PARTIE II LA MARGINALISATION
DU NORD ET LA DOMINATION DES PYGMEES PAR LES GRANDS NOIRS SONT RESPONSABLES DE LA PERSISTANCE DE
L’ENDEMIE PIANIQUE
Nous avons vu dans la Partie
I les raisons médicales et techniques de la persistance du pian chez les
Pygmées. Nous allons essayer de montrer dans cette Partie que le manque de
volonté politique de rétablir un équilibre dans le schéma d’organisation
sanitaire territorial est le reflet
d’un déséquilibre atteignant les niveaux sociaux, économiques et culturels entre
le Nord et le Sud du pays, inscrit dans la longue durée historique et
l’immédiateté événementielle (le déplacement des intérêts économiques vers la
côte atlantique pourrait être à l’origine d’un nouvel aménagement du territoire
favorisant Pointe-Noire. Actuellement, et c’est peut être prémonitoire, les
seules formations sanitaires qui fonctionnent sont celles des compagnies
pétrolières. Les soins sont réservés aux expatriés, comme l’étaient les
hôpitaux, aux plus beaux jours de la colonisation).
Nous verrons également que la
persistance du pian chez les Pygmées est
le témoin d’une discrimination plus globale de ces populations dont
l’intérêt économique est déjà incontestable pour les villageois, à qui leur
force de travail est devenue indispensable. Travailler pour les villageois ne
donne malheureusement aucun droit aux Pygmées.
La description des coutumes
anciennes des différents peuples de la région n’est pas sans intérêt non plus sur le plan médical (conception
des maladies, traitements traditionnels) car, derrière la fiction de la
modernité, beaucoup de ces coutumes se maintiennent, que se soient les pratiques
(pêche, agriculture, piégeage…), les croyances (et leur rôle dans les parcours
thérapeutiques), ou les divisions
familiales du travail. Ainsi, la faillite économique de la région a fait
retomber le poids des contraintes alimentaires sur les éléments les plus
faibles, les femmes, et faute de bras, du fait de l’exode rural, les
Pygmées.
LE SOUS- DEVELOPPEMENT
SANITAIRE DU NORD EST UNE ENTRAVE A LA LUTTE CONTRE LES GRANDES ENDEMIES. Il
N’EST QU’UN ELEMENT DU DESEQUILIBRE SOCIO-ECONOMIQUE ET CULTUREL NORD/
SUD
Nous allons voir dans la
première section les origines de ce déséquilibre Nord/ Sud, et dans la deuxième
section, les manifestations actuelles de ce déséquilibre.
SECTION I ORIGINES DU
DESEQUILIBRE REGIONAL NORD/SUD
Le milieu naturel est une des
premières causes de la différence de développement entre le Nord et le Sud. La
forêt équatoriale ne peut en rien être comparée à la savane et les activités
économiques et les organisations sociales possibles à l’homme dans ces deux
contextes écologiques divergent considérablement.
La dispersion et les
difficultés de déplacement sont les principales contraintes imposées par la
forêt aux activités humaines. Ces contraintes sont toujours présentes et
entravent sérieusement la mise en place des politiques de santé. Toutefois, les
nombreux courts d’eau, fleuves et rivières qui traversent la forêt facilitent
les échanges. Par ailleurs, si la stabilité (les mouvements de populations sont
des glissements lents) est une des caractéristiques des sociétés de la forêt,
s’y s’associe une fluidité des groupes qui permet la diffusion des idées et des
pratiques, dans la forêt et au travers de la forêt. Elle explique, pour partie,
la similitude des organisations sociales de ces
populations.
Mais le milieu n’est pas
tout: d'une part, des causes anthropologiques opposent les populations du Nord
et du Sud, d'autre part la traite négrière
a affecté à chaque peuple un sort et une fonction différents, enfin, la
colonisation organisa l’aménagement
du territoire en fonction des intérêts de la métropole. Les créations de
Brazzaville et, de l’autre côté du fleuve, de Kinshasa ont répondu à des
intérêts économiques et politiques sans rapport avec les besoins des habitants
de ces régions.
I-CAUSES ANTHROPOLOGIQUES:
des peuples matrilinéaires et patrilinéaires, des royaumes dans la
savane, des villages dispersés dans la forêt équatoriale du
Congo-Brazzaville.
La division entre les peuples
du Nord et les peuples du Sud correspond en premier lieu à une différence
socio-culturelle entre les peuples matrilinéaires et les peuples
patrilinéaires.
Les peuples patrilinéaires
comportent les Pygmées habitant la forêt équatoriale et les populations bantoues
et oubanguiennes dispersées dans les clairières et le long des fleuves ainsi que
les M’Bochi de la Cuvette.
Les peuples matrilinéaires
comprennent les Batéké, installés sur les plateaux qui portent leur nom et
autour du Pool, et les différents groupes Kongo, entre le Pool et l’Atlantique.
On ne trouve des peuples
matrilinéaires dans la forêt que dans l’Est et le Sud du
Zaïre.
Les peuples de la savane ont
pu constituer des royaumes, tandis que les organisations sociales des peuples de
la forêt nord-congolaise n’ont pas dépassé la taille de regroupements de
villages.
A-LES GRANDS NOIRS DE
L’INTERFLEUVE SANGHA-OUBANGUI ET DE LA CUVETTE DANS LA PERIODE PRE-COLONIALE
Cette région abrite,
aujourd’hui, un certain nombre d'ethnies bantouphones dont les principales
sont les ethnies Ngando, Enyèlè,
Mbati, Pandé, Mbomotaba, Bondongo,
Pomo, Bongili, Likuala, likuba et Bobangui. Sur les marges du pays Aka vivent
également des ethnies de langue oubanguienne : Monzombo, Ngbaka, Bofi et
Bomasa.. La carte 23[1] montre l'
implantation de ces différents
groupes ethniques le long des principaux fleuves. Cette région interfleuve est
également le lieu de migration des Pygmées Aka avec lesquels toutes ces ethnies
sont en relation. Au Sud de l’interfleuve sont implantés les pêcheurs Likouba et
Likua et les chasseurs M’Bochi sur la rivière Kuyu.
Voyons quelles étaient les activités économiques de ces Grands
Noirs dans la période précoloniale?
Comment étaient organisés les familles et les villages? Quels étaient les principaux traits
culturels de ces ethnies?
1) Economie
Les Bantous ont introduit l' agriculture, la métallurgie et la
poterie dans la forêt équatoriale[2]durant le premier
millénaire. Les Portugais[3] amenèrent, au
XVIème siècle, les plantes sud-américaines (manioc, mais, tabac, haricot, taro,
patate douce..)qui diffusèrent en moins de 250 ans dans toute la région (ce qui
démontre la grande capacité d’adaptation des agriculteurs de la forêt,
spécialement des femmes) . Le café ne fut introduit qu’au XX ème siècle par les
puissances coloniales.
a) La production
* Techniques de
production et environnement utile:
Les différentes ethnies
pratiquaient toutes, à des degrés divers, l' agriculture sur brûlis, la pêche,
la chasse et la cueillette. Le transport par pirogue était une activité entre
les mains des Bobanguis, venus dans la région au XVIIIe siècle et appelés "gens
de l'eau".
- La culture sur brûlis dans la forêt
Alors que pour les Pygmées
la forêt est une mère et une
patrie, elle constitue, pour les
Grands Noirs, une force
antagoniste. Cette hostilité de la forêt est perceptible dans tous les
rituels. La forêt équatoriale est
un milieu insalubre ausi bien pour les hommes que pour les animaux, elle est, en
effet, infestée de maladies : paludisme, trypanosomiase, filarioses,
ankylostomiases, maladies intestinales...
Le défrichement de la forêt
équatoriale était difficile et devait être recommencé chaque année. L '
outillage utilisé à cette fin était rudimentaire et se limitait à la hache et à la houe. Ces instruments
en fer ont toutefois constitué une véritable "révolution" [4]pour l '
agriculteur, ce qui explique le rôle exceptionnel joué par le forgeron (maître
du feu mais aussi doué de pouvoirs magiques) dans ces sociétés. Le sol défriché était peu fertile. Par ailleurs, les sols devaient, au bout
de trois ans, se reposer, parfois
jusqu 'à une vingtaine d ' années. Cette jachère obligeait les
agriculteurs de la forêt à un nomadisme agricole. Ce nomadisme eut des conséquences importantes :
difficulté à constituer des
groupements politiques de plusieurs villages de même culture, dispersion et
isolement des communautés entraînant, par manque de communication, un retard
technique notable. Ce nomadisme agricole a
également fait déclarer vacantes, par le régime colonial, des terres
laissées provisoirement en friche. Ces terres inoccupées ont alors été à
l'origine d'un contentieux très important entre l'adminitration coloniale et les
villages indigènes. En effet, s' il y a pas de terre sans maître, il peut y
avoir des terres inoccupées. En outre, les droits fonciers indigènes séparaient
l' usufruit de la souveraineté sur le sol. Les droits d ' usage pouvaient
également être héréditaires dans certaines tribus
(Ngbakas).
L'agriculture sur brûlis
était pratiquée au nord du pays Aka où la terre ferme est présente. Le sud étant
un immense marécage, l'agriculture ne se pratiquait que sur les berges non
inondées des fleuves.
Les principales cultures
étaient des plantes à tubercule (manioc[5], igname, patate
douce...), des bananiers, des palmiers à huile et parfois des céréales (maïs,
sorgho).
Les techniques agricoles des
Grands Noirs de la forêt étaient très rudimentaires, en effet, elles ne
faisaient appel ni à l' engrais ni à l'aide animale.
- L' élevage se limitait à quelques
poulets, chèvres et cochons (amenés
par les Portugais). Ils étaient
sacrifiés à l 'occasion des mariages et des funérailles.
- La chasse
était en général pratiquée à l'aide de pièges. Les Mbomotabas toutefois
chassaient à la sagaie.
- La pêche était pratiquée en toutes saisons, à l
' aide de nasses , filets, harpons sur les grandes rivières. Sur les petits
cours d ' eau, elle n’était qu' une ressource d' appoint.
- La collecte d'escargots, de chenilles et
de champignons était également
pratiquée toute l ' année par l' ensemble des ethnies.
- La métallurgie
n'était pas pratiquée par les Grands Noirs de l’interfleuve (pays Aka). Ceux-ci
devaient donc se procurer les outils et les armes en fer[6] auprès des
ethnies de fondeurs implantées à la
périphérie du pays Aka : Bofis au Nord-Ouest , Monzombos à l ' Est et les plus
actifs de tous, les Mbochis et Tékés au Sud, qui
exploitèrent longtemps les mines de fer locales remplacées, depuis le
développement du commerce atlantique, par des barres de fer venues d'Europe. Le
cuivre, qui servit d'unité monétaire dans le grand commerce congolais, provenait essentiellement des mines de
Mindouli dans la vallée du Niari, au Congo, mais également de mines d' Angola et
du Katanga.
* Organisation de l ' activité
- Les activités diffèrent selon l'
environnement :
Sur les terres fermes du
Nord, les principales activités des populations étaient l'agriculture et la
chasse.
Le long des grands fleuves,
les populations vivaient presque exclusivement de la pêche : Monzombo et
Bobanguis sur l' Oubangui, Kaka, Pomo et Bomoali sur la Sangha, mais ils
s'adonnaient dans une moindre mesure à la chasse.
Dans les marécages du Sud,
les populations, notamment les Mbomotaba, étaient des chasseurs à la sagaie de
grands mammifères et des "pêcheurs" au harpon
d'hippopotames.
Au Sud du pays Aka, au
confluent de la Likouala, de la Sangha et de l' Oubangui, les populations
pratiquaient essentiellement la pêche.
Certains groupes de pêcheurs
fluviaux, tels les Bobangui et les Pomo, s’étaient spécialisés dans le
commerce.
Toutes les ethnies
pratiquaient, en plus de leur activité principale, une agriculture itinérante sur brûlis,
collectaient les plantes sauvages et entretenaient un jardin de case.
- La
division du travail était fonction du statut au sein des sociétés :
Les hommes et les femmes se
partagaient les activités. Le
travail d ' abattage, très pénible, était fait en commun par tous les hommes du
lignage ou même du village. Ce sont eux également eux qui mettaient le feu aux
branchages. Les femmes, après avoir déblayé le terrain incinéré, procèdaient aux
semis et aux plantations. La
récolte était également faite par les femmes : les céréales étaient ramassées
épis par épis alors que les bananes et le manioc restaient dans les champs et
constituaient une réserve. La
chasse et la pêche étaient des activités exclusivement masculines, tandis que la
cueillette étaitt effectuée par les femmes.
Les doyens de lignage
choisissaient l ' endroit d' abattage.
Les esclaves domestiques étaient peu
nombreux. Les prisonniers étaient généralement tués ou vendus. Les enfants
capturés étaient adoptés.
Seuls les forgerons étaientt
organisés en caste. La poterie, le tissage du raphia, la fabrication de pirogue
ne constituaient pas des professions spécialisées. Au sein de la société des
Grands Noirs de la forêt, les Pygmées ne constituaient pas de castes, comme
c'est le cas des Pygmées Twa du Rwanda qui étaient potiers et danseurs
professionnels.
- L' objectif de
production étaitt limité à la consommation journalière. Ces sociétés ne
constituaient pas de stocks. Toutefois, les plantations (surtout de manioc),
étaient considérées comme des "greniers vivants".
b) La distribution
La distribution était différente au sein de la
communauté familiale, entre les lignages alliés et en dehors du clan.
* Au sein de la communauté familiale, le transfert des objets et des
biens se faisait selon un système basé sur le statut des individus, appelé
système lignager. Il consistait :
- en dons réciproques
entre aînés, puisqu' accepter sans
rendre reviendrait à se subordonner,
- en prestations des cadets aux
aînés,
- en redistribution
des aînés aux cadets[7].
Le système lignager reposait
sur l'autorité des anciens, leur prestige étant fondé sur le respect du savoir,
sur des barrières institutionnelles (initiation) et ésotériques. Mais le plus
sûr garant de leur autorité était
le contrôle des femmes pubères et donc des mariages. Le contrôle des mariages se faisait par
l' institution d' une dot qui reflètait une exigence de prestige social, rendant
ainsi les femmes inaccessibles aux
cadets.
*Entre lignages les échanges ne portaient pas uniquement sur les biens
économiques. On échangeait avant tout "des politesses, des festins, des rites,
des services militaires,des femmes, des enfants, des danses, des fêtes"[8]... Les échanges
étaient liés aux événements d' ordre social, naissance, circoncision, puberté,
mariage, rites funéraires... Le plus important, l'échange des femmes et des
dots, permettait l' alliance entre les lignages, alliance qui imposait paix et
assistance mutuelle. Le mariage entraînait le développement d' une réciprocité,
d' une série d' échanges et même de défis dans l' échange entre les deux
groupements familiaux.
* Les échanges marchands s'effectuaient avec divers groupes, en fonction
des objets et biens échangés. Ces échanges institutionnalisaient une sorte de
division du travail et entretiennaient une alliance permanente entre groupes
restreints vivant dans des conditions précaires.
- Avec les Pygmées, les échanges portaient essentiellement sur le gibier,
l ' ivoire, le caoutchouc , les peaux d' antilopes qui étaient troquées contre
des outils et des armes blanches.
- Avec les fondeurs Bofis, Monzombos, Ngilis, Mbochis, les échanges
concernaient essentiellement les
outils et armes en fer.
- Les colporteurs Batékés fournissaient monnaies , colliers et bracelets
de cuivre. Ces objets étaient signe de richesse et pièces majeures des compensations
matrimoniales.
- Avec les "Gens de l' eau", les Bobanguis, les échanges portaient sur un grand
nombre de marchandises (poisson,
cuivre, arcs et flèches, métallurgie du fer, pagaies, attirail de pêche,
pacotille...) et intègraient l' économie du pays Aka au grand commerce congolais
que nous décrivons au chapitre suivant.
Les marchés principaux
étaient situés sur le Congo,à Bonga, à l' embouchure de la Sangha, à Ntsei, à l'
embouchure de la Nkini, à Bolobo et sur
le Stanley Pool. Ces marchés étaient situés à la périphérie du pays Aka,
dans des régions où les diverses communautés pouvaient échanger des produits.
Mais il n' existait pas d' organisation supra clanique, comme dans le royaume
Kongo, pour imposer la paix.
c) La consommation
La consommation se
caractérisait par le faible volume et le peu de diversité des biens produits, le
petit nombre de biens durables et le bas niveau des besoins de ces sociétés. La
rareté des biens s' associait à une redistribution inégalitaire au profit des aînés,
contrairement à la coutume pygmée, qui voulait que les produits soient partagés
avec équité entre tous les membres présents du campement. Cette inégalité était
corrigée en partie par l' obligation de générosité à laquelle était soumis l'
homme prééminent.
2) Famille et alliance
Quels étaient les caractères
communs aux sociétés de Grands Noirs de la forêt, en matière de famille et d'alliance
?
a) La famille
*La plupart des sociétés de Grands Noirs de la forêt, contrairement aux
sociétés de la savane, avaient
une organisation patrilinéaire
avec exogamie de lignage , mais de
rares groupes étaient matrilinéaires (voir carte).
*La
polygamie était très fréquente et très appréciée dans ces sociétés puisque la
femme était source de richesses, de services, de puissance par la procréation,
d' alliances et de parenté. C'était la possession légale de la femme qui était
recherchée, pour les avantages qu' elle procurait, plus que la possession
sexuelle. Cette polygamie était souvent restreinte pour des raisons
économiques.
*La parenté. Notons, de façon liminaire, que les termes de parenté
utilisés doivent s'entendre dans le sens classificatoire[9].
- La famille étendue constituait la base de l ' organisation
traditionnelle. Cette famille étendue se composait de l' ensemble des personnes
issues d' un ancêtre commun, vivant ou du moins connu, rassemblées en un même lieu, soumises au
même chef et constituant la plupart du temps une unité politique, économique et
religieuse. Les esclaves étaient progressivement assimilés au groupe de parenté,
sans qu'on puisse réellement parler d' adoption. Il faut aussi signaler la
fréquence des parentés rituelles, en particulier les fraternités de sang et de
lait.
- La résidence est en général patrilocale.
- La notion de consanguinité était variable selon les
groupes.
- L' autorité au niveau de la famille répondait à des règles
précises :
La séniorité règlait l'
ensemble des rapports entre les membres. L' aîné assumait toutes les
responsabilités, qu' elles soient d' ordre juridique, économique ou rituelle.
Les funérailles paternelles, expression suprême de la piété filiale, était le
premier témoignage d' indépendance
du fils.
La femme était dépendante de son père puis de son
mari, mais elle était respectée
comme génitrice et n’était jamais esclave. Toutefois, elle n'avait pas de statut
juridique : elle n’avait pas de propriété personnelle, elle n' accèdait pas aux
successions, elle était transmise par héritage. Si elle pouvaitt avoir une
certaine influence politique, avoir ses propres sociétés initiatiques, elle
n'eut jamais le pouvoir qu'avait la femme pygmée de contrôler
l'accès de l' homme au statut d' adulte. En cas de polygamie, la première femme
avait prééminence sur les co-épouses, ce qui n' empêcha pas l' existence d' une
favorite. L' adultère était puni trés sévèrement par des châtiments physiques,
rudes et publics. La mère était pour son fils le symbole
de l ' absolue sécurité. Cependant, son
influence diminuait vite chez les garçons alors qu’elle restait plus
forte chez les filles.
- Les attitudes sociales entre membres de la famille obéissaient à
certaines conventions.
Avec l' oncle paternel, l'
attitude recommandée était le respect. Ce sentiment pouvaitt aller de l'
affection étroite à la quasi-indifférence.
Avec l' oncle maternel, les rapports pouvait être très étroits,
selon les ethnies. Le neveu devait
faire de nombreux cadeaux à son oncle.
L' oncle devait aider son
neveu dans le besoin. Cette importance reconnue aux parents maternels pouvait entraîner une
contrainte d' exogamie du clan maternel.
Avec les grand-parents,
le respect dû aux personnes
âgées était de mise. Ce respect,
toutefois, n'excluait pas l' intimité, la confiance et les
plaisanteries.
Entre frères et soeurs, l'
intimité était très grande dans l ' enfance mais très réservée aprés la
puberté.
Le gendre devait observer une
grande réserve à l'égard de sa
belle-mère. S' il la rencontrait,
il devaitt la saluer en détournant pudiquement la tête et s ' écarter.
Avec les "épouses", c'est-à-dire la femme du frère aîné et la femme de l '
oncle maternel, la familiarité et les
plaisanteries étaient autorisées, mais pas les relations
sexuelles.
b) L ' alliance
Nous avons vu l' importance
pour les aînés de contrôler les mariages. Le chef de famille recherchait l'
alliance qui lui était la plus favorable. L' obligation de respecter les règles
d' exogamie et divers interdits obligeait à une alliance avec les éléments les
plus étrangers au groupe, et élargissait ainsi, autour des lignages, le champ
des relations fondées sur la coopération[10]. La dot, qui
comportait souvent des objets de
fer ou de la monnaie de fer ou de cuivre, montrait l' importance de la métallurgie chez ces
populations. "Dans les organisations patrilinéaires, la dot était élevée. En
effet, la femme donnait des enfants au lignage de son époux avec qui elle
restait fortement unie et n' entretenaient que des rapports distendus avec son
propre clan"[11]. Les dots reçues
lors du mariage des filles servaient à marier les fils selon l' ordre de
naissance. Si l' aîné ne jouait pas son rôle, ou si un homme âgé utilisait sa
prééminence pour accaparer un grand nombre de femmes, il ne restait aux cadets
que le rapt pour se procurer une femme. Le mariage de jeunes gens contre l' avis
des chefs de famille ne pouvait se réaliser qu' à la suite d' un rapt et il
était la source de nombreux conflits.
Le divorce n'était possible
qu' avec l' accord des deux chefs de famille et dans des circonstances bien
déterminées : mariage de la femme divorcée avec un autre fils de sa
belle-famille, paiement d' une compensation à la famille du mari, par un autre
homme... En l' absence d' accord, la femme n'avait plus que la ressource de
maudire publiquement son mari.
3) Organisation de la décision et de la justice dans les sociétés
traditionnelles de Grands Noirs de la forêt
Ce paragraphe donne des
éléments de réponses à deux questions : comment s' organisait la décision?
Comment s' organisait la justice?
a) Comment était organisée la décision?
Les sociétés de la forêt ont longtemps
été qualifiées de sociétés "sans Etat", de sociétés " anarchiques". Les études
récentes ont montré toutefois qu' il existait des coutumes bien établies
organisant la société. Ainsi, Vansina
décrit, pour la région située entre la Sangha et l ' Oubangui, plusieurs
types d' organisation : une
organisation minimale en "maison"[12](house), des
villages composés de plusieurs "maisons", des groupements de 4 ou 5 villages
(clusters) s' unissant temporairement, en cas guerre, sous l' autorité d' un
leader[13]. Mais, entre
l’Oubangui et la Sangha, il n' exista, ni principautés (principalities) ni royaumes (kingdom), ni association comme
ce fut le cas dans certaines régions forestière du Zaïre (principautés des
sociétés matrilinéaires autour du lac Mayi Ndombe, royaume de Mangbetu, royaume
Kuba, association Bwami) et dans la savane : royaume Tio (ou Batéké), royaume de Boma
et plus, au Sud, les royaumes du Kongo et de Loango.
La parenté resta la base de
l’organisation sociale. Aucune autorité territoriale
n’apparue.
* Dans la "maison"
L’ancienneté du lignage et la
séniorité étaient à la base des relations entre membres de la "maison". Keba
Mbaye applique à l' Afrique la
remarque de Joün de Longrais sur l' Asie confucianiste : "L'Asie préfère à l'
égalité, un idéal de relations filiales, fait de protection attentive et de
subordination respectueuse"[14].
Le prestige et l' autorité de
l' aîné tenait à sa capacité à contrôler le plus grand nombre de femmes, d'
esclaves et de dépendants. Il était le gestionnaire d' une richesse à caractère
collectif. Cette richesse servait aux investissements sacrés qui devaient
assurer la santé et la fécondité du groupe, à la politique d' alliance, au
prestige du groupe, à la sécurité matérielle de chacun par le "jeu" d' une
sécurité sociale rudimentaire[15].
Toutefois cette séniorité
était l’objet d’une compétition intense au sein de la « maison » et
précaire, la généalogie manipulée à souhait pour conforter le pouvoir du
« sénior »(ou « big men »).
* Dans le village
Le village était la base de l'
organisation politique. Il comportait une vingtaine de" maisons "appartenant à
des lignages différents, soit 50 à 200 personnes (dans la forêt, un village de
moins de 30 personnes ne pouvait subsister). Les habitations, en général
rectangulaires, étaient réparties des deux côtés d' une rue, plus rarement en
quartiers séparés, éventuellement entourées de fortifications.
Les femmes vaquaient à leurs
occupations domestiques tandis que les hommes passaient la plus grande partie de
leur temps dans les maisons-à-palabres. C' est là que se réglaient les actes
importants, le rythme des travaux, l' éducation des cadets. Cette
communauté virile favorisait la
fraternité entre les membres du même âge. C' est en son sein que se manifeste l'
autorité de" l' aîné du village". Ce dernier était habituellement l' aîné du
lignage majeur ou du premier lignage établi, mais il pouvait être, dans certains
cas, l'homme le plus riche, le plus éloquent, le plus habile... Le rôle assigné
à ce personnage était la présidence des réunions, mais il ne constitueait pas le
sommet d'une quelconque organisation hiérarchique. C'était une prééminence qui
lui était accordée par ses pairs et cette dernière était limitée, précaire,
contraignante et dangereuse. Elle était limitée par le contrôle des autres aînés
qui conservaient, de toutes façons,
l' autorité sur leur propre lignage. Elle était précaire parce qu'elle
était soumise aux tensions quasi-constantes entre les lignages. Elle était
contraignante du fait des interdits liés à la fonction et des obligations
qu'elle comportait : "la richesse, la puissance et le savoir étaient mis au
service de tous les membres du groupement"[16]. Elle était,
enfin, dangereuse parce qu'elle excitait la jalousie et obligait son détenteur à
payer sa sécurité en se montrant très généreux ou en faisant appel à des
procédés magiques. Ce jeu de forces, plus ou moins antagonistes, empêcha la
concentration du pouvoir au-delà d' unités réduites, village ou groupe de
villages, et rendit impossible la création
d ' une organisation étatique centralisée. En outre, la forêt ne
constitue pas un milieu favorable au regroupement des pouvoirs, du fait de l'
émiettement des groupes. L' épuisement rapide des sols entraîne de surcroit la
migration fréquente des villages et favorise l' éclatement des
lignages.
*Au delà du village
Si les villages sont
autonomes, ils ne sont pas semblables, ni en taille, ni en type de production
(poissons, poterie, cultures, sel, fer, pirogues..). L’exogamie, enfin, nécessite d’établir des relations avec
les villages voisins. Cette division du travail, la recherche de femmes sont à
l’origine d’échanges multiples, de création de marchés, de conflits, de
formation de clans ou d’alliance rituelles.
Le regroupement de villages
(clusters) n' intervenait qu' en cas de guerre. Dans cette circonstance, plusieurs villages pouvaient s' associer
sous la direction d' un leader. Cette fonction était cependant provisoire et
disparaissait à la fin des hostilités.
Dans l’interfleuve
Oubangi-Sangha, aucune organisation stable, comportant un regroupement de
village, ne vit le jour.
*Le rôle des associations
Les associations jouaient un
rôle important dans les sociétés de Grands Noirs de la forêt. Certaines d' entre
elles avaient pour but de resserrer les liens de parenté et d' alliance, d'
autres permettaient de limiter les effets de la stratification sociale,
certaines tentaient de transcender le cadre clanique, d ' autres s' inscrivaient
délibérément contre l' ordre clanique. Enfin, certaines associations étaient
constituées de spécialistes.
Parmi les associations dont le but était
de resserrer les liens de parenté et d' alliance, citons les fraternités de
sang, les "parentés à plaisanterie" au sein de l ' alliance matrimoniale (mais
aussi entre clans patronymiques , entre classes d' âge du même village , entre
certaines castes, entre deux ethnies mythiquement complémentaires), les
associations à recrutement systématique : classes d' âge et de sexe des sujets
ayant franchis ensemble les différents degrés d'
initiation.
Parmi les associations qui
interviennaient en tant que frein à
la domination subie par une couche
sociale de statut inférieur, citons
les associations féminines ou certaines associations comme le Ngol
(transformation de De Gaulle), qui, dans les années 1946-50, dans le Haut-Congo,
se proclama le champion des jeunes contre la tyrannie des
anciens.
Certaines associations
transcendaient l' ordre clanique, ce furent les associations initiatiques ou
religieuses. Celles-ci étaient
fortement hiérarchisées, leur autorité morale était incontestable, leur
rituel rigoureux et leur discipline ferme. L' initiation
comprenait des épreuves physiques ainsi que l' étude des traditions, des
connaissances magico-religieuses, des poisons et de leurs anti-dotes. Le masque
eétait souvent leur symbole. Certaines d' entre elles, véritables sociétés
secrètes, recherchaient des avantages économiques ou politiques. Toutefois,
aucune association, comme le Bwami au Zaïre, n’apparut dans la région étudiée
dans ce travail.
D' autres associations
assumaient un rôle permanent d' opposition à l' ordre social. Il en était ainsi
des associations de sorciers. Ces individus voulaient obtenir, à titre
personnel, richesse, force et puissance. Leur intégration à l' association était
soumise à un certain nombre de
conditions : possession d' un "génie" propre, initiation particulière et rupture des
liens de parenté et d' alliance, s'accompagnant dans certains cas du sacrifice
du premier enfant pour les femmes ou du meurtre de l' oncle maternel pour les
hommes. Ces associations marquaient l' opposition la plus radicale au vieil
ordre clanique. Les plus célèbres étaient
les sociétés d ' hommes-panthères de l ' Oubangui.
Pour terminer, citons, d'une
part les associations de spécialistes à caractère héréditaire comme les
associations de forgerons, ou basées sur les aptitudes comme les associations de
chasseurs d' éléphants, d' hippopotames, etc, et, d' autre part les
associations utilitaires ou
ludiques chargées des travaux communautaires, des cérémonies, des funérailles,
des danses rituelles...
En règle générale, à l' exception des
associations de sorciers, les associations interviennaient pour pacifier la
société et comme facteur d' ordre et d' équilibre. Elles constituaient des
instances plus ou moins efficientes et répressives de contrôle juridique et
moral, voire politique.
b) Comment était organisée la justice?
Les auteurs s' accordent à
penser que la philosophie qui inspire le droit dans l' Afrique traditionnelle
est différente de la tradition européenne. Pour Mbaye par exemple, "le droit africain traditionnel est
essentiellement conciliatoire et non contentieux. Il participe d' une volonté de
consensus et d' entente au sein de la communauté. Le droit africain en général
est un droit de groupe. Il mérite ce qualificatif, non seulement parce qu' il s'
adresse à des micro-sociétés (lignage, tribu, ethnie, clan, famille) mais aussi
parce que l' individu égoïste et agressif y joue effacé"[17]
Si le consensus n'était pas
possible, "le droit répressif l' emportait sur le droit restitutif (la
punition du coupable faisait souvent oublier le dédommagement de la victime), et
l' organisation statutaire sur l ' organisation contractuelle "[18].
Dans les sociétés qui ne disposaient pas d' institutions
spécialisées, comme celles des Grands Noirs de la forêt, le droit empruntait la
forme du rite, du tabou et de l' interdit "auquel il fallait obéir parcequ' il
commandait comme un impératif
catégorique au sens Kantien du terme"[19]. Ces interdits
tiennaient une place considérable dans le contrôle social. Certains d' entre eux
étaient collectifs (moralité, sexe
, âge, associations), d' autres étaient personnels. Il est intéressant de noter
les nombreux interdits imposés à la femme dans les sociétés patrilinéaires, et
destinés à la situer dans une position inférieure. Les gardiens de ces interdits
étaient les parents mâles à l' égard des enfants, les maris à l' égard des
femmes, les anciens à l' égard des jeunes hommes et les ancêtres à l' égard des
aînés. La violation de ces interdits allait du simple blâme au sacrifice de
réparation. Pour Kamto, "la norme fondamentale" qui présidait à ces interdits
"était immuable dans le fond et inviolable parce qu' elle était sacrée. [...]
Elle était établie ne variatur une
fois pour toute, par les ancêtres fondateurs"[20]
.
Si ces interdits
contribuaient à protéger l' ordre social et les prééminences, ils était aussi
créateurs de droit pour ceux qu' ils régissaient : en effet, le respect d' un interdit par un individu s' accompagnait
du respect de cette obligation par les autres membres du groupe. Ils avaient, en
conséquence, une importante fonction de différenciation qui marquait les esprits
et multipliait les comportements distinctifs[21].
Comment était rendue la
justice?
Pour Mbaye, "se tenir loin du
prétoire, n' avoir jamais à plaider tant comme demandeur que comme défenseur est
un signe de sagesse et une raison d' être fier de sa moralité et de son
comportement social".
Dans ces sociétés de la
forêt, la justice était habituellement rendue, dans le cadre du lignage, par un
" tribunal de famille". Un " tribunal du lignage majeur" pouvait intervenir comme juridiction d' appel.
Pour les problèmes les plus graves, un "tribunal du clan" était constitué.
La "cour" se composait d' un
juge, qui n' est pas obligatoirement le chef du lignage majeur, mais qui pouvait
être tout simplement un conciliateur habile, assisté de représentants des
groupements en cause et de jurés. Il s' agissait moins de fonctions judiciaires
permanentes que de principes
permettant d' assurer le règlement des infractions et des conflits autrement que
par la violence. En effet, le statut de juge n' existait pas avec la même
netteté que dans les sociétés de la savane, comme la société
Ba-Kongo.
Les moyens pour établir les preuves
pouvaient faire appel à l' ordalie, notamment à l' épreuve du poison.
Quels étaient les principaux
crimes et délits ?
Les conflits entre lignages étaient
classés selon leur importance : simple différent, litige grave pouvant entraîner
une guerre (par exemple le rapt des femmes, qui est fréquent), infraction
rituelle. Les peines pouvaient comporter des mises en otage ou la vente comme
esclave.
Les conflits au sein des
lignages avaient pour causes essentielles les antagonismes entre sexes et entre
générations. L' adultère, par exemple, était gravement puni : la condamnée était
attachée à l' arbre à fourmis et peut subir diverses mutilations, notamment l'
ablation du clitoris. Ces châtiments étaient publics.
La sorcellerie était un crime
grave qui faisait appel à une procédure particulière, nécessitant l'
intervention d' un "féticheur" ou d' associations initiatiques. Le condamné
était brûlé vif et dépecé, parfois mangé.
En conclusion, l'
organisation judiciaire présentait les mêmes faiblesses que celles signalées au
sujet de la chefferie : il n' existait ni organisation ni charges permanentes,
les juges, comme les chefs, étaient choisis pour leur savoir-faire et leur
prestige personnel. Le cadre des groupes de descendance et de parenté ne se
prêtait guère à une centralisation du pouvoir, qu'il fût politique ou
judiciaire. Certaines associations,
par leur organisation clanique ou débordant le cadre du clan, s'
efforcaient d' accomplir une fonction compensatrice, au caractère diffus du
pouvoir.
4) La
culture
Les phénomène culturels et
religieux sont toujours d’actualité. Nous les traiterons au
présent.
a) Les langues
Les populations de la forêt parlent des
langues bantoues. La lisière nord de la forêt sert de frontière entre les aires
d ' expansion des langues bantoues et oubanguiennes. Elle est aussi la zone de
contact et d' affrontement entre Bantous et Soudanais. A noter que le bantou
C-10, selon la classification de Greenberg, est la langue parlée également par
les Akas.
b) La religion
Le sentiment religieux africain apparaît
"comme un système de relations entre le monde visible des hommes et le monde de
l' invisible régi par un créateur et des puissances qui, sous des noms divers et
tout en étant des manifestations de ce Dieu unique, sont spécialisées dans des
fonctions de toutes sortes".[22]
La religion se définit comme un langage,
"un moyen d' expression qui permet à l' homme de se saisir dans les rapports les
plus intimes avec l' univers"[23]. Elle comporte
plusieurs dimensions : l' animisme,
le culte des ancêtres,
le totémisme, le fétichisme et
le paganisme (culte de la terre
comme déesse-mère, rites agraires de fécondité).
*l'
animisme (que l’on rencontre également chez les Pygmées) : croyance à l'
existence des âmes, des génies, des esprits des ancêtres sublimés, des déités
associées ou dérivées, intermédiaires nécessaires entre Dieu et l' homme qui
animent l' univers et peuplent les panthéons
traditionnels.
* Le culte des ancêtres est la pierre angulaire de la culture
bantoue. Les ancêtres lointains
sont les garants des normes et des valeurs. Les ancêtres proches gèrent les
modalités de la transmission des droits, des privilèges et des
biens.
La structure religieuse élémentaire se
situe au niveau de la famille élargie, comme le prouvent l' importance de l'
autel familial où seul le chef de famille est habilité à pratiquer des
sacrifices, la position centrale du culte des ancêtres dans la liturgie, les
préoccupations exclusivement familiales des requêtes faites aux ancêtres chargés
d'intercéder auprès des divinités, ainsi que le repas, qui achève habituellement
tout rite, et qui constitue une véritable communion familiale entre les vivants
et les morts[24]. Ce caractère
lignager de la religion peut difficilement faire le lit d' une religion
universelle.
Dans la société bantoue, le chef, qu' il
soit chef de famille ou chef de village ou d' une communauté plus vaste, est l'
intermédiaire entre le monde visible et l' au-delà, l' intercesseur officiel auprès des
ancêtres et le réceptacle du flux vital qu' il transmet aux vivants. En
conséquence, il est investi d ' une autorité charismatique, qu' il exerce dans
toutes les manifestations de la communauté.
Ainsi, au sein du village, "cette
commune-paroisse dont les fondements plongent dans les tombes des ancêtres
génies" comme le définissait
Senghor, le chef "ne peut être que l' aîné des survivants de la génération la
plus ancienne. En tant que tel , il est le plus instruit, le plus sage, le plus
proche des ancêtres, le gérant-doyen des terres, des biens collectifs
(singulièrement des biens de prestige)et des biens matrimoniaux (dot et
circulation des femmes) et il doit
faire régner l' ordre et servir d ' intermédiaire entre les vivants et les
morts"[25].
Nous n' avons pas, comme nous
le verrons chez les Pygmées, une atomisation des pouvoirs cultuels entre
différents meneurs, à savoir,
aînés, maîtres de guerre ou de chasse, devins.
* Le totémisme, absent chez les Pygmées, est présent de façon constante
dans les sociétés bantoues. Le nom d' un animal est choisi comme éponyme du
clan. Certains interdits et rituels lui sont associés.
Aujourd' hui encore, les milices des partis politiques
congolais ont pour noms : Ninjas, Cobras, Requins...
* Nous avons vu l '
importance des sociétés secrètes, masculines et féminines, dont les domaines d'
intervention sont multiples, du culte des ancêtres et des esprits surnaturels au
contrôle social occulte.
Ces sociétés peuvent
éventuellement détenir leurs autels, posséder leurs prêtres et leur
liturgie.
Elles dépassent, toutefois,
rarement le cadre du clan. La forêt rend difficile, là aussi, les grands
regroupements religieux.
* Devins et sorciers occupent une place considérable dans les sociétés
bantoues.
Les devins, le plus souvent appelés
féticheurs, sont des traducteurs de signes. Par l' efficacité de leur verbe et
des rituels, ils agissent sur le réseau de forces qui animent l' univers,
conformément aux besoins de l' homme. Ils sont, en particulier, chargés de
démasquer les sorciers et de trouver des moyens pour réduire les multiples
infortunes qui frappent un individu ou la communauté.
Les sorciers, quant à eux,
sont classés depuis les travaux d' Evans-Pritchard[26] en deux types :
d' une part, les witches, qui
possèdent dans le corps une substance matérielle que l' on peut découvrir chez
les morts par autopsie et chez les vivants grâce au devin (la seule possession
de cette substance, transmise héréditairement, permet aux witches de nuire à la santé et aux biens
d' autrui[27]) et d' autre
part, les sorcerers, faiseurs de
maléfices et qui utilisent des charmes à base de végétaux.
Les travaux français récents
portent sur la logique interne des
formations symboliques en oeuvre dans les phénomènes de sorcellerie et de
désenvoutement[28]. L' école
fonctionnaliste de Manchester, pour sa part, inscrit la sorcellerie dans le
champ plus général du "conflit social" et
voit en elle un "indicateur de tension sociale".
La sorcellerie est également
une des causes de la maladie, que ces sociétés assimilent aux catégories plus
vastes du mal, de l' infortune, du désordre... Nous reviendrons sur cette
importante question dans la partie II.
Dans les sociétés bantoues, le recours à la sorcellerie
permet, dans les crises graves, de remettre de l' ordre et de restaurer la
confiance dans la société, en établissant une responsabilité. L' accusation d'
être possédées ou d' avoir "la mauvaise tête", pour les femmes infidèles ou
récalcitrantes, est extrêmement grave. Elle rend le lignage inhabitable pour l'
individu qui en est l' objet et l' oblige à se soumettre à l' épreuve du poison.
Dans les mains d' un chef qui a obtenu l' appui total des " féticheurs", le
poison d' épreuve devient ainsi un instrument de domination despotique.
Refuser l' épreuve du poison
contraint à fuir loin du village.
Pour Balandier, qui enquêta dans les années 1948-51, au Congo, la sorcellerie
était une des causes de l' exode rural[29].
Les tentatives des autorités
coloniales et des missionnaires pour éliminer la sorcellerie, notamment en
détruisant les fétiches, ont entraîné un sentiment d'insécurité chez les
colonisés, qui jugeaient ces techniques insuffisantes, et ont provoqué l'
inverse de l' effet recherché en entraînant une recrudescence de la
sorcellerie.
* Les rites bantous sont voisins des rites pygmées que nous décrirons à
la section suivante : rites
propitiatoires, rites de purifications, rites d ' initiation, rites de
fécondité[30]... La religion
intervient chaque fois qu' il y a désordre ou menace de
désordre.
En conclusion, le système religieux, bien
que basé sur un animisme classique, relève de pratiques différentes chez les
Bantous et chez les Pygmées. Chez les Bantous, le culte des ancêtres est utilisé
pour asseoir une idéologie
autoritaire. Cette idéologie inspire aujourd' hui les pratiques politiques de nombreux
chefs d' Etat africains, à l' instar du président Zaïrois Mobutu, d' origine
Ngbandi (population de pêcheurs-courtiers de l' Oubangui ) : "le système du
parti unique est le mieux adapté à la réalité africaine d' aujourd' hui, à notre
mentalité, à notre culture. Dans nos villages, la démocratie a toujours existé :
c' est l' union autour du chef, à la recherche du consensus avec les notables,
par la technique de la palabre sous l' arbre. C' est ce que nous appelons au MPR
la démocratie de juxtaposition, à l' opposé de la démocratie conflictuelle, la
vôtre. Le fait est là : nos ancêtres ne nous ont pas légué votre philosophie de
l' opposition"[31].
Le président Chirac, en
visite au Gabon, en juillet 1996, semble appuyer de telles idéologies, en
plaidant pour "une démocratie aux couleurs de l' Afrique"[32].
Chez les Pygmées, en
revanche, l' atomisation des pouvoirs empêche la dérive autoritaire du culte des
ancêtres. Cette atomisation du
pouvoir est accentuée par l' absence de totems claniques, d' associations
ésotériques et de sorciers dont le but est de renforcer la cohésion et le
conformisme social.
d)
L 'Art[33]
Sur le plan culturel, c' est
surtout par leur qualité de sculpteurs que les Bantous se distinguent sur le
plan culturel des Pygmées. "Le développement de l ' art africain (de la
sculpture) a été pour l ' essentiel circonscrit à l ' Afrique forestière[34]: Golfe de Guinée
, arrière-pays soudanien de la rive droite du Niger , forêt équatoriale
atlantique, bassin du Congo. Cette
Afrique noire de la statuaire s' organise autour de quelques pôles régionaux , l
' aire du Bénin (Nok , Igbo-Ukwu , Ifé , Bénin , culture dite de "Tsoédé") dont
les admirables créations se succèdent depuis le Vème siècle av. JC jusqu ' au
XVème de notre ère, et celle des royaumes Kongo, Pende, Tshokwe, Kuba, Luba,
dont les plus belles réalisations datent de la période allant du Xème au XVIème
siècle"[35].
La statue s' inscrit dans une forme
cylindrique. Le sculpteur la taille dans un tronc d' arbre, à la hache ou à l'
herminette. Le corps est droit, les membres inférieurs trop courts, pliés en
signe de tension. Le visage est sévère, non personnalisé, concave. Les
caractères sexuels sont nettement représentés. Mais l' ensemble reste abstrait.
Les formes sont rythmées et équilibrées. Les masses et les plans constituent des
unités parfaitement intégrées. Ce personnage est un ancêtre, une fonction (le
chef) ou répond au besoin de la magie.Il s' agit d' un art expressioniste, de
grande qualité formelle, soulignant l' importance que ces "peuples de la
clairière" reconnaissent à la parenté et aux forces
surnaturelles.
Conclusion sur les sociétés
patrilinéaires des Grands Noirs de l’interfleuve dans la période
précoloniale
Les peuples Grands Noirs
formaient de nombreux groupes de petite importance, semi-nomades qui se
constituèrent par migrations successives.
Jusqu’au début du siècle, ces
sociétés d ' agriculteurs développèrent leurs activités aux dépens de la forêt.
Cette exploitation était toutefois précaire. En effet, l' agriculture sur brûlis
entraînait un épuisement rapide des sols qui obligeait à un semi-nomadisme
agricole, les produits obtenus n’était
pas suffisants sur le plan alimentaire, des activités complémentaires de
chasse, de pêche et de cueillette étaient donc nécessaires ainsi que des
échanges avec les ethnies voisines pour la viande et les outils. Enfin, l'
impossibilité de constituer des stocks aggravait la précarité économique de ces
petits groupes dispersés dans l' immensité de la forêt équatoriale.
La "maison" était le
fondement de leur organisation sociale. Elle était constituée autour d' un
lignage patrilinéaire, patrilocal et exogamique. L' aîné du lignage devait être
un homme dans la force de l' âge, capable de prendre en main l' organisation
économique, d' imposer son autorité et de rendre crédible son rôle d' intermédiaire entre
les divinités et les hommes. Cette prééminence, soumise à la compétition et à la
jalousie, était cependant fragile.
Une grande solidarité
unissait les membres de la communauté, mais cette solidarité s’accommodait d' une inégalité structurelle entre les
individus : l' âge, le sexe ou le statut déterminaient la place de chaque membre dans le lignage, sa
contribution à la production et sa part dans la redistribution des
biens.
Les alliances étaient
concrétisées par des échanges de femmes et de dots. Plusieurs lignages alliés
constituaient un village. L' aîné des aînés présidait les réunions. Il s'
agissait toutefois de prééminence et non d' organisation hiérarchique. Le
pouvoir était ainsi fragile et l' autorité dans ces villages
temporaires.
L' organisation politique ne
dépassa pas le groupement de villages. Il n' exista dans l’interfleuve
Oubangui-Sangha, ni principauté ni royaume.
La justice n'était ni indépendante ni permanente: le juge,
choisi par les parties pour le litige en cours, pouvait difficilement dissocier le
prévenu de son lignage, et essayait,
par consensus, d' éviter l' affrontement entre familles ou entre clans.
L' adultère, les conflits entre générations, les rapts de femmes ou les prises
d' esclaves était les principales causes de procès. Les châtiments respectaient
rarement les droits intangibles de
l' homme.
Le culte des ancêtres était
le trait le plus marquant de ces sociétés. Ce culte était centré sur les
intérêts de la famille et du clan. Il justifiait les hiérarchies sociales, la
domination des aînés et, par les nombreux rites et interdits qui le
confortaient, il était à l' origine d' un sentiment de culpabilité chez les
individus qui transgressaient les
impératifs cultuels ou rituels. La sculpture, activité culturelle caractéristique des
Grands Noirs, était, essentiellement
une manifestation du culte
des ancêtres et du chef. Si les multiplies associations, de femmes, de cadets,
...constituaient un contre pouvoir légal à l' ordre clanique, la sorcellerie
était l' expression d' une opposition radicale au système de parenté et d'
alliance et combattue en tant que telle.
B. LES ROYAUMES DE LA
SAVANE
Des plateaux Batéké à
l’atlantique les peuples appartiennent à la « matrilineal belt ». Ces
peuples matrilinéaires sont : les Ba-Tékés (ou Tios), installés de la
rivière Alima jusqu' au Pool Malebo
(Stanley Pool)[36] et au Sud du Pool
les différents groupes Kongos :
Ba-Kongo, Ba-Lari, Ba-Soundi et Vili sur la côte.[37].
1) Economie
Selon Lebeuf : "qu' ils
soient chasseurs, pêcheurs ou colporteurs (activité traditionnelle ancienne des
Batékés), tous ces peuples pratiquaient l' agriculture sur brûlis dans de
grandes zones dégagées et dans les clairières de la forêt où ils cultivaient
principalement plusieurs espèces de manioc, l ' igname, le taro, le maïs ; les
variétés de bananiers, nombreuses, croissaient dans les villages et à proximité
; les palmiers à huile fournissaient l ' essentiel des oléagineux tant pour l '
alimentation que pour le commerce"[38].
Le travail du cuivre était
une spécialité batéké (colliers et bracelets de cuivre sont signes de richesse
et de puissance. Le roi portait un collier de cuivre rouge). Par sa situation
géographique, entre la rivière Alima et le Stanley Pool, cette ethnie contrôlait
également les trafics des marchandises et des esclaves.
Enfin, entre le Pool et la
côte, l' organisation des marchés et les routes commerciales était entre les
mains des différents groupes kongos.
L'organisation sociale des peuples de la
savane, Batékés et Kongos, était
très différente de celle des peuples de la forêt : filiation matrilinéaire,
liens puissants avec la terre, autorité et justice
hiérarchisées.
2) Famille et alliances
Les sociétés de la savane
constituent la "matrilineal belt"[39]. La filiation
matrilinéaire, qui ne fut jamais un matriarcat, rendait les relations entre
alliés plus stables du fait de la grande solidité de la relation oncle-neveu.
Les liens puissants à la terre et aux tombeaux des ancêtres
distinguaient également les sociétés des savanes des sociétés de la forêt, vouées à un
nomadisme agricole[40]. Pour
Balandier : "Les rapports majeurs
[...] existant entre la terre clanique, les lignages et les ancêtres et d' autre
part,..les alliances [...]
organisaient les relations
économiques et les diverses
relations sociales"[41]. L' institution
du Malaki était ainsi un exemple de
l' interpénétration des liens économiques et sociaux. Cette fête annuelle, au cours de laquelle les
biens accumulés tout le long de l' année étaient consommés de manière collective
dans une véritable atmosphère de réjouissance et de faste, avait pour finalité
le renforcement des alliances et de l' unité du lignage, et enfin, d' honorer les ancêtres. Cette manifestation, où interviennaient les
hommes, leurs biens matériels et leurs valeurs spirituelles, rappelle les rassemblements des
camps lors de la saison sèche et
les cérémonies de levée de deuil chez les Pygmées. Toutefois, sont absents, chez
ces derniers, l' aspect ostentatoire, la volonté de prestige et les
manifestations de défi entre les lignages.
La présence de nombreux esclaves était une différence importante entre
les villages de la savane et les villages de la forêt. L' esclave, acheté à une
tribu étrangère, gage d' une dette ou d'une compensation, sujet rejeté par son
groupe, etc, perdait son appartenance tribale ou clanique. Il bénéficiait
cependant d' une certaine protection et il était souvent traité comme un membre de la famille.
Ses descendants ne pouvaitt retrouver la qualité d' homme libre que s' ils
naissaient d' une femme libre.
Dans ces sociétés, l'
esclavage offrait divers avantages : il constitue un capital humain, il
dispensait les membres les plus faibles du clan (cadets, femmes...) des
prestations pénibles, il valorisait la qualité d' homme libre, il permettait
enfin de véritables transferts de responsabilité, en effet, en cas de maléfices
ou de conflit au sein du groupe, l' esclave constituait un bouc émissaire tout
désigné.
Il est intéressant de signaler que les bandes
de Pygmées, que les Batékés utilisaient pour la chasse, n' ont en revanche
jamais été réduites en esclavage.
3) Organisation
hiérarchisée de l' autorité et de la justice
- L' organisation de l'
autorité :
Les Batékés et les Kongos avaient un roi élu parmi les
aînés des lignages majeurs : le Makoko chez les Batékés, le Manicongo chez les
Kongos. La capitale était Mbé[42] pour les
premiers, Mbanza-Congo pour les seconds.
L' organisation était sensiblement la
même dans les deux sociétés.
La société Kongo est la mieux
connue. Dans la savane, les conquérants kongos réussissent à constituer un Etat
entre le XIIIème et le XVIIIème siècle . Mais,
-l’établissement de cet Etat
n’avait pas réduit l’autorité des doyens agissant au sein des clans et des
lignages. Selon Dapper , cité par Balandier[43], le roi Kongo
était assisté d’un conseil de douze notables qui représentaient les douze clans
primitifs. Parmi ces doyens, le mani Vunda, du clan Nsaku, celui des plus
anciens habitants de la région, et
reconnu clan ainé, était considéré comme « seigneur de la terre et aîeul du
roi. Ce dernier devaitt épouser une fille dans son lignage et en faire une
reine. Cette association politique et matrimoniale rappellait que le fondateur
du royaume n’avait pu pérenniser son emprise qu’en acceptant la coopération et
l’alliance des premiers maîtres de la terre.
-La transmission du pouvoir
se faisait par la lutte soit au sein du groupe des frères utérins, soit au sein
du groupe des neveux maternels. Ces luttes épuissaient le
royaume.
-A aucune époque le roi ne
disposa des instruments nécessaires au gouvernement centralisé d’une vaste
entité politique.
-L’utilisation du christianisme comme instrument
d’unification et de renforcement du pouvoir central fut un échec. Imposée de
l’extérieur et de manière autoritaire, elle n’eut, selon le père Jan van Wing,
qu’une action superficielle comparable à celle d’une pluie tropicale
qui « glisse à la surface sans pénétrer bien avant dans le sol ».
(Quid du communisme et de la démocratie ?) Elle est, toutefois, à l’origine
de religions syncrétiques qui visent à recréer, au début du XIXème siècle,
l’unité politique du royaume déchiré.
-La traite profita un moment
au roi du Kongo, mais la perte du monopole portugais et la dispersion des points
de
contact avec les européens
entraina la division du pouvoir entre les chefs de
province.
La dégradation du pouvoir
avait laissé la décision judiciaire et cultuelle à un certain nombre de mfumu mpu ou « chefs
couronnés ». Ces derniers appartenaient à la partie la plus vitale des
clans dominants. Ils étaient, pour Georges Balandier, l’élément central de
l’ancienne organisation Bakongo. Il symbolisait la pérénité du clan, son unité
et contrôlait les interactions entre le clan des ancêtres, le clan des vivants
et la terre clanique. « Il intervenaient dans les différents relatifs au
droit foncier, lors des litiges relatifs aux biens et à l’héritage, dans les
affaires où se jouaient la solidarité clanique, dans les contestations relatives
aux droits des personnes (en particulier en matière de servitude) et dans les
conflits induits par les accusations de sorcellerie [44]». Le mfumu pouvait choisir son successeur,
sans être contraint par l’ordre des règles successorales, en accordant sa préférence au plus
capable des prétendants.
En dehors de ces autorités
supérieures, se trouvaient les chefs de village et leur conseil, appartenant aux
lignages resteints, disposants de l’autorité quotidienne. Leurs fonctions
étaient d’ordre essentiellement économique (régler les cultures et surtout les
marchés), juridique et de relation extérieure.
La tradition du culte des
ancêtres et du chef couronné nous amène naturellement au chef charismatique et
au parti unique. Ce dernier, créé par le chef, peut, en effet, être considéré
comme lignage majeur, la filiation
entre les membres étant de nature spirituelle. Pour Mobutu, le "parti unique est
au dessus des autres lignages, des clans et des tribus"[45].
- L' organisation de la
justice :
Pour les affaires mineures
chaque lignage avait son arbitre.
Dans les cas mettant en cause
des villages de clans différents, les Nzôzis se réunissaient en dehors des
villages et s' efforcaient d' obtenir un accord. Dans le cas contraire, un
arbitre était choisi d' un commun accord et une joute oratoire publique avait
lieu. Ce "procès" avait essentiellement pour but de reconnaître un droit et non
de définir une sanction. Tout le groupe était concerné par l' obligation née de
l' arbitrage. Quand l' obligation était satisfaite, une cérémonie manifestait la
normalisation des relations.
Ces sociétés de
commerçants avaient ainsi fait une
place privilégiée au règlement pacifique des conflits. Par ailleurs, l'
institution des marchés, avec ses règles et coutumes, ses associations, montre de quelle manière négoce et
pratique judiciaire sont liés.
Le nzozi (juge, arbitre) et la ba-nzozi (cour de justice) était selon
Balandier, avec le « chef couronné » et le chef de village et son
« conseil » les trois piliers de la société
bakongo.
-Le contrôle de la
décision
Au pouvoir personnel
s’opposait le pouvoir des groupements. Pour E. de Jonghe, « il n’est pas
surprenant qu’un pouvoir central fort n’est pas pu se constituer, puisque les
fonctions politiques ont été confié exclusivement à des groupes
sociaux »
Il existait ainsi, dans cette
société Bakongo, une tendance à la séparation des pouvoirs religieux, politique
et judiciaire. De plus ces pouvoir ne pouvaient s’exercer que dans les seules
limites des groupements de parenté.
Au sein de ces groupements,
un contrôle de l’autorité était également exercée par les hommes les plus agées,
mais aussi par tout homme libre du
clan.
Au contrôle du pouvoir
personnel exercé par les lignages, et au sein des lignages par les hommes
libres, se s’ajoutait le pouvoir équilibrant des
associations.
Comme pour les sociétés de Grands Noirs
de la forêt, les asssociations se distinguaient entre celles qui avaient pour
but de restaurer la santé du groupe : lutter contre la maladie du sommeil,
contre la stérilité, contre les sorciers (tel était le but du Munkunguna, dans les années 1950) et
celles qui faisaient contrepoids à l’ensemble socio-culturel fondé sur la
parenté (tel la société du Kimpasi « où on y viole sans vergogne les lois
divines et humaines, le féticheur s'’ arrogeant les prérogatives de Nzambi
(Dieu) lui même »[46]. Pour Georges
Balandier, ces associations qui agissaient en marge du système clanique eurent
toutefois des difficultés à construire des organisations dépassant les limites
du clan.
Les sociétés de la savane
montraient, ainsi, une capacité plus grande à constituer des entités politiques
plus stables et plus vastes que celles de la forêt. Le clan resta, toutefois, à
la base de l’organisation sociale.
L ' histoire des sociétés de la savane a été bouleversée
par leur intégration à la zone de traite atlantique et par les transformations
économiques et sociales qui en ont résulté, notamment la révolution agraire
consécutive à l' importation de nouvelles denrées
alimentaires.
Les différences économiques
et sociales entre les sociétés de la forêt et de la savane s' accentuèrent avec
la traite et la colonisation. Une coupure s' établit entre peuples-marchands et
"peuples-réservoirs".
II-LA TRAITE NEGRIERE INSTALLA UN DESEQUILIBRE SOCIO-ECONOMIQUE ET
CULTUREL ENTRE LE NORD ET LE SUD
La traite atlantique modifia
profondément les économies et les organisations sociales de l' Afrique Centrale.
Elle fut à l'origine de nouveaux rapports de forces qui déterminèrent le sort et
la fonction de chacun des peuples de la région, des populations organisées en
royaumes aux groupes dispersés de la forêt équatoriale. Ainsi, un antagonisme
majeur s' installa , sur les plans socio-économique et culturel, entre peuples
razzieurs et peuples razziés
A. L' ANTAGONISME
SOCIO-ECONOMIQUE
1) Dans la région inter-fleuve Sangha-Oubangui
a) Les peuples
razziés
Les multiples tribus
acéphales de chasseurs-cueilleurs, chasseurs-agriculteurs et pêcheurs dispersées
dans l' immensité de la forêt furent touchés tardivement par la traite,
vraisemblablement au XVIIème
siècle.
Au XIXème siècle, la région
était devenue une zone founisseuse d' esclaves, d' ivoire, puis, de caoutchouc à
la fin du siècle. Elle était désormais
intégrée au "grand commerce congolais"[47]. Elle connut une
forte augmentation du volume de ses échanges et une diversification de ses
activités de production. Elle fournit la majorité de l' ivoire et le quart des
esclaves qui transitaient alors par
le pays Batéké.
Aucune organisation sociale
dépassant le stade du village n' apparut au sein du bloc forestier parcouru de
tribus fuyant la traite et les troubles militaires de la savane. Les Pygmées
constituaient la seule population homogène, en regard des multiples tribus de
cette région.
b) Les peuples
courtiers
Les Pandé et les Bobangi
(appelé « gens de l’eau ») assurèrent la majorité du trafic négrier
sur la Sangha et l’Oubangui[48]. Les flux
commerciaux majeurs convergeaient
vers le Pool tandis qu'un courant plus modeste, contrôlé par les marchands arabes, se
dirigeait vers le Nord-Ouest et le Nord -Est.
2) Sur le Pool
Le royaume Batéké dut longtemps sa
prospérité à son implantation privilégiée sur le Pool, au carrefour des voies
navigables du Nord et des pistes caravanières du Sud aboutissant à l' océan
Atlantique et par où transitaient esclaves et ivoire, mais aussi, produits
artisanaux (vannerie, poterie), sel, poissons et également tabac, l' une de
leurs spécialités. Cette position de monopole connut, à partir du XIXème siècle,
la concurrence des Ba-Kongos et des Bobanguis. Contrairement aux peuples
semi-nomades du Nord, ces populations, constituées en royaumes et confréries,
occupèrent chacune des positions de force : la propriété de la terre pour les
Batékés, le contrôle des pistes caravanières pour les Ba-Kongos et l' apanage du
commerce fluvial pour les Bobanguis. Autour du Pool se développèrent alors quatre
emporiums : Mfwa et Mpila sur la rive droite, Kinshasa et Ntamo sur la rive
gauche. Une minorité de marchands et de chefs tenaient le commerce des esclaves
et de l' ivoire. Entourés de quelques parents et de dépendants libres, ils
régnaient sur une multitude d' esclaves. Sur les terres autour du Pool, la
culture du manioc était assurée par les femmes et celle du tabac par les
esclaves.
3) De l' Atlantique au fleuve Congo
Du XVème au XVIème siècles le puissant
royaume christianisé du Kongo avait
fondé sa richesse sur la traite esclavagiste en collaboration avec les
Portugais. Cette puissance diminua
au XVIIème siècle du fait de la
perte du monopole portugais sur la traite négrière.
Au XVIIIème siècle, la traite
avait entraîné un morcélement du royaume, livré à l' insécurité, aux troubles
permanents et aux razzias. Pour l' école d' anthropogie américaine," l'
hémorragie négrière aurait condamné le royaume du Kongo à se désagréger, faute
de dominer une population suffisamment groupée pour reconnaître une autorité
supérieure. Cette hypothèse
privilégie le critère démographique, pour différencier sociétés
lignagères et sociétés étatiques"[49]. Le royaume
disparut avec la suppression de ce commerce[50].
Sur la côte, le royaume
vassal de Loango était également un royaume esclavagiste et
courtier.
Au XIXème siècle, la région
comprise entre le Pool et l' Atlantique était devenue une zone de transit et de
routes caravanières[51], la traite ayant
porté un coup fatal aux économies locales. L' exploitation du cuivre avait cessé
au XVIIIème siècle, du fait de la concurrence du cuivre européen. L' abattage systématique de l ' hévéa
sur la côte entraîna l' épuisement rapide du caoutchouc dont l' exploitation fût
repoussée à l ' intérieur, chez les Nzabis et les Pygmées, leur contribution se
limitant au repérage des lianes à saigner. La seule production de la côte qui garda une importance, fut le sel qui
servit longtemps de monnaie d' échange, à l' intérieur.
Sur la côte, le royaume Vili
de Loango s' était maintenu. La classe dirigeante était constituée de l '
association des anciens princes et de riches courtiers. Son pouvoir reposait sur
le mariage et la vénalité des charges accordées par le roi , le Malongo. Elle
contrôlait le commerce atlantique de l' ivoire et des esclaves, le plus
lucratif, ainsi que le commerce de
quelques produits complémentaires (caoutchouc, gomme, copal, huile de palme,
noix de palmiste) provenant de zones intermédiaires comme le Mayombe, les pays
Nzabi, Punu et Kuni. La classe dirigeante contrôlait également les offices, le
foncier et les dépendants. Le peuple, quant à lui, se consacrait à l '
agriculture et l' artisanat et
payait tribut[52] . Ce
fonctionnement socio-économique à structure dualiste, d' autosubsistance
communautaire et de grand commerce, est caractérisque, selon Coquery-Vidrovitch,
du mode de fonctionnement africain[53].
Sur le plan économique la
traite a également installé une
division nette entre peuples
réservoirs et peuples esclavagistes et courtiers, entre zones de prédation
et centres d' échanges et de
commerce à longue distance.
En outre, l' abondance de la
main d ' oeuvre servile, dont la masse s' amplifia après l' interdiction du
commerce négrier, permit la constitution de bandes armées nombreuses et l'
installation, à coté de l' autosubsistance, d' un "mode de production esclavagiste"
faisant de l' esclave un produit, un moyen de production et de reproduction. Ce
mode de production conditionna largement, la mise en place du commerce dit "
légitime": cueilleurs, planteurs et porteurs ayant une origine servile. L'
émancipation des esclaves entraîna la destruction des marchés traditionnels de
la cuvette congolaise et de gros problèmes de ré-insertion.[54]
Cette économie de traite profita à certain groupes, mais la
région s ' engagea, dès la période précoloniale, dans la voie de l ' épuisement
irréparable. Le premier âge colonial prolongea ce système au profit des états
européens, les Africains servant de main-d' oeuvre forcée. Les gains de la
période 1800-1880 allèrent aux maisons de commerce, essentiellement
anglaises.
B. L' ANTAGONISME CULTUREL
Tandis que les royaumes de
Loango et du Kongo avaient été au contact des Européens durant plusieurs siècles, les peuples du Nord
n' entrèrent en contact avec les Blancs qu' à la fin du XIXème siècle. Ils
conservèrent ainsi, quasiment intactes leurs traditions culturelles jusqu' à la
colonisation.
1) Le sentiment de supériorité des Ba-Kongo
Plusieurs éléments culturels,
présents dès l' époque précoloniale, peuvent expliquer le sentiment de
supériorité qui animent, encore aujourd' hui, les Ba-Kongo vis-à-vis des peuples
du Nord du pays.
a) Le mythe de la grandeur du
Royaume du Kongo
La permanence du mythe de la
grandeur du Royaume du Kongo était telle, qu' en 1955, Balandier écrivait encore
: "L' histoire de ce royaume, maintenue de manière rudimentaire et déformée par
les légendes, a conservé un prestige certain. L' ancienne capitale, San Salvador
(Kôgo-dya-Ntolila), est pour les Ba-Kongo, partagés aujourd'hui entre l' Angola
et les deux Congo, le symbole d' une unité à recréer. [Cette ville est le lieu]
où tous naquirent, où chaque clan a encore sa rue et où chacun a des parents
pour l' accueillir"[55]. Ce mythe a été
utilisé par les Ba-Kongos, dans les années précédant l' indépendance, comme un instrument de combat politique
moderne.
b) L' évangélisation
Les premiers missionnaires
débarquèrent au Kongo en 1491, envoyés par Jean II de Portugal. Jusqu' au
XVIIIème siècle, jésuites, franciscains et capucins oeuvrèrent au Kongo, pays
considéré alors, en Europe, comme un pays chrétien. L' activité d'
évangélisation s' accomplit à distance à partir des évêchés de Sao Tomé et de
Saint-Paul-de Loanda, division qui exprimait la rivalité entre les rois de
Portugal et d' Espagne. Cette évangélisation fut, pour Balandier, superficielle,
quantitative et vulnérable. Elle donna naissance à une église de type colonial, compromise,
médiocre par son enseignement et qui prépara la voie à tous les syncrétismes[56]. Le christianisme
était associé aux "souverains", aux chefs et aux colons portugais qui l'
utilisaient comme un instrument supplémentaire de puissance. En témoigne l'
association de la croix chrétienne (NKagi) aux insignes de la chefferie. L' imprécision de l' enseignement et la
tradition ancienne de libre interprétation des faits chrétiens permirent d' une
part, aux féticheurs et aux magiciens de s' emparer des objets cultuels
chrétiens et d' autre part, de voir
l' émergence au XXème siècle d' églises synchrétiques dont la plus importante
est l' Eglise du Christ selon Simon
Kimbangou.
c) Une langue commune à tous
les Ba-Kongo, le kî-kôgo[57]
Un catéchisme en kî-kôgo et
un dictionnaire kî-kôgo-portugais furent imprimés au XVIIème siècle au Portugal.
La version moderne de cette langue, le manukutuba, est considérée depuis 1992
comme langue officielle du Congo, à côté du français et du
lingala.
2) L' hétérogénéité culturelle des peuples du Nord
Mbochi, Sangha, Pygmées, Oubangiens sont
divisés, leur population est peu nombreuse, leurs coutumes et leurs langues sont
différentes. L' animisme, les sociétés secrètes et la sorcellerie sont
habituels.
La langue véhiculaire, le
lingala, fut introduite seulement au XIXème siècle par les pêcheurs-courtiers
bobanguis.
La mentalité de ces peuples
est très différente de celles des peuples qui vivent au contact des Européens
depuis des siècles.
Mais surtout, la traite a
entraîné un antagonisme psychologique vis-à-vis des "gens d' en-bas", qu' ils appellent du
sobriquet de Kôgo-Mendélés (ceux qui se prennent pour les Blancs du Congo, ou
encore,ceux qui ont les manières des Blancs).
C LA TRAITE A ENTRAINE UNE
REPARTITION DESEQUILIBRE ET UNE
FAIBLESSE DE LA POPULATION EN
AFRIQUE CENTRALE[58]:
1) Elle a cassé la
croissance démographique de la région[59].
Au Congo, les pourvoyeurs
furent, nous l' avons vu, les Bobanguis, les Batékés, les Ba-kongos et les Vilis
des ports de la côte (Loango, Malembo, Cabinda) où arrivaient les caravanes d'
esclaves et d' ivoire. On estime à plus de 15 000 individus par an l'
exportation d' esclaves par les
ports de la côte Congo-Gabon, aux XVIIIème et XIXème siècles. Dans le nord de l'
Afrique Centrale, les razzias augmentèrent au cours du XIXème siècle pour
satisfaire la forte demande en esclaves des royaumes de la cuvette du Tchad et
des commerçants du bassin du Nil.
Au Congo, selon
Coquery-Vidrovitch, "l' importance numérique de la traite est sujette à
controverse. Toutefois, il est hautement probable que par sa durée et sa
stabilité, la traite négrière a pesé d' un
poids considérable sur l' avenir du pays"[60]. En effet, si
dans certaines régions, comme le Nigéria par exemple, la fécondité vint au
secours de la ponction négrière, en Afrique centrale, le potentiel démographique
préalable déficient fut incapable de faire face à l' agression ; ainsi le
sous-peuplement de cette région devint irréversible.
2) la traite entraîna également une
disparité démographique Nord-Sud
C' est au cours de cette
période que la disparité démographique régionale Nord-Sud de la future Afrique
Equatoriale Française se mit en place.
La population courtière du Sud augmenta faiblement (+0,7%) tandis que la
population razziée du Nord diminua (-3,3%). Selon Coquery-Vidrovitch, sur la côte la demande atlantique
concernait les esclaves mâles. La majeure partie des hommes capturés étaient
ainsi exportés, mais seulement la moitié des femmes, l' autre moitié étant
conservée par les peuples razzieurs, ce qui augmentait la fécondité de leur
groupe. Dans le Nord, en revanche, s' ajoutait à la demande de la côte, celle des traitants sahéliens,
grands demandeurs de femmes : deux
tiers des femmes étaient alors exportées, diminuant d' autant la fécondité du
groupe razzié.
L' arrêt de la traite
négrière atlantique accentua ce déséquilibre : en pays Bakongo et Batéké, l' abondante main d' oeuvre servile
déversée sur le marché ne fut plus exportée et augmenta la population de ces
régions. A la veille de la colonisation, environ un quart des habitants
avait le statut
d'esclave.
3) La traite provoqua de
nombreuses
migrations
Les peuples razziés ont fui les zones de
savane et ont pénétré, afin de s'y
protéger, dans les zones sous-peuplées du massif congolais, refoulant les
Pygmées et introduisant de nouvelles maladies dans la forêt, notamment le
paludisme. Ces migrations, toutefois, ne suffirent pas à améliorer la croissance
démographique du bloc forestier.
4) Elle a provoqué une véritable révolution
agricole :la"révolution du manioc" considéré comme une plante de
survie
Par l' introduction du
manioc, la traite a indirectement provoqué une véritable révolution agricole et
des changements considérables dans l' occupation humaine de la région[61] . Cette
"révolution" a permis, en particulier, la progression de la frontière agricole
et humaine aux dépens de la forêt.
La forêt équatoriale couvre
la majeure partie de l' Afrique Centrale. Elle était, jusqu' à la fin du XVème
siècle, une zone relativement peu peuplée, essentiellement par des groupes de
chasseurs-cueilleurs et de pêcheurs. La croissance démographique des franges
côtières de la forêt équatoriale s'
est accrue lentement, puis s' est accélérée au fil des siècles grâce, en
particulier, au manioc. [62]. Le manioc permit
également aux fuyards de survivre dans l' immense bloc forestier
intérieur.
En outre, le manioc pousse
plus facilement que l' igname et nécessite une main-d' oeuvre moins nombreuse.
Il fut ainsi la plante consommée dans toutes les périodes de crises :
catastrophes naturelles, guerres civiles, razzias...
D-LA TRAITE A ENTRAINE UNE DIFFUSION DES
EPIDEMIES
Du XVème au XIXème
siècles on assiste à une diffusion mondiale des
épidémies.
1) La traite entraîna la diffusion d' épidémies d'
Afrique en Amérique
Les esclaves africains transportés en
Amérique introduisirent sur ce continent la lèpre, le paludisme et l' onchocercose. En revanche, la maladie
du sommeil ne put se développer en Amérique du fait de l' absence, sur ce
continent de la mouche Tsé-Tsé.
2) La traite entraîna la
diffusion d' épidémies d' Amérique en Europe et en
Afrique
La fièvre jaune, endémique en
Amérique, contamina les ports d' Europe et les côtes africaines, à partir du
XVIIIème siècle. En Afrique, la
première épidémie d' importance eut lieu à Saint-Louis du Sénégal en 1778. Ce
fléau, appelé vomito negro ou typhus
amaril, ravagea l' Amérique et les côtes d' Afrique jusqu' au XXème siècle. Le
tableau clinique dramatique, l' absence de traitement, la mort certaine
imposaient des mesures de police sanitaire draconiennes : couvre-feu, isolement,
interdiction de quitter la zone infectée [63].
3) La traite fit pénétrer
la variole au coeur du continent africain
La variole,
traditionnellement présente sur les côtes africaines, fut introduite à l'
intérieur du continent par les caravanes de marchands d' esclaves et d' ivoire,
dès la fin du XVIIIème siècle. Au XIXème siècle, en Afrique Centrale, des
épidémies de variole entraînèrent
une forte mortalité: en 1864-1865 par exemple, la moitié de la population de
Luanda périt du fait de la variole. Une épidémie de même ampleur se reproduisit
dix ans plus tard. La panique fut telle que l' on vit le roi du Kongo implorer
l' aide du Portugal.
D' une manière générale, les
grands fléaux importés en Afrique, tels que la fièvre jaune, la peste et le
choléra, restèrent le long des côtes africaines jusqu' à la conquête
coloniale.
L' Afrique Centrale
précoloniale ne connut pas de fléaux d' origine étrangère analogues à ceux qui
détruisirent les populations amérindiennes, du fait de la médiocrité de la
pénétration portugaise qui perturba
peu l' équilibre homme-nature.
La conquête coloniale, par la
guerre, les famines, les déplacements de population qu' elle entraîna, provoqua,
en revanche, l' explosion d' épidémies locales (variole, maladie du sommeil ...)
et d' épidémies importées (fièvre jaune, tuberculose, maladies vénériennes,
grippe...)
4) En revanche, les
pandémies de peste n'atteignirent pas le coeur de l' Afrique Noire
Venue du fond des steppes
asiatiques, la peste, dont les
grandes excursions avaient laissé derrière elles des foyers secondaires en Inde,
au Moyen-Orient, au Maghreb, en Chine, en Indochine et à Madagascar, ne fut
décrite en Afrique qu' en 1899, à Grand Bassam. Elle resta cependant sur les
côtes et ne réussit pas à s' implanter à l' intérieur des
terres.
5) Le choléra n’atteignit
que l’Afrique orientale
Le choléra, dont le berceau
originel se situe dans le delta du Gange et celui du Brahmapoutre, ne se
développa que sur les côtes de l' Afrique Orientale. Les premières épidémies
s'y produisirent à partir de 1817.
Elles provenaient presque toutes du foyer constitué par le rassemblement des
pèlerins revenant de la Mecque et se développèrent essentiellement sur la côte.
Les six premières pandémies (1817-1923), en revanche, n' atteignirent ni l'
Afrique Occidentale, ni l' Afrique Centrale ; cette situation constitue du reste
un mystère épidémiologique. Ce
n'est qu' au cours de la septième pandémie, qui débuta en 1961, que ces régions
furent atteintes en même temps que tous les pays démunis de la
planète.
CONCLUSION
La traite négrière fut la cause d' un
déséquilibre démographique, économique, social et culturel entre les ethnies d'
Afrique Centrale.
Sur le plan démographique, la
traite a été responsable d' un déficit global de la population d' Afrique
Centrale et d' un déséquilibre dans la répartition de ces populations. La faiblesse démographique définitive de
la région aux confins du Congo, du Gabon et du
Cameroun s' opposa à la relative croissance des peuples de la côte dont une
grande partie des habitants est d' origine servile.
La traite provoqua également
de nombreuses migrations et la
pénétration dans la forêt équatoriale d' Afrique Centrale de peuples variés
fuyant les razzias, réduisant le territoire de chasse des Pygmées et perturbant
ainsi l' équilibre écologique entre
les chasseurs-cueilleurs et la forêt équatoriale.
Sur le plan de l'
organisation sociale, la traite favorisa dans un premier temps le royaume
négrier du Kongo. Les excès de la ponction négrière entraînèrent toutefois la
destruction de ce royaume au XVIIIème siècle. L'insécurité régionale chronique
qu' elle instaura empêcha, dans le Nord du pays, la formation d' une
organisation sociale dépassant le stade de la confédération de villages. Sur le
fleuve Congo et dans le Sud, en revanche, la traite favorisa les peuples
courtiers et esclavagistes (Bobanguis, Batéké, laris du Pool,Vilis du Loango).
Sur le plan psychologique s' installa un antagonisme majeur entre les "ethnies de
marchands et les ethnies réservoirs". Au sentiment de supériorité des Ba-Kongos
répondent toujours le mépris et la dérision des peuples du "haut"qualifiant les
Ba-kongos du sobriquet de Kôgo-Mendélés (ceux qui se prennent pour les Blancs du
Congo).
L' arrivée des missionnaires
entraîna une rupture culturelle profonde entre les populations christianisées de
la côte et les peuples animistes de l' intérieur.
Sur le plan économique, la
traite fut à l' origine de profonds bouleversements. D' une part, elle instaura
une division entre des zones de prédation et lieux d ' échanges et de commerce à
longue distance, entre autosubsistance alimentaire et mode de "production
esclavagiste". D' autre part elle entraîna une disparition de l' artisanat et de
la métallurgie locale des ethnies de fondeurs au profit des produits de traite
importés par les peuples courtiers.
En associant les Pygmées à la prédation du bloc forestier comme
producteur de base de l' ivoire, elle rompit l' équilibre traditionnel des
échanges complémentaires Bantous/ Pygmées .
La traite mit en place en
Afrique Centrale des flux de communication qui répondaient essentiellement aux intérêts
des traitants et fit ainsi s' appauvrir les circuits traditionnels régionaux :
la majeure partie du transport fluvial et des caravanes d' esclaves et d' ivoire
convergeaient vers les ports de la côte atlantique, tandis qu' une partie moins
importante se dirigeait vers les pays sahéliens et le Soudan.
En revanche, une autre
conséquence de la traite, l' introduction du manioc, est considéré par les
historiens comme une véritable culture de survie pour les peuples razziés
réfugiés les zones forestières.
Sur le plan épidémiologique, la traite amena au XIXème siècle, sur les côtes d' Afrique Centro-Occidentale,
un grand fléau américain, la fièvre jaune, qui atteignit essentiellement les
populations côtières. La variole, par contre, endémique sur la côte, pénétra à
l' intérieur du continent en suivant les caravanes d'
esclaves.
Cet ensemble de déséquilibres
entre les différentes ethnies, né de la traite, s' aggrava sous l' effet de la
colonisation et perdura après l' indépendance. Il est , aujourd'hui encore, la
source d' antagonismes qui entravent
la décentralisation et l' instauration d' un véritable pluralisme
culturel, deux éléments nécessaires à l' accès équitable aux soins de Santé des
différentes ethnies de la région[64].
La section suivante s'attachera à
rechercher ce que devinrent ces déséquilibres à l' époque coloniale.
III-LA
COLONISATION AGGRAVA LE DESEQUILIBRE SOCIO-CULTUREL ET ECONOMIQUE ENTRE LE
NORD ET LE SUD
La traite avait entraîné un
déséquilibre démographique, économique, social et culturel entre les populations
courtières et esclavagistes (Vilis, Ba-Kongos, Laris, Batékés...) et les
populations "réservoirs" (Mbochis, Sanghas...). La colonisation aggrava ce déséquilibre en faisant du
Nord une zone de prédation et en réservant les facteurs de développement (route, train, port, administration
,école,..) à Brazzaville et au Sud. Les méthodes, militaires, administratives,
politiques, économiques et culturelles utilisées furent différentes dans le Nord
et le Sud. Par ailleurs, elle introduisit une stratification entre la société
coloniale et la societé colonisée et découpa de manière plus ou moins
artificielle cette dernière en un nombre important d’ethnies[65].
A. EFFETS DES METHODES MILITAIRES,
ADMINISTRATIVES, ET POLITIQUES SUR LES PEUPLES DU NORD ET DU SUD DU
MOYEN-CONGO
1) Les effets sur les anciennes ethnies "réservoirs" du
Nord-Congo
a) Résistance profonde et
permanente des ethnies du Nord-Congo à l' occupation
militaire.
La résistance à la
colonisation des ethnies du Nord-Congo se manifesta très tôt et fut permanente
jusqu' en 1935, date de l' écrasement définitif de la révolte la plus importante
que constitua la guerre du Kongo-Wara. La brutalité de la coercition coloniale
(recrutement et travail forcé) entraîna pour la première fois l' unité d' ethnies jusque-là
dispersées. Selon
Coquery-Vidrovitch, l' action du leader Kornou s' appuyait "sur les valeurs
ancestrales, elle impliquait des revendications politiques : le refus de
collaborer avec l' occupant, et surtout l' appel à l' unité de toutes les ethnies, situait le
mouvement à la charnière des temps nouveaux. [...] la dureté de la répression
écrasa le pays qui ne devait jamais s' en remettre."[66].
b) Destruction des
structures traditionnelles.Révolte des cadets dans la forêt. Organisation
administrative ethnique Mbochi
Dans le bloc forestier, pour
pallier le morcellement des ethnies, l' administration voulut regrouper de force
les populations dans des villages sous l' autorité d' un chef indigène, assisté
plus tard d' une commission de canton dont les membres étaient nommés par le
commandant de cercle, détenteur réel du pouvoir. Ces regroupements forcés furent
un échec patent et entraînèrent au contraire la fuite en forêt des populations
concernées, leur "manie de la mobilité" selon l' expression des administrateurs
coloniaux et leur dispersion. La destruction des structures traditionnelles fut
le résultat de cet état de faits. Mais cette mobilité provoqua la multiplication
des contacts entre les ethnies et permit l' émergence d' un sentiment d' unité
contre le colonisateur. L' ensemble de ces phénomènes fut à l' origine d' un
essai de reconstruction sociale sur
une base élargie, dont le culte du Ngol dans le Nord-Congo fut, dans les années
50, un révélateur. Il constitua, en effet,
un transfert des revendications politiques sur le mode religieux, mais il
mit également en lumière la toute nouvelle puissance d' une catégorie sociale,
celle des hommes jeunes. Ce mouvement se proclama, nous dit Balandier, comme le
champion des jeunes contre la tyrannie des anciens.
La volonté de réorganisation
sociale sur une base plus large prit une forme plus moderne chez les Mbochis qui
revendiquèrent, dans les années 1939,
une identité administrative par l' intermédiaire d' un "Comité Mbochi".
c) Résignation dans la
forêt. Initiative politique dans la Cuvette
Répressions militaires
permanentes et regoupements forcés entraînèrent chez les populations de la forêt
une attitude de soumission et
empêchèrent l' apparition d' un mouvement politique de type moderne.
Cette attitude s' est perpétuée jusqu' à nos jours. En effet, aucune ethnie du
bloc forestier congolais n' a jamais participé à la compétition pour le
pouvoir.
Les Mbochis, en revanche,
furent la seule population du Nord à utiliser l' ethnie comme système d'
organisation politique et base de
revendications. Ces revendications valurent à leur leader, Opangault
(fonctionnaire au greffe du tribunal de Brazzaville) d' être déporté au Tchad,
en 1942, par le Gouverneur Général
Eboué. En 1946, il fut élu député à l' Assemblée Nationale française avec l'
appui de la SFIO. En 1950, les Mbochis demandèrent à nouveau le regroupement de l' ethnie dans la
même unité administrative. S'y ajoutait une revendication politique : l' unité devait être placée sous l'
autorité d' un commandant appartenant à leur ethnie.
Dans les années suivantes, la
compétition pour le pouvoir devint la principale raison des manifestations
ethniques. En 1958, les troupes d' Opangault perturbèrent, à Pointe-Noire, le
vote du Statut d' Etat autonome du Congo. Fin 1958, Opangault prôna la sécession
du Nord du pays et son rattachement
à la République Centrafricaine.
En 1959, ses partisans Mbochis affrontèrent à Brazzaville, les bandes
« youlistes », essentiellement Laris, pour la conquête du
pouvoir.
2) Les effets sur les anciens peuples courtiers et
esclavagistes
a) Demande de protection
et collaboration des élites
La prise de possession du
Congo (1884-1898) se fit de manière pacifique, par des traités, à la fois sur la
côte avec le roi de Loango et sur le Pool
Malebo avec le roi des Batékés. Un seul soulèvement est à signaler, celui
des porteurs loangos, sur la route des caravanes entre 1897 et 1899. Toutefois,
ces porteurs étaient vraisemblablement d' origine servile. Il en fut de même
pour le travail forcé et les recrutements militaires pour lesquels les chefs
coutumiers désignaient dans leurs villages les anciens esclaves. En effet, nous avons vu, dans la section
précédente, l' importance de la main-d' oeuvre servile disponible après la
suppression de la traite dont le statut survécut probablement à l' insu de l'
administration[67].
b) Chefs coutumiers
ambigus et fonctionnaires indigènes
frustrés
- La chefferie
En pays Bakongo, à partir de
1916, l' administration expérimenta l' institutionnalisation d' une hiérarchie
complète de la chefferie, à savoir : chef de village, chef de terre et chef de
tribu (ou chef de canton). Leur supérieur, le chef de subdivision, était le
premier échelon de l' administration coloniale. Cette expérience fut, en 1922,
étendue à toute la Colonie.
Tandis que dans le Nord, la désignation
des chefs fut autoritaire, en pays Batéké ou Bakongo, les chefs furent désignés
par le Gouverneur, après avis du "Conseil des notables" et, plus tard, de la
"Commission de canton" destinée à faire revivre les anciens conseils royaux et
désignée selon la coutume. La coutume permit toutes les formes d' esquives et de
dérobades et le maintien d' une autorité parallèle comme les Nzozis, juges traditionnels en pays Bakongo[68].
A partir de 1946, le système de la
chefferie s'affaiblit. Les réformes politiques réalisées dans les Territoires d'
Outre-Mer mirent en place un sytème représentatif favorable à certaines
catégories sociales et accentuèrent le glissement du pouvoir des aînés vers les
hommes jeunes, des traditionnalistes vers les modernistes, des prééminences
typiques vers les détenteurs de richesses et les "évolués"
éduqués.
- Les fonctionnaires indigènes
En faisant de Brazzaville la
capitale de l' A.E.F. et de Pointe-Noire celle du Moyen-Congo, l' Administration
provoqua au Congo comme dans les autres colonies l' apparition d' une nouvelle catégorie sociale, les
fonctionnaires et employés indigènes qui , à côté des représentants des rares
élites économiques, formèrent l' essentiel des bourgeoisies évoluées. Cette
classe se recruta surtout chez les Laris de Brazzaville[69], mais aussi chez
les Vilis de Pointe-Noire et plus rarement chez les Mbochis de la Cuvette (par
exemple Opangault) et dans les autres ethnies. Elle fut particulièrement sensible à son
infériorité statutaire. Ce fut en son sein que se développa le principal
mouvement d' opposition à la colonisation : l' Amicalisme de Matsoua
Grenard : en 1929,
Matsoua adressa au Président du
Conseil une lettre dans laquelle il protestait contre le code de l' Indigénat
qui symbolisait l' infériorité du colonisé[70]. Cette classe
fournit, toutefois, une grande partie des membres des conseils de gouvernements
de la colonie et, après 1946, du Territoire de l' A.E.F.[71].
c) Volonté
assimilationniste : revendication de la citoyenneté française.Conflits
interethniques
Tandis qu' un profond refus
de la colonisation persistait chez les anciens peuples razziés, les peuples bakongos et en particulier
les clans laris revendiquèrent en
revanche la citoyenneté française. En témoigne l' affaire de l' Amicale de
Matsoua Grenard qui fit campagne dans les villages bakongos, dans les années
1928-1929, sur le thème de la citoyenneté. Ce mouvement se développa, tant en
milieu rural qu' en milieu urbain, avec une prédominance au sein du personnel
indigène de l' Administration de chefs coutumiers et de commerçants. Toutefois,
l' ensemble des catégories sociales y participèrent : les enfants scolarisés manifestèrent,
les femmes y jouèrent un rôle direct. Le mouvement se voulait unitaire et
rassemblait la quasi-totalité des Ba-Lalis et des Ba-Sundis. Il s' efforça de
gagner les Batékés et de réaliser une certaine unité des Congolais. Pour
Balandier, cette dynamique unitaire résultait de la personnalité du leader,
Sauveur et Roi, capable de provoquer l' unanimité car il constituait l' élément "le plus
puissant du plus puissant des lignages", il s' affirmait "comme maîtrisant les
changements sociaux et culturels" et enfin il orientait "le progrès dans un sens
conforme à l' esprit Bakongo"[72].
L' arrestation de Matsoua et
sa condamnation provoquèrent des incidents violents à Brazzaville, dans les
années 1930, mais n' arrêtèrent pas l' opposition des Balalis qui s' installa
dans la longue durée. De nombreuses manifestations eurent lieu, en particulier
en 1933, en 1937 avec menace de marche des Balalis sur la capitale et en 1938
contre le recrutement. Toute tentative de "don" de la part de l' Administration
était considérée comme une restitution des cotisations à l' Amicale, ces
dernières étant considérées comme un moyen d' acheter la citoyenneté de la même
façon que l' esclave achetait sa liberté dans la société traditionnelle
africaine. L' opposition ne fut pas limitée à l' Administration mais s' étendit
également aux autorités ecclésiastiques : en 1933, la foule refusa de s'
agenouiller lors des fêtes du cinquantenaire de la Mission catholique de Linzolo
et le fusil, enterré en signe de pacification au début de la colonisation par
Mgr Augouard, fut retrouvé déterré. En 1940, Matsoua fut déporté une deuxième
fois au Tchad où il mourut en 1942. Les Laris ne crurent pas à sa mort et, aux
diverses élections de 1946-47, il obtint localement la majorité absolue! L'
Amicalisme prit ensuite un caractère religieux millénariste.Au Moyen-Congo, dans
les années précédant l' Indépendance, les BaKongos voulurent jouer, en
politique, le rôle de leader[73]. Ils entrèrent
ainsi en conflit avec les Mbochis et les Vilis. Des affrontements nombreux
eurent lieu entre ces trois ethnies. L' épisode le plus violent dans cette
compétition pour la prise du pouvoir d' Etat fut les émeutes sanglantes de
Brazzaville en 1959[74]qui firent plus de
1000 morts dans les troupes des principaux leaders (Opangault, Youlou, Tchicaya)
et nécessitèrent l' intervention de l' armée française.
B. LES FORCES ECONOMIQUES
La mise en valeur de richesses négligées par des
populations jugées incapables de les exploiter servit de justification
idéologique à l' économie coloniale. En A.E.F., la mise en valeur fut de façon
générale médiocre et les investissements, essentiellement publics, misérables.
La traite profita à quelques sociétés privées et au capital financier. L'
économie de prédation[75], basée sur l'
exploitation du caoutchouc, de l' ivoire et du bois, succéda à la traite des
esclaves de la période précoloniale[76].
Dans ce contexte de pillage
économique, le sort des populations du Nord et du Sud diffère notablement.
1) Dans le Nord-Congo
a) Une exploitation
économique brutale et peu rentable
En A.E.F., par le décret du 28 mars1899, les terres
domaniales furent attribuées à des Compagnies concessionnaires[77]. Les territoires
alloués couvraient 70% du Moyen-Congo. En 1905, de nombreuses fusions entre les
compagnies eurent lieu, entraînant des regroupements de concessions. C' est
ainsi qu' après cette date, le pays Aka fut complètement sous le contrôle de la
Compagnie forestière Sangha-Oubangui, qui possédait, en 1910, 17 millions d' hectares ! La Compagnie
Française du Haut-Congo (C.F.H.C.) des frères Tréchot s' étendait, pour sa part,
sur la quasi totalité du territoire Mbochi de la Cuvette. D' autres sociétés,
enfin, se partageaient les plateaux batékés. En revanche, la région s' étendant
de Brazzaville à Pointe-Noire n' était pas divisée en concessions.
Ce régime concessionnaire se
perpétua jusqu' en 1930, date à laquelle le commerce redevint libre. En 1937, la
création des Sociétés Indigènes de Prévoyance (S.I.P.), chargées de promouvoir
l' agriculture, l' élevage, la pêche, la chasse et la cueillette, et d'
améliorer les conditions de préparation, de conservation, de transport, de vente
des produits, ne changèrent pas fondamentalement le mode d' exploitation des
populations.
Les principaux produits
exploités furent le caoutchouc, l' ivoire, les oléagineux[78] et les peaux d' antilopes, ainsi que, dans
une moindre mesure la résine de copal (pour les vernis), le raphia, le rotin, la
noix de cola, l' onkokea et le fruit d' Irvingia (servant à faire un succédané
du beurre de cacao).
L' exploitation de ces
produits fut effectuée au prix d' une coercition violente des populations
bantoues de la forêt, coercition qu' autorisait le régime de l' Indigénat :
travail forcé, portage, concentration de population, impôt de capitation. Cette
exploitation s' accompagna des fléaux habituels : état endémique de la maladie
du sommeil dans les villages (30 à 60% des habitants de la Likouala-aux-Herbes
et de l' Ibenga-Motaba en étaient atteints, selon les rapports administratifs de
1930), malnutrition, famines (1931), exodes, nomadisme, facteurs entraînant une forte mortalité et
aggravant la faiblesse du peuplement de ces régions.
Nous verrons que cette
exploitation modifia les relations entre ces populations exténuées et les
Pygmées. Une certaine division du travail s' institua entre Bantous et Pygmées
(ces derniers étaient exemptés de corvées par l' Administration) : l' ivoire, la
viande et les peaux d' antilope étaient essentiellement fournis par les Pygmées,
qui participaient aussi
épisodiquement à la récolte du copal et des palmistes. Le caoutchouc, répandu
dans toute la zone forestière était, quant à lui, récolté par les Grands Noirs, les
Pygmées se bornant à repérer les arbres et les lianes à
saigner.
b) Les recrutements forcés
pour les chantiers du Sud et l' exode rural après 1946 aggravèrent la
dépopulation et la faiblesse économique du Nord
Au travail forcé sur les
plantations s' ajoutèrent les recrutements militaires et les recrutements pour
les grands chantiers : routes, port de Pointe-Noire[79]et surtout chemin
de fer Congo-Océan, pour lequel le
Nord fournit l' essentiel de la main-d' oeuvre, entraînant la mortalité que l'
on connaît (13 650 morts). Les tribus concernées par les recrutements furent les
Saras, les Bandas, les Mandjas, les Nzakaras, les Zandés, les Mbakas, les Gbayas
d' Oubangui-Chari, les Sanghas et dans une moindre mesure, les Batékés, les
Bakotas, les Babembés du Moyen-Congo. Après 1946, le Nord fournit une grande
partie de la main-d' oeuvre destinée à alimenter en ouvriers les nouvelles
usines de transformation, financées par le F.I.D.E.S. et implantées dans les
région de Brazzaville et de Pointe-Noire, les chantiers pour la construction des
monuments publics de Brazzaville, l' aménagement du port de Pointe-Noire et le projet de
barrage du Kouilou. Une émigration importante arrivant du Nord vint ainsi
grossir le prolétariat urbain, en particulier le quartier de Poto-Poto à
Brazzaville. Cette population de déracinés et de chômeurs (une fois débauchés en
fin de chantiers), en majorité Mbochie ou Batékée permit, dès les années 50, de constituer
des milices ethniques facilement manipulables.
c) Le manque de main-d'
oeuvre sur les chantiers forestiers et les plantations du Nord est responsable
de l' exploitation directe des Pygmées
A partir de 1940-1950, les
populations du Nord furent également recrutées comme travailleurs journaliers
dans les scieries, les mines d' or et de diamant. En outre, l' agriculture vivrière qui se
développait à nouveau (manioc,
banane surtout et maïs, haricot, courge, pomme de terre) et qui nécessitait une
main-d' oeuvre importante, pesait sur les villages qui eurent de la difficulté à
fournir les bras nécessaires. Cette pénurie s' aggrava dans les années 1960 du
fait de l' introduction de plantations d' hévéas, de palmiers à huile, de café
et de cacao dans la Sangha et la Likouala. Nous verrons que ce manque de main-d'
oeuvre fut la cause essentielle de l' exploitation directe des Pygmées par les
Bantous et de leur prolétarisation.
2) En pays Ba-kongo
Les conséquences économiques de la
colonisation furent différentes en pays Ba-kongo : on assista à une
concentration urbaine, une valorisation des terres claniques. Toutefois, les
buts économiques restèrent en
grande partie déterminés par l' ancien système social et
culturel.
a) Ubanisation
précoce
Durant les premières années
de la colonisation, l' impôt et les travaux forcés provoquèrent une dispersion
des populations. Après 1930, en revanche, l' administration put regrouper les
Ba-kongos le long des routes et du C. F.C.O. En outre, selon Balandier, "il n'
exista pas de chantiers qui aient conduit à une rude politique de recrutement,
même à l' époque du chemin de fer Congo-Océan ; les villages n' eurent à fournir
qu' une contribution relativement supportable et leurs travailleurs évitèrent le
déracinement. Echappant aux
déplacements forcés qui pesèrent lourdement sur les peuples gabonais et du Nord,
les Ba-Kongos s' orientèrent spontanément vers ce pôle administratif qu' est
Brazzaville". En 1959, 30% de l' ethnie Kongo était urbanisée. Le pays Ba-kongo
était non seulement ouvert en direction de la capitale, mais aussi en direction
des centres que portait le C.F.C.O. et du port de Pointe-Noire. Il disposait d'
un important réseau de routes et de nombreux marchés. Les villageois étaient
devenus pourvoyeurs de manioc et faisaient le commerce de l' huile de palme. La
densité de la population était relativement forte et le niveau de vie plus élevé
que dans les autres ethnies. En témoignait l' existence d' une industrie d'
ameublement dont la production la plus remarquable était les meubles balalis en
osier.
b) Les terres claniques restèrent le
fondement économique de la société Ba-KongoDans les années 1930, le problème
foncier devint capital. Le prix de la terre augmenta du fait de la forte demande
économique. La terre resta toutefois possession du clan. Ainsi, la terre d' une
lignée ne pouvait être vendue en totalité, ni en partie, sans l' accord des
cadets. Elle ne pouvait non plus être transmise par donation. Ces droits
claniques étaient alors si vivants
que d' une part, ils limitèrent les progrès du droit paternel et d' autre part,
ils donnèrent à la terre clanique une importance considérable : elle devint le
support essentiel des groupements ; c' est elle qui détermina la puissance
sociale du Mfumu (le chef), autant que le nombre de personnes qu' il contrôlait
directement ; sa valorisation monétaire
renforca également la puissance des chefs de lignage. Les éléments les
plus dynamiques constituèrent une aristocratie foncière, d' autant plus forte
qu' elle avait conservé une clientèle d' anciens esclaves et de dépendants.
Le caractère mi-rural,
mi-urbain du peuplement Kongo fut un phénomène remarquable qui permit un échange
entre les campagnes et la ville et maintint les liens entre le lignage d'
origine et les éléments urbains. Ces liens furent des éléments essentiels de la
cohésion sociale des habitants du quartier brazzavillois de Bacongo face aux
populations déracinées de celui de Poto-Poto.
c) Mode de consommation moderne et attitudes
économiques traditionnelles
Selon Balandier, à la veille
de l' indépendance, les modes de comportements économiques se référaient à deux
types différents : le Ba-Kongo pouvait réaliser des investissements économiques,
rechercher le profit et des avantages personnels, mais ce choix le coupait de
son milieu d' origine; à l' inverse, il pouvait opter pour des investissements
sociologiques. Les conditions économiques nouvelles lui servaient alors à
conquérir ou renforcait des prééminences de type traditionnel : volume de sa
clientèle, extension de sa générosité qui révèle son degré de réussite. Le
profit s' exprimait alors en prestige et autorité. La fête du Malaki était dans ces sociétés la
principale manifestation traditionnelle de cette réussite. Au cours de cette
fête, "le défi monétaire où le
prestige des groupes est en cause, en laissant un large accès aux biens
de consommation que constitue la fête, montre que c' est le caractère collectif
de la richesse qui se trouve périodiquement réaffirmé"[80].
d) Une élite économique
cantonnée dans le commerce local
Dans le Nord, l' émigration,
les recrutements, les mines, les chantiers et les plantations commerciales
entraînèrent un manque de main-d' oeuvre Grands Noirs aux cultures vivrières qui
devinrent ainsi le lot des femmes et des Pygmées [81]. En revanche, le
Ba-Kongo, moins sollicité par l' administration put développer une agriculture
et des activités commerciales à destination des centres urbains de la région.
Une certaine élite économique se constitua, mais elle fut vite limitée dans son
expansion par les commerçants libanais. Elle fut, en outre, complètement absente
du grand commerce de traite, réservé aux compagnies européennes (SCOA, CFAO,
UNILEVER...), qui pratiquèrent une politique d' entente entre elles et avec l'
administration et les réseaux bancaires[82]. En 1948, le F.I.D.E.S.[83] ne modifia pas l'
inégale répartition des vocations économiques entre les deux parties du pays :
économie de prédation (bois) et cultures extensives (palmier à huile, café,
cacao) dans le Nord ; développement, à Brazzaville et Pointe-Noire, d' une
industrie de transformation conçue pour alimenter le marché de quatre états de
l' A.E.F.. Le Sud bénéficia également de la présence de deux capitales, du
débouché de la voie fédérale (Oubangui-Congo et chemin de fer Congo-Océan) et de
la desserte de tout le Sud du Gabon.
A partir de 1950, l' exode
des populations devint inévitable, du Nord vers le Sud .
C. LES FORCES
SPIRITUELLES
L' école et l' enseignement
des missionnaires constituèrent des facteurs d' altération des sociétés d'
Afrique Centrale. Les différentes ethnies réagirent différemment à ces
influences.
1) Les ethnies du Nord
a) Influence limitée de l'
éducation publique
L' enseignement public se
limitait au primaire. Aucune école publique secondaire ne fut ouverte dans le
Nord du pays durant la colonisation.
Les trois présidents
congolais originaires du nord, N'gouabi (1938-1977), Yombi-Opengo (1939-) et
Sassou (1943-), après leur école primaire à Owando, continuérent leurs études à
l' école de troupe du Général Leclecq à Brazzaville pour les deux premiers, et
pour le dernier dans une école formant des instituteurs à Dolisie d' où il
sortit en 1961 pour rentrer dans l' armée. Les principaux leader du Sud,
Tchicaya, Massembat-Debat et Fulbert Youlou devinrent instituteur ou moniteur
dans les années vingts pour le premier, les années quarantes pour les seconds.
Un décalage équivalent se retrouve dans l' obtention des diplômes universitaires
entre le Nord et le Sud : ainsi en 1963, les universitaires du Sud (Dr Galiba,
Lissouba, Kaya, Kounkound, Babakas...) qui rentrèrent au Congo étaient nés au
début des années trentes. En revanche les universitaires nordistes, dont
certains (Adada, Lekoundzou, Moua-Mbenga, Ndinga, Obenga, Abibi...) rentrèrent
en 1972 à la demande de Mariam Ngouabi, étaient en majorité nés dans les années
quarantes. Une différence quantitative existait également : En 1963, les
sudistes avaient 29 universitaires, les M'Bochis 8 et les Tékés 4
(Ganao,...)
b) Prépondérance de l'
influence des missionnaires.
Monopole des Pères du Saint-Esprit
Les missionnaires arrivèrent
tard dans la région de la Sangha et de la Likouala (1894). Ils appartenaient
tous à la Congrégation Catholique du Saint-Esprit. Ils s' intallèrent à Ouesso,
Impfondo, Bétou et Epéna. Ils évangélisèrent, bâtirent des écoles primaires[84] et de petits dispensaires. "Tout
missionnaire doit être docteur" écrivait le père de la Vaissière et "c' est
généralement après la messe et le catéchisme que le père, s ' improvisant
docteur, reçoit avec bonté tous les malades et leur offre gratis consultations
et remèdes [...]. Il conseillera l' emploi fréquent, dans les médicaments, d'
eau bénite, d' eau de Saint-Ignace" et d' ajouter : "Que d' âmes cette charité
pour les corps n' a-t-elle pas délivrées de la maladie autrement plus funeste du
paganisme, de l ' hérésie ou des blessures mortelles du péché".Dans la Cuvette,
les écoles catholiques s' installèrent à Boundji sur l' Alima, ville où débuta
l' urbanisation du Haut-Congo, ainsi qu' à Lékiti et Liranga. Les missionnaires
entrèrent en conflit les frères Tréchots, fondateur de la loge maçonique de
Brazzaville et dont la société concessionnaire, la C.F.H.C-Alimaienne,
exploitait cette région de la Cuvette[85].
Au Congo, comme partout dans
le monde, les missionnaires combattent les fétiches, la polygamie, l' esclavage
de case et malheureusement aussi les associations de cadets, de femmes, dont
nous avons vu l' importance dans l' équilibre interne de ces
sociétés.
"Les Eglises missionnaires",
nous dit Balandier, "pour créer des conditions plus favorables à leur évangélisation et atteindre les
sociétés traditionnelles dans les éléments les plus contraires à leur action
[...] se sont aussi efforcées d' agir par l' intermédiaire des catégories
sociales les plus vulnérables : les enfants, les esclaves, les femmes et les
hommes jeunes"[86].
L' utilisation de symboles chrétiens et
l' imitation de l' organisation ecclésiastique habituelle dans les mouvements
syncrétiques indigènes témoignent de l' importance de leur influence
culturelle.
c) Les mouvements
religieux de la forêt s' apparentent aux anciennes organisations
traditionnelles
Transformations des réactions
politiques en activités religieuses
Ce phénomène de transfert des réactions
politiques dans le domaine des activités religieuses fut fréquent dans le cadre
d' une situation coloniale. Ces activités étaient une réponse aux besoins du
moment, à savoir : "sociaux (reconstitution d' un cadre social plus vaste ou
plus ouvert dans le seul domaine qui leur est autorisé, la religion),
psychologiques (vaincre la peur, la sorcellerie, le désarroi), intellectuels
(retrouver une connaissance qui soit recevable et qui réponde aux angoisses du
temps)"[87]et moraux
(redéfinition d' un code éthique).
Ces mouvements redonnèrent
vie au culte des ancêtres, prétendirent protéger contre les sorciers, rompirent
avec les missions européennes, se constituèrent enfin, sur une base ethnique et xénophobe, que
Balandier appelle "racisme sacré".
Le millénarisme fut constant,
mélant espérance d' un monde nouveau et réaffirmation de thèmes socio-culturels
anciens, évoquant le temps des origines ou l' âge d' or.
Tous ces éléments sont
présents dans les mouvements religieux qui apparurent dans les années trente
dans la forêt. Ainsi Kornou, leader de la révolte Gbayas, en 1928, annonçait la
fin de la domination blanche et une ère où les Noirs auraient les Blancs comme
esclaves. Pour les Fangs du Gabon, adeptes du Bwiti, la société devait se
racheter par une vie conforme à la morale des ancêtres.
Ces activités religieuses
conservent une allure traditionnelle
En forêt, l' imprégnation
chrétienne fut moins forte
qu' en pays Ba-Kongo. Même si certains apports extérieurs leur confèrent une
allure syncrétique (dans le Bwiti par exemple), les mouvement religieux de la
forêt ne comportent pas de Messie et surtout leurs techniques religieuses et
sacrées (initiation, sociétés secrètes, transes, cérémonies funéraires,
sorcellerie, magie, clandestinité) les apparentent aux organisations
anciennes. Kornou est féticheur,
guérisseur autant que prophète. Au cours d' une cérémonie, dite du Kongo-Wara
(manche de couteau), Kornou apprend aux guerriers à transformer les Blancs en
gorilles et leur permet d' échapper
aux balles ennemies. Cette croyance à la puissance des fétiches face à la
technologie européenne est très répandue en forêt et se retrouve, dans les
années 60, dans la rébéllion congolaise
"Maji-Maji". Elle est encore aujourd' hui répandue par les féticheurs de
Kivu auprès des enfants enrôlés dans les troupes de Kabila. On la rencontra
également dans la forêt de la côte Est de Madagascar durant la révolte de
1947.Le goût des sociétés secrètes est aussi une des caractéristiques
essentielles des mouvements religieux d' Afrique Centrale. Les sociétés secrètes
les plus connues sont celles des Hommes-léopards du Cameroun, du Centrafrique et
du Nord-Est du Zaïre, dans lesquelles l' impétrant devait tuer un proche avant
de pouvoir être initié. Au Gabon, dans les années 1928, les hommes Awandji du
Haut-Ogooué se constituèrent également en communauté religieuse pour résister à
l' administration. Dispersés habituellement dans la forêt, ils parvinrent à se
réunir grâce aux règles sociales et
religieuses du "Mwiri"..Dans le
Nord-Congo, se développa durant les années 1945-1950, le culte du Ngol qui se
présenta sous un aspect sociologique traditionnel (rite d' initiation...)
traduisant une volonté d' unité et une forte revendication des jeunes vis-à-vis
des anciens.
Enfin, en 1950, un mouvement
millénariste se développa chez les Mbochis chez lesquels apparurent un "Grand
conducteur Mbochi".La capacité de
rassemblement de ces cultes ne dépassa pas l' ethnie : les antagonismes avec les
autres ethnies ou clans étaient trop marqués, ainsi que les rivalités entre
initiés et non-initiés, entre sectes et missions, entre sectes et
administration. La violence de la répression de ces mouvements, par l'
administration coloniale et, plus tard, par celle du Congo indépendant, bloqua
enfin toute possibilité d' extention.Le repli sur des formes d' organisations
traditionnelles montre que l' influence des églises missionnaires n' a pu
effacer, dans cette Afrique forestière, la puissance de l' animisme. Cet échec
des missionnaires dans le bloc forestier augure mal des possibilités de
thérapeutique moderne dans cette région.
2)
En pays Ba-Kongo
a)-Une scolarisation publique
peu efficace et très en retard sur les autres colonies
françaises
Les écoles destinées aux
Indigènes, distinctes de celles réservées aux Européens, furent plus nombreuses
en pays Ba-Kongo que dans le Nord du pays, mais leur niveau resta très
médiocre[88]et très en retard
sur les autres colonies françaises. La première école secondaire publique pour
Indigènes, l' école Edouard Renard, fut
ouverte en 1935 seulement à Brazzaville[89], tandis que l'
école William Ponty à Dakar,
chargée de former des instituteurs, ouvrit en 1916[90] et forma en outre des officiers de Santé
dès 1918. Au jour de l' indépendance aucune université n' existait dans les
territoires de l' A.E.F.. L' A.O.F. était guère mieux lotie puisque l'
Université de Dakar fut créée en 1957 seulement. Cette situation tranchait avec
Madagascar et l' Indochine où des facultés de médecine furent ouvertes
respectivement dès 1896 et 1902.Joseph Reste, directeur de l' école Renard à
Brazzaville, déclarait dans un
rapport de 1937 : " il n' y a pas dans la colonie un seul enseignant, un seul
médecin, un seul vétérinaire, un seul agent forestier, un seul agent du
département d' agriculture ou des travaux publics qui soit un indigène". En
1940, l' A.E.F. ne comptait que 300 Africains titulaires du Certificat d'
Etudes. Ils se recrutaient essentiellement chez les Laris de Brazzaville[91] et les Vilis de
Pointe-Noire. Enfin, le lycée de Brazzaville ne reçut aucun "évolué", comme cela
se fit en A.O.F.. On comprend ainsi que les élites africaines francophones
furent sénégalaises et parisiennes. De 1945 à 1963, ce fut l' Ecole Renard qui
fournit l' essentiel des fonctionnaires indigènes, employés de mairie ou du
C.F.C.O., et du personnel politique. Ainsi, sur 141 personnalités publiques de
cette époque, recensées par Rémy Bazenguissa-Ganga, 65 étaient des commis des
Services Administratifs et Financiers (S.A.F.) et 48 des instituteurs[92]. Ils furent à l'
origine de revendications sociales modernes réclamant l' égalité, la suppression du code de l'
Indigénat et l' obtention pour tous les Noirs de la citoyenneté française. Ils
formèrent également la base des premiers syndicats laïcs.
b) Un enseignement de
meilleure qualité dans les séminaires. Les divisions religieuses expriment les
antagonismes ethniques. Apparition d' Eglises Noires
L' enseignement du français
et l' alphabétisation furent obligatoires en A.E.F. à partir de 1922. L' état ne
pouvant remplir en totalité cette obligation, laissa aux missions une grande
partie du travail d' alphabétisation. Toutefois, par crainte de propagande
anti-française, une loi de 1929 interdit aux missions l' enseignement en langue
vernaculaire, en dehors de l' enseignement religieux.
Au Cameroun voisin, le mandat donné par
la S.D.N. obligeait le gouvernement français à respecter les missions
protestantes. Pour lutter contre l' influence de ces dernières, la France
favorisa l' installation de
missions catholiques concurrentes. Le Grand Séminaire de Yaoundé devint ainsi la
référence de toute l' Afrique Centrale francophone en matière scolaire. Les
éléments les plus doués de l' enseignement catholique d' A.E.F. terminèrent
ainsi leurs études dans ce Grand Séminaire. Quelques rares séminaristes, comme
Barthélémy Boganda et Fulbert Youlou[93], embrassèrent le
sacerdoce. Cette concurrence religieuse se retrouvait également en pays
Ba-Kongo, contrairement au Nord, où la Congrégation du Saint-Esprit régnait sans
partage. Les Ba-Kongos proprement dits devinrent protestants, alors que les
Ba-Lalis et les Ba-Soundis étaient catholiques. La religion fut ainsi un domaine
où s' exprimaient les antagonismes ethniques.
Enfin, les religions
chrétiennes ne purent empêcher la formation d' églises noires concurrentes.
Elles influencèrent cependant leur organisation et leur matériel
symbolique.
c) Les Eglises syncrétiques
messianiques noires : résistance à la colonisation ou désir d' intégration au
modèle occidental ?
En pays Ba-Kongo, la
conjonction de plusieurs éléments :
une évangélisation ancienne du Royaume du Kongo, une action missionnaire importante dans le
Sud durant la colonisation et une Bible traduite en Ki-Kôgo, avait profondément marqué les mentalités
et permis aux notions d' universalité, de culpabilité
et de messianisme de se développer. L' organisation de la résistance spirituelle
à la colonisation prit ainsi une forme plus occidentalisée que les organisations
traditionnelles du Nord. Il put se constituer des Eglises dites syncrétiques dont les
fondateurs cumulèrent, dans l' imaginaire collectif, les rôles de Messie noir et
de "Roi couronné". La plus importante église syncrétique d' Afrique Centrale, l'
Eglise du Christ sur terre selon le prophète Kimbangu, se développa, entre les deux guerres,
chez les Ba-Kongos. Dans les annés 1950, l' Amicalisme de Matsoua se transforma
également en Eglise syncrétique.
* Les
Eglises syncrétiques témoignent, chez les Ba-Kongos, d' une tentative de
réorganisation sociale sur le modèle de la société de l' ancien royaume du Kongo, qui était leur oeuvre
et dont ils avaient gardé un souvenir prestigieux. Au centre de cet ancien système social se trouvait un rapport
complexe entre le lignage, les ancêtres et la terre. Le "chef couronné" était le
plus puissant des chefs de lignages. La terre promise était celle reçue des
ancêtres. Le "chef couronné" intervenait en tant que défenseur de l' intégrité
du territoire et en tant qu' intermédiaire des membres du lignage auprès de la
communauté des ancêtres.
C' est sur un tel modèle que
s' édifièrent les églises congolaises. La paroisse se substitua aux territoires
claniques disloqués et émiettés, le chef religieux moderne à l' ancien "chef
couronné".
* Les
Eglises syncrétiques reflètent une volonté d' unité des peuples congolais. En
effet, la puissante influence des Eglises
chrétiennes avec leur exigence d' universalité encouragea l' entreprise
de réorganisation sociale à dépasser les limites claniques et à aller au-delà
des divisions tribales et des frontières coloniales. Le leader Kimbangu imposait d' aimer son prochain,
y compris ses ennemis, les Bayakas, les Bangalas... Cette Eglise étendit son
influence au Congo français et devint , après l' indépendance du Congo belge,
une Eglise nationale, présente dans tout le pays.
En revanche, le mouvement
"Amicaliste" de Matsoua, devenu dans les années 50, une Eglise syncrétique,
resta une secte millénariste limitée à l' ethnie Lari.
* Les
Eglises syncrétiques expriment davantage, pour Catherine Coquery-Vidrovitch, un
désir d' intégration à la société moderne qu' un refus du colonialisme. Leur
action resta en effet limitée dans le domaine politique.[94]Ainsi, au moment
de l' indépendance du Congo belge, l' Eglise de Kimbangou refusa de se prononcer
en faveur de l' ABAKO [95] et de participer
à l' aventure politique de son leader, Kasa Vubu.Au Congo français, l' ancienne
revendication assimilationniste des Ba-lalis, à l' origine de l' Amicalisme
entre les deux guerres, resurgit dans les années 48-52. L' Amicalisme était
devenu, depuis la mort de Matsoua, une Eglise millénariste fondée sur l'
espérance du retour du leader. Les sections africaines du R.P.F. essayèrent, par
une intense propagande en faveur du Général de Gaulle, de capter les voix des
Balalis qui, ne croyant pas à la mort de leur prophète, votèrent pour lui aux
élections[96]. Cette propagande associa les deux
personnages dans un mythe commun qui se répandit dans le quartier de Bacongo et
selon lequel "le Général de Gaulle reviendra avec Matsoua pour chasser tous les
Blancs qui se sont acharnés sur nous". La campagne réalisée pour le maintien du
double collège par le R.P.F., en 1956, ruina son soutien balali puisqu' elle
récusait les ambitions assimilationnistes de ces derniers. Les Balalis virent
également dans Fulbert Youlou, une réincarnation de Matsoua. Fulbert Youlou dut
toutefois élargir son assise électorale en créant l' U.D.D.I.A., parti ouvert à
toutes les ethnies. En outre, dès 1958, il fut contraint, sous la pression du
gouvernement français, de prôner l' unité nationale congolaise et d' abandonner
les projets d' unité des peuples ba-kongos, dont les Balalis se voulaient les
leaders.
Cette revendication ethnique
portée par une Eglise est toujours présente : Kolélas, l' actuel maire de
Brazzaville (1997) bénéficie auprès des habitants du Pool, de son passé de militant Matsouaniste [97].
L' Eglise syncrétique
Masouaniste a bien été porteuse d' une renaissance ethnique et d' une
revendication de modernité par cette ethnie.
Le désir d' intégration à une société
moderne et d' acceptation du colonialisme fut également très clair dans le
mouvement religieux conduit par le prophète vili Lassy-Séraphin, fils d' un
notable de Pointe-Noire et ancien adepte de l' Armée du Salut. Cette secte
appelée N'Zamba Bougie toucha près de 44 000 personnes dans les années 1950.
Bien qu' utilisant les techniques sacrées traditionnelles (transes, extases,
chants à la clarté des bougies...), la secte se voulait une grande religion
africaine, détruisait les structures sociales traditionnelles et dénonçait les féticheurs. Elle
respectait, toutefois, l' autorité
française, les Européens étaient admis aux cérémonies et les adeptes avaient le
devoir de voter.
*Après l'
Indépendance, le désir d' intégration à la société moderne, porté par les
Eglises syncrétiques ba-kongo, fut repris par de nouvelles forces telles que
parti communiste, armée et parti unique, mais, à partir de cette époque, sur le
modèle de l' état-nation. La réorganisation sociale s' entendit au sein du
nouvel état territorial, l' aspiration à l' unité dut s' exprimer dans la
fiction d' un seul peuple congolais et le besoin d' égalité se comprit dans le
cadre de la citoyenneté congolaise.
Les Eglises syncrétiques pour
leur part laissèrent dès lors, à l' exemple millénaire de l' Eglise catholique,
à "César" la direction des affaires publiques[98]. En
revanche, selon la tradition missionnaire, elles s'
investirent dans le domaine social et sanitaire. Elles font ainsi partie
aujourd' hui, avec les tradi-praticiens et l' hôpital, du parcours habituel du
malade au Congo[99]. Nous
développerons cette question dans la deuxième partie.
CONCLUSION : RETARD ECONOMIQUE ET MARGINALISATION
CULTURELLE ET POLITIQUE DES ETHNIES
DU NORD-CONGO
Les ethnies Sangha sont exclues du combat
politique
Dans le Nord, entre Sangha et
Oubangui, la brutalité de la répression militaire et le regroupement autoritaire
des populations par l' administration entraînèrent la destruction des sociétés
traditionnelles et maintinrent l' émiettement de ces sociétés[100]. La première
tentative de reconstruction sociale sur des bases plus larges que le clan fut
détruite militairement en 1932 (guerre du Kongo-Wara). Aucune organisation
politique moderne n' apparut dans ces régions forestières. En 1950, la secte du
Ngol, bien qu' exprimant la volonté des jeunes d’ échapper à la tyrannie des
aînés et de dépasser également les limites du clan, ne
parvint pas à constituer les bases d' un mouvement nationaliste et
conserva les traits habituels des sociétés secrètes. Cette incapacité à s' unir
exclut définitivement les ethnies de l' entre-deux-mers congolais de la course
au pouvoir. Nous verrons au chapitre suivant l' échec de l' administration à
"apprivoiser" les Pygmées et les sédentariser sous prétexte de les arracher à
leurs maîtres bantous.Dans la Cuvette, les Mbochi, imitant les Ba-Kongo,
constituèrent dès 1940 un Comité aux revendications clairement politiques. En
1958, leur leader Opangault annonça la secession du Nord du pays. Un réferendum
sur cette question fut même
envisagé par Fulbert Youlou.
Repoussés par les Ba-Soundi
sur les plateaux qui portent leur nom, au Nord de Brazaville, les Batékés,
restèrent en retrait durant la période coloniale, maintenant de plus en plus
difficilement leur domination sur des groupes de Pygmées (Twa) en voie d'
acculturation.
A Brazzaville et en pays
Ba-Kongo, en revanche, la colonisation, plus respectueuse de la coutume et ayant
besoin d' un personnel indigène "évolué", favorisa le développement d' une
élite, en particulier dans le clan lari. Cette élite moderniste,
assimilationniste et frustrée, exigea la citoyenneté et constitua un mouvement
unitaire l' Amicalisme, base d' un mouvement nationaliste voulant dépasser les
limites de l' ethnie.
A Pointe-Noire, les Vili de la côte ( se
prévalent d' un ascendance nobiliaire) conservèrent leur prééminence sur les
populations de la savane intérieure, Yombé et Lumbu, comme du temps du royaume
de Loango.A la veille de l' indépendance, seuls trois groupes ethniques étaient
capables d' entrer en compétition pour la conquête du pouvoir : les Vili, les
Lari et les Mbochi.
A Brazzaville, les initiatives politiques
des Mbochi et des Lari eurent d' abord un effet positif en additionnant leurs
revendications face au pouvoir colonial. Ensuite, les dynamismes devinrent
dangeureusement concurrents : les leaders (F. Youlou et J. Opangault) et les
peuples s' affrontèrent avec violence, notamment lors des émeutes sanglantes de
Brazzaville en 1959, les Mbochi refusèrent aux Lari et aux autres Ba-Kongo d'
être l' ethnie leader en Afrique Centrale. Des groupes de Batéké déracinés
participèrent également aux côtés des Mbochi aux différents affrontements. Dans le Nord, en revanche, les peuples
Sangha restèrent à l' écart de la vie politique du pays.
Retard économique des régions
du Nord et de la Cuvette
Les différences de
développement économique entre le Nord et le Sud furent également un facteur de
discrimination des ethnies du Nord du Moyen-Congo.
Le Nord fut considéré comme une zone réservoir
de main-d' oeuvre et une région de prédation des ressources forestières,
minières et agricoles dont l' exploitation fut attribuée, jusqu' en 1930, à des
compagnies concessionnaires. Les recrutements de main-d' oeuvre entraînèrent une
dépopulation de la région, des épidémies (en particulier de "maladie du
sommeil") et une destruction de l' économie vivrière responsable de famines. La
chute de la croissance démographique fut considérable et ne s' améliora que dans
les années trente. Après la suppression des grandes concessions, la population
eut le choix entre une agriculture de survie, des emplois de journaliers sur les
chantiers forestiers ou les
plantations commerciales, ou bien alors l' émigration vers les villes du
Sud. Cette émigration alimenta les quartiers Nord de Brazzaville (Poto-Poto et
Moungali) d' un sous-prolétariat déraciné. Enfin, le monopole d' exploitation de
la navigation fluviale détenu par de grandes sociétés ainsi que le partage du
fleuve Congo entre la France et la Belgique entraînèrent la disparition du grand
commerce congolais et de la confrérie des marchands Bobanguis.Le Sud a
bénéficié, en revanche, de multiples atouts : un certain respect des terres claniques
dont la valeur s' accrut après 1946, la mise en place des principales
infrastructures modernes du pays (routes, voies ferrées, port, industries de
transformation), la présence de
deux capitales et le débouché de la voie fédérale. A la veille de l'
Indépendance, le Sud du pays était déjà urbanisé, avec un salariat relativement
nombreux (employés municipaux et
fonctionnaires du Gouvernorat de Brazzaville, personnel du C.F.C.O. et du port
de Pointe-Noire), des industries, des chantiers, des marchés bien alimentés.
Cette situation tranchait avec
les territoires du Nord du
pays, pauvres et mal exploités par une traite médiocre. Les salariés du Sud s'
organisaient déjà en syndicats. Ce sont d' ailleurs ces derniers qui, avec les
mouvements de jeunesse de la capitale, firent tomber la première République
Congolaise.
Marginalisation culturelle
des peuples du Nord
L' association d' un refus
profond de la colonisation par les ethnies du Nord et d' un tissu scolaire et
missionnaire très lâche, ne permit pas de modifier radicalement les coutumes
culturelles et religieuses de cette région. L' alphabétisation resta misérable
et les missionnaires ne purent faire reculer l' animisme.
En témoignent les mouvements
religieux qui apparurent dans cette région en réaction à la situation coloniale.
Ils conservèrent une organisation et des techniques du sacré traditionnelles,
même si une utilisation de quelques symboles chrétiens était présente. Les
thèmes millénaristes développaient le retour à l' ordre ancien, valorisaient la morale des ancêtres et
les prophètes restaient des féticheurs. Dans le Sud, en revanche, le désir
profond d' assimilation des Ba-Kongos et une hiérarchisation ancienne de la
société, associés à une puissante
influence chrétienne, donnèrent aux mouvements religieux ba-kongos une
apparence fortement catholique. La reproduction par les Eglises Ba-Kongo de la
lithurgie chrétienne, l' utilisation des mêmes thèmes d' universalité, de
culpabilité, de rédemption, la mise en place d' un clergé à l' identique, l'
existence d' un Messie noir montraient à la fois la capacité d' assimilation de
ces peuples et leur capacité de re-création. Ces Eglises renforcèrent le
sentiment de spécificité congolaise et furent un facteur d' unité ethnique. En
revanche, elles refusèrent de s' impliquer politiquement.Les écoles publiques et
religieuses, plus nombreuses dans le Sud que dans le Nord, permirent également
la formation d' une "élite "fort peu nombreuse toutefois et dont les meilleurs
éléments fréquentèrent le grand séminaire de Yaoundé. C' est dans cette "élite
de séminaristes" qu' apparurent les principaux leaders de l' indépendance.
Cette élite conservatrice,
appuyée par le mouvement Matsouaniste à Brazzaville ou le Lassyisme à
Pointe-Noire, fut rapidement débordée par des forces laïques. Ce furent, en effet, ces dernières qui
reprirent le discours de l' unité nationale, de la lutte contre le tribalisme et
de la modernité.
La marginalisation des
ethnies du Nord-Congo, mise en place par la traite négrière, s' est donc
aggravée notablement entre la signature des traités Makoko (1880) et l'
Indépendance (1960). Cette marginalisation des tribus Bantous et Oubanguiennes
de la forêt eut des répercussions sur les relations entre ces peuples et les
tribus de Pygmées akas. Ceci est l' objet du chapitre
suivant.
La marginalisation des
Batékés, responsable au yeux des congolais d' avoir bradé le Congo, aura les
mêmes conséquences sur les tribus de Pygmées Twas
dépendantes.
SECTION II MANIFESTATIONS
ACTUELLES DE CE DESEQUILIBRE SOCIO-ECONOMIQUE ET CULTUREL
REGIONAL
Les gouvernements qui se sont
succédés depuis l’indépendance n’ont pu infléchir ce déséquilibre. Celui-ci
s’est d’ailleurs aggravé au point qu’on a pu dire que le Congo était devenu une
banlieue de Brazzaville. Les ethnies du Nord et du Sud ont convergé vers
la capitale. La rente pétrolière a permis la construction de bâtiments de
prestige qui n’ont pas toutefois réussi à concurrencer, de l’autre coté du
fleuve, ceux de la ville de Kinshasa.
Le déséquilibre entre le Nord
et le Sud touche aujourd’hui tous
les secteurs économiques, sociaux, culturels et politique. Nous en donnons ici
les principaux éléments car ces derniers influent directement ou indirectement
sur la politique sanitaire. En effet :
La densité de l’habitat
conditionne la pyramide de soin ;
La multiplicité des langues
parlées gène l’information sanitaire et majore son
coût ;
Le retard scolaire ou
l’absence de scolarité bloque les programmes de prévention qui utilise l’école
comme support et laisse libre court aux supertitions et à l’influence des
guérisseurs, des sorciers et même des prêtres.
L’écroulement de l’économie
forestière et de rente réduisant la masse salariale et les flux monétaires dans
la région Nord, interdit toute participation de la population au financement des
SSP ;
La persistance d’un
antagonisme politique violent entre le Nord et le Sud, risque, en cas de
victoire de ce dernier, de marginaliser complètement le Nord et entraîner le
repli sur le « Congo utile », selon l’expression de
Lissouba.
Le Nord serait, dans cette
hypothèse, réduit à une économie de subsistance et à la médecine
traditionnelle.
Les puissances étrangères ne
s’intéressent qu’au pétrole et au remboursement de la dette. La seule médecine
proposée pour les P.E.D. est une médecine vétérinaire.
I- DEPEUPLEMENT DU NORD DU
PAYS
La répartition de la
population est déséquilibrée.
En l' absence d' un
recensement récent de la population du Congo, quelques sources offrent des
informations démographiques: les évaluations administratives régionales et les
résultats des élections présidentielles de 1992. Un recensement est néanmoins
prévu, dans le cadre du VII ème F.E.D. Une somme de 500 000 Ecus lui sera
consacrée.
En 1992, selon le Centre
Français pour le Commerce Extérieur (C.F.C.E.), qui s' appuit sur les
évaluations administratives, les 2 679 000 habitants du Congo se répartissaient
de la manière suivante:
Likouala: 70 675, Sangha: 52 132, Cuvette
et Cuvette ouest: 151539, Plateaux:119 722, Pool et capitale: 1.105 334,
Bouenza: 219 822, Lekoumou:74 420, Niari: 220 075, Kouilou: 665
502
Le pourcentage des voix
obtenues, aux élections de 1992, par l' ensemble des candidats, dans chacune des
régions, donne également une idée du poids démographique de ces
dernières.
Likouala: 2,56%,
Sangha:2,22%, Cuvette:5,53 %, plateaux: 4,36 %, Pool: 7, 87
%;,Brazzaville 32,86%;
Bouenza: 8,62%, Lekoumou: 3, 16%, Niari: 9,14 %, Kouilou: 23,7% [101].
Ces chiffres montrent que la
répartition de la population sur le territoire national est très déséquilibrée.
Aujourd'hui, le territoire situé entre Brazzaville et Pointe-Noire regroupe 85%
de la population, dont 70% sur l'axe Brazzaville-Pointe-Noire. Les Plateaux, la
Cuvette, la Sangha et la Likouala réunis abritent seulement 15% de la population
congolaise.
Le taux d' urbanisation
important (60% du pays) intéresse essentiellement les villes du Sud. Le pays
possède, en effet, une énorme capitale (950 000 habitants), un grand port
Pointe-Noire (500 000 habitants) et deux villes importantes, Loubomo et Nkayi
sur le C.F.C.O.
Seule Ouesso, au confluent de
la Sangha et de la Ngoko, pourrait jouer le rôle de capitale du Nord. Cette
ville fut longtemps, sous la traite, un marché important pour les commerçants
arabes venus du Nigéria et du Bornou. Elle doit son actuelle fortune aux
exploitations forestières de la région et aux plantations de palmier à huile
(Sanghapalm en voie de privatisation). Ouesso n'est pourtant pas considérée comme une communauté urbaine de plein
exercice, contrairement à Owendo, dans la Cuvette. L'exécutif municipal est
nommé par le gouvernement[102].
Les populations du Sud sont
ainsi fortement urbanisées. En revanche, dans le Nord, l' habitat reste le plus
souvent de type villageois. Dans la Sangha et la Likouala, les villages bantous
et oubangiens dont dépendent les Pygmées, ont une population faible et sont
dispersés le long des cours d' eau.
II MANQUE D’UNITE CULTURELLE DU PAYS
1) des langues d’origine
et d’importance différente
des langues d' origine et d' importance
différentes
Les populations du Nord
parlent de multiples langues vernaculaires. Dans le Sud, le Kî-kôgo est écrit
depuis quatre siècles.
a) dispersion géographique et
multiplicité des langues parlées dans la Sangha et la
Likouala
Les groupes qui peuplent la
Sangha et la Likouala sont dispersés le long des principales voies d' eau et
parlent des langues différentes dont la diffusion est très
restreinte:
-Ainsi, dans la région d'
Ouesso, se côtoient des populations Makoua parlant le bantou B-A80, comme
les Bomoalis, des Sangha, parlant soit le bantou B-A90, comme les Pomos et les
Kakas, soit le bantou B-C10, comme les Pandes et les Bongilis, soit l'oubanguien
0-GS, ce qui est le cas des Ngoundis et des Bomassas, enfin des commerçants
musulmans venus du Cameroun, du Centrafrique et du Tchad qui parlent les
différentes langues de ces pays..
-Dans la région d'
Impfondo, sur l' Oubangui et la région de la Likouala coexistent des
populations parlant soit le bantou B-C10, à savoir lesMbomotabas, les Bondongos,
les Enyélés, soit l' oubangien O-GS, comme les Monzombos et les
Ngbakas.
-A l' extrême Nord, sur la
frontière centrafricaine et le long de la Lobaye, on trouve également des
populations parlant le bantou B-C10, les Ngandos et les
Mbatis.
Pour toutes ces populations
le lingala est devenu la langue de communication. La majorité des locuteurs
lingala (8,5 millions) se trouvent au Zaïre. Ce phénomène est un facteur
supplémentaire de marginalisation de ces ethnies par rapport à la
capitale.
Par ailleurs, ces populations
sont présentes des deux côtés des frontières. Les groupes dont elles proviennent
sont en général plus importants dans les pays voisins du
Congo.
-les Pygmées sont
présents sur l' ensemble des régions de la Sangha et de la Likouala et parlent
tous la même langue, le aka (langue de même origine que celle parlée par les
Ngandos), à une variante près, le mikaya, au Sud d'Ouesso. Ces langues sont
dérivées du Bantou B-C10.
-Dans la Cuvette, les M'Bochis parlent le
bantou C20 (170 000 locuteurs).
-sur les plateaux les
différents locuteurs Tékés représentent 270000 personnes dont une partie se
trouve au Gabon, une autre au Zaïre.
b) Dans le
Sud:
-Sur le Pool, 27 000
personnes parlent une langue dite du Pool.
-Les Kongô parlent le
Manukutuba (1,13 millions de locuteurs)
une variante du Kî-Kogô qui comporte 3,5 millions de locuteurs dont 716
000 au Congo, 1 million au Zaïre et 1,14 million en Angola.
-Enfin, à Pointe-Noire, 5 à
6000 Vilis parlent leur propre langue[103].
Depuis 1992, il existe trois
langues officielles au Congo: le français, langue de l' élite, du pouvoir, de l'
administration et de l' école, le lingala, et le manukutuba. La division
linguistique du pays selon la région, l' appartenance ethnique et le niveau
social est ainsi officialisée.
Les langues parlées dans le
Sud sont largement majoritaire dans le pays. La langue véhiculaire du Nord est
une langue parlée surtout dans l' ex-Zaïre
Quelle langue faudrait-il
enseigner à l' école primaire?
2) Retard scolaire du Nord
a) L' enseignement de
qualité concerne essentiellement les populations catholiques du Sud[104]
L' Eglise catholique
possédait, certes, un centre d' enseignement élémentaire à Boundji, dans la
Cuvette, mais les centres les plus importants se trouvaient naturellement dans
les villes du Sud, par exemple, à Brazzaville, le grand séminaire Lieberman que
fréquenta Fulbert Youlou avant de se rendre au grand séminaire de Yaoundé.où, à
cette époque, nombre d' étudiants terminaient leurs
études.
Les écoles religieuses,
furent fermées au Congo en 1965 (loi scolaire n°32/65), [105]. Malgré cela
beaucoup de sudistes continuèrent leur études dans les écoles catholiques du
Cameroun voisin.
Les écoles catholiques
occupent encore aujourd' hui dans ce pays une grande place. L' Eglise conserve
intacte sa volonté d' enseigner les populations de la région. En témoigne la
création d' une Université catholique d' Afrique Centrale à Yaoundé, inaugurée
en décembre 1991. Cet établissement est placé sous la tutelle du Saint-Siège et
le chancelier est un évêque désigné par les Conférences épiscopales du Cameroun,
du Centrafrique, du Congo et du Gabon, de la Guinée Equatoriale et du Tchad.
b) L'enseignement pour les
enfants du peuple est en revanche
d' une redoutable médiocrité
-La démocratisation de l'
enseignement en 1965 a provoqué un afflux d ' élèves incompatible avec les
capacités du système scolaire et ce, malgré l'" Action créatrice des masses",
slogan lancé par N' Gouabi en 1967 pour inciter les parents à participer au
fonctionnement du système scolaire. Cette massification soudaine de la
scolarisation a eu pour effet de remettre en question la gratuité de l'
enseignement (comme sera, plus tard, remis en question le principe de la
gratuité des soins).
Aujourd' hui, la scolarisation massive
sert de plus en plus à masquer un chômage endémique. En outre, elle est un
élément catalyseur de l' exode rural[106].
La triade scolarisation /
urbanisation / emploi salarié dans l' Administration ou une entreprise du
secteur public n' est plus qu' un souvenir: l' arrêt du recrutement automatique
des diplômés dans la fonction publique depuis 1987 entraîne la présence de 16
000 diplômés sans emploi.
L'enseignement primaire
touche 475 000 élèves dans 1600 écoles, l' enseignement secondaire du premier
cyle compte 170 000 élèves. L' enseignement secondaire du deuxième cycle
comporte 3 lycées techniques, 1 institut technique, 3 écoles normales, 15 lycées
classiques dont un tiers se trouve à Brazzaville. "L' école du peuple"manque de
moyens, de locaux , d' enseignants de qualité, et est, en outre, "orientée de
manière caricaturale vers l' enseignement général",selon Antoine Makonda, qui
ajoute: "si le Congo a réussi à scolariser sa jeunesse il n' est pas pour autant
parvenu à l' instr uire"[107]. Le programme
ARESCO, mis en place par la coopération française en 1995, est un projet de
relance du système scolaire congolais concernant à la fois la construction de
classes, la dotation en manuels scolaires et le recyclage des
enseignants.
- Sur le plan universitaire,
l' Université Mariam N' Gouabi regroupe: la faculté des Sciences, des Lettres et
de Sciences Humaines, de Droit, de Sciences Economiques, les Instituts
Supérieurs de Gestion, de Développement Rural, des Sciences de l' Education, des
Sciences de la Santé, l' Ecole Normale Supérieure de l' Enseignement, l' Ecole
Nationale de Magistrature.
La spécialisation en médecine
s' effectue à l' étranger, essentiellement en France.
- Un effet secondaire de la politique de scolarisation massive a
été le développement de migrations
internes qui ont modifié la composition humaine des centres urbains. On peut
ainsi classer les centres urbains en trois strates:
la strate inférieure, dont la
force d' attraction se limite à la seule fonction scolaire. Elle joue un rôle de
relais sur la route des migrants, laissant en route une majorité de femmes.
Une strate intermédiaire où,
au-delà du système scolaire, la structure économique du centre urbain offre
quelques emplois: Nkayi, Mbinda, Mossenjo, Makabana, Loutété, Ouesso, Impfondo,
par exemple. Mais les jeunes, dont les perspectives d' avenir sont limitées, n'
y restent pas et vont ensuite grossir les rangs de la state supérieure. La
conjoncture économique est déterminante pour cette strate.
Une strate supérieure formée
de centres à immigration marquée,
touchant des personnes de tous âges et dont l' aire de recrutement s' étend à
tout le pays: Brazzaville, Pointe-Noire, Loubomo. Les structures scolaires et
universitaires ainsi qu' une économie relativement ouverte donnent l' illusion sinon l' assurance qu' un
travail est possible.
Aucun centre urbain du
Nord-Congo n' appartient à la strate supérieure.
Le taux d' alphabétisation
des personnes de plus de quinze ans serait de 57% pour les hommes et 44% pour
les femmes (la moyenne africaine est de 50/38). L' alphabétisation des Pygmées,
est, elle, quasiment nulle.
c) L' échec de la
scolarisation et la dévalorisation des diplômes universitaires affectent plus gravement le
Nord
- Scolarisation plus tardive
des populations du Nord
Si nous prenons, à titre d'
exemple, le capital scolaire des élites politiques, nous constatons une mise à
niveau, de la côte aux régions du Nord, en passant par Brazzaville, par sauts de
vingt ans: ainsi, Tchicaya Félix, premier député congolais à l' Assemblée
nationale française, devint instituteur en 1921, après avoir fait ses études à
Libreville, puis au lyçée William Ponty à Dakar. Fulbert Youlou finit son
monitorat en 1940, l' année où Massemba-Débat devint instituteur (première promotion
Edouard Renard) . N' Gouabi (né en1938) et Yombi passèrent le certificat d'
étude en 1953 et devinrent sous-officiers dans les années soixantes. Sassou, né
en1943, devint également instituteur en 1960.
En 1963, selon
Bazenguissa-Genga, il y avait au Congo, 29 Kongos, 9 M'Bochis et 4 Tékés qui
avaient fait des études supérieures. Treize d' entre eux devinrent des "grands
cadres" de l' administration et 16 autres, des "techniciens"dans les différents
gouvernements. Les Kongos étaient en écrasante majorité. Il fallut attendre 1972
pour qu' à la demande de N' Gouabi de jeunes diplômés rejoignent à titre
individuel le pays. En effet, l'
Association des Etudiants Congolais, devant l' attitude peu engageante des
membres du P.C.T., avait refusé de rallier le régime[108].
-La fermeture en 1965 des
écoles religieuses, une scolarisation de masse sans moyen, précipitèrent le
système scolaire dans la médiocrité. Ce furent les régions du Nord qui en
subirent le plus durement les conséquences dans la mesure où les écoles
religieuses étaient souvent les seules présentes et où l' éloignement des lycées
d' Impfondo et d' Ouesso entraîna des difficultés de recrutement d' enseignants
de qualité.
-L' attribution ethnique des
bourses et l' envoi de boursiers, surtout du Nord, dans les université de l'
Est, aggrava d' autant la cassure entre les élites étudiantes des deux parties
du pays. De plus, l' ascension rapide des nordistes dans la hiérarchie
universitaire de Brazzaville accentua le malaise dans cette institution. L'
exemple le plus caricatural fut l' obtention par Mariam N' Gouabi d' une
maîtrise de physique et sa nomination comme chargé de cours.
- L' effondrement du mur de
Berlin fut suivi de la dévalorisation dramatique des diplômes obtenus par les
nordistes dans les pays frères.
L' orientation plus modérée
du régime après 1986, avait permis le retour de nombre de Kongos exilés, ayant
fait leurs études dans les pays occidentaux, principalement la France. Toutefois
ce furent les anciens diplômés, des années soixante, qui reprirent le pouvoir
lors de la "Transition démocratique". En 1995, Bazenguissa-Genga pouvait encore
écrire"le désordre a restauré l' ordre ancien, en politique comme dans le
domaine scolaire, à savoir, l'
ordre Kongo, par opposition à la "sauvagerie " du Nord. Cette réflexion nous montre l'
importance du capital culturel dans l' évaluation du statut social chez les
Ba-Kongo[109].
4)-les réactions identitaire divergent
-Certaines réactions
populaires diffèrent selon l'
origine régionale et ethnique:
La SAPE (Société des
Ambianceurs et des Personnes Elégantes) fut, pour les jeunes bakongos, une forme
de contestation au régime marxiste en place. Pour Bazenguissa-Genga, cette
démonstration vestimentaire ostentatoire pouvait signifier: "Vous (les
Nordistes) avez le pouvoir et l' argent, nous (les Sudistes), nous avons la sape
et l' éducation". Ce mouvement fut récupéré par le Pouvoir: les "nouveaux
riches"nordistes imitèrent les sapeurs. Ces derniers, pour se payer des
vêtements luxueux, s ' intégrèrent dans des réseaux de clientèle ou devinrent
des fournisseurs de femmes légères aux hauts fonctionnaires. Le Président Sassou
N'Guesso lui-même, selon cet auteur, se convertit aux valeurs de la SAPE et fit
preuve d' une grande élégance vestimentaire.
Le sport.joua également un
rôle important dans la structuration pacifique de l' affrontement interrégional.
Le football introduit en 1913 par les frères du Saint-Esprit est devenu le sport
le plus répandu du pays. Les Diables Noirs et l' Etoile du Nord incarnent à
chaque match l' antagonisme Nord/Sud.
En musique, la rumba qui se
développa entre les années 40 et 70 fut le principal vecteur de diffusion du
lingala, langue des gens du Nord, minoritaire dans le
pays.
-les intellectuels ont
également exalté les caractéristiques régionales
-Le mythe du royaume du Kongo
ou du royaume de Loango sont des thème de prédilection des intellectuels du
Sud
-Le tribalisme et les
problèmes ethniques sont de même largement débattus par les écrivains
congolais:[110]-Pour
Bazenguissa-Genga, ce sont les instituteurs qui ont le plus contribué, par leurs
écrits des années 50, à la construction de l' identité
régionale.
Dans ce débat identitaire,
les Pygmées sont, en revanche, complètement oubliés.
Depuis 1992, un nombre
important d' ouvrages politiques ont paru sur le Congo (voir bibliographie) dans
lesquels le problème ethnique est amplement traité. Malgré cela, nous n'avons
repéré dans cette littérature que deux allusions consacrées aux Pygmées. La
première indiquait qu' "on ne
saurait passer sous silence la manifeste domination des Bangagoulous sur les
Bambingas[111]". La seconde
signalait que" les Pygmées n' appartiennent pas à la conscience nationale
congolaise"[112].
La "Lettre d' un Pygmée à un
Bantou" est à ce jour le seul essai traitant des relations entre ces deux
peuples.La récapitulation des DES et des maîtrises d' Histoire soutenus à l'
Université de Brazzaville ne présente quant à elle que deux travaux consacrés
aux Pygmées sur les 49 titres
enregistrés[113].
Si l' on ajoute à cela que la
littérature, les films, les enregistrements musicaux ayant trait aux Pygmées
sont exclusivement le fait de spécialistes occidentaux, nous pouvons conclure
que les Pygmées continuent à n' être, au plus, pour le monde, que des objets d'
étude ethnologique.
5)- des modes différents d' expression religieuse . Diabolisation des
nordistes par l' Eglise catholique
a)La religiosité s'
exprime différemment dans le Nord et dans le Sud
Nous avons vu dans le
chapitre précédent les différences entre les mouvements religieux du Nord et du
Sud.
Dans le Nord, les mouvements
religieux conservent une organisation et des techniques du sacré
traditionnelles, même si une utilisation de quelques symboles chrétiens est
présente. Les thèmes millénaristes développent le retour à l' ordre ancien,
valorisent la morale des ancêtres et les prophètes restent également des
féticheurs. En 1988, Joseph Tonda mentionnait la persistance à 500 km au Nord de
Brazzaville d' un puissant mouvement "a-syncrétique", le njobi, déjà décrit par Balandier dans
les années 50, dont la finalité déclarée était la lutte contre la sorcellerie,
mais qui exerçait un contrôle important sur la population[114]. Les
représentants locaux du pouvoir central étaient amenés à négocier avec lui.
Tonda précisait que pour les adeptes des différents mouvements de lutte contre
la sorcellerie, il n' y avait pas d' incompatibilité ni de contradiction entre
le recours à ces pratiques et l' adhésion aux thèses de l' Etat
socialiste.
Dans le Sud, en revanche, le
désir profond d' assimilation des Ba-Kongos et une hiérarchisation ancienne de
la société, associés à une puissante
influence chrétienne, donnent aux mouvements religieux ba-kongos une
apparence fortement catholique. La reproduction par les Eglises Ba-Kongo de la
lithurgie chrétienne, l' utilisation des mêmes thèmes d' universalité, de
culpabilité, de rédemption, la mise en place d' un clergé à l' identique, l'
existence d' un Messie noir montrent à la fois la capacité d' assimilation de
ces peuples et leur capacité de re-création.
Les Eglises syncrétiques
apparues à la fin de la colonisation sont toujours présentes à côté des Eglises
institutionnelles[115]. Ces Eglises
renforcent le sentiment de spécificité congolaise et sont un facteur d' unité
ethnique. En revanche elles refusent de s' impliquer politiquement.
Les différents leaders
politiques tentèrent de récupérer la force de ces mouvements religieux. Ainsi,
Fulbert Youlou s' appuya un moment sur le Matsouanisme, mais il dut se résigner
à l' éliminer. Les matsouanistes, qualifiés de "corbeaux", furent déportés à
Owando et Djambala en juillet 1959. L' Etat socialiste, quant à lui, hésita
entre l' interdiction et le compromis du fait de l' importance que prenait la
fréquentation des lieux de culte et de réunion.
b)L' Eglise catholique
congolaise,durant la "Transition démocratique", prit résolument parti pour les
populations du Sud
L' Eglise catholique a joué,
dans l' histoire récente du Congo, un rôle majeur. Elle a accentué la division
entre les peuples du Nord et les peuples du Sud en valorisant l' ethnie Kongo et
en donnant une image négative des populations du Nord[116].
La diabolisation du clan
M'Bochi et de son chef fit apparaître l' Eglise catholique comme une Eglise
ethnique kongo. Elle perdit ainsi la possiblité de réaliser l' unité nationale
autour d' elle. Par ailleurs, son échec à contrer les pouvoirs de Sassou permit
aux autres Eglises marginalisées pendant la conférence de relever la tête et fit
imploser l' unité des chrétiens kongos. Enfin, la violence symbolique déclenchée contre
Sassou se retourna contre les Eglises ethniques
chrétiennes
L' échec de cette démarche
accentua le clivage Nord/ Sud et fit ressortir l' antique opposition,
barbares/citoyens, "sauvages"/civilisés, païens/chrétiens, sorciers/prêtres et
sa fonction de valorisation. Il conforta l' ancien mépris des gens du Sud pour
les "sauvages du Nord qui, eux,prirent conscience de leurs pouvoirs occultes. La
modernité n' avait guère progressé.
Actuellement les
interférences entre champs politique, religieux et ethnique se poursuivent. Les
manifestations des Eglises ne peuvent laisser indifférents les hommes
politiques, surtout si ces manifestations s' appuient sur une ethnie de leur
région. Les Eglises intitutionnalisées, comme l' Eglise Evangéliste et l' Eglise
Catholique, organisent de grandes campagnes d' évangélisation, d' exorcisme et
de délivrance. Les Eglises du Réveil mènent le même combat contre "les forces du
mal". Certaines, comme la "Communauté du Cèdre", secte créée par un originaire
de la Cuvette sous Yombi-Opango, prétendent combattre la magie, la sorcellerie,
les pratiques fétichistes occultes.
Cette action politique
permanente des Eglises pose le problème de la réalité de la "modernité
démocratique africaine". La sécularisation, la rationalisation et le "
désenchantement du monde"ne semblent pas à l' ordre du jour.
III- MARGINALISATION
ECONOMIQUE DES REGIONS DU NORD
Les activités économiques des
régions Nord, exploitations forestières et plantations sont en plein marasme
pour plusieurs raisons. Les plus importantes sont la chute des cours des bois
africains, la non rentabilité des cultures de rentes. L' isolement de ces
régions, par manque de routes, mauvais entretient de la voie fluviale et
encombrement du port de Brazzaville, suite au goulet d' étranglement du CFCO,
aggrave considérablement la situation. Un certain nombre d' entreprises évacuent
leurs produits vers le Cameroun.
Le Nord du pays fut, pendant
la période coloniale, une région où l' économie de prédation prima sur toute
autre forme d' activité. Les cultures de rente, palmier à huile, café, cacao à Ouesso ou
à Impfondo apparurent tardivement et se développèrent durant les années d'
Indépendance grâce à des subventions nationales ou étrangères plus importantes.
Le massif forestier est
considérable et beaucoup moins exploité que le Mayombe ou le Chaillu. La SFM, la
Société Nouvelle des Bois de la Sangha (SNBS) basée à Kabo et la Congolaise
Industrielle des Bois (C.I.B) basée à Pokola exploitent le bois et possèdent une
scierie. La Forestière Nord Congo (F.N.C.) basée à Enyélé était encore, en 1995,
en fonctionnement. La crise, provoquée à la fois par les difficultés d'
évacuation et la chute des cours, aurait entraîné sa disparition.
Dans le domaine des plantations, la
Sanghapalm, largement financés pendant des années par la CFD, a cherché en vain,
en 1995, des partenaires sud-africains pour son projet d' huile de palme. Par
ailleurs un contentieux avec la B.E.I. bloque tout espoir de voir cette banque
se réengager au Congo.
Le secteur du café et du
cacao est en plein marasme : désorganisation des filières, vieillissement des
plantations , chute des cours mondiaux. Ces activités semblent de peu d' avenir
pour les régions du nord.
Le développement de ces
région dépend beaucoup de l' attitude que prendra le nouveau maître du Congo.
"Le Congo utile", selon la définition qu' en donnait Lissouba, c.à.d. le Sud,
risque de recevoir la part la plus
importante de la rente pétrolière.
Plusieurs éléments sont de
mauvais augure
-La guerre civile à
Brazzaville a bloqué tout processus d' aide internationale, en particulier le
programme de privatisation prévu pour l' A.T.C., la Sanghapalm, la mise en place
d' une politique forestière, indispensables au désenclavement du
Nord.
-La construction de pistes
privées par les compagnies forestières et l' évacuation des bois par le Cameroun
permettent certes aux compagnies de ne pas faire faillite, mais ces pratiques
pénalisent l' Etat sur le plan fiscal. Ces évacuations enrichissent le port de
Douala aux dépens de Pointe-Noire. A titre d' exemple, la S.N.B.S. évacue ses
grûmes vers le Cameroun via Djembé et la C.I.B. par le bac de Gatondo. Il en est
de même de la S.F.M., de la F. N. C.. A cette perte financière pour le Congo, s'
ajoute la perte du transit des bois du Sud-Cameroun et du
Centrafrique.
-L' endettement considérable
du pays aura également des répercussions sur le développement du Nord dans la
mesure où l' Etat ne sera plus capable de désenclaver ces régions lointaines
(les travaux sur la route Makoua-Ouesso sont arrêtés depuis des années, la
centrale électrique ne fonctionne plus, ...).
Quelles sont les perspectives de
développement ?
a)La forêt et les
plantations
Le Congo produit
essentiellement du bois rouge dont les principaux acheteurs étaient, avant 1992,
les pays de l' Est. Les nouveaux clients (Portugal, Espagne, Norvège, Pays-Bas)
sont intéressés par d' autres types de bois. Par ailleurs la demande de bois
africains s' effondre, concurrencée par le bois rouge d' Asie et d' Amérique
latine.
Le développement de l' exploitation
forestière du Nord nécessite l' amélioration du fonctionnement du C.F.C.O.,la
définition d' une nouvelle politique de création d' entreprise forestière, la
participation des sociétés forestières au développement des régions, l'
encouragement de l' utilisation du bois et de ses dérivés, l' interdition de l'
exportation de grumes d' okoumé, limba et longhi. Ces solutions avaient été
envisagées en 1991 par la Conférence souveraine.
L' Union Européenne doit
financer, au niveau congolais et dans le cadre de la coopération régionale, des
actions de valorisation de la forêt d 'Afrique centrale.
Les plantations commerciales
semblent avoir bien peu d' avenir.
La culture du manioc, la
pêche, la chasse et le piégeage restent les principales activités vivrières
pratiquées.
b) la recherche
écologique
Le Parc national de
Nouabalé-Ndoki fut créé en décembre 1993 par un groupe d' organisations
conduites par la Wildlife Conservation Society, le gouvernement congolais, et
financé par l' U.S.A.I.D., la Banque mondiale et la coopération technique allemande. Le parc est situé sur la
frontière Centrafricaine au Nord et à l' Ouest de Bomassa. Un parc
complémentaire a également vu le jour du côté centrafricain, le parc
Dzanga-Ndoki. Un autre parc doit se constituer au
Cameroun.
Parmi les animaux présents
dans cette région, le gorille à dos argenté est le plus étudié. Des clairières
ont été équipées pour surveiller les animaux. Le meilleur site d' observation s'
appelle Mbeli bay[117].
Le camp principal, Ndoki
camp, se trouve à 30 km à l' Est de
Bomassa. Un autre est prévu à Makao-Linganga, sur la Motaba, où vivent
500 Pygmées et Bantous. Nous verrons dans la partie II que ces Pygmées sont
atteints de manière endémique par le Pian et que ce village fait partie des
villages visités par les équipes de traitement.
Pour protéger le parc, les
conservateurs ont proposé de l' entourer de zones tampons où la chasse et l'
exploitation des bois devraient être limitées. Ils proposent trois zones de
forêt protégée: celle de Kabo, de
Loundoungou et de Mokabi.
Quelques bandes Pygmées
vivent dans la partie Nord du parc.La majeure partie nomadise autour de ce
dernier.
3)Le tourisme:
Des agences Brazzavilloises
proposaient ces dernières années des voyages touristiques sur les concessions
forestières avec visites de villages Pygmées, à partir de Pokola, via
Ouesso.
Conclusion
La ruine de l' économie
congolaise, l' endettement majeur du pays, la marginalisation des régions du
Nord-Congo rendent illusoire la mise en place de programmes spéciaux en faveur
de groupes défavorisés comme les bandes Pygmées.
La crise économique durcit
les relations entre les Pygmées et leurs patrons Grands Noirs, devenus plus
pauvres et donc plus exigeants. Par ailleurs, les faillites des exploitations
forestières dans le Nord-Congo ferment aux Pygmées la porte du salariat , seul
moyen concret de leur émancipation vis-à-vis de leurs anciens
maîtres.
D-UNE TYPOLOGIE POLITIQUE
ORGANISEE SUR L’AXE NORD/ SUD
Depuis qu’en 1959, Fulbert Youlou traita les partisans
M’Bochi d’Opangault de « gens du Nord » [118], la typologie
politique du pays s’exprime sur un axe ethno-linguistique Nord-Sud. En 1992, le
Nibolek (Niari, Bouenza, Lekoumou), région acquise à la Mouvance présidentielle
de Lissouba, ouvrit une parenthèse, vite refermée dans le fonctionnement
habituel des confrontations politiques (les différents événements politiques qui
firent date ces dernières années au Congo sont indiqués en
annexes).
L’enracinement régional[119] des leaders nuit ainsi à l’unité
nationale, même si des alliances éphémères avec des leaders d’autres régions[120] leur permettent
de se maintenir au pouvoir. De plus, l’existence d’intérêts sous-régionaux[121], géo-politiques
et économiques étrangers et les compétitions entre les leaders[122] entretiennent un
climat permanent de violence politique.
La nature néo-patrimoniale de
l’Etat congolais incite à la confrontation brutale pour le partage des bénéfices
du pouvoir. Fulbert Youlou donna, en 1959, le signal du combat en chassant du
gouvernement les membres du Mouvement Social Africain. Les coups d’Etat
militaires[123] rythment depuis
la vie politique congolaise.
Pour la région Nord, cet
antagonisme politique n’est pas sans conséquences : la nécessité pour les
leaders du Nord de s’imposer à Brazzaville est à l’origine de la construction de
bâtiments officiels onéreux, d’un CHU disproportionné, d’un recrutement de
fonctionnaires et d’employés
nordistes dans les administrations et les sociétés nationalisées
(bénéficiant en particulier de la gratuité des soins)…et d’un exode accru des
populations du Nord vers la capitale. Si ces phénomènes renforcèrent le pouvoir
des gens de la Cuvette[124] dans la
capitale, ils ne s’accompagnèrent pas d’un effort de développement des régions
septentrionales : la route prévue pour Ouesso ne dépassa jamais Oyo
(village du Président Sassou), le seul ranch viable se trouve sur les terres
privées de la même personne, la
scierie de N’Gombé, au Sud de Ouesso, n’ouvrit jamais, la Sangha-palm ne recruta
pas le personnel promis, les hôpitaux d’Ouesso et d’Impfondo manquèrent toujours
de médicaments , de médecins, de maintenance…. L’objectif politique de ces
réalisations ne fut pas suivi d’efficacité économique.
Même pour les « gens du
Nord », le « Congo utile », selon l’expression de Lissouba, est
le Sud et les zones pétrolières.
On peut s' interroger sur ce
que représentent les Pygmées dans ce contexte géo-politique et face aux intérêts
économiques pétroliers et forestiers.
Conclusion:
Le déséquilibre
socio-économique et culturel Nord/Sud se traduit essentiellement par un
sous-développement des régions Nord et en particulier la quasi-marginalisation
des plus septentrionales. Quelque soit le régime à Brazzaville, ces dernières
n’ont pu échapper à leur paupérisation. Le niveau sanitaire s’en est gravement
ressenti : délabrement des hôpitaux, absence de politique effective de
soins de santé primaires, réapparition d’endémies disparues, comme le pian chez
les villageois. Pour leur survie quotidienne ces derniers doivent faire de plus
en plus appel à la force de travail pygmée. Cette
pression exercée sur les chasseurs-cueilleurs ne s’accompagne en retour, d’aucun
droit : ni à la santé, ni à la scolarisation, ni à l’obtention de
l’identité congolaise. Cette question fera l’objet du chapitre
suivant.
[1] Bahuchet S. ,
Encyclopédie Pygmée, op. cit.,
Tome I , 2 , p.36.
[2] Cette poterie est dite à
"fossettes basales" et à " cannelures". Elle offre de nombreux témoignages
archéologiques et se superpose aux dernières cultures de la pierre
taillée.
[3] Les Portugais ont atteint l
' embouchure du fleuve Congo en 1482.
[4]Métraux
Alfred.
[5]Le manioc fut la céréale
américaine qui eut le plus de succès car il est facile à cultiver et s’adapte
aisément à la forêt. Il permit de répondre à la demande importante induite par
le commerce à longue distance et d’éviter la famine aux populations razziées.
Selon Jan Vansina (Les peuples de la forêt, in :History of Central
Africa, éd Birmingham D., Martin P.M., Longman, Londre et New Yok, 1983, p.
109), il aurait accéléré la division du travail aux dépens de la femme car il
nécessite plus de manipulations, et sa production, pour les caravanes de traite,
aurait nécessité l’utilisation d’un nombre plus élevé d’esclaves locaux.
[6] Le fer a été introduit au
sud du Sahara par la civilisation de Méroé au IIIème siècle avant notre ère. A
titre de comparaison, il est intéressant de noter qu' en Amérique du Sud,
en Australie et en Nouvelle-Guinée,
d' importants territoires ont été défrichés avec des instruments de pierre
polie.
[7]Pour en savoir plus:
Coquery-Vidrovitch C., L ' Afrique noire de 1800 à nos jours, PUF, Paris,
1974, p.282.
[8]Mauss M., Essai sur le
don,
[9] Une parenté classificatoire
est un système qui assimile au rôle de père, frère, épouse, etc, tout individu
qui, par la génération, l' âge et la descendance d' un ancêtre commun, s' en
rapproche.
Pour Denise Paulme, la
parenté classificatoire favorise, dans la vie quotidienne, les rapports entre
les différents foyers. In :
Classes et associations d' âge en Afrique de l' Ouest, Paris,
Plon.
[10]Pour plus de détails, voir
Balandier G., Sociologie actuelle de l' Afrique noire, PUF, Paris, 1955,
p.128.
[11] Thomas L.V., "Généralités
sur l' ethnologie négro-africaine", Ethnologie générale, Tome I, Gallimard, La Pléiade, Paris, 1972,
p.246-357.
[12]Une "maison" est composée des
parents, des collatéraux, des épouses, des parentés alliées, des clients, des
personnes en gage pour dette, des esclaves, des frères de sang pygmées et des
amis.
[13]Vansina
J. , The forest people, History of Central Africa , vol. 1 , Logman ,
London , 1983, p. 75-117.
[14]Keba Mbaye, Les Droits de
l' Homme en Afrique, Pédone, Paris, 1992, p.53.
[15]Balandier G, Sens et
puissance, PUF, Paris, 1971, p.227.
[16]Balandier G, Sociologie
actuelle de l' Afrique Noire, op.
cit., p. 140.
[17]Mbaye keba, Les droits de
l' Homme en Afrique, Pedone, Paris, 1992, p. 54.
[18]Thomas L. V., "Ethnologie
négro-africaine", in Ethnologie
générale, tome I, op.
cit.
[19]Mbaye
K., op.cit.
[20]Kamto M, Pouvoir et droit
en Afrique Noire, LGDJ, Paris, 1987, p. 173.
[21]Balandier G., Sociologie de l' Afrique Noire, op. cit. ,
p.157.
[22]Griaule M., "Les religions noires (Afrique
Occidentale Française), Encyclopédie Maritime et Coloniale, tome I,
Paris, 1949.
[23]Granai G. cité par Thomas
L.V., op.cit.,
p.324.
[24]Pour plus de détail voir
L.V.Thomas, "Généralités sur l' ethnologie négro-africaine", in Ethnologie
générale, op. cit. p.
323-334.
[25]Thomas
L.V., op.cit.,
p.307
[26]Evans-Pritchard E.E.,
Sorcellerie, oracles et magie chez les Azandé, Paris, Gallimard,
1972.
[27]Balandier G., dans
Sociologie actuelle de l' Afrique Noire, op.cit, p. 147, décrit chez les Fangs,
tribu de chasseurs patrilinéaires du Gabon, un "génie" l' évur , "bête pourvue
de pattes, avec une bouche et une langue [ ...] elle peut voyager à travers le
corps". La croyance à ce génie est répandue du sud du Gabon jusque chez les
Batékés. La puissance de l' évur, toujours malfaisante, s' exprime à l' encontre
du système de parenté et d' alliance.
[28]Adler A. et Zemppleni A.,
Le batôn de l' aveugle. Divination, maladie et pouvoir chez les Moundang du
Tchad, Paris, Hermann, 1972.
Augé M., Théorie des
pouvoirs et idéologie. Etude de cas
en Côte d' Ivoire, Paris, Hermann, 1975.
[29]Balandier G., Sociologie
actuelle de l' Afrique Noire, op
cit, p.379.
[30]Pour J.C.Muller, "Les rites
sont en effet considérés aujourd' hui comme à la fois des techniques symboliques pour le rétablissement de l
' équilibre psychosocial, et un
discours ou un méta-discours que la
société tient sur elle-même tant à travers les exégèses qu' en donnent les
intéressés que par les actes qu' ils accomplissent". Dictionnaire d'
Anthropologie et ethnologie, op.cit., p.633.
[31]Mobutu S.S., Dignité pour
l' Afrique, Paris, Albin Michel, 1989, p. 86.
[32]Jacques Chirac avait déjà développé cette position à Abidjan
en 1990, où il expliquait que le multipartisme est "une sorte de luxe pour les
pays en voie de développement et une erreur politique". La création de partis en
Afrique risquait, selon lui, de conduire à "un parti par tribu". Contrairement à
son prédécesseur, François Mitterrand qui, en 1990 à La Baule, affirmait que l'
aide française à l' Afrique serait "plus tiède face aux régimes qui se comporteraient
de façon autoritaire et enthousiaste avec ceux qui franchiraient le pas vers la
démocratisation", Jacques Chirac a expliqué aux parlementaires congolais qu' il
préférait la "conditionnalité économique".
[33]Kerchache J , Paudrat J.L. ,
Stephan L , L' Art Africain , Paris, Mazenod ,
1988.
[34]Voir la carte des principales
régions de la sculpture africaine, d' aprés Margaret Trowell, dans : Maquet J,
Les civilisation noires, op.cit., p
82.
[35]Bonte P. et Izard M.,
Dictionnaire de l' ethnologie et de l' anthropologie, op.cit.,
p.6.
[36]Vansina
jan, The Tio Kingdom of the middle Congo, London,
1972
[37]Balandier G., Sociologie
actuelle de l' Afrique noire, PUF, Paris, 1955.
[38]Lebeuf J.P , Les peuples d '
Afrique centrale , in Ethnologie régionale , ib , p
556
[39]Radcliffe-Brown
et Darlyll Forde, African
systems of Kingship and Mariage, Londres 1950. Bibliothèque de sociologie
comtemporaine, Paris, 1956.
[40] Nous retrouvons l'
importance de la terre dans le geste symbolique du roi Makoko remettant à Brazza un coffret
de terre pour le Grand chef des blancs.
[41]Balandier G, Sens et
Puissance, op cit, p.225
[42]Le 28/8/1880, Savorgnan de
Brazza rencontre le roi des Batékés à M'Bé. L' enceinte du palais est délimitée
par une double palissade de bois...Brazza est en tenue d' enseigne de vaisseau.
Le souverain se fait attendre quelques instants. "Un murmure de you you annonce
sa venue. Précédé de son grand féticheur, et suivi de quatre pages qui portent
son manteau de serge rouge, il se déplace à petit pas, et sur la pointe des
pieds, à la manière d' une danseuse, entouré de ses femmes et de ses vassaux, et
s' étend sur une peau de lion, emblême de sa dignité. Chacun vient s'
agenouiller et pose les mains à terre en signe de soumission". in Autin J.,
Pierre Savorgan de Brazza, un prophète du Tiers Monde, Perrin, Paris,
1985, p. 68.
[43] Balandier G., La vie
quotidienne au royaume du Kongo du XVè au XVIIIè siècle, Hachette, Paris, 1965.
[44] Op.cit., p
328.
[45]Mobutu, Dignité pour l'
Afrique, op.cit.,p.97. Une fois
le parti unique créé, il suffit comme l' a fait Mobutu, en 1974 au Zaïre, par
une réforme constitutionnelle, "d' imposer le concept de Parti-Etat" et ainsi,
"les structures fonctionnelles de l' Etat" ne sont plus "que l' instrument d'
exécution des décisions et des objectifs du parti". La boucle est bouclée. L'
Etat est au service du lignage majeur, celui créé par le chef. Certains peuples
ont de la chance, le chef est "un pélerin de l' unité nationale" et le parti est
en conséquence au service de la
construction du
pays.
[46] Van Wing J., Etudes Bakongo,
II :Religion et magie, Bruxelles, 1938.
[47]M'Bokolo E. , Afrique
Noire , histoire et civilisation , Hatier-Aupelf , Paris, 1992, p.173-180.
Carte p.167.
La zone drainée par le grand
commerce congolais comprend les affluents de la rive droite du Congo. Elle est,
reliée depuis toujours par le Haut-Ougoué avec la zone gabonaise, et par l' Uélé
au Soudan.
[48]On appelle "Gens de l' eau",
toutes les populations vivant de la pêche et du courtage, le long des grands
fleuves d' Afrique Centrale. La
pêche est une activité ancestrale de cette région. Certains auteurs parlent même
de "civilisation aquatique de l ' Afrique centrale" (Sutton
JJ.E.G., « The aquatic civilisation of Middle Africa », Journal
of African history, XV, 1974, p527-546). La région abritait, jusqu’au début du
siècle, deux peuples de pêcheurs-courtiers : les Pandés sur la Sangha et les
Bobanguis, organisés en confréries, sur l' Oubangui et le Congo. Ces derniers
provenaient vraisemblablement des régions nilo-soudaniennes. Une diaspora de ces
pêcheurs, plus récente, s'était constituée entre le milieu du 18ème siècle et du
19ème siècle. Ces derniers avaient migré du bas Oubangui vers le Congo. Ils formaient une chaîne de
colonies de 750 Km de long, au milieu des villages éparpillés des agriculteurs.
Ces populations connues sous différents noms, Boubanguis , Bengalas s'
assurèrent progressivement le contrôle des fleuves et des rivières en combinant
le commerce des esclaves, de l' ivoire et des bois de teinture au trafic
régional du manioc et du poisson séché. "Ce peuple segmentaire installé dans une
zone impropre aux cultures vivait en effet exclusivement de courtage et de la
pêche dont il avait, vers 1878, définitivement ravi le monopole aux Tios du
plateau Batéké. On a pu parler à leur sujet de société à "Big men". Cette
population était en fait d’origine hétéroclite, mais liée par une communauté
d’intérêt et une même langue véhiculaire, le lingala. C'est ce qui fit croire aux Européens qu
' ils constituaient une seule et même tribu, les Bangalas. Savorgan de Brazza
les décrivit comme les maîtres de la navigation sur le Congo et l ' Oubangui ;
les premiers administrateurs coloniaux
firent d' inlassables références à leurs convois de pirogues sur les
fleuves.
La
société bobanguie était organisée de manière originale : l ' unité de base était
une entreprise commerciale dirigée par un riche commerçant aidé par quelques
parents. Cette entreprise reposait sur la possession d ' un parc important de
pirogues et d' un nombre élevé de femmes et d' esclaves et leurs agglomérations
amphibies pouvaient regrouper
plusieurs milliers d ' individus Les Bobanguis donnèrent, au XIXème siècle, une
impulsion décisive aux échanges : ivoire et esclaves contre fusils et tissus,
mais aussi produits de consommation locale (manioc, poisson séché, boissons
alcoolisées, bois, objets métalliques, artisanat, pirogues...). La colonisation
mit fin à la suprématie commerciale des Bobanguis du fait de la séparation de l'
axe fluvial entre Belges et Français, de l ' établissement de maisons de
commerce européennes et de l'introduction de la navigation à vapeur.
[49]
Coquery-Vidrovitch C., op. cit..
p.308.
[50]Dupuis A. , "Afrique
Centrale", in Dictionnaire de l ' ethnologie et
de l ' anthropologie , op.cit.,
p.16.
Les Portugais introduisirent le manioc en
Afrique . Celui-ci supplanta les plantes vivrières anciennes. Au XIXème siècle,
quand la traite intérieure, associant aristocraties locales et traitants
arabes, remplaça définitivement la
traite atlantique et s ' intensifia jusqu' à prendre la forme d ' une politique
de terreur par les razzias, le manioc devint une culture de
survie.
[51] La plus célèbre, la"route
des caravanes", conduisait du Stanley Pool à Loango. Ces routes, où l'
insécurité était absolue, étaient jalonnées de "marchés", lieux d' asile et de trêve. Les
caravanes et le portage sont, pour Balandier, une création africaine avant de
l'être mis au service de la colonisation.
[52]Tribut ayant surtout une
valeur symbolique d' allégeance. L' Etat de Loango, comme tous les Etat négriers
est une entreprise de déprédation extérieure en quête de butin, relativement
indépendante de la vie vilageoise.
[53]Coquery-Vidrovitch C , L '
Afrique Noire de 1800 à nos jours , op.cit. , p.299 : "La spécificité africaine repose sur
la combinaison d' une économie agraire patriarcale à faible surplus interne et
de l' emprise exclusive d' un groupe sur les échanges à longue distance. [...]
si les responsables de ce groupe coïncidaient avec les chefs lignagers de l'
autosubsistance au niveau villageois, leur prééminence était incontestée : dans
le cas des Fangs et des Bobanguis elle fut menacée par l' instabilité des
groupes rivaux. [...]si une classe privilégiée met la main sur le trafic à
longue distance, [...] la perte de cette emprise entraîne la ruine de son
pouvoir politique : ce fut le cas du royaume du Kongo".
[54]Coquery-Vidrovitch C.,
Afrique Noire. Permanences et ruptures, l' Harmattan, Paris, 1992, p.
44.
[55]Balandier G., Sociologie
actuelle de l' Afrique Noire, op.cit, p. 42.
[56] Idem., p.
47-52.
[57]Cette langue commerciale fut
d' abord parlée par les pomberos, esclaves instruits par les Portugais pour
mener les caravanes.
[58] Le milieu, le climat, la
fragilité du sol ne peuvent à eux tout seul, expliquer la stagnation
démographique de l’Afrique centrale. Ils expliquent simplement la croissance
naturelle, c-a-d, celle qui se produit dans une population qui ne sait lutter efficacement ni contre la mort (
médecine impropre), ni contre la vie ( pas de pratique anténatale) et dont le
sort est voué à l' influence de la famine, des épidémies et des guerres.
Une croissance minimum de 0,25%
peut être alors envisagée.
FACTEURS ECOLOGIQUES 1) Le
milieu :Le milieu naturel est défavorable à l' occupation humaine : les
savanes humides et les forêt virtuellement plus nourricières que les savanes
sèches sont des foyers et les vecteurs de maladies parasitaires particulièrement
affaiblissantes pour l' organisme humain (paludisme, hépatites, maladie du
sommeil, onchocercose, etc).2) Le climat :Pendant la période
précoloniale, les sécheresses qui
affectèrent l' Afrique centro-occidentale (Angola d' aujourd'hui) furent à l'
origine de la "révolution Jaga". Ces agriculteurs devenus les guerriers
Imbangalas, menacèrent aux XVIème et XVIIème siècles le royaume du
Kongo. Leurs razzias provoquèrent d' importantes migrations vers les villes de
Luanda et de Bengali, jetant les victimes dans les mains des
négriers.
Au
XIXème siècle, on enregistra une sécheresse en moyenne tous les dix ans dans la
région. Ces dernières, entraînant une concentration des populations dans les
zones humides, furent à l' origine d' épidémies et d' épizooties dramatiques. La
chute démographique qui en résulta favorisa la main-mise militaire des Portugais
et leur permit de constituer facilement de grands domaines.3) La fragilité du
sol : L' abondance relative de la terre est compromise par une
fragilité écologique du sol qui n' autorise que des techniques agricoles à
faible productivité, itinérantes et extensives.
Toutefois, ces facteurs
écologiques ne suffisent pas à expliquer la stagnation démographique.
Des facteurs historiques, doivent être pris en compte, en particulier la
ponction négrière, phénomène spécifique de l' Afrique
pré-coloniale.
[59]D' après Curtin et Fage, qui
ont étudié la traite négrière dans son ensemble, la traite transsaharienne
aurait déporté 5,3 millions d' individus, la traite islamique sur les côtes d'
Afrique Orientale, 2,9 millions et la traite transatlantique, 11,7 millions.
Pour
plus de détails voir: Curtin Ph.,
The atlantic slave trade. A census, University of Wisconsin, 1969, 338 p.
et Fage J.D., "The effect of the export slave trade on african population", in
Moss R.P. et Rathbone R.J.A., The population factor in african studies,
Londres, 1975, p.15-23.
[60]
Coquery-Vidrovitch C., op.cit., p.
33.
[61]Le manioc a été introduit en
Afrique par les Portugais au XVIème siècle. Le manioc, pour être consommé doit
recevoir une préparation spéciale qui élimine l' acide cyanhydrique qu' il
contient. En 1955, Demesse décrivait encore l' intoxication chronique des
Pygmées consommant du manioc mal préparé.
[62] Selon Coquery-Vidrovitch, op. cit., p 22, la population forestière
côtière se serait multipliée par 20, contre 6 ou 7 pour le reste de l' Afrique.
La population forestière
représentait 2/5 de la population de l' Afrique sub-saharienne en 1500,
4/8 en 1850 et 5/8 aujourd'hui.
[63] Un vaccin fut mis au point
en 1932 par Sellard et Laigret. Toutefois, rares furent les Africains qui en
bénéficièrent avant la Seconde Guerre Mondiale : seulement 1% de la population
de l' AOF avait été vacciné en 1940,
et il s' agissait presqu' uniquement de citadins.
[64]Banque Mondiale, Pour une
meilleure santé en Afrique, 1994.
[65] La situation coloniale
imposa une stratification entre la société coloniale et la société
colonisée
-La
société coloniale est une minorité numérique mais non sociologique face à
laquelle se présentent plusieurs groupes humains classés d' une manière
hiérarchique : Blancs étrangers (notamment Syro-Libanais...), Métis, Indigènes.
Elle est composée d' une minorité européenne dont la domination s' appuie sur
une supériorité matérielle incontestable, un état de droit établi à son
avantage, un système de justification plus ou moins racial. Son statut est lié au rapport dominant
/dominé. Delavignette, dans Les vrais chefs de l' Empire (Paris,
Gallimard, 1939) rappelle certains traits de cette société "de provenance et d'
attache métropolitaines" constituant une minorité numérique, de caractère
bourgeois, animée par la "notion de supériorité héroïque", ayant pour fonction de dominer politiquement,
économiquement et spirituellement et tendant à donner à ses membres "l' esprit
féodal »
-La
société colonisée, en dépit de son écrasante supériorité numérique, constitue
une minorité sociologique. Elle est radicalement dominée : sa place est en
dessous de tous les groupes de la Colonie. Sa subordination est absolue : tous
les groupes ont sur elle une prééminence. Elle est essentiellement un instrument
créateur de richesses. La relation d' exploité à exploitant double ainsi la
relation de dominé à dominant existant entre la société colonisée et la société
coloniale
La situation coloniale
découpa la société colonisée en un certain nombre d’ethnies.
Une
carte ethnique d' Afrique Centrale, éditée par l' I.G.N. en 1957 et que nous
avons reproduite en annexe, montre qu' ainsi, au Moyen-Congo, l' administration
avait classé les populations en quelques grands groupes ethniques divisés en une
multitude de sous-groupes.
-Ces
grands groupes débordaient les divisions administratives de l' A.E.F. (Fangs du
Gabon et du Moyen-Congo)et également les frontières de la colonie (les Ba-Kongos
par exemple étaient présents dans quatre pays). --Ces divisions ne prenaient en
compte ni les transferts de populations consécutifs à la traite, qui, nous l'
avons vu, avaient entraîné la présence d' une main-d' oeuvre servile venant du
Nord, pratiquement égale au quart des populations du Pool et de la côte, ni des
migrations incessantes des peuples de la région. A titre d' exemple, étaient
ainsi réunies sous le nom de Sanghas une multitude d' ethnies ayant migré dans
le Pays Aka, incluant même certaines ethnies n' appartenant pas à la culture
bantoue! Ce découpage administratif répondait à une volonté de domination
politique, économique et idéologique.
-En
outre, parmi ces populations, la
conjonction d' éléments historiques et ethnologiques d' une part et d' autre part l' attitude "ethnifiante" de l'
administration, donnèrent à
certains groupes une prééminence et un rôle de leader dans la résistance à la
colonisation. Tel fut le cas des Mbochis dans la Cuvette, des Laris et des Vilis
dans le Sud. La réappropriation ethnique résulterait de la prise de conscience
par ces populations, non pas des vertus d' une éventuelle "identité" retrouvée,
mais d' un mode d' organisation politique, leur permettant de se reconnaître et
de se déterminer dans le nouveau cadre imposé : l' Etat
territorial.
-Aucune organisation politique n' apparut, en
revanche, chez les Pygmées, durant la période coloniale.
-A
la veille des indépendances, tous les leaders congolais utilisèrent la
revendication ethnique mais firent l’amère expérience qu’ils n’avaient pas le
soutien complet de leur ethnie, et ils durent, comme Fulbert Youlou, pour
prendre le pouvoir, élargir leur base électorale à des groupes variés en dehors
de leur ethnie.
[66]Coquery-Vidrovitch C., L'
Afrique Noire, Permanences et ruptures, L' Harmattan, 1992,
p.225-226.
[67]Balandier G., op.cit.,
p.63.
[68] Idem, p.64.
[69] Selon Balandier : "A
Brazzaville, les Ba-Lalis [ou Laris], en raison de leur situation au contact et
à l' intérieur de la capitale, ont fourni les "lettrés" les plus tôt attachés
aux manifestations politiques de type moderne [...]. C' est essentiellement contre eux qu' est
dirigé, en 1934, un projet de
contingentement de l' instruction. Ces efforts pour enlever la place
prépondérante qu' occupent les Ba-Lalis au sein de l' "aristocratie
administrative" entraînèrent une opposition à la colonisation de la première
élite moderniste apparue en territoire congolais. L' influence de cette
opposition grandira du fait du "vide politique" laissé par l' affaiblissement de
la chefferie".
In Balandier G., op.cit., p.360.
[70] Dans une autre lettre, Matsoua dénonça la
stagnation économique de l' A.E.F. en comparaison du "formidable essor" du Congo
Belge.
[71] En A.E.F., dès 1910, des notables
africains figuraient dans les conseils de gouvernements. Ils furent d' abord
nommés, puis, après 1925, élus par les conseils d' administration des
différentes colonies. Ces conseils consultatifs, longtemps aux mains des
notables, laissèrent de plus en plus de place aux
"évolués".
[72]Balandier G., op.cit.,
p.396-416.
[73] En 1955, Balandier écrivait
: "Parmi les ethnies de l' A.E.F., le peuple Ba-kongo semble être le plus
"moderniste"et le plus dynamique. Ses relations anciennes avec les Européens du
temps de la traite, le souvenir d' un royaume imaginé puissant contribuent au
sentiment de supériorité qu' il exprime vis-à-vis des autres peuples de la
région, et en particulier du Nord d' où la désignation de Kôgo-Mendélés (ceux
qui se prennent pour les Blancs du Kongo) [...]. L' importance qu' il accorde à
la " pureté de la race", le souci de tenir un rôle de leader à l' égard des
ethnies jugées attardées en sont les aspects les plus évidents (Ils veulent
jouer en Afrique Centrale le même rôle que les Sénégalais en A.O.F.). Ayant
conservé fort vif le sentiment de leur particularité tout en s' ouvrant aux
influences modernistes, les Ba-kongos ont accompli une évolution propre à leur
assurer une position privilégiée au Congo et en Afrique Centrale dans la mesure
où leur ethnie déborde les actuelles frontières nationales". Balandier G., op.cit.,
p.337.
[74] Balandier G., op.cit.,
p.411.
[75] Coquery-Vidrovitch C. et
Amin S., Histoire économique du
Congo, 1880-1968, Paris-Dakar, Anthropos et I.F.A.N.,
1970.
[76] Le cours du caoutchouc s'
effondra après 1930. A cette date,
la production de la région ne représentait plus que 13% de celle de 1913.
La production de l' ivoire fut contrôlée et limitée à 100 tonnes par an à partir
de 1925. C' est surtout le bois, en particulier "l' Oukoumé-roi" du Gabon qui
permit le développement des exportations de l' A.E.F. Pour en savoir plus, voir
: Sautter Gilles, De l '
Atlantique au fleuve Congo. Une géographie du sous-peuplement. République du
Congo, République gabonaise,
Paris-La Haye, Mouton, 1966, 2 vol., 1102 p.
[77]Par cette pratique les
autorités voulurent se décharger des frais de mise en valeur, mais ceci
impliquait une véritable délégation de souveraineté. Les concessionnaires
devaient faire passer les terres qui leur étaient confiées, de l' âge de la
cueillette à celui de la plantation. Cette politique fut un échec du fait de la
faiblesse des capitaux investis, d' une certaine décadence de l' économie de
cueillette et enfin de la lourdeur des charges fiscales et administratives
imposées par le gouvernement. Les survivantes ne subsistèrent qu' en se
concentrant.
Ces
sociétés eurent contre elles les milieux négociants, qui voyaient dans leur
constitution une atteinte aux conclusions du Congrés de Berlin sur l' ouverture
à tous du bassin conventionnel du Congo. Elles furent l' objet de campagnes de
presse et entrèrent en opposition avec les administrations coloniales. Elles
disparurent ou échangèrent leurs concessions contre des titres de propriété sur
des territoires plus limités, en 1929-1930.
Pour plus d' informations
voir : Coquery-Vidrovitch C., Le Congo au temps des grandes Compagnies
concessionnaires, Paris-La-Haye, Mouton, 1972.
[78] En particulier les noix du
palmier elaeis guineensis dont la
pulpe fournit une huile de consommation locale et dont l' amande (ou palmiste)
produit une huile employée dans les industries alimentaires (margarines,
graisses) et chimiques (savon).
[79] Le port de Pointe-Noire
comportait, depuis 1930, un wharf de 530m de long et des grues pouvant manipuler
300 000 tonnes par an.
[80] Balandier G., op.cit.,
p.374.
[81]Le secteur agricole dont l'
importance était première en Afrique Noire, reçut paradoxalement une part
relativement modique des investissements (22% en 1940). En effet, dans la logique coloniale les activités
agricoles étaient essentiellement basées sur l' utilisation de la main-d'oeuvre.
L' impôt en numéraire obligeait l' Indigène à travailler sur les exploitations.
En cas de crise, ce dernier se repliait sur les cultures vivrières, sans qu' il
fût besoin de s' occuper de sa reconversion. Il faut souligner l' importance
considérable du manioc dans ces cultures vivrières. Au Moyen-Congo et au Gabon,
la prédation fut la principale politique agricole.
Après le caoutchouc, ce fut
l' oukoumé, bois tendre, de belle couleur, facile à dérouler, droit, de faible
densité permettant une évacuation par flottage, qui fut abattu avec fureur.
[82]Les groupes financiers eurent
une écrasante prépondérance dans la structuration des entreprises coloniales.
En
Afrique tropicale, la traite était ainsi partagée entre le géant Unilever et des
sociétés françaises, la S.C.O.A. (née en 1887 de capitaux bordelais et
parisiens) et la C.F.A.O. (capitaux marseillais). Ces sociétés multiplièrent en
Europe leurs activités de transformation et de distribution. Les bénéfices
réalisés leur permirent, au tournant de l' indépendance, de s' intégrer aux
affaires métropolitaines. Pour en savoir plus, voir Coquery-Vidrovitch C., L'
Afrique Noire de 1800 à nos jours, PUF, Paris, 1984.
[83] Un effort financier
particulier fut réalisé pour les colonies ayant opté pour la France Libre. Déjà en 1944, au cours de la Conférence
de Brazzaville, le principe d' une intervention française directe dans
les investissements d' Outre -Mer, dérogeant au principe de l' autonomie
financière des colonies, avait été admis. En janvier 1948, la Commission de
Modernisation des Territoires d' Outre-Mer déposa une Charte détaillée des
besoins et des moyens. Le financement des programmes devait être assuré par le
F.I.D.E.S. (Fonds d' Investissement pour le Développement Economique et Social
des Territoires d' Outre-Mer) pour 55% , le restant par le Territoire, auquel
la Caisse Centrale d'
Outre-Mer consentait une avance sur
vingt ans avec taux d' intérêt de 2% . Le F.I.D.E.S. versa ainsi à l'
A.E.F. 21 milliards de Francs
C.F.A.
[84] Les autorités françaises
virent dans l ' activité pédagogique missionnaire, la solution la plus
économique et la plus adéquate aux problèmes d' une scolarisation qui ne pouvait
être que limitée. Lyautey écrivait en 1900, dans Lettres du Sud de
Madagascar : "avec les missions [...] on est assuré d ' une direction morale
et sociale qui n' est pas à dédaigner. [...] l ' enseignement élémentaire ainsi
conçu [...] éviterait un grave péril déjà menaçant : la formation d' une
population de déclassés auxquels on ne pourrait donner d' emploi...".Dans la
tradition jésuite des Lettres Edifiantes, les missions publièrent des
revues, pour faire connaître leur action .
[85]Voir Coquery-Vidrovitch C.,
Le Congo au temps des sociétés concessionnaires, op.cit., p.
100.
[86] Balandier G., op.cit.,
p.69.
[87] Coquery-Vidrovitch C., op.cit.,
p.378.
[88] Pour les ressortissants
français, l' administration mit en place des écoles primaires et des lycées sur
le modèle métropolitain. Pour les Indigènes, "les établissements [...] sont
conçus sur le modèle des écoles primaires supérieures de la Monarchie de Juillet
et de la IIIème République, dont la vocation était de permettre aux enfants d'
origine populaire les plus doués, une ascension sociale limitée qui ne mette pas
en danger les situations acquises des élites. Cette logique coïncide
parfaitement avec celle de la colonisation". Voir Guillaume P., op. cit., p.201.
[89] Cette école fut organisée
par Joseph Reste. Elle comportait trois sections : médicale, pédagogique et
administrative. L' ancien président du Congo Massemba Débat (né en 1921 et
exécuté en 1977) fit partie de la première promotion d' instituteurs
congolais.
[90] Jean-Felix Tchicaya
(1903-1961), premier député congolais à l' Assemblée Nationale Française, dut
terminer ses études, commencées dans sa ville natale Libreville, à l' Ecole
William Ponty d' où il sortit instituteur en 1921.
[91] M'Bokolo E., L' Afrique au XXème siècle, Le Seuil,
Paris, 1985, p.190.
[92] Bazenguissa- Ganga R.,
Les voies du politique au Congo, Paris, Ed. Karthala, 1997, 459
p..
[93] Fulbert Youlou (1917-1972)
entra en 1929 au Petit Séminaire de Brazzaville. Il fut envoyé à Akono au
Cameroun pour terminer ses études secondaires, puis au Grand Séminaire de
Yaoundé. De retour au pays, il enseigna au Séminaire de M'Bamou. Il acheva son
dernier cycle d' études en théologie à Libreville. En 1946, il fut ordonné
prêtre et affectation à la paroisse Saint-François de Brazzaville. En 1955, son
inscription au P.P.C. lui valut une affection, pour raison de discipline, comme
directeur de l' Ecole Catholique de Mindouli. C' est dans cette ville minière
qu'il se lia à Massemba Débat, alors directeur de l' Ecole Officielle.
[94]
Coquery-Vidrovitch C., op.cit.,
p.241.
[95] Mouvement ethnique apparu au
Zaïre pour la défense de la langue et des intérêts ba-kongos, face aux Bangalas,
appelés "gens du haut" et parlant la langue du fleuve, le
lingala.
[96] "Aux élections de 1946,
Matsoua a obtenu localement la majorité absolue, les Ba-lalis faisant une
démonstration d' unité ont voté pour un mort", in Balandier, op.cit., p.398.
[97] En 1996, le principal
opposant au régime de Lissouba est Bernard Kolelas, Lari, matsouaniste dans sa
jeunesse, et présenté, par ses supporters, comme un héros et un martyr de la
cause du Pool, persécuté par tous les régimes depuis la chute de Fulbert Youlou.
Son parti est le Mouvement Congolais pour la Démocratie et le Développement
intégral (M.C.D.D.I.). Voir : Babu-Zalé, Le Congo de Lissouba, L'
Harmattan, Points de vue concrets, 1996, 246 p.
[98]Au Zaïre, l' Eglise du Christ
sur Terre selon le prophète Kimbangu devint une église nationale officielle et
reconnue par le Vatican. En République du Congo, l' Eglise Matsouaniste resta
une secte tolérée par les autorités, aux côtés de l' Eglise du Christ sur Terre
selon le prophète Kimbangu, de l' Eglise Evangéliste, de
l' Armée du Salut, du Comité islamiste, de Terenkyo, de la Mission prophétique
de Lassy-Séraphin et de l' Eglise catholique, la plus
puissante.
[99] Tonda J., "Les Eglises comme recours
thérapeutique", in : Société,
Développement et Santé, Ellipses/Aupelf, Paris, 1990, p.200-210. L' Eglise
catholique, dans le cadre du Renouveau charismatique tente de prendre en charge
la maladie en dehors des moyens bio-médicaux. Les protestants disposent de leur
côté de centres où des plantes, des prières et des produits pharmaceutiques sont
proposés aux malades... Les "tradi-praticiens "sont des thérapeutes affiliés à
l' Union Nationale des Tradi-praticiens Congolais. Ceux-ci doivent renoncer à la
dimension symbolique de la maladie.
Les devins-guérisseurs ou
ngangas et les Eglises prophétiques ou sectes ne dissocient pas la maladie du
mal.
Un grand nombre de ces
ethnies sont en fait des prolongements des populations des pays voisins,
arrivées dans cette région au siècle dernier, ayant fui la traite négrière :
Fangs, Makaas, Gbayas, Bandas...
[101]Weissman F., Elections
présidentielles de 1992 au Congo, entreprise politique et mobilisation
électorale. CEAN; Bordeaux, 1996, 138 p.
[102]Les six communes de plein
exercice possédant un exécutif élu sont:Brazzaville, Pointe-Noire, Nkayi,
Owendo, Mossendjo.
[103]Un rappel des migrations
bantoues est utile à la compréhension des phénomènes linguistiques. Les
recherches actuelles permettent de dresser le tableau
suivant:
-le
centre de dispersion des populations bantoues (le noyau protobantou) a dû se
situer à l' Est du Nigeria et à l'Ouest du Cameroun.
- un
premier courant migratoire se détacha de ce noyau et se dirigea du Nord au Sud,
dans la forêt, où il se fragmenta rapidement. Un second courant se dirigea à l'
Est, sans se fragmenter, jusqu' à la zone des Grands Lacs. De là, ce groupe se
fragmenta et se répandit dans l' Est et le Sud de l'
Afrique.
-Le
groupe occidental se divisa en plusieurs groupes comprenant les langues parlées
au Gabon, Cameroun et dans la vallée du Congo. Les langues au Sud du fleuve
congo et dans la Cuvette forment un autre ensemble.
[104] Depuis la révolution
socialiste les lycées français de Brazzaville (Saint-Exupéry) et de Pointe-Noire
(Charlemagne) sont interdits aux nationaux congolais et aux métis dont un des
parents est congolais.
[105]Elles ont eu le droit de
rouvrir en 1992
[106]Politique
africaine,
Le Congo, banlieue de Brazzaville, n°30, Paris, Khartala,
1988.
[107]idem, p.
43.
[108]Il s' agit de Adada R.,
Lekoundzou J., Moua-Mbenga M., Ndinga Oba A., Obenga T.et Abibi
D..
[109]Selon Weissman, durant les
élections de 1992, les diplômes du candidat jouèrent un rôle aussi important que
son expérience politique.
[110] Les ouvrages des principaux
poètes, écrivains et dramaturges congolais se trouvent dans la bibliographie de
ce travail.
[111]Nsafou
G., op.cit., p.
228.
[112]Bembet
G, Congo, L' Harmattan, Paris, 1997.
[113]Ngouolali L., Les
relations entre les Tékés du plateau Kukuya et les Pygmées Batswas du XVIIIème
siècle à nos jours, DES d' Histoire, Université de Brazzaville,
1989.
Ongoundou B., Les Baakas
dans la tradition orale betwel, DES d' Histoire, Université de Brazzaville,
1990..
Ces travaux sont cités dans
l' ouvrage:de Chanson-Chaleur C., Coquery-Vidrovitch, 1995, L' histoire
africaine en Afrique, Paris, L' Harmattan, 1995, 245 p.,
p.66-79.
[114]idem, Marx et l' ombre des
fétiches, p.73.
[115]A côté des Eglises reconnues
officiellement au Congo: l' Eglise Catholique, l' Eglise Evangéliste, l' Armée
du Salut, Terenkyo, l' Eglise du Christ sur Terre selon le prophète Kimbangu, le
Comité Islamique du Congo, la mission prophétique de Lassy-Séraphin, un certain
nombre d' églises nouvelles sont apparues dans les grandes villes. Elles sont en
général des scissions du Kimbanguisme et du Matsouanisme.
[116] Rappel
historique
La
lutte séculaire de l' Eglise catholique contre le paganisme, les sectes et le
communisme a, en effet, une longue histoire au Congo. La première évangélisation
par les missionnaires portugais, à partir du XVIème siècle, toucha
essentiellement les tribus Kongos. La deuxième évangélisation débuta dans les
années 1880, sur la côte et atteignit Bangui à la fin du siècle. La lutte contre
le "fétichisme" fut plus intense dans le Sud. Dans le Nord, le centre
missionnaire se trouvait à Boundji, en pays M'Bochi.
L'
Eglise catholique conserva une place prépondérante dans les premières années de
l' Indépendance. Cette situation se dégrada après 1963 et ses représentants
furent persécutés. En 1991, après de longues années de repli, l' Eglise
catholique tenta de guider la "Transition démocratique". Elle échoua dans sa
volonté de réaliser l' unité nationale sous sa direction mais réussit à
perpétuer l' image de populations du Nord "sauvages", fétichistes et marxistes.
Trois périodes peuvent être
ditinguées dans les rapports de l' Eglise et de l' Etat depuis
1963:
1°Le
temps des persécutions
La
persécution des Eglises commença sous le régime de Massemba-Debat (laïque formé
par les missionnaires protestants). Les écoles religieuses furent fermées et les
syndicats chrétiens furent dissoute en 1965. La J.M.N.R. exerça l' essentiel de
la répression contre les catholiques. L' abbé Badila qui s' élevait dans la
Semaine africaine contre la violence des méthodes employées fut jeté en prison
et torturé, ainsi que l' abbé et futur cardinal Biayenga. Le triple assassinat
inexpliqué de Matsocota, Pouabou et Massoueme (abbé), en 1965, visait également
les milieux catholiques: tous trois avaient fait leurs études au séminaire de
Mbamou.
.Les
raisons de l' assassinat du
cardinal Biayenga en 1977, quelques heures après celui de N' Gouabi, restent
inconnues. Pour Bazenguissa-Genga, le cardinal aurait servi d' intermédiaire
entre Massemba-Débat et N' Gouabi, dans l' éventualité d' un transfert de pouvoir entre l'
ancien chef de l' Etat et N' Gouabi[116].
Sous
le règne de Sassou, les relations entre le pouvoir et l' Eglise catholique s'
améliorèrent. Un nouvel archevêque, Mgr Batantou, fondateur des "Scolas
populaires" fut sacré en 1979 et le Pape vint à Brazzaville en 1980.
Cependant les "nordistes"
considérèrent toujours les Eglises
comme des alliés de l' impérialisme. Pour eux des liens subjectifs et objectifs
existaient entre les hommes politiques et les religieux Kongos qu' il était donc
nécessaire de combattre. Les sectes
leur apparaissaient également comme majoritairement organisées par les Kongos,
d' où la dénonciation incantatoire de ces dernières par le régime marxiste. Or
ces sectes, curieusement, "priaient pour les chefs" et attaquaient de manière
virulente l' Eglise catholique.
2°)La
restauration:
En
1990, l' Eglise catholique reprit le combat contre le marxisme et le parti
unique et tenta de guider la "Transition du mono au multipartisme". En 1990, le
Conseil Oecuménique des Eglises rédigea une lettre ouverte au Président de la
République en réponse à son désir de faire participer les confessions
religieuses à la réflexion, entreprise par le P.C.T., sur la résolution des
problème que connaissait le Congo. Dans cette lettre, elles approuvaient l'
abandon par le P.C.T du maxisme léninisme, la séparation du parti et de l' Etat,
et elles insistaient pour que soit mis en place un organe neutre de concertation
nationale chargé de réviser la constitution et d' instaurer le multipartisme.
Cet organe vit le jour sous le nom de Conférence nationale souveraine. L' Eglise
catholique, par l' intermédiaire de Mgr Kombo (Kongo), en assura la direction du
Présidium. Elle dut toutefois partager le pouvoir avec Sassou, Président de la
République et Milongo, premier ministre (courant
matsouaniste).
3°
La confusion
L'
Eglise catholique échoua à conduire la transition démocratique pour plusieurs
raisons:
-le
processus de démocratisation au Congo fut négocié par les hauts dirigeants du
clergé catholique. Cette confusion entre le religieux et le politique allait à
l' encontre de la sécularisation nécessaire à l' instauration de la démocratie.
La participation au pouvoir rendit l' Eglise co-réponsable des actes de violence
physique et symbolique perpétrés par l' Etat.
-Elle fut incapable de donner
des réponses concrètes aux problèmes majeurs de la société congolaise
destructurée par l' urbanisation démesurée, l' économie marchande, les problèmes
de scolarisation, de santé (elle entra en concurrence avec de nombreuses églises
tirant leur pouvoir et leur légitimité de la pratique de la guérison), la
totalisation étatique, la crise de la famille (nombreux meurtres d' oncles et de grands parents sous
couvert de sorcellerie, enfants des rues, prostitution, bandes armées)et l'
exaspération des particularismes ethniques ou régionaux
-L'
Eglise congolaise ne put empêcher que s' établît une confusion entre les
logiques chrétienne et païenne. Mgr Kombo conforta l' idée que la Conférence
souveraine était un lieu et un temps de " délivrance" et d' "exorcisme"des
pouvoirs sataniques qui régnaient au Congo depuis l' adoption du "socialisme
scientifique"porté à son plus haut niveau de nocivité par Sassou N' Guesso.
Celui-ci était d' ailleurs représenté, dans une certaine presse"libre", sous les
traits du diable selon l' imagerie chrétienne. Sassou y apparaissait comme un
véritable "païen fétichiste" tandis que l' élection de Mgr Kombo était présentée
dans cette mêmepresse comme le signe de la fin de l' amoralisme des nordistes M'
Bochis et du retour des Kongos et de la morale chrétienne. Malheureusement pour
l' Eglise, la logique indigène fit de Sassou un véritable sorcier.
En
conséquence, Mgr Kombo utilisa, pour conjurer le sorcier, le rituel indigène du sacrifice
expiatoire. La Conférence devint alors un véritable rite syncrétique. Mais en "
assumant", au cours d' une déclaration radio-télévisée tous les crimes commis
depuis 1960, Sassou se posa comme un chef puissant qui osait affronter les
accusations de sorcellerie. La neutralisation de ses pouvoirs devint dès lors
improbable.
La
cérémonie du lavage des mains, la "forêt de l' unité nationale", l' opération de
nettoyage des cimetières n' y firent rien.La Conférence s' acheva par le retour
des chrétiens Kongos au pouvoir mais dans une situation conflictuelle. Sassou,
le "Satan" du Congo, gardait le
fauteuil présidentiel.
[117]Pour plus de détails et de
photos voir , National Géographic, vol 188, n° 1,
1995.
[118] Une confusion s’établit
entre M’Bochi et « nordistes » quand en 1959, après les affrontements
de Brazzaville, Fulbert Youlou voulant
élargir sa base électorale et rassembler autour de lui l' ensemble des
gens du Sud, en particulier tout le groupe ba-Kongo, qualifia le M.S.A.d'
Opangault (essentiellement constitué de M'Bochi), de "parti des gens du Nord"
(Nsafou G., Congo, de la démocratie à la démocrature, Paris, L’Harmattan,
1996, p.226).
[119] Kolélas dans le Pool,
Lissouba dans le Nibolek, Thistère-Tchicaya à
Pointe-Noire.
Il est préférable de parler
de base régionale que de base ethnique : les régions et les ethnies ne
coïncident pas, les leaders ne bénéficient pas de l’appui complet de leurs
ethnies et doivent élargir leur assise en dehors de ces dernières. Par ailleurs,
les ethnies sont datées : construites dans les années cinquante à la
demande de l’administration coloniale ont-elles encore une signification autre
que politique ?
Fabrice Weissman dans son
étude sur "les élections présidentielles de 1992 au Congo" (CEAN, 1993, Paris)
situe l' ethnicité par rapport au régionalisme. Il montre, d' une part que l'
électeur vote pour le candidat de sa région et que l' électorat du candidat
présidentiel est limité à celui de sa base régionale, d' autre part que, du fait
que les régions ne coïncident pas avec les découpages ethniques, le candidat est
obligé de s' appuyer sur son ethnie mais aussi sur des réseaux de clientèle. Il
distingue ainsi trois cas de figure: celui où clientèle et ethnicité s'
équilibrent, ce qui fut le cas de Lissouba dans le Nibolek; le cas où l' ethnie
est au devant de la scène, comme pour Kolélas à Brazzaville qui s' appuie sur l'
ethnie Bakongo, enfin le cas de Sassou dans le Nord où, les M'Bochi étant
minoritaires, les réseaux de clientèle sont
indispensables.
Les autres vecteurs de
mobilisation sont les thématiques prophétiques particulièrement utilisées par
Kolélas. En revanche, on ne retrouve pas, dans l' élection de 1992, de
solidarités horizontales, comme ce fut le cas, en 1963, entre classes d' âges.
Le vote des fonctionnaires pour Sassou doit être expliqué comme du clientélisme.
Enfin, un embryon de mobilisation sociale intra-ethnique est perceptible dans l'
élection de Milongo et de Kolélas. Milongo a essentiellement recruté dans la
frange jeune, instruite et économiquement intégrée de l' électorat bakongo.
Kolélas s' est majoritairement fait le représentant des populations rurales, peu
éduquées, marginalisées dans les circuits économiques et moins réceptives au
modernisme.
[120].Sassou s' associa à de
multiples reprises avec le Vili Thystère-Thicaya au cours de ses mandats. Ce
dernier aurait rejoint récemment le camp de Sassou.
[121] Les M'Bochi ne rallient à
eux que partiellement, comme l' ont montré les dernières élections de 1992, les
peuples Sangha et Likoualas ainsi que les habitants des plateaux batékés. Une
opposition à leur domination a toujours été présente : .
-Ainsi, sur les plateaux a
existé, sous la présidence de
Sassou, un Front de libération des Batéké et des
Bangagoulou.
-Dans les dernières années de
la colonisation, les populations de la Sangha s' associèrent en 1951 avec le PPC
de Thystère-Tchicaya contre le M'Bochi Opangault (SFIO)et en 1957 et 1959 avec
l' UDDIA de Fulbert Youlou, contre le même Opangault (MSA) ; sous la
présidence de Sassou, l' existence
des groupes d' Impfondo et de la Sangha, dont les leaders, Katali et N'Zé,
réclamèrent une présidence tournante, enfin une partie notable des électeurs de
la Sangha et de la Likouala vota pour Lissouba au premier tour des élections de
1992* . Comment expliquer cette défiance des populations septentrionales
vis-à-vis des M’Bochi :les M'Bochi servirent-ils de guide, du temps de la
traite, aux colonnes de chasseurs d' esclaves ? Lissouba avait, du temps où
il était premier ministre, développé des cultures de rente dans la région, les
votes iraient-ils ainsi aux plus offrants ? les populations du Nord, en
grande partie oubangiennes, s' opposeraient-elles au noyau
bantou?
*Aux
élections présidentielles de 1992, Sassou ne recueillit , dans les régions de la
Sangha et de la Likouala, que 41% des voix au premier tour et 58% au second
devant Lissouba (30% et 24%) et Yombi (15 et 9%.). Sassou n' obtint également
que 59% des voix sur les Plateaux. A Brazzaville, il devança Lissouba avec 20%
des voix contre 17%.
[122] L' assassinat de N'Gouabi entraîna la
suspicion entre les tribus Kouyou et M'Bochi proprement dites. Cet antagonisme
fut accentué par l' emprisonnement de Yombi-Opengo (Kouyou) par Sassou N'Guesso
(M'Bochi) et l' assassinat de Pierre Anga (Kouyou).
[123]L'armée comporte, depuis l'
époque de N'Gouabi, 4 pôles de commandement apparus chronologiquement : les
Saint-Cyriens, la génération d'Algérie (1969), les anciens officiers de la
police et de la gendarmerie (après l'intégration en 1972, de ces armes dans
l'armée), enfin les officiers formés en URSS. La grande majorité de ces
officiers sont d'origine nordiste. En 1995, Lissouba radia 77 d'entre eux restés
fidèles à Sassou . Il dut toutefois les réhabiliter en mars
1997.
[124]Bazenguissa-Ganga, op.cit; p218. Selon Bazenguissa-Ganga,
entre 1969 et1990, la composition des différents organes politiques ayant eu la
réalité du pouvoir (CNR, bureau politique du comité central, EMRS, CMP, Bureau
politique, Secrétariat du bureau politique) montre la présence majoritaire des
ethnies de la Cuvette.