elle était établie ne variatur une fois pour toute, par les ancêtres fondateurs"[20] .

Si ces interdits contribuaient à protéger l' ordre social et les prééminences, ils était aussi créateurs de droit pour ceux qu' ils régissaient :  en effet, le  respect d' un  interdit par un individu s' accompagnait du respect de cette obligation par les autres membres du groupe. Ils avaient, en conséquence, une importante fonction de différenciation qui marquait les esprits et multipliait les comportements distinctifs[21].

 

Comment était rendue la justice?

Pour Mbaye, "se tenir loin du prétoire, n' avoir jamais à plaider tant comme demandeur que comme défenseur est un signe de sagesse et une raison d' être fier de sa moralité et de son comportement social".

Dans ces sociétés de la forêt, la justice était habituellement rendue, dans le cadre du lignage, par un " tribunal de famille". Un " tribunal du lignage  majeur" pouvait  intervenir comme juridiction d' appel. Pour les problèmes les plus graves, un "tribunal du clan" était constitué.

La "cour" se composait d' un juge, qui n' est pas obligatoirement le chef du lignage majeur, mais qui pouvait être tout simplement un conciliateur habile, assisté de représentants des groupements en cause et de jurés. Il s' agissait moins de fonctions judiciaires permanentes que de  principes permettant d' assurer le règlement des infractions et des conflits autrement que par la violence. En effet, le statut de juge n' existait pas avec la même netteté que dans les sociétés de la savane, comme la société Ba-Kongo.

 Les moyens pour établir les preuves pouvaient faire appel à l' ordalie, notamment à l' épreuve du poison. 

 

Quels étaient les principaux crimes et délits ?

 Les conflits entre lignages étaient classés selon leur importance : simple différent, litige grave pouvant entraîner une guerre (par exemple le rapt des femmes, qui est fréquent), infraction rituelle. Les peines pouvaient comporter des mises en otage ou la vente comme esclave.

Les conflits au sein des lignages avaient pour causes essentielles les antagonismes entre sexes et entre générations. L' adultère, par exemple, était gravement puni : la condamnée était attachée à l' arbre à fourmis et peut subir diverses mutilations, notamment l' ablation du clitoris. Ces châtiments étaient publics.

La sorcellerie était un crime grave qui faisait appel à une procédure particulière, nécessitant l' intervention d' un "féticheur" ou d' associations initiatiques. Le condamné était brûlé vif et dépecé, parfois mangé.

 

En conclusion, l' organisation judiciaire présentait les mêmes faiblesses que celles signalées au sujet de la chefferie : il n' existait ni organisation ni charges permanentes, les juges, comme les chefs, étaient choisis pour leur savoir-faire et leur prestige personnel. Le cadre des groupes de descendance et de parenté ne se prêtait guère à une centralisation du pouvoir, qu'il fût politique ou judiciaire. Certaines associations,  par leur organisation clanique ou débordant le cadre du clan, s' efforcaient d' accomplir une fonction compensatrice, au caractère diffus du pouvoir.

 

4) La culture

Les phénomène culturels et religieux sont toujours d’actualité. Nous les traiterons au présent.

            a) Les langues

 Les populations de la forêt parlent des langues bantoues. La lisière nord de la forêt sert de frontière entre les aires d ' expansion des langues bantoues et oubanguiennes. Elle est aussi la zone de contact et d' affrontement entre Bantous et Soudanais. A noter que le bantou C-10, selon la classification de Greenberg, est la langue parlée également par les Akas.

 

            b) La religion

 Le sentiment religieux africain apparaît "comme un système de relations entre le monde visible des hommes et le monde de l' invisible régi par un créateur et des puissances qui, sous des noms divers et tout en étant des manifestations de ce Dieu unique, sont spécialisées dans des fonctions de toutes sortes".[22]

 

 La religion se définit comme un langage, "un moyen d' expression qui permet à l' homme de se saisir dans les rapports les plus intimes avec l' univers"[23]. Elle comporte plusieurs dimensions : l' animisme,  le  culte des ancêtres, le  totémisme, le fétichisme et le  paganisme (culte de la terre comme déesse-mère, rites agraires de fécondité).

            *l' animisme (que l’on rencontre également chez les Pygmées) : croyance à l' existence des âmes, des génies, des esprits des ancêtres sublimés, des déités associées ou dérivées, intermédiaires nécessaires entre Dieu et l' homme qui animent l' univers et peuplent les panthéons traditionnels.

 

            * Le culte des ancêtres est la pierre angulaire de la culture bantoue.  Les ancêtres lointains sont les garants des normes et des valeurs. Les ancêtres proches gèrent les modalités de la transmission des droits, des privilèges et des biens.

 La structure religieuse élémentaire se situe au niveau de la famille élargie, comme le prouvent l' importance de l' autel familial où seul le chef de famille est habilité à pratiquer des sacrifices, la position centrale du culte des ancêtres dans la liturgie, les préoccupations exclusivement familiales des requêtes faites aux ancêtres chargés d'intercéder auprès des divinités, ainsi que le repas, qui achève habituellement tout rite, et qui constitue une véritable communion familiale entre les vivants et les morts[24]. Ce caractère lignager de la religion peut difficilement faire le lit d' une religion universelle.

 Dans la société bantoue, le chef, qu' il soit chef de famille ou chef de village ou d' une communauté plus vaste, est l' intermédiaire entre le monde visible et l' au-delà,  l' intercesseur officiel auprès des ancêtres et le réceptacle du flux vital qu' il transmet aux vivants. En conséquence, il est investi d ' une autorité charismatique, qu' il exerce dans toutes les manifestations de la communauté.  

 Ainsi, au sein du village, "cette commune-paroisse dont les fondements plongent dans les tombes des ancêtres génies"  comme le définissait Senghor, le chef "ne peut être que l' aîné des survivants de la génération la plus ancienne. En tant que tel , il est le plus instruit, le plus sage, le plus proche des ancêtres, le gérant-doyen des terres, des biens collectifs (singulièrement des biens de prestige)et des biens matrimoniaux (dot et circulation des femmes) et  il doit faire régner l' ordre et servir d ' intermédiaire entre les vivants et les morts"[25].

Nous n' avons pas, comme nous le verrons chez les Pygmées, une atomisation des pouvoirs cultuels entre différents meneurs, à savoir,  aînés, maîtres de guerre ou de chasse, devins. 

 

             * Le totémisme, absent chez les Pygmées, est présent de façon constante dans les sociétés bantoues. Le nom d' un animal est choisi comme éponyme du clan. Certains interdits et rituels lui sont associés.

Aujourd' hui encore,  les milices des partis politiques congolais ont pour noms : Ninjas, Cobras, Requins...

 

            * Nous avons vu  l ' importance des sociétés secrètes, masculines et féminines, dont les domaines d' intervention sont multiples, du culte des ancêtres et des esprits surnaturels au contrôle social occulte.

Ces sociétés peuvent éventuellement détenir leurs autels, posséder leurs prêtres et leur liturgie.

Elles dépassent, toutefois, rarement le cadre du clan. La forêt rend difficile, là aussi, les grands regroupements religieux.

 

            * Devins et sorciers occupent une place considérable dans les sociétés bantoues.

 Les devins, le plus souvent appelés féticheurs, sont des traducteurs de signes. Par l' efficacité de leur verbe et des rituels, ils agissent sur le réseau de forces qui animent l' univers, conformément aux besoins de l' homme. Ils sont, en particulier, chargés de démasquer les sorciers et de trouver des moyens pour réduire les multiples infortunes qui frappent un individu ou la communauté.

Les sorciers, quant à eux, sont classés depuis les travaux d' Evans-Pritchard[26] en deux types : d' une part, les witches, qui possèdent dans le corps une substance matérielle que l' on peut découvrir chez les morts par autopsie et chez les vivants grâce au devin (la seule possession de cette substance, transmise héréditairement, permet aux witches de nuire à la santé et aux biens d' autrui[27]) et d' autre part, les sorcerers, faiseurs de maléfices et qui utilisent des charmes à base de végétaux.

Les travaux français récents portent sur la logique interne des  formations symboliques en oeuvre dans les phénomènes de sorcellerie et de désenvoutement[28]. L' école fonctionnaliste de Manchester, pour sa part, inscrit la sorcellerie dans le champ plus général du "conflit social" et  voit en elle un "indicateur de tension sociale".

La sorcellerie est également une des causes de la maladie, que ces sociétés assimilent aux catégories plus vastes du mal, de l' infortune, du désordre... Nous reviendrons sur cette importante question dans la partie II.

 

Dans les sociétés  bantoues, le recours à la sorcellerie permet, dans les crises graves, de remettre de l' ordre et de restaurer la confiance dans la société, en établissant une responsabilité. L' accusation d' être possédées ou d' avoir "la mauvaise tête", pour les femmes infidèles ou récalcitrantes, est extrêmement grave. Elle rend le lignage inhabitable pour l' individu qui en est l' objet et l' oblige à se soumettre à l' épreuve du poison. Dans les mains d' un chef qui a obtenu l' appui total des " féticheurs", le poison d' épreuve devient ainsi un instrument de domination despotique. Refuser  l' épreuve du poison contraint à  fuir loin du village. Pour Balandier, qui enquêta dans les années 1948-51, au Congo, la sorcellerie était une des causes de l' exode rural[29].

Les tentatives des autorités coloniales et des missionnaires pour éliminer la sorcellerie, notamment en détruisant les fétiches, ont entraîné un sentiment d'insécurité chez les colonisés, qui jugeaient ces techniques insuffisantes, et ont provoqué l' inverse de l' effet recherché en entraînant une recrudescence de la sorcellerie. 

           

            * Les rites bantous sont voisins des rites pygmées que nous décrirons à la section suivante :  rites propitiatoires, rites de purifications, rites d ' initiation, rites de fécondité[30]... La religion intervient chaque fois qu' il y a désordre ou menace de désordre.

 

En conclusion, le système religieux, bien que basé sur un animisme classique, relève de pratiques différentes chez les Bantous et chez les Pygmées. Chez les Bantous, le culte des ancêtres est utilisé pour asseoir une idéologie  autoritaire. Cette idéologie inspire aujourd' hui  les pratiques politiques de nombreux chefs d' Etat africains, à l' instar du président Zaïrois Mobutu, d' origine Ngbandi (population de pêcheurs-courtiers de l' Oubangui ) : "le système du parti unique est le mieux adapté à la réalité africaine d' aujourd' hui, à notre mentalité, à notre culture. Dans nos villages, la démocratie a toujours existé : c' est l' union autour du chef, à la recherche du consensus avec les notables, par la technique de la palabre sous l' arbre. C' est ce que nous appelons au MPR la démocratie de juxtaposition, à l' opposé de la démocratie conflictuelle, la vôtre. Le fait est là : nos ancêtres ne nous ont pas légué votre philosophie de l' opposition"[31].

Le président Chirac, en visite au Gabon, en juillet 1996, semble appuyer de telles idéologies, en plaidant pour "une démocratie aux couleurs de l' Afrique"[32].

Chez les Pygmées, en revanche, l' atomisation des pouvoirs empêche la dérive autoritaire du culte des ancêtres.  Cette atomisation du pouvoir est accentuée par l' absence de totems claniques, d' associations ésotériques et de sorciers dont le but est de renforcer la cohésion et le conformisme social.

 

             d) L 'Art[33]   

 

Sur le plan culturel, c' est surtout par leur qualité de sculpteurs que les Bantous se distinguent sur le plan culturel des Pygmées. "Le développement de l ' art africain (de la sculpture) a été pour l ' essentiel circonscrit à l ' Afrique forestière[34]: Golfe de Guinée , arrière-pays soudanien de la rive droite du Niger , forêt équatoriale atlantique, bassin du Congo.  Cette Afrique noire de la statuaire s' organise autour de quelques pôles régionaux , l ' aire du Bénin (Nok , Igbo-Ukwu , Ifé , Bénin , culture dite de "Tsoédé") dont les admirables créations se succèdent depuis le Vème siècle av. JC jusqu ' au XVème de notre ère, et celle des royaumes Kongo, Pende, Tshokwe, Kuba, Luba, dont les plus belles réalisations datent de la période allant du Xème au XVIème siècle"[35].

La  statue s' inscrit dans une forme cylindrique. Le sculpteur la taille dans un tronc d' arbre, à la hache ou à l' herminette. Le corps est droit, les membres inférieurs trop courts, pliés en signe de tension. Le visage est sévère, non personnalisé, concave. Les caractères sexuels sont nettement représentés. Mais l' ensemble reste abstrait. Les formes sont rythmées et équilibrées. Les masses et les plans constituent des unités parfaitement intégrées. Ce personnage est un ancêtre, une fonction (le chef) ou répond au besoin de la magie.Il s' agit d' un art expressioniste, de grande qualité formelle, soulignant l' importance que ces "peuples de la clairière" reconnaissent à la parenté et aux forces surnaturelles.

 

Conclusion sur les sociétés patrilinéaires des Grands Noirs de l’interfleuve dans la période précoloniale

 

Les peuples Grands Noirs formaient de nombreux groupes de petite importance, semi-nomades qui se constituèrent par migrations successives.

Jusqu’au début du siècle, ces sociétés d ' agriculteurs développèrent leurs activités aux dépens de la forêt. Cette exploitation était toutefois précaire. En effet, l' agriculture sur brûlis entraînait un épuisement rapide des sols qui obligeait à un semi-nomadisme agricole, les produits obtenus n’était  pas suffisants sur le plan alimentaire, des activités complémentaires de chasse, de pêche et de cueillette étaient donc nécessaires ainsi que des échanges avec les ethnies voisines pour la viande et les outils. Enfin, l' impossibilité de constituer des stocks aggravait la précarité économique de ces petits groupes dispersés dans l' immensité de la forêt équatoriale.

La "maison" était le fondement de leur organisation sociale. Elle était constituée autour d' un lignage patrilinéaire, patrilocal et exogamique. L' aîné du lignage devait être un homme dans la force de l' âge, capable de prendre en main l' organisation économique, d' imposer son autorité et de rendre  crédible son rôle d' intermédiaire entre les divinités et les hommes. Cette prééminence, soumise à la compétition et à la jalousie, était cependant fragile.

Une grande solidarité unissait les membres de la communauté, mais cette solidarité  s’accommodait d' une  inégalité structurelle entre les individus : l' âge, le sexe ou le statut déterminaient  la place de  chaque membre dans le lignage, sa contribution à la production et sa part dans la redistribution des biens.

Les alliances étaient concrétisées par des échanges de femmes et de dots. Plusieurs lignages alliés constituaient un village. L' aîné des aînés présidait les réunions. Il s' agissait toutefois de prééminence et non d' organisation hiérarchique. Le pouvoir était ainsi  fragile et  l' autorité dans ces villages temporaires.

L' organisation politique ne dépassa pas le groupement de villages. Il n' exista dans l’interfleuve Oubangui-Sangha, ni principauté ni royaume. 

La justice n'était ni  indépendante ni permanente: le juge, choisi par les parties pour le litige en cours,  pouvait difficilement dissocier le prévenu de son lignage, et essayait,  par consensus, d' éviter l' affrontement entre familles ou entre clans. L' adultère, les conflits entre générations, les rapts de femmes ou les prises d' esclaves était les principales causes de procès.  Les châtiments respectaient rarement  les droits intangibles de l' homme.

Le culte des ancêtres était le trait le plus marquant de ces sociétés. Ce culte était centré sur les intérêts de la famille et du clan. Il justifiait les hiérarchies sociales, la domination des aînés et, par les nombreux rites et interdits qui le confortaient, il était à l' origine d' un sentiment de culpabilité chez les individus qui  transgressaient les impératifs cultuels ou rituels. La sculpture,  activité culturelle caractéristique des Grands Noirs, était, essentiellement  une manifestation  du culte des ancêtres et du chef. Si les multiplies associations, de femmes, de cadets, ...constituaient un contre pouvoir légal à l' ordre clanique, la sorcellerie était l' expression d' une opposition radicale au système de parenté et d' alliance et combattue en tant que telle.

 

 


 

B.  LES ROYAUMES DE LA SAVANE

 

Des plateaux Batéké à l’atlantique les peuples appartiennent à la « matrilineal belt ». Ces peuples matrilinéaires sont : les Ba-Tékés (ou Tios), installés de la rivière  Alima jusqu' au Pool Malebo (Stanley Pool)[36] et au Sud du Pool les différents groupes Kongos :  Ba-Kongo, Ba-Lari, Ba-Soundi et Vili sur la côte.[37].

                         1) Economie

Selon Lebeuf : "qu' ils soient chasseurs, pêcheurs ou colporteurs (activité traditionnelle ancienne des Batékés), tous ces peuples pratiquaient l' agriculture sur brûlis dans de grandes zones dégagées et dans les clairières de la forêt où ils cultivaient principalement plusieurs espèces de manioc, l ' igname, le taro, le maïs ; les variétés de bananiers, nombreuses, croissaient dans les villages et à proximité ; les palmiers à huile fournissaient l ' essentiel des oléagineux tant pour l ' alimentation que pour le commerce"[38].

Le travail du cuivre était une spécialité batéké (colliers et bracelets de cuivre sont signes de richesse et de puissance. Le roi portait un collier de cuivre rouge). Par sa situation géographique, entre la rivière Alima et le Stanley Pool, cette ethnie contrôlait également les trafics des marchandises et des esclaves.

Enfin, entre le Pool et la côte, l' organisation des marchés et les routes commerciales était entre les mains des différents groupes kongos.

 L'organisation sociale des peuples de la savane,  Batékés et Kongos, était très différente de celle des peuples de la forêt : filiation matrilinéaire, liens puissants avec la terre, autorité et justice hiérarchisées.

                       2) Famille et alliances

Les sociétés de la savane constituent la "matrilineal belt"[39]. La filiation matrilinéaire, qui ne fut jamais un matriarcat, rendait les relations entre alliés plus stables du fait de la grande solidité de la  relation oncle-neveu.

Les liens puissants  à la terre et aux tombeaux des ancêtres distinguaient également les sociétés des savanes des  sociétés de la forêt, vouées à un nomadisme agricole[40]. Pour Balandier  : "Les rapports majeurs [...] existant entre la terre clanique, les lignages et les ancêtres et d' autre part,..les alliances  [...] organisaient les relations  économiques  et les diverses relations  sociales"[41]. L' institution du Malaki était ainsi  un exemple de l' interpénétration des liens économiques et sociaux. Cette  fête annuelle, au cours de laquelle les biens accumulés tout le long de l' année étaient consommés de manière collective dans une véritable atmosphère de réjouissance et de faste, avait pour finalité le renforcement des alliances et de l' unité du lignage, et enfin,  d' honorer les ancêtres. Cette  manifestation, où interviennaient les hommes, leurs biens matériels et leurs valeurs spirituelles,  rappelle les rassemblements des camps  lors de la saison sèche et les cérémonies de levée de deuil chez les Pygmées. Toutefois, sont absents, chez ces derniers, l' aspect ostentatoire, la volonté de prestige et les manifestations de défi entre les lignages.

 

 La présence de nombreux esclaves  était une différence importante entre les villages de la savane et les villages de la forêt. L' esclave, acheté à une tribu étrangère, gage d' une dette ou d'une compensation, sujet rejeté par son groupe, etc, perdait son appartenance tribale ou clanique. Il bénéficiait cependant d' une certaine protection et il était  souvent  traité comme un membre de la famille. Ses descendants ne pouvaitt retrouver la qualité d' homme libre que s' ils naissaient d' une femme libre.

Dans ces sociétés, l' esclavage offrait divers avantages : il constitue un capital humain, il dispensait les membres les plus faibles du clan (cadets, femmes...) des prestations pénibles, il valorisait la qualité d' homme libre, il permettait enfin de véritables transferts de responsabilité, en effet, en cas de maléfices ou de conflit au sein du groupe, l' esclave constituait un bouc émissaire tout désigné.

 Il est  intéressant de signaler que les bandes de Pygmées, que les Batékés utilisaient pour la chasse, n' ont en revanche jamais été réduites en esclavage.

           

3) Organisation hiérarchisée de l' autorité et de la justice

   - L' organisation de l' autorité :

Les Batékés et les  Kongos avaient un roi élu parmi les aînés des lignages majeurs : le Makoko chez les Batékés, le Manicongo chez les Kongos. La capitale était Mbé[42] pour les premiers, Mbanza-Congo pour les seconds.

 L' organisation était sensiblement la même dans les deux sociétés.

La société Kongo est la mieux connue. Dans la savane, les conquérants kongos réussissent à constituer un Etat entre le XIIIème et le XVIIIème siècle . Mais,

-l’établissement de cet Etat n’avait pas réduit l’autorité des doyens agissant au sein des clans et des lignages. Selon Dapper , cité par Balandier[43], le roi Kongo était assisté d’un conseil de douze notables qui représentaient les douze clans primitifs. Parmi ces doyens, le mani Vunda, du clan Nsaku, celui des plus anciens habitants de la région,  et reconnu clan ainé, était considéré comme « seigneur de la terre et aîeul du roi. Ce dernier devaitt épouser une fille dans son lignage et en faire une reine. Cette association politique et matrimoniale rappellait que le fondateur du royaume n’avait pu pérenniser son emprise qu’en acceptant la coopération et l’alliance des premiers maîtres de la terre.

-La transmission du pouvoir se faisait par la lutte soit au sein du groupe des frères utérins, soit au sein du groupe des neveux maternels. Ces luttes épuissaient le royaume.

-A aucune époque le roi ne disposa des instruments nécessaires au gouvernement centralisé d’une vaste entité politique.

-L’utilisation du  christianisme comme instrument d’unification et de renforcement du pouvoir central fut un échec. Imposée de l’extérieur et de manière autoritaire, elle n’eut, selon le père Jan van Wing, qu’une action superficielle comparable à celle d’une pluie tropicale qui « glisse à la surface sans pénétrer bien avant dans le sol ». (Quid du communisme et de la démocratie ?) Elle est, toutefois, à l’origine de religions syncrétiques qui visent à recréer, au début du XIXème siècle, l’unité politique du royaume déchiré.

-La traite profita un moment au roi du Kongo, mais la perte du monopole portugais et la dispersion des points de

contact avec les européens entraina la division du pouvoir entre les chefs de province.

La dégradation du pouvoir avait laissé la décision judiciaire et cultuelle à un certain nombre de mfumu mpu ou « chefs couronnés ». Ces derniers appartenaient à la partie la plus vitale des clans dominants. Ils étaient, pour Georges Balandier, l’élément central de l’ancienne organisation Bakongo. Il symbolisait la pérénité du clan, son unité et contrôlait les interactions entre le clan des ancêtres, le clan des vivants et la terre clanique. « Il intervenaient dans les différents relatifs au droit foncier, lors des litiges relatifs aux biens et à l’héritage, dans les affaires où se jouaient la solidarité clanique, dans les contestations relatives aux droits des personnes (en particulier en matière de servitude) et dans les conflits induits par les accusations de sorcellerie [44]». Le mfumu pouvait choisir son successeur, sans être contraint par l’ordre des règles successorales,  en accordant sa préférence au plus capable des prétendants.

En dehors de ces autorités supérieures, se trouvaient les chefs de village et leur conseil, appartenant aux lignages resteints, disposants de l’autorité quotidienne. Leurs fonctions étaient d’ordre essentiellement économique (régler les cultures et surtout les marchés), juridique et de relation extérieure.

 

La tradition du culte des ancêtres et du chef couronné nous amène naturellement au chef charismatique et au parti unique. Ce dernier, créé par le chef,  peut, en effet, être considéré comme  lignage majeur, la filiation entre les membres étant de nature spirituelle. Pour Mobutu, le "parti unique est au dessus des autres lignages, des clans et des tribus"[45].

 

- L' organisation de la justice :

Pour les affaires mineures chaque lignage avait son arbitre.

Dans les cas mettant en cause des villages de clans différents, les Nzôzis se réunissaient en dehors des villages et s' efforcaient d' obtenir un accord. Dans le cas contraire, un arbitre était choisi d' un commun accord et une joute oratoire publique avait lieu. Ce "procès" avait essentiellement pour but de reconnaître un droit et non de définir une sanction. Tout le groupe était concerné par l' obligation née de l' arbitrage. Quand l' obligation était satisfaite, une cérémonie manifestait la normalisation des relations.

Ces sociétés de commerçants  avaient ainsi fait une place privilégiée au règlement pacifique des conflits. Par ailleurs, l' institution des marchés, avec ses règles et coutumes, ses associations,  montre de quelle manière négoce et pratique judiciaire sont liés.

 

Le nzozi (juge, arbitre) et la ba-nzozi (cour de justice) était selon Balandier, avec le « chef couronné » et le chef de village et son « conseil » les trois piliers de la société bakongo.

 

-Le contrôle de la décision

Au pouvoir personnel s’opposait le pouvoir des groupements. Pour E. de Jonghe, « il n’est pas surprenant qu’un pouvoir central fort n’est pas pu se constituer, puisque les fonctions politiques ont été confié exclusivement à des groupes sociaux »

Il existait ainsi, dans cette société Bakongo, une tendance à la séparation des pouvoirs religieux, politique et judiciaire. De plus ces pouvoir ne pouvaient s’exercer que dans les seules limites des groupements de parenté.

Au sein de ces groupements, un contrôle de l’autorité était également exercée par les hommes les plus agées, mais  aussi par tout homme libre du clan.

Au contrôle du pouvoir personnel exercé par les lignages, et au sein des lignages par les hommes libres, se s’ajoutait le pouvoir équilibrant des associations.

 Comme pour les sociétés de Grands Noirs de la forêt, les asssociations se distinguaient entre celles qui avaient pour but de restaurer la santé du groupe : lutter contre la maladie du sommeil, contre la stérilité, contre les sorciers (tel était le but du Munkunguna, dans les années 1950) et celles qui faisaient contrepoids à l’ensemble socio-culturel fondé sur la parenté (tel la société du Kimpasi « où on y viole sans vergogne les lois divines et humaines, le féticheur s'’ arrogeant les prérogatives de Nzambi (Dieu) lui même »[46]. Pour Georges Balandier, ces associations qui agissaient en marge du système clanique eurent toutefois des difficultés à construire des organisations dépassant les limites du clan.

 

Les sociétés de la savane montraient, ainsi, une capacité plus grande à constituer des entités politiques plus stables et plus vastes que celles de la forêt. Le clan resta, toutefois, à la base de l’organisation sociale.

 

L ' histoire des  sociétés de la savane a été bouleversée par leur intégration à la zone de traite atlantique et par les transformations économiques et sociales qui en ont résulté, notamment la révolution agraire consécutive à l' importation de nouvelles denrées alimentaires.

Les différences économiques et sociales entre les sociétés de la forêt et de la savane s' accentuèrent avec la traite et la colonisation. Une coupure s' établit entre peuples-marchands et "peuples-réservoirs".

 


 

 

 

 

                II-LA TRAITE NEGRIERE INSTALLA UN DESEQUILIBRE SOCIO-ECONOMIQUE ET CULTUREL ENTRE LE NORD ET LE SUD

 

La traite atlantique modifia profondément les économies et les organisations sociales de l' Afrique Centrale. Elle fut à l'origine de nouveaux rapports de forces qui déterminèrent le sort et la fonction de chacun des peuples de la région, des populations organisées en royaumes aux groupes dispersés de la forêt équatoriale. Ainsi, un antagonisme majeur s' installa , sur les plans socio-économique et culturel, entre peuples razzieurs et peuples razziés

 

A. L' ANTAGONISME SOCIO-ECONOMIQUE

 

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