CHAPITRE II DOMINATION DES PYGMEES PAR LES GRANDS NOIRS

 

SECTION I – LA SOCIETE PRECOLONIALE

 

                                               A. L'ECONOMIE

                                               B. FAMILLE ET ALLIANCE

                                               C. ORGANISATION DE LA DECISION ET DE LA JUSTICE

                                               D. CULTURE ET RELIGION

 

                              

 

 

 

Introduction :

En 1992, invités par la Présidente de France-Libertés, des Pygmées chantaient et dansaient à la Villette. Les Parisiens pouvait enfin admirer ces êtres mythiques dont ils avaient connaissance depuis l'Antiquité. Homère et Hérodote décrivirent, en effet, des "nains fabuleux" "hauts d'une coudée"[1]. Aristote, dans son Histoire des Animaux, les situait vers les sources du Nil. Pline et Strabon les mentionnèrent à leur tour. A Pompéi, des artistes les représentèrent sur des mosaïques.

Cependant, la plus ancienne référence à l'existence des Pygmées remonte à 2400 ans avant Jésus-Christ. Une expédition égyptienne aux "Pays des arbres" (Nubie) ramena à Memphis, à la cour du pharaon Pépi II, un homme de petite taille.[2] S'agissait-il d'un élément appartenant à un groupe Pygmée s'étant aventuré vers le nord, ou bien alors l'extension géographique des Pygmées était elle plus considérable qu'aujourd'hui ? Pour certains auteurs, comme Cornevin [3]ou Froelich[4],les Pygmées sont les premiers habitants des forêts africaines au sud du Sahara, de l'Atlantique aux Grands Lacs.

C'est le desséchement du Sahara, à partir de ~ 2500, qui aurait provoqué la migration des Noirs sahariens, refoulant les Pygmées plus au sud, dans la forêt équatoriale du bassin congolais. Ces derniers amenèrent avec eux la civilisation du Late Stone Age[5], [6].

Au début de notre ère, l'extension du Sahara poussa les peuples de langue Bantoue [7] à conquérir de nouveaux territoires. Ces migrations sont à l'origine de profonds bouleversements en Afrique centrale et australe. Partis de la région de la Benoué (au sud est de l'actuel Nigéria et au Cameroun), la grande majorité de ces peuples se dirigea vers l'est, à travers la savane jusqu'aux plateaux interlacustres, tandis qu'un courant occidental descendait vers le Sud, le long de la côte atlantique. D'autres groupes se dispersèrent dans la forêt sur les rives du Congo, de l'Oubangui et de leurs affluents. Ces populations cultivaient l'igname et le palmier à huile selon des techniques néolithiques. Elles auraient alors découvert que les champs pratiqués par déboisement et brûlis dans la forêt étaient propices à leurs cultures et que l'humidité ambiante assurait de meilleures récoltes que dans leur terroir originel. Ces agriculteurs et éleveurs amenaient également avec eux la métallurgie et la poterie qu'ils introduisirent au coeur de la forêt. Il constituèrent ainsi ce que Maquet[8], appelle "la civilisation des clairières".

Les contacts avec les ethnies Pygmée furent sans doute trés variables : échanges, confrontations, affrontements. Les deux sociétés durent cohabiter dans le même milieu écologique. Leurs relations, cependant, se limitèrent aux échanges économiques et techniques ; l'organisation sociale, les alliances familiales et la religion restant différentes.

Dès le VIème siècle, le monde Bantou avait complètement englobé la société Pygmée. Les Bantous étaient devenus les intermédiaires obligés entre les ethnies Pygmées et le monde extérieur à la forêt. La société Pygmée dut se développer dans cet univers clos. L'alternative à cette sujétion était la fuite dans les profondeurs de la forêt et ce jusqu'à nos jours[9].

 

Le premier Européen qui rencontra des "Négrilles" fut le voyageur Battel, au XVIIème siècle ; il en donna une description sommaire. L'Allemand Hartmann, au XIXème siècle, fit la première photographie de Pygmées, dans le Loango. Schweinfurth, un explorateur allemand, en 1868, prit contact avec les Akas de l'Ouellé et établit une relation entre ces Négrilles et les Pygmées de l'Iliade. Savorgnan de Brazza et Stanley eurent également l'occasion de rencontrer des Pygmées.

Les premiers travaux ethnologiques sont dus à Quatrefages et Hamy. Une place particulière doit être faite au père Schebesta qui étudia, en 1929, les Pygmées Mbuti du Congo Belge et à l'Américain Collin Turnbull qui réalisa, en 1954 , une étude d'anthropologie sociale et culturelle sur le même groupe.

Des chercheurs français : Vallois, Althabe, Hartweg, Ballif et Rouget étudièrent les Pygmées occidentaux sous divers aspects, anthropologie physique, ethnologie et musicologie.

A la même époque, les autorités françaises de l'A.E.F. envoyèrent la première mission d'inspection sur les relations Grands-Noirs/Pygmées dans le Nord Congo.

De nos jours, Demesse et Bahuchet consacrent leurs travaux aux Akas du nord de la république du Congo et du Centrafrique.

Les Pygmées, qui sont les premiers habitants de la forêt, et peut-être de l'Afrique, forment aujourd'hui plusieurs groupes : Mbutis du Zaïre, Bakas du Cameroun et Akas du Congo et du Centrafrique. Nous nous attacherons exclusivement aux Pygmées Akas.

 

Le pays Aka est un triangle de 100 000 Km² situé entre le 4ème degré Nord et le 1er degré Sud et délimité par l'Oubangui, la Sangha et la Lobaye. La région passe, du nord au sud, d'un climat tropical humide à deux saisons à un climat de type équatorial à quatre saisons (voir carte). La température, constante toute l'année, s'élève à environ 25°. Cet immense territoire est recouvert par la forêt dense ; celle-ci présente plusieurs formes : forêt marécageuse inondée en permanence, forêt inondée périodiquement et forêt sur terre ferme.

Cette forêt isole, marginalise mais aussi protège ses habitants. Elle est cependant la "patrie" des Pygmées, pour qui elle est une mère nourricière et un père protecteur. Elle est au coeur de la religion pygmée.

 

Avant de décrire la société Pygmée, rendons hommage à ces "nain du Pays des Esprits", comme le fit Pépi II pharaon de la VIème dynastie : "Salut au danseur de Dieu, à celui qui réjouit le coeur, à celui vers lequel soupire le roi Neferkara, qu'il vive éternellement".

 

Nous livrons ici les éléments "traditionnels fondamentaux" de l'économie, de l'organisation sociale et de la religion de cette société tels qu’ils se sont, selon Bahuchet, présenter jusqu’à la fin du XIXème siècle. Nous étudierons ensuite les relations entre cette société et la société Grands Noirs. Nous verrons que, déjà modifiées par la traite, ces relations évoluèrent rapidement de l’association à la dépendance sous l’effet de la colonisation et vers la domination des Grands Noirs sur les chasseurs-cueilleurs du fait de la marginalisation du Nord-Congo. L’exclusion du système sanitaire n’est, avec l’absence de scolarisation et de papiers d’identité, que l’une des conséquences du mépris et de la discrimination des Pygmées.

 

                A. L'ECONOMIE

Les Pygmées sont des chasseurs-cueilleurs. Pour les ethnologues, les chasseurs-cueilleurs vivent exclusivement de la chasse, de la pêche, du ramassage et de la collecte. Contrairement aux agriculteurs et aux pasteurs, ils ne "domestiquent" pas ce qu'ils utilisent, domestiquer étant pris au sens de contrôler la production. Ces peuples, en effet, n'ont pas connu la "révolution néolithique" (C. V.Childe) qui marque le passage de la chasse-cueillette au mode de vie agro-pastoral. Ce type d'économie a fait l'objet de nombreux travaux d'ethnologues, d'historiens, d'économistes, de botanistes, etc..., dont nous citons les principaux en bibliographie.

 

Nous décrivons successivement : le mode de production, la distribution et la consommation.

 

                                1) la production

Les activités de chasse et de cueillette sont effectuées par les individus en fonction de leur sexe, de leur âge et de leur compétence. Ces activités se déploient sur un territoire[10] partagé par plusieurs campements liés à un lignage bantou[11].

La Forêt et les techniques de la production entraînent des contraintes de dispersion et de limitation de la taille des bandes[12] , de coopération et de fluidité[13].

 

                a) les activités de production :

                - La chasse. Le Pygmée peut pratiquer la chasse seul ou accompagné d'un adolescent et éventuellement d'un chien, pour le petit gibier : antilopes, porc-épics, singes, chauve-souris, oiseaux, mais elle se pratique le plus souvent collectivement. La chasse revêt différentes formes.

La chasse à la sagaie, sans filet, est pratiquée par tous les hommes du camp, à toutes les saisons.

La chasse au filet (antilopes), actuellement la plus fréquente, a lieu à la saison sèche et réunit tous les individus, hommes, femmes et enfants de tous les campements d'un même territoire. Dans certains cas, les Bantous du territoire peuvent y participer.

La chasse-poursuite à la sagaie, pour les grands mammifères, potamochères, antilopes à robe rayée, gorilles, chimpanzés, est effectuée par tous les hommes du camp, en saison des pluies.

La chasse à l'éléphant, aujourd'hui interdite, était une chasse extrêmement périlleuse. Elle a rendu célèbre le courage des Pygmées[14].

Enfin, d'autres formes de chasse interviennent : la capture à main nue, l'enfumage des terriers...

L'éventail étendu de ces techniques et la connaissance du comportement du gibier sont le résultat d'un long apprentissage, d'une grande mobilité d'esprit et d'une faculté de tirer parti de toute occasion.

Le gibier, qui impose le choix des techniques de chasse, le calendrier et les déplacements des groupes,est la principale contrainte.

La division sexuelle intervient dans la technique de mise à mort : l'homme doit s'approcher du gibier et faire couler son sang, tandis que la femme utilise des pièges et tue la bête par étouffement.

 

                - la collecte. Elle comprend la cueillette des végétaux, le ramassage d'invertébré et la collecte du miel.

Les végétaux les plus couramment collectés sont les noix d'oléagineux et de nombreux champignons, principalement les champignons de termitières. Cette cueillette se pratique par groupes de 2 à 6 femmes.

Le ramassage d'invertébrés, essentiellement les chenilles, est effectué par groupes de 2 ou 3 couples, parfois même en famille, avec bivouac.

Enfin, la collecte du miel est faite par groupes de 2 à 3 hommes. La collecte du premier miel est précédée d'un rituel particulier, de purification et de fertilité, que nous décrirons plus loin. "Le miel est plus qu'une gourmandise. Il est liquide de vie. On lui consacre les deux tiers de la journée en saison sèche. Le soir on exprimera la joie qu'il procure par des chants, des danses à la gloire des abeilles"[15].

Les activités de cueillette sont saisonnières : miel en saison sèche, chenilles et champignons en saison des pluies, graines en saison des pluies et une partie de la saison sèche...

Les Akas distinguent le ramassage à terre, la cueillette à la main , la cueillette au couteau, l'extraction du sol.

Les Pygmées connaissent des centaines de plantes et leur cycle de reproduction. Dans le domaine du miel et des abeilles, par exemple, leur connaissance est impressionnante : ainsi sept espèces d'abeilles sont distinguées, pour lesquelles, tout, depuis le nid, les divers rayons, jusqu'aux types de bourdonnements et d'essaims, est dénommé.

 

                - La pêche.

Cette activité est peu fréquente. Elle consiste, pour les femmes, à écoper un marigot, à la recherche d'alevins ou à déverser des plantes ictyotoxiques pour asphyxier les poissons.

 

                - Le chant, la danse et les activités religieuses

Selon les ethnologues, le travail ne s'arrête pas à la production matérielle, mais englobe toute activité ayant pour finalité la production de moyens d'existence du groupe. Ainsi, le chant, la danse et les activités religieuses constituent également des activités de production[16].

 

                b) L'organisation des activités selon le statut

Les activités se distribuent en fonction du sexe, de l'âge et de la spécialité.

                - Le sexe

Les hommes chassent et collectent le miel, les femmes collectent les végétaux, les familles collectent les chenilles et participent à la chasse au filet.

 

                - L'âge

Les activités de chasse et de cueillette sont le propre des adultes, mais les enfants, les adolescents et les vieillards participent également à la production.

Les enfants ramassent et piègent les crapeaux, les crabes d'eau et les rats de Gambie...

Les jeunes gens participent aux activités cynégétiques, afin d'apprendre les diverses techniques de la chasse mais aussi pour gravir les degrés d'initiation à la vie d'adulte. En effet, à chaque degré de difficulté correspond un rite de passage : c'est seulement après avoir tué son premier gibier que le jeune homme peut courtiser et effectuer son "service mariage" chez ses beaux-parents ; à partir du jour où il a tué sa première proie il ne peut, de sa vie, manger la viande d'une bête qu'il a tuée. Lors de son mariage, le jeune homme reçoit un filet fabriqué par sa mère et son oncle maternel et est admis à participer aux grandes chasses. Enfin, lorsqu'il a tué un certain nombre de gros mammifères, les femmes du camp le soumettent au bànzi, rite qui le consacre chasseur et lui permet de participer à la cérémonie finale de l'initiation.

Les vieillards sont nourris, logés, aidés et respectés. Ils servent de gardiens du campement et surveillent les enfants pendant les sorties des adultes.

 

                - Les spécialistes

Le maître de chasse, qui est le chasseur le plus chevronné du campement, dirige les chasses à la sagaie, dont la plus prestigieuse était la chasse à l'éléphant. La disparition de cette dernière entraîne la diminution de son influence au profit de celle du devin.

Le devin-guérisseur joue un rôle de premier plan dans la chasse, en ce qu'il dirige les rituels de divination et propitiatoires.

Les maîtres de danse, de chant ainsi que les narrateurs animent les grandes cérémonies qui accompagnent les grandes chasses collectives.

 

Enfin, tout visiteur doit participer aux activités du campement. S'il appartient, par son père, sa mère ou ses beaux-parents, à un lignage du campement, il a accès aux ressources du territoire sans contrepartie, tandis que les étrangers doivent verser une compensation. Cette possibilité offerte aux visiteurs de participer aux activités de tout campement constitue un grand facteur de fluidité des groupes. Il permet, en outre, d'élargir le domaine vital de chaque Pygmée et lui offre, le cas échéant, des possibilités de fuite.

 

                c) Les règles d'utilisation du territoire entre les bandes

Les bandes de Pygmées, qui utilisent un même territoire, établissent entre elles des droits de chasse et de collecte, visant au respect de l'équilibre entre les partenaires. Il ne s'agit pas de droit de propriété (seul le miel est propriété de celui qui l'a découvert) mais de droits d'usage. Ces derniers s'inscrivent dans un contexte foncier complexe ; en effet, ils doivent composer d'une part, avec les droits d'usage du sol, familiaux ou communautaires, des agriculteurs bantous, d'autre part, avec les titres d'exploitation des compagnies concessionnaires ainsi qu'avec les divers droits d'appropriation privée et enfin, avec la souveraineté étatique. Dans ces conditions, le rapport de force ne semble pas en faveur des Pygmées.


 

                2) la distribution

La distribution des biens se fait de façon différente au sein de la parentèle, entre les individus du campement, entre les différents campements et entre le campement et le lignage bantou auquel il est lié.

 

a) La distribution au sein de la parentèle

Les aliments sont équitablement partagés entre les membres de la parentèle (parents et alliés).

 

b) La distribution au sein du campement

La distribution des biens entre les membres du campement est un élément fondamental du fonctionnement de la société pygmée. Elle répond à des règles différentes selon qu'il s'agit d'aliments ou d'objets.

                - Les aliments

Les prises de chasse sont partagées entre les chasseurs. Il n'existe pas de "chef de partage" institutionnel ni de centralisation des prises. C'est celui qui a tué le gibier qui règle le partage, en fonction du rôle que chacun a joué, lui-même ayant interdiction de consommer les bêtes qu'il a tuées. Chaque chasseur répartit ensuite son morceau de gibier entre ses parents. Chaque famille conjugale effectue la cuisson de sa part de viande et en distribue à l'ensemble des membres présents du campement, y compris à ceux qui n'ont pas participé à la chasse, les vieillards et les veuves notamment.

Les produits de collecte ne sont pas partagés. Seul le miel fait l'objet d'un partage entre les membres du groupe qui l'a collecté.

                - Les objets

Les armes et les outils appartiennent aux aînés. Les cadets sont autorisés à les utiliser, en échange d'une part de gibier ou d'un service.

En conclusion, on peut constater que le campement apporte à ses membres une certaine "sécurité sociale" qui n'est pas sans rappeler certains droits sociaux, économiques et culturels proclamés dans la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme.

 

c) La distribution entre les différents campements

Il n'y a pas, habituellement, d'échange de biens ou de nourriture entre les différents campements, mais seulement des compensation en gibier, en cas de non-respect des droits d'usage[17]. Ce sont surtout les alliances matrimoniales qui sont ici le moteur des échanges.

 

d) La distribution entre le campement et les Bantous

Le partage des ressources et des biens s'arrête aux portes du campement. Les échanges entre les Pygmées et les Bantous se font selon le système du troc. Les Bantous fournisssent des récipients (poteries, marmites, assiettes...), de la métallurgie (lances, haches, couteaux...) et également des aliments (boules de fécule de manioc, sel, bananes-plantains...). Les Pygmées fournissent, en échange, de la viande de chasse, et certains produits d'origine sylvestre (brèdes, graines d'irvingia, chenilles, miel).

Il est intéressant de noter que les Pygmées ne conservent que les produits destinés aux échanges et ne constituent pas de stocks. Pour certains auteurs, les groupes de chasseurs-cueilleurs ayant constitué des royaumes hiérarchisés ont pu le faire grâce au stockage intensif de ressources, qui a permis la sédentarisation et entrainé le développement d' inégalités sociales[18].

Nous verrons, dans le chapitre sur les relations Pygmées/Grands Noirs, l'évolution des échanges entre Pygmées et Bantous, ainsi que l'intégration de l'économie pygmée dans le commerce à longue distance et l'économie de marché[19].

 

                3) la consommation

L'abondance relative en nourriture[20], dans le milieu forestier, permet aux Pygmées de se passer de stocks[21]. Cependant, le niveau de production ne dépassant pas la consommation journalière, une certaine frugalité est de mise.

Ainsi, les Pygmées ne prennent qu'un repas par jour, en fin de journée, préparé par les femmes et les fillettes et grapillent quelques noix durant le jour.

Le repas est constitué de féculents, de viande, de légumes ou de champignons dans une sauce à l'huile assaisonnée d'épices. Cette cuisine (ragouts à l'étouffée, grillades...) est variée et équilibrée sur le plan nutritionnel.

Le miel complète l'alimentation. Le meilleur est blanc et transparent, le moins bon, jaune et épais, le marron et presque sec est indigeste. La consommation de miel constitue un moment de bonheur pour les Pygmées : Kutù, que décrit Molins, "vient de percer à quarante mètres au-dessus du sol une ruche et remplit son panier de rayons gorgés de miel. En bas, c'est la fête, les femmes réclament leur part à grands cris. Io ! Yé i é ! O y! Il n'y a plus de langue structurée pour exprimer sa joie, des voyelles naissent pour des chants furtifs. En fait, il s'invente un jodle, l'art d'assembler les notes aiguës et graves qui se brisent, montent et descendent en dents de scie pour devenir un code de communication de connaissance"[22].

Le tabac et le cannabis sont fumés dans une pipe à eau, grosse comme une petite courge.

Enfin, si la frugalité est l'attitude habituelle en forêt, lors des cérémonies de fécondité et de levée de deuil la consommation peut prendre des allures orgiaques durant plusieurs jours.

 

 

Conclusion

L'adaptation au milieu forestier et les capacités techniques soumettent la société Pygmée à des contraintes de dispersion, de fluidité et de coopération, à la fois entre individus et entre bandes.

Les biens sont redistribués dans la famille et dans le campement. L'alliance régit les rapports entre campements. Le troc est le système d'échanges avec les Bantous. Aucun stock n'est constitué.

L'alimentation est équilibrée mais frugale.

 

 


 

                B- FAMILLE ET ALLIANCE

 

                                1. Cellule familiale, groupe de descendance et parenté

 

a) La cellule familiale

Les Akas sont en général monogames. La cellule familiale se compose du couple et des jeunes enfants impubères.

 

b) Le groupe de descendance

C'est un groupe exogame dont les membres se réclament d'un même ancêtre, en filiation masculine[23]. Ce groupe de filiation n'est pas une unité de résidence, contrairement aux Grands Noirs, mais il est réparti sur tout le territoire Aka. L'aîné du lignage est consulté pour les litiges en matière d'alliance.

 

c) La parenté

                - Les termes concernant la parenté son réduits : père, mère, soeur et frère, aïeul(e), enfant.

                - L'exogamie porte sur la filiation masculine et la filiation féminine de l'individu.

                - La résidence est, en général, patrilocale, mais le gendre peut rester chez ses beaux-parents s'il s'y trouve bien. Dans un campement, on trouve habituellement 3 générations de la même famille (famille de type étendue).

                - L'orphelin est recueilli par un oncle, paternel ou maternel.

                - Les interdits dans la famille :

Chez les Akas, comme dans toute l'Afrique Noire, le gendre a une relation très respectueuse avec ses beaux-parents : il lui est interdit de prononcer le nom de la mère et de la grand-mère de l'épouse et de manger en leur présence (et réciproquement pour la femme avec ses beaux-parents). La hutte du gendre lors du "service mariage" doit s'ouvrir à l'extérieur du campement. Pour Levi-Strauss, "la position de donneur de femmes s'accompagne d'une position de supériorité : cette inégalité s'exprime subjectivement dans le système de relation interpersonnelle par le moyen de privilèges et d'interdits"[24].

Les parents sont soumis à des interdits alimentaires pendant la grossesse et après la naissance de l'enfant, jusqu'à ce qu'il commence à marcher. Les relations sexuelles sont également interdites pendant les premiers mois de l'enfant et la période d'allaitement. Cette période peut aller jusqu'à quatre ans et diminuer ainsi la fécondité féminine, réalisant un véritable mécanisme de contrôle démographique. Ce système est d'ailleurs utilisé par la plupart des peuples de chasseurs-cueilleurs.

Enfin, il est interdit à la nouvelle épouse de manger le gibier de son jeune mari tant que celui-ci n'a pas été soumis au rite de passage du banzi , rite qui le consacre chasseur.

                - L'autorité au niveau de la famille :

La relation cadet-aîné intervient dans tous les domaines. L'ainé local, c'est-à-dire l'aîné de la famille élargie, est choisi par le père. Un cadet qui refuse l'autorité de l'aîné a la possibilité de créer un campement ailleurs si d'autres cadets le suivent.

Au niveau de la cellule conjugale : la prédominance patrilinéaire et la séniorité ne rendent pas l'homme maître de son ménage : "la femme reste libre de ses choix (de résidence, d'affinités affectives, de ses activités, de poursuivre ou non son union...) et les enfants disposent d'une grande marge d'accueil dans la parenté."[25]. De plus, c'est la femme qui consacre l'union en acceptant rituellement l'homme comme bon chasseur et ainsi digne d'être un mari. Mais la cohésion du couple ne peut durer que par la bonne entente des conjoints. Le récit suivant, de Turnbull, montre que les relations entre Pygmées sont assez complexes ; en effet, le souci de ne pas perdre la face peut influencer les décisions : "A la suite d'une dispute avec son mari, une femme se mit à enlever méthodiquement les feuilles de la hutte. C'est un comportement qui est admis, car c'est la femme qui construit la hutte et on considère que celle-ci lui appartient. Généralement, le mari intervient pour la calmer, mais ce mari-là était particulièrement entêté et la laissa retirer toutes les feuilles. Il se contenta de remarquer à haute voix pour que tout le camp le sache que sa femme aurait très froid la nuit prochaine... Elle ne pouvait rien faire d'autre que de continuer sans enthousiasme et très lentement elle commença à enlever les bâtons qui formaient la structure de la hutte. Elle était en pleurs, car elle aimait son mari et s'il ne l'arrêtait pas, il ne lui resterait plus qu'à emballer ses quelques objets personnels et à s'en retouner chez ses parents. Le mari paraissait anxieux aussi ; ils étaient allés trop loin tous les deux pour se réconcilier sans perdre la face devant le camp qui attendait avec curiosité comment les choses se termineraient. Alors qu'il ne restait plus que quelques bâtons à enlever, le visage du mari s'éclaira tout à coup et il dit à sa femme de ne pas se préoccuper d'enlever les bâtons, que seules les feuilles étaient sales. Elle eut l'air stupéfaite, puis comprenant, lui demanda de l'aider à porter les feuilles dans la rivière. Ils lavèrent gravement chaque feuille, les rapportèrent et la femme reconstruisit joyeusement la hutte, faisant comme si elle avait retiré les feuilles non pas parce qu'elle était fâchée, mais simplement qu'elles étaient sales et attiraient les fourmis et les araignées. Naturellement, personne ne la croyait, mais pendant plusieurs jours des femmes parlant d'insectes dans leurs huttes, en détachèrent quelques feuilles pour les laver dans la rivière, alors que cette façon de faire était très inhabituelle".

                - Dénomination et généalogie

L'enfant ne porte un nom qu'au bout d'un an. S'il meurt, la peine est moindre lorsqu'il quitte ce monde sans nom. Le nom personnel est commémoratif et protecteur. D'autres noms peuvent s'ajouter au cours de la vie. Un surnom est également utilisé lorsqu'il est impossible, pour des raisons d'interdit, d'appeler les gens par leur nom (belle-mère...), ou quand le sujet veut changer de nom, avec l'accord de la communauté et ce, dans le but de contracter une alliance interdite ou de disparaître. Un nom étranger, bantou ou chrétien peut être également porté, pour flatter un patron, calmer l'ardeur d'un missionnaire...

 

                                2 Alliance, divorce et décès

 

a) L'alliance

Le Pygmée se marie exclusivement avec des Pygmées. Les rares métissages se font toujours par le mariage d'une femme pygmée avec un Bantou.

Le Pygmée n'épouse pas de personne qui porte le nom des lignages de son père ou de sa mère et cela jusqu'à la troisième génération. Cette exogamie de lignage contribue à l'essaimage des lignages à travers l'ire Aka et est considérée comme une des causes de fluidité des bandes.

Les jeunes gens se rencontrent et se choisisent librement. La communauté n'intervient que pour le lieu de résidence. Le garçon doit avoir tué son premier gibier pour pouvoir courtiser officiellement. La jeune-fille agrée le prétendant en buvant devant la communauté l'hydromel que lui offre ce dernier. Le rapt peut être pratiqué quand les parents sont hostiles à l'union. Une compensation matrimoniale est alors exigée.

Idéalement, le mariage se noue en favorisant l'échange de réciproque de deux jeunes filles, ce qui ne modifie pas l'effectif du campement. Mais l'échange différé (avec dot), a remplacé l'échange "tête à tête" sous l'influence des Grands Noirs, d'autant que ce dernier est source de nombreux conflits.

Le fiancé va d'abord vivre, pendant un certain temps, dans le campement de sa belle-famille. Il fournit les produits de sa chasse et de sa cueillette. Il doit également fournir filet de chasse, hache, plusieurs fers de sagaie. C'est le "service mariage" pour"prix de la fiancée". Les Grands Noirs peuvent aider les Pygmées à constituer leur dot, ce qui est une manière astucieuse de se créer des obligés endettés. Cette compensation matrimoniale, qui est le contraire de notre dot, est habituelle en Afrique Noire.

Le service mariage accompli, le jeune homme peut retourner vivre dans son propre campement avec sa femme.

Ainsi, dans la Bible, Jacob servit son beau-père Laban durant quatorze ans pour obtenir sa fille Rachel !

La polygamie existe : Le Pygmée peut épouser successivement ou plus rarement, simultanément, deux soeurs. Cependant, la polygamie de "capitalisation" est inconnue.

Le frère aîné du défunt peut épouser la veuve (lévirat).

 

b) Le divorce

Le divorce est très fréquent chez les Pygmées : versatilité des amours et mésentente de la femme avec sa belle-famille sont les causes les plus fréquentes. Le divorce se concrétise par une brève cérémonie devant l'aîné. Les époux déclarent leur hostilité et prononcent un serment. Si la femme quitte son mari, la dot est remboursée par le nouveau mari ou par la proposition d'une nouvelle épouse. Si c'est l'homme qui abandonne sa femme, la dot est considérée comme une amende. Le choix des enfants de partir avec l'un ou l'autre parent est totalement respecté.

 

c) Le décès et l'héritage

La mort d'un enfant ne met pas en cause l'équilibre du groupe et ne compromet pas les alliances. En revanche, la mort d'un adulte, homme ou femme entraîne le bouleversement du groupe social et provoque un vaste mouvement socio-économique : déplacement du campement, festivités de levée de deuil, réunion du lignage du défunt et des lignages alliés. L'alliance compromise par le décès doit être réactivée, le sort des enfants assuré et les biens matériels et spirituels du défunt transmis. Il est intéressant de noter que les rituels de purification et de protection sont effectués par la tante du "deuilleur". Une nouvelle alliance est proposée à la veuve ou au veuf, qui est libre de l'accepter ou de la refuser. La mort d'une mère constitue un drame pour les enfants de moins de huit ans. Les Grands Noirs profitent souvent de l'occasion pour intégrer ces orphelins à leur société, comme cadets.

Quant à l'héritage, vu le peu d'objets matériels possédés, ce sont surtout ses "pouvoirs" que l'homme, proche de l'agonie, céde à son fils aîné. Ce dernier coupe la "corde de vie" à la taille de son père, en serrant son bras droit. Cette cérémonie, articulation essentielle entre les générations, prend une importance solennelle dans le cas d'un décès d'un aîné, d'un maître de chasse ou d'un devin-guérisseur.

Nous verrons plus loin, de quelle façon les Bantous tentent de s'immiscer dans les cérémonies de deuil.

 

 

                3) Les marginaux

Au sein de la société pygmée, comme dans toutes les sociétés de l'Afrique Noire, le célibataire, le couple sans enfant, la femme stérile, l'homme inapte à jouer son rôle d'adulte masculin, celui qui a transgressé  un interdit majeur (inceste) et bien-sûr le fou, le chapardeur, l'orphelin et l'étranger sont considérés comme des marginaux.

Les Bantous, pour leur part, estiment que l'ethnie Pygmée dans son ensemble est marginale à l'humanité.

 

 

En résumé, l'organisation familiale pygmée présente un certain nombre de spécificités :

                - La résidence n'est pas lignagère. Le lignage est ainsi dispersé sur l'ensemble du pays Aka.

                - Le mariage nécessite le consentement mutuel.

                - La mère et l'épouse consacrent le jeune Pygmée comme chasseur et valident le mariage.

                - La tante du veuf mène les rituels de deuil.


 

                                C : ORGANISATION DE LA DECISION ET DE LA JUSTICE[26]

 

 

Les ethnies de la forêt sont habituellement désignées sous le nom de sociétés "sans chefferie", "sociétés sans pouvoir central", "sociétés anarchiques", "sociétés acéphales" ou "sans état", "sociétés sans écriture", "sans classe sociale" et parfois, pour certaines d'entre elles, de bandes ou de hordes.

Les études récentes ont cependant montré qu'il existe, au sein de ces sociétés, une organisation de la décision et que la justice y est rendue selon des coutumes biens établies.

 

                1) Comment s'organise le pouvoir chez les Pygmées ?

 

Les Pygmées vivent en campements qui sont le centre de la vie sociale. Chaque campement se compose d'environ 7 familles de lignages différents. Plusieurs campements, liés à un même lignage bantou, chassent et cueillent sur le même territoire. L'ensemble des territoires forment le pays Aka

 

a) Le pouvoir au niveau du campement

Les décisions concernant le campement sont prises par l'ensemble des hommes adultes. Toutefois, certaines personnalités se distinguent :

                - L'aîné du lignage majeur est responsable de la vie matérielle et spirituelle. Il calme, arbitre, dirige les expéditions, surveille le partage et la distribution du gibier, est responsable des biens collectifs. Il est le représentant du campement à l'extérieur. Il sert de médiateur avec les esprits, afin d'obtenir leur bienveillance et leur protection. Il mène certains rituels propitiatoires et les rituels expiatoires.

 

                - Le maître de la grande chasse est un chef prestigieux parce qu'il a une un excellente connaissance du comportement du gibier et est doué de pouvoirs magiques, il connaît notamment les arbres qui rendent invisible. Ses fonctions temporelles et spirituelles sont circonscrites à la chasse-poursuite à la sagaie du gros gibier, gorille et éléphant en particulier. Il mène les rituels propitiatoires et expiatoires et de remerciement après l'abattage du gibier. Il est responsable du partage du gibier.

 

                - Le devin-guérisseur est le spécialiste du contact avec les esprits. Il est le seul capable de traiter avec les dangereuses puissances spirituelles. Il intervient à la demande de l'aîné du campement  dans deux types de situations : d'une part, lors de calamités collectives (épidémies, stérilité, morts...) dont il recherche les causes (colères des esprits, malveillances de sorciers...) et les moyens d'y remédier en exécutant les deux grands rituels de divination par le feu et d'autre part, lorsque les mânes sont devenues défavorables, rendant la chasse à la sagaie infructueuse ou en cas d'échecs répétés pendant la période de chasse au filet. Le devin est assisté, dans ce cas, par son épouse, qui mène la battue.

Le devin peut également, moyennant rétribution, céder certains "pouvoirs" à des hommes ambitieux et déterminés que le sort n'a pas favorisé.

                - Le petit guérisseur limite ses interventions à quelques maladies.

                - Les maîtres de chant, de danse et de combat (les opérations menées par les Aka sont des opérations commando conçues sur le type de la chasse à la sagaie et non de lutte ouverte en terrain découvert).

 

Parallèlement à ces personnages de premier plan, les femmes disposent d'un pouvoir indirect dans la mesure où elles contrôlent l'accés de l'homme au statut d'adulte. En outre, elles peuvent le cas échéant devenir responsable d'un campement à la mort de l'aîné ou pendant l'absence de ce dernier. Elles peuvent devenir guérisseurs mais jamais elles obtiennent le statut de devin.

 

Enfin, chaque individu possède des "pouvoirs" : un principe vital, un principe protecteur, des "pouvoirs projectifs" (don d'ubiquité, de téléportation, de métamorphose...) qu'il acquiert par héritage, initiation ou révélation.

 

b) Le pouvoir au niveau du territoire

Lors du rassemblement annuel des campements d'un même territoire, les aînés des campements choisissent parmi eux l'aîné du rassemblement. Ce dernier dirige les activités collectives, en particulier il mène les grandes chasses au filet, le rituel de fécondité et le rituel de fin d'initiation. Il dirige toutes les cérémonies de consécration et de renouveau qui clôturent la période du rassemblement. Ces pouvoirs ne lui sont conférés que pour la durée du rassemblement annuel. Son autorité tient aux succès de ses entreprises cynégétiques et rituelles. Sa femme est la seule de son sexe à être admise dans le camp des initiés et à participer aux rituels de fin d'initiation.

Ces rassemblements sont très importants pour la société Pygmée : les alliances sont confortées, les droits d'usage discutés ainsi que les relations de clientèle avec les Bantous. Une nouvelle génération est admise dans le rang des adultes.

 

c) Le pouvoir au niveau du pays Aka

Aucun pouvoir ne s'exerce au niveau du pays Aka bien que les lignages se distribuent dans tout le pays Aka, indépendamment des territoires.

L'aîné de chaque lignage centralise connaissance et pouvoir dans le domaine limité de la filiation et des alliances. La transmission de ce pouvoir est héréditaire, mais le lignage ne constituant ni une unité territoriale ni de résidence, ces pouvoirs semblent abstraits et n'interviennent pas dans la vie quotidienne.

Il n'a pas de fonction religieuse. Il doit simplement rendre un culte du souvenir aux esprits des ancêtres du lignage.

 

 

Conclusion:

Les pouvoirs de commandement (aînés), économiques (maîtres de chasse), militaires (maîtres de combat) et spirituels (devins) sont à la fois séparés (aucun individu ne peut les cumuler tous), morcelés dans l'espace (aîné du campement, du territoire, du lignage) et dans le temps (annuel pour l'aîné du rassemblement), et partagés (les rituels sont pratiqués par diverses personnalités selon la cérémonie).

Les fonctions supérieures s'accompagnent d 'interdits alimentaires et sexuels, d'obligations de comportement et de risques. Ces fonctions n'entraînent aucun bénéfice personnel, toute activité étant dédiée au groupe[27].

Il existe des contre-pouvoirs aux aînés : consentement du groupe, refus de servir l'aîné, acquisition du don de divination par révélation, choix de l'aîné, par le père, parmi ses enfants.

Les aînés doivent également maintenir entre les individus une égalité des droits, des chances et des ressources.

Enfin, la femme constitue le plus formidable contre-pouvoir en ce qu'elle permet au mâle d'acquérir le statut d'homme.

 

                2) Comment s'organise la justice ?

La société reconnait un certain nombre de délits et de crimes. Elle prévoit pour chacun d'eux une sanction. La justice est rendue par l'aîné avec le consentement du groupe.

 

a) Les crimes et les délits et leurs sanctions

L'atteinte à la vie humaine est durement sanctionnée :

                                - Le meurtre : si la victime et le meurtrier appartiennent au même lignage paternel, le meurtrier est puni de mort physique et généalogique, en revanche, s'ils appartiennent au même lignage maternel ou à des lignages alliés, le meutrier est puni de bannissement (mort sociale) et condamné à verser une compensation au lignage de la victime ; enfin, s'ils appartiennent à des  groupes différents, seule la compensation est requise. Si la compensation n'est pas estimée suffisante une lutte armée est possible entre les groupes.

                                - Le rapt de femme est assimilé à un meurtre et théoriquement puni de mort. En réalité, le coupable doit verser une compensation égale au "prix d ' une vie" augmenté de la valeur du "service mariage".

                                - La sorcellerie est châtiée proportionnellement au crime commis : mise à l'écart, bannissement ou mise à mort du sorcier découvert par le devin.

                                - La rupture d'interdit est une faute commise à l'égard des esprits. Ces derniers infligent au coupable ou à son entourage des peines allant de la stérilité aux maladies ou à la mort. Un appel au devin est nécessaire selon que le coupable ignore ou pas sa faute. Le coupable doit pratiquer des rituels de rachat.

                                - Le suicide, qui intervient le plus souvent par pendaison à la suite d'un chagrin d'amour ou d'un bannissement, entraîne l'errance de l'âme du défunt, sans possibilité de réincarnation.

 

La propriété est limitée mais protégée. Elle revêt deux formes : collective ou individuelle. Les ressources forestières peuvent être exploitées collectivement par tous les campements du territoire, à condition de respecter les droits d'usage. La propriété individuelle, quant à elle, s'applique aux ressources végétales découvertes et ayant fait l'objet d'un marquage, au gibier pris au piège, aux outils, aux armes et aux rares effets personnels. Toute atteinte à la propriété fait l'objet d'une sanction :

                - le non-respect des droits d'usage des ressources collectives donne lieu à des compensations, voire à des luttes armées entre bandes, notamment lors de la chasse au gros gibier.

                - le non-respect des marques est sanctionné par une compensation en "fers" si le voleur  est étranger au campement, en prestation à l'aîné s'il est du campement.

                - Le vol du miel est considéré comme le vol d ' une vie et puni théoriquement de mort ; en réalité il oblige à une compensation en "fers".

                - Le vol de gibier entraîne une compensation en "fer".

Cependant, le vol est extrêmement difficile dans ces petites communautés.

 

 

Les délits relatifs aux relations sociales et familiales sont également sanctionnés :

                - L'adultère est une cause de divorce trés fréquente. Il prend une dimension dramatique quand la femme est enceinte car les relations extra-conjugales sont censées mettre en jeu la vie de l'enfant : en effet, il y a obligation de fréquents rapports sexuels entre les parents pendant la grossesse (en vue de fortifier le foetus) et continence absolue de l' un comme de l'autre, de l'accouchement jusqu'à ce que l'enfant marche pour concentrer toutes les forces vitales des parents selon M.C.Thomas. Si l'enfant vit, les rituels de purification sont suffisants ; en revanche, si l'enfant meurt, une lourde compensation est nécessaire, enfin si l'enfant et la mère meurent et si l'adultère est le fait du mari, ce dernier doit payer diverses compensations et se voit interdire tout nouveau mariage.

 

                - Les conflits de génération sont sanctionnés par l'obligation pour le cadet de changer de campement ou de créer son propre campement, lorsque les divergences entre cadets et aînés n'ont pu être réglées par la pression du groupe. Si le cadet refuse de partir, il est symboliquement exclu du groupe par la malédiction.

 

D'autres conflits cités par Demesse et Turnbull entrainent également diverses sanctions : pose secrète d'un filet individuel devant le filet collectif, appropriation d'une plus grande part de gibier, oubli de chanter à l'unisson les chants sacrés au moment où la forêt répond à l'appel des hommes...

 

                - Les conflits mineurs tels que : tentative d'un chasseur d'éléphants de transformer son prestige de chasseur en autorité sur le groupe, insultes entre individus sont sanctionnés par de simples quolibets, émis par le groupe ou mimés par le bouffon.

 

b) Comment est rendue la justice ?

 

La justice est rendue par l'aîné du campement assisté des anciens et en présence de tout le campement.

Ce procès public ne comporte pas d'ordalie comme chez les Bantous.

En cas de litige, la procédure prévoit l'appel à l'aîné du rassemblement des campements ou à l'aîné du lignage, selon la nature du conflit.

 

Dans tous les cas, les sanctions doivent réunir  un accord unanime du groupe. Elles sont, de ce fait, le plus souvent modérées et dépourvues de brutalité. Leur but est, en effet, plutôt que de rendre à chacun selon son dû, de réconcilier les parties afin de les faire coopérer au fonctionnement du campement et afin de restaurer l'équilibre du groupe, équilibre essentiel à sa survie. Selon Turnbull, cela nécessite un sens raffiné des rapports entre individus en vue d'éviter à chacun  de" perdre la face". En conséquence, il faut convaincre plutôt que contraindre. Pour Godelier, le refus systématique de la violence et de la répression, ainsi que de la guerre est dû aux contraintes (dispersion, coopération, fluidité) de la production.

Toutefois, il est certains cas où des pratiques plus brutales sont nécessaires. Il en est d'autres qui entraînent la scission de la bande.

 

 

 

                3) Les coutumes pygmées sont-elles compatibles avec les Droits de l'Homme reconnus par les conventions internationales ?

 

                a) Les droits civils et politiques

 

La jurisprudence européenne classe les droits de l'homme en droits intangibles, droits conditionnels et droits "indirects". "A l'exception de la Charte Africaine des Droits de l'Homme et des Peuples, [...] les conventions internationales, Pacte International sur les Droits Civils et Politiques (PIDCP), la Convention Européenne des Droits de l'Homme (CEDH) et la Convention Américaine des Droits de l'Homme (CADH), contiennent une liste de droits insusceptibles de dérogations.[...] Quatre droits, communs aux trois grands textes de proclamation, forment le standard minimun des droits de l'Homme : ils sont applicables à toute personne, en tout temps et en tout lieu. Ce sont les droits intangibles"[28]. Les autres droits individuels ne bénéficient que d'une protection relative, ils sont qualifiés de droits conditionnels. Enfin, les droits "indirects" sont les droits dont l'individu ne peut se prévaloir qu'en liaison avec un autre droit garanti.

 

                * Les droits intangibles :

1 - Le droit à la vie. Dans les  groupes de petite taille, tels les campements pygmées, une vie humaine est très importante. En conséquence, les Pygmées recherchent toujours le consensus et tentent toujours de régler les conflits de la manière la plus douce possible, voire avec humour. Il est extrêmement rare que l'ostracisme et la peine de mort soient rarement prononcés, ces peines étant la plupart du temps transformées en compensations.

2 - L'interdiction de la torture et des peines ou traitements cruels inhumains et dégradants. Ces comportements sont étrangers à la société pygmée.

3 - L'interdiction de l'esclavage, de la servitude et du travail forcé et obligatoire. Contrairement à leurs voisins Grands Noirs, les Pygmées ignorent ces formes d' exploitation de l' homme.

4 - Le principe de la légalité des délits et des peines. Nous avons vu précédemment que la coutume ancestrale pygmée classifie les crimes et délits, ainsi que les peines encourues, y compris en cas de sorcellerie.

 

                * Les droits conditionnels :

1 - Les libertés de la personne physique.

La liberté de circulation est totale chez les Pygmées. Elle est même favorisée par la dispersion des lignages. S'ils sont étrangers aux lignages du campement, ils doivent fournir une prestation compensatoire.

2 - Le droit à un procès équitable.

Nous avons vu que les procès étaient publics, avec possibilité d'appel.

3 - Le droit au respect de la vie privée et familiale.

Le mariage pygmée répond à l'exigence du consentement mutuel de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, mais il le soumet à deux conditions. Le mariage ne peut être consacré que si, d'une part, l'époux a été reconnu chasseur par sa mère et les femmes du camp et si, d'autre part, il s'engage à effectuer le "service mariage" chez ses beaux-parents[29].

4 - Les libertés de la pensée.

La liberté d'opinion est très limitée au sein du campement. En effet, en cas de désaccord grave avec l'opinion générale, le réfractaire doit quitter le campement, s'il ne veut pas être maudit par l'aîné et donc devenir un marginal. Toutefois, les flux permanents entre les bandes permettent une certaine liberté de pensée, au niveau du territoire.

5 - Les libertés de l'action sociale et politique.

Elles sont limitées. Seuls les aînés participent aux décisions qui concernent le campement. Leur action doit cependant être conforme à la volonté des adultes mâles du groupe. En cas d'absence des hommes, notamment lors des chasses à la sagaie, la femme de l'aîné prend la direction du campement.

6 - Le droit de propriété.

La propriété individuelle est limitée aux objets usuels. En revanche, les armes et les outils appartiennent aux aînés. Les cadets peuvent cependant les utiliser contre prestations.

 

                * Les droits indirects :

1 - Les droits complémentaires.

Le droit à un recours est effectif. Celui-ci est porté devant l'aîné du campement, du rassemblement ou du lignage.

Les possibilités de discrimination sont limitées du fait de l'homogénéité de la société pygmée.

2 - Les droits dérivés des étrangers et des détenus.

Nous avons vu que les étrangers sont admis au sein du groupe, à condition de participer aux activités de ce dernier.

La société pygmée ne connaît pas de détenus.

 

b) Les droits sociaux, économiques et culturels

 

                - Le droit au travail. Tout Pygmée participe, en fonction de ses capacités, à la recherche de subsistances. Le partage du gibier est parfaitement codifié et fait de façon équitable.

                - Le droit à la protection sociale s'exprime, au sein de la société pygmée, d'une part, dans la redistribution de la nourriture à tous les présents du camp, même s'ils n'ont pas participé à la chasse  et d'autre part, à la prise en charge des vieillards, veuves, orphelins, malades...

                - Les droits culturels. Tous les jeunes enfants sont préparés par leurs mère et père à leurs futures activités. Plus tard, au cours de leur initiation, ils reçoivent non seulement une formation aux activités matérielles, mais aussi une formation spirituelle : cosmogonie, signification des rituels et du masque d'Azengi.

Enfin, durant leur adolescence, ils participent avec les adultes aux activités de chasse, cueillette, mais aussi danses et chants.

Tous les adultes participent à la vie culturelle, en prenant part à toutes les cérémonies de la communauté.

 

c) Les devoirs

"Les devoirs envers la communauté dans laquelle seul le libre et plein développement de sa personnalité est possible", imposés à tout individu par l'article 29 de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, trouvent une illustration dans l'obligation de coopération de tout Pygmée avec les membres de sa famille et les autres membres du campement.

 

Ainsi, la société pygmée n'est, comme il a été souvent écrit, ni un "état de nature", ni une "anarchie sanglante", ni  une "société paradisiaque", mais une société où la décision et la justice sont organisées. Les spécificités de cette organisation sont :

                - le respect de la volonté du groupe,

                - l'atomisation du pouvoir entre les aînés et les spécialistes,

                - la recherche du consensus et de l'équilibre du groupe, plutôt que la réparation de la faute, dans les décisions de justice. Dans ce but, les compensation sont préférées aux sanctions lourdes.

                - Le respect coutumier des droits de l'Homme, qualifiés aujourd'hui d'intangibles.

                D. LA CULTURE ET LA RELIGION PYGMEES

 

                1) Ethnicité

L'ethnicité est le sentiment, pour un groupe humain relativement important, d'appartenance à une communauté et de différence vis-à-vis des autres peuples. Des processus psycho-affectifs de projection-identification jouent un rôle clef dans le maintien de l'identité sociale (parenté issue d'un même ancêtre, fraternité collective...). Edgar Morin qualifie l'identité sociale de "cristalisation psychique égo-socio-centrique"[30].

S'il n'existe pas aujourd'hui, comme pour les Indiens d'Amazonie ou d'Amérique du Nord, d'organisation ethnique pygmée, cela ne signifie pas, pour Bahuchet, que les Pygmées n'ont pas de conscience ethnique. Ils ont conscience de leur différence et pour se distinguer des "villageois", ils utilisent quelquefois les termes de "Babinga" ou de "pays", voire de "Piguimé"[31]. En outre, nous le verrons dans le chapitre : relations Pygmées/Grands Noirs, leur infériorité civile ne leur échappe pas.

Un comportement fait d'indépendance et d'humour caractérise également les Pygmées.

 

                2) Langues

Les langues pygmées se sont constituées à partir de langues bantoues, oubanguiennes et soudaniennes. Cependant, de nos jours, les groupes pygmées ne parlent pas les mêmes langues que leurs voisins Grands Noirs, du fait des migrations des diverses communautés au cours des temps.

Du fait de la diaspora lignagère, les langues pygmées couvrent des surfaces considérables : ainsi la langue Aka est parlée sur un territoire de 100 000 km², la langue Baka sur 75 000 km², alors que les langues villageoises couvrent en moyenne 5 000 km².

Enfin, notons que les Pygmées ne parlent pas la langue officielle du Nord -Congo, le Lingala.

 

                3) La religion pygmée

La religion pygmée appartient au groupe des religions animistes.

Le Pygmée croit à l'existence de l'âme et à la vie future et corrélativement à des divinités directrices et à des esprits subordonnés. Les âmes bienveillantes sont considérées comme des mânes et les âmes malveillantes comme des démons ou des mauvais génies. Les animaux peuvent avoir une âme, ainsi que les plantes. Les âmes peuvent être manipulées par les sorciers ou les esprits. L'univers est un tissu de forces bénéfiques, appelées Kulu ou maléfiques, dénommées Kose, sur lesquelles agissent le verbe du devin et les rituels.

La religion pygmée est fondée sur une cosmogonie, des mythes d'origine, un panthéon, un culte et des rituels. Elle nécessite l'intervention de personnalités chargées de conduire les rituels.

 

a) La cosmogonie pygmée

 

Pour les Akas : au début des temps, Dieu créa le monde, le Ciel puis la Terre sur laquelle il mit la Forêt avec tous les animaux. Il créa le premier couple, Tollé et sa soeur Ngolobanzo, puis un cadet, Tonzanga. Ces jumeaux primordiaux engendrèrent les êtres humains.

La cosmogonie des voisins bakas est un peu plus compliquée,  mais construite sur le même modèle : Komba, Dieu créateur a créé toutes choses, tous les êtres et le couple de jumeaux primordial. En même temps, la soeur aînée de Dieu a donné trois enfants, dont Waïto. Waïto, le héros civilisateur, a épousé les deux soeurs et a donné également naissance au couple de jumeaux primordial. Waïto est à la fois mari, frère et fils de sa propre mère. Tous les personnages forment une entité hermaphrodite qui a donné naissance aux Pygmées et aux Grands Noirs. Waïto a aussi dérobé le feu à Komba, pour le donner à l'humanité. Il lui a également dérobé tous les biens (gibiers, femmes, sexualité...). Komba, pour se venger, a alors envoyé la mort. Komba reste au ciel, mais il envoie son esprit Jèngi, qui apporte aux hommes la connaissance du monde par l'initiation. Jèngi protège les hommes, préside à leur vie, à leur mort et à leur renaissance comme esprit dans la forêt.

 

b)Les mythes d'origine

Parmi les mythes pygmées d'origine, deux sont intéressants pour expliquer les relations Pygmées/Grands Noirs :

                - Un mythe raconte qu'un groupe d 'hommes perdit l'usage du feu et serait à l'origine des chimpanzés. Ceci est à mettre en parallèle avec la croyance, pour certains peuples Grands Noirs, notamment les Monzombos, que les Pygmées sont issus du chimpanzé.

                - Un autre mythe prétend que les Pygmées habitaient le long des fleuves dans de beaux villages, connaissaient l'agriculture et la forge. Une femme les poussa à aller à la chasse,  en revenant ils trouvèrent des gens sauvages issus de la forêt qui les dépossédèrent de leurs cultures et de la forge.

 

c) Le panthéon pygmée

Le panthéon pygmée est dominé par  un Etre Suprême inaccessible , Bombé, qui, depuis la création, entretient peu de rapports avec le monde des hommes et s'est retiré au ciel. Il occupe le sommet de la pyramide des Etres-Forces, d'où il préside à l'ordre du monde.

Des divinités secondaires servent d'intermédiaire entre l'Etre Suprême et l'Homme. En tant que déléguées de Dieu, ces divinités interprètent la volonté divine. En tant qu'intercesseurs auprès de Dieu, elles rendent possible et efficace le sacrifice. Ce sont l'âme des grands Ancêtres : Zèngi et son cadet Ziakpokpo.

Une autre catégorie de puissances dérivées ont en charge les phénomènes cosmiques : astres , fleuve... Ces entités métaphysiques ne sont que la concrétisation des forces divines.

Le panthéon se complète des mânes des Ancêtres, des esprits du gibier, en particulier des éléphants, des génies de la brousse, des génies des Grands Noirs, ainsi que d'un esprit monstrueux : un ogre qui dévore les Pygmées et qui serait une représentation de Grands Noirs anthropophages... Zèngi domine l'ensemble des esprits et des mânes.

 

d) Le culte des Ancêtres

D'après Fortes et Goody, en Afrique Noire, le culte des Ancêtres et le système de filiation et de transmission qui lui est lié, constituent le fondement de l'ordre social et de sa reproduction [32].

La transformation d'un mort en ancêtre est un passage ritualisé et se déroule en deux temps : d'une part, le traitement du cadavre, période néfaste où l'esprit du mort est malveillant et d'autre part, la transformation de cet esprit en ancêtre, avec réaffirmation de la cohésion du groupe. Les victimes de malemort ne franchissent jamais ce second passage et demeurent des esprits errants et dangereux.

Il existe deux sortes d'ancêtres : les Ancêtres lointains, qui sont les garants des normes et des valeurs de la société et les Ancêtres proches, qui gèrent les modalités de la transmission des droits, des privilèges et des biens. Un Ancêtre transmet toujours quelque chose à ses descendants qui, en retour, les honorent.

Les ancêtres sont, en outre, des figures de l'autorité : figures bienveillantes si les vivants ne transgressent pas les normes, figures qui jugent et punissent dans le cas contraire.

L'aîné est l'intermédiaire privilégié entre les vivants et les ancêtres défunts.

 

e) Les rituels pygmées

La vie quodienne et privée, aussi bien que la vie publique, est rythmée par toutes sortes de rituels qui font que le religieux est intimement mêlé à tous les moments et à toutes les étapes de la vie du pygmée. Les rituels constituent des techniques symboliques destinées à se concilier les puissances surnaturelles, afin d'obtenir abondance et fécondité, de prévoir l'avenir et d'apaiser les esprits irrités.

Les rituels pygmées sont extrêmement nombreux. Ils peuvent être collectifs, domestiques ou personnels. Ils peuvent, de plus, avoir un caractère saisonnier, occasionnel, ou correspondre à des étapes de la vie. Il est donc nécessaire de les classer, avant d'en faire l'analyse. Il nous apparaît que la classification des régimes de l'imaginaire, de Gilbert Durand, est appropriée[33]. Nous classerons dans :

                - Le régime intimiste : les rites propritiatoires et d'appropriations.

                - Le régime héroïque : les rites divinatoires et de purification.

                - Le régime dramatique : les cérémonies complexes de passage comme le deuil et l'initiation, le grand rituel de fécondité, le rituel de flagellation, le rituel de collecte du premier miel et les rituels expiatoires.

 

                * Les Rituels propitiatoires et d'appropriation

Ces rituels précèdent les chasses à la sagaie et au filet, dans le but de se concilier les esprits des animaux et les mânes. Citons, par exemple, le rituel destiné à l'esprit de l'éléphant : il consiste en une danse particulière qui évoque sans ambiguité la démarche de l'éléphant. Un rituel de divination complète ce rituel propitiatoire.

 

                * Les Rituels de divination

Les rituels de divination ont pour but de connaître les causes des désordres et des moyens d'y remédier. Dans le cas de la chasse, par exemple, la divination est l'ultime recours, lorsque les rituels propitiatoires sont restés inefficaces. Demesse décrit le rituel de l'Ebumba qui précède les grandes chasses : "Durant toute une journée les hommes dansent en rond autour d' un feu sur un rythme tenu par les tambours, tout en agitant des hochets de vannerie ; tandis qu'assises à l'écart les femmes les accompagnent de leurs chants. Le feu porte un nom propre qui change à chaque cérémonie... A l'issue de cette interminable ronde, le "voyant" s'isole un moment dans sa hutte pour y absorber un hallucinogène... La transe le gagne... dans la base des flammes, il discerne l'image d'un endroit où le gibier est abondant et où on réinstallera le campement ; puis la vision s'éteint et l'homme tombe en catalepsie."[34].

Pour Durand, la divination est une double vue, une clairvoyance caractéristique du schème d'élévation, fondement du régime diurne. Elle est liée, sur le plan symbolique, à la technologie des armes.

 

                * Les rituels expiatoires

Les rituels expiatoires s'adressent aux esprits des animaux tués, pour leur signifier qu'on n'oublie pas leur sort. Ils consistent, en général, à essuyer le sang de l'animal qui couvre les mains des chasseurs, sur une tige d'arbuste plantée près des claies où sèche la viande.

 

                * Les cérémonies de l' initiation

Le jeune Pygmée est soumis, à la puberté, aux rituels de l'initiation. La puberté est une puberté sociale qui dépend de la maturité intellectuelle du jeune garçon. Cette initiation est un rituel de passage qui comporte trois temps décrits par Van Gennep, dès 1909 : séparation, latence, agrégation :

                - La séparation consiste à enlever le garçon à sa mère. Le crâne est rasé, les sourcils et les dents sont taillés en pointe et le corps est couvert de teinture rouge. Ces pratiques signifient explicitement la volonté de se distinguer de l'animalité. En fait, sur le plan symbolique, elles constituent des rites de coupure et de séparation et des techniques de purification. A cette étape, le mal et la mort semblent victorieux.

                - La période de latence consiste à la réclusion en forêt du jeune Pygmée pendant plusieurs mois au cours desquels il apprend la chasse, la façon de devenir invisible au gibier, les mystères de la religion et le secret du masque. Cette période, loin du village et de ses parents, constitue une inversion par rapport à la vie normale. Le jeune garçon perd sa naïveté. Pour Laburthe-Tolra et Warnier, cette épreuve est une "véritable vérification d'identité du mâle en tant que mâle... une école de scepticisme et de réalisme... que les masques ne sont que des hommes et non des esprits, que la voie mystérieuse du dieu ou de l'animal... n'est due qu'à la vibration du rhombe... que le sacré ne sert ici qu'à dissimuler l'identité du pouvoir social."[35].

Il est intéressant de noter qu'il n'existe pas, chez les Pygmées, au cours de la période de latence, de rituel d'inversion sexuelle, ni de rituel d'enfantement des initiés, ni de rituel d'appropriation de la force féminine, comme c'est le cas chez d'autres peuples : subincision australienne, tatouage féminin sur la nuque des Bétis...

Cette période de germination, d'apprentissage de la vie nouvelle se termine avec la première sortie collective des enfants de la même promotion.

                - L'étape d'agrégation s'effectue lors de la grande cérémonie de fécondité qui a lieu au début de la saison sèche et qui est dédiée au maître des mânes, Zèngi. L'Esprit Suprême est personnifié, à cette occasion, par un masque de raphia, autour duquel dansent les nouveaux initiés.

 

A l'issue de ces trois étapes, l'initié n'est encore qu'un "apprenti. Deux autres rituels sont nécessaires pour lui conférer le statut d'adulte :

                - Après avoir tué son premier gibier, "l'apprenti" est considéré comme apte au mariage. Son premier gibier est fêté par une cérémonie de jubilation, menée par sa mère qui prépare elle-même la viande et la distribue aux autres femmes du campement. A partir de ce jour, il lui est interdit de manger la viande des animaux qu' il a tués.

                - Après avoir tué une quantité importante de gros mammifères, le jeune homme est consacré chasseur, par les femmes et son mariage est validé au cours d'une cérémonie appelée Banzi.

A l'issue de cet ensemble de cinq rituels, l'initié peut participer avec les adultes à la chasse à l'éléphant. Il est devenu un adulte accompli.

En conclusion, notons que ces rituels confirment la position du psychanaliste Bettelheim pour lequel les femmes sont les référents, les répondants et les garanties de l'initiation des hommes.

 

                * Le rituel de la collecte du premier miel

Ce rituel est en rapport avec le cycle astrobiologique, puisqu' il est pratiqué au début de la saison des pluies etqu'il se déroule au pied de l'arbre mbaso en fleurs. Les Pygmés se flagellent doucement le corps avec desrameaux dont les feuilles sont censées se charger des forces malfaisantes (Kose) que tout homme porte en lui[36].

Ce rituel comporte plusieurs aspects : un aspect purificatoire et un aspect agro-lunaire. En effet, la flagellation est un équivalent de la mutilation et du sacrifice. Par ailleurs, l'arbre en fleurs est un symbole de vie et surtout un symbole de victoire du devenir sur la répétition du cycle.

 

                * Les cérémonies funèbres

Quand il sent sa fin proche, le père transmet ses "pouvoirs" à son fils qui doit couper la "ficelle de vie" qu'il porte à sa ceinture. Les rituels funèbres se déroulent alors en deux temps :

                - Le mort est exposé sous un auvent de feuilles, puis enterré au centre du camp. Le veuf (ou la veuve) reçoit un collier de fibres de raphia qui lui permet de survivre sans craindre la colère du défunt. Enfin, le campement est abandonné. Le deuil dure deux lunes pour les femmes, trois lunes pour les hommes, pendant lesquelles le deuilleur observe certains interdits sexuels et alimentaires.

                - la levée de deuil. La tante paternelle du deuilleur coupe le collier qu'elle avait tressé pour éloigner la colère des esprits. Le deuilleur peut alors, à nouveau se marier et un nouveau conjoint lui est présenté. Enfin, le rituel de fécondité, qui consacre le nouveau camp, peut commencer.

 

                * Les rituels de fécondité

Les rituels de fécondité prennent place, habituellement, au début de la saison sèche, mais il sont également pratiqués à la suite d'un décès ou d'un bouleversement, enfin, lors d'une nouvelle installation de campement. Ils sont destinés au maître des mânes Zèngi et sont menés par l'aîné des rassemblements. C'est au cours de ces rituels qu'a lieu la phase finale et publique de l'initiation des jeunes garçons.

Ces rituels rassemblent un grand nombre de personnes venant de plusieurs campements et peuvent durer plusieurs jours, parfois un mois. La chasse est pratiquée avec plus d'intensité que d'habitude ; le gibier capturé est plus nombreux. Il est partagé et consommé au cours d'un festin suivi de danses accompagnées de chants polyphoniques qui durent presque jusqu'à l'aube. Le matin, la voix de la Forêt appelle les Pygmées à de nouvelles chasses et de nouvelles danses. Gare à celui que la fatigue de la nuit empêche de se réveiller, lorsque cette voix se fait entendre ! Il risque d' être mis à mort ou banni[37].

 

                * Les rituels domestiques

Certains rituels sont observés au sein de chaque famille pygmée. Citons, par exemple, les rituels expiatoires pratiqués par les parents, pour protéger leurs enfants en cas de transgression  d' interdits, et qui consistent entre autre à des fumigations.

Enfin, chaque homme et chaque femme possèdent également des "pouvoirs" spirituels, des "charmes" pour favoriser les chasses ou s'attirer les faveurs de l'autre sexe...

 


 

f) Les meneurs de rituels

Nous retrouvons ici la même atomisation du pouvoir spirituel que pour le pouvoir politique.

 

                * Les meneurs masculins.

Les meneurs masculins sont : l'aîné du campement, l'aîné du rassemblement des campements, l'aîné du lignage, le maître de chasse et le devin.

                - L'aîné du campement est le médiateur entre les membres de sa communauté et les esprits. Il est le porte-parole des Ancêtres. Il mène le rituel de collecte du premier miel, les rituels expiatoires après la chasse, la flagellation collective, qui a lieu lorsque le campement pygmée quitte la proximité d'un village bantou.

                - L'aîné du rassemblement des campements mène la grande cérémonie annuelle de fécondité ainsi que les cérémonies de fécondité qui prennent place lors de l'établissement d'un nouveau camp ou de la levée de deuil.

                - L'aîné du lignage est chargé de rendre aux esprits des Ancêtres du lignage, un culte du souvenir.

                - Le maître de chasse conduit les rituels de chasse à la sagaie, en particulier le rituel de chasse à l'éléphant, ainsi que les rituels expiatoires après la chasse.

L'idéal de tout chef de famille est de cumuler les fonctions d'aîné du campement et de maître de chasse. Il concentrerait, dans ce cas, les pouvoirs social et économique.

                - Le devin mène les grands rituels de divination. Il n'intervient qu'a posteriori, à la demande des aînés, pour remédier aux troubles qui affectent la vie du groupe, notamment en cas de mauvaise chasse, d'accidents répétés, d'épidémies, de stérilité, de sorcellerie...

Il est également responsable du rituel précédant les chasses au filet. Le devin exerce, en outre, une fonction de thérapeute, que nous décrivons dans la IIème partie de ce travail.

Le devin a reçu "l'art de voir" au cours d'une longue initiation, pendant laquelle il subit une scarification de la cornée et il apprend le secret du pouvoir des plantes. Il est alors apte à entrer en contact avec les esprits. Certains devins "voient" dans le feu, d'autres au cours d'une transe.

 

                * Meneurs féminins

Les meneurs féminins sont : la mère, l'épouse, la tante paternelle, la femme du devin et la femme de l'aîné du campement..

                - La mère conduit le rituel de la cérémonie du premier gibier.

                - L'épouse mène le rituel de consécration du chasseur. D'autre part, elle peut, lorsque son mari tarde trop à rentrer d' une chasse, tenter d'amadouer les esprits en jouant d'un arc musical.

                - La tante paternelle est responsable des rituels de funérailles.

                - La femme du devin dirige la battue, au cours du rituel propitiatoire précédant la chasse au filet.

                - La femme de l'aîné du campement mène le rituel propitiatoire ainsi que le rituel de fécondité qui lui succède, lorsque les hommes s'absentent trop longtemps du campement, lors des chasses à la sagaie.

 

 

 

 

 


 

 

                4) L'art pygmée

 

Contrairement aux Bantous qui sont de grands sculpteurs, on ne rencontre chez les Pygmées ni statue, ni masque sculpté.

 

L'art s'exprime sous la forme de quelques décorations corporelles : scarifications en chevrons zigzagant sur l'épaule, dents taillées en pointe, taches de couleurs brune, rouge ou noire, posées avec le pouce, comme le faisaient les hommes de la préhistoire sur les peintures rupestres. Les jeunes filles, quant à elles, trempent leurs doigts dans une encre noire de gardénia et dessinent sur leur visage ou sur les écorces des traits d'une infinie précision : figures très pures que l'humidité, la lumière, l'usure effacent en quelques mois.

Les pagnes d'écorce sont décorés de motifs géométriques qui peuvent être extrêmement compliqués.

 

Mais ce sont surtout la musique9[38] et la danse qui font la réputation d'artistes des Pygmées. Chaque cérémonie est marquée par d'amples polyphonies où chacun donne libre cours à ses improvisations [39]. A ce propos, écoutons Molins : "Les femmes ont quitté les huttes pour s'accroupir avec leurs enfants au milieu de la clairière. Myung, une des trois filles célibataires, entonne un chant, le groupe se rapproche dans un même élan. Le rythme s'impose. Amy fait résonner son tambour, le popo-ubu[40]. La danse l'emporte sur le chant. Un cercle se forme. Quatre garçons et autant de filles se font face et esquissent des pas sur place. Pemba se détache et mime une figure furtive au milieu du cercle, face à Myung. Il a fait son choix. Au tour suivant, la belle Wallire invite Koko. Jamais les corps ne se touchent. Les chants sont différents. Ils semblent avoir une autre sonorité, plus primitive, presque gutturale. Les hommes ont formé un choeur à l'unisson pour imiter les animaux.

Maintenant, à tour de rôle, ils simulent leurs proies favorites, l'antilope bongo, le lièvre, le chimpanzé ; des animaux qu'ils ont chassés et ceux qu'ils auraient voulu tuer... l'éléphant, le gorille... Une polyphonie complexe se développe à travers les chants collectifs. Le soliste, Kaïse, et les choeurs des hommes aux voix basses résonnent dans la jungle. Les timbres plus aigus des femmes vont et viennent comme les vagues et le ressac. Hommes et femmes se succ7dent, dialoguent, se superposent. Rondes musicales où les voix entrent tour à tour, s' ajustent en canon. Elles s' imitent et rivalisent pour finir en improvisation sans jamais perdre le rythme. Suite de phrases mélodieuses où les paroles ne sont plus que voyelles et syllabes dépourvues de sens. Distinctes de la parole humaine. Peut-être est-ce là le véritable langage des Pygmées, le Ki-mbuti qu' aucun Bantou ne peut comprendre. Mais pour les éfés, ces onomatopées dépourvues de structures ont un sens. Chacun invente ses propres mots"[41].

 

Conclusion sur la culture et la religion pygmées.

 

Les Pygmées ont conscience d'appartenir à une ethnie différente.

Les Pygmées du Nord-Congo parlent tous la langue Aka, mais ne comprennent pas la langue officielle de la région, le Lingala.

La religion pygmée appartient au groupe des religions animistes. Le médiateur, entre Dieu et les hommes, est le grand ancêtre Zèngi. Les Pygmées pratiquent le culte des ancêtres et les rituels classiques de l'animisme. Le rituel le plus important, le grand rituel de fécondité, est pratiqué annuellement, lors du rassemblement des campements. Au cours de ce rituel, Zèngi apparaît sous la forme d'un masque. Les seuls rituels spécifiques à la religion pygmée sont les rituels qui complètent l'initiation : le rituel d'accès au mariage, conduit par la mère et le rituel de consécration du mariage, conduit par l' épouse. L'atomisation des pouvoirs cultuels, entre les aînés, le maître de chasse et le devin, constitue également une caractéristique de cette religion.

Enfin, on ne trouve pas chez les Pygmées de Totem ni de sociétés secrètes, comme chez les Grands Noirs.

Les chants et les danses sont les manifestations artistiques les plus remarquables de l'art pygmée. Les petits hommes de la forêt dansent et chantent pour séduire les esprits et fortifier l'unité du groupe.


 

Conclusion : La société traditionnelle Pygmée

 

Les Pygmées sont des chasseurs-cueilleurs, non stockeurs, semi-nomades de la forêt équatoriale, vivant en campements d'une trentaine de personnes. La forêt et leurs capacités techniques soumettent ces groupes à des contraintes de dispersion, de coopération et de fluidité, entre individus et bandes, pour la recherche de nourriture. Cette dernière est redistribuée dans le campement, apportant une certaine  sécurité de vie, à l'ensemble des membres du groupe. L'interdiction pour le chasseur de consommer le gibier qu' il a tué est un facteur de solidarité dans le campement.

Plusieurs  bandes partagent des droits d' usage sur un même territoire et, au cours des grands rassemblements annuels, établissent des alliances matrimoniales.

Les échanges de viande contre de la métallurgie et de la poterie constituent la base de la relation avec le monde bantou.

 

La famille est de type patrilinéaire. L'exogamie porte sur les lignage masculins et féminins. Les lignages akas sont dispersés sur tout le Nord-Congo.

Le système aîné-cadet est à la base de l'autorité dans la famille. Toutefois, le mariage nécessite le consentement mutuel. Le jeune Pygmée est obligé, pour obtenir son épouse, d'une part, d'avoir prouvé ses capacités à la chasse et, d'autre part, d'effectuer un service mariage chez ses beaux-parents.

L'autorité dans la société est dispersée entre les aînés du campement, du rassemblement des campements et du lignage, et des spécialistes, maître de chasse et devins. Les décisions doivent, par ailleurs, respecter la volonté du groupe. La recherche du consensus prédomine sur la contrainte. Il faut noter que les coutumes pygmées sont compatibles avec les droits intangibles de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme.

 

Les Pygmées sont animistes. Ils pratiquent le culte des ancêtres. Le médiateur entre Dieu et les hommes s'appelle Zèngi. Le rituel de fécondité, pratiqué lors du rassemblement des campements, est le plus important.

Les diverses activités rituelles sont menées par des personnalités différentes.

Un rituel d'accés au mariage, mené par la mère et un rituel de consécration du mariage, mené par l'épouse, sont caractéristiques de cette société où les femmes tiennent les clefs du statut d'adulte.

Pas de totem, ni de sociétés secrètes, mais des danses et des chants dont le style est radicalement différent des musiques traditionnelles de la région.

 


SECTION II LES RELATIONS PYGMEES / GRANDS NOIRS

 

 I-LA RELATION PYGMEES/ GRANDS NOIRS DANS L’AFRIQUE PRECOLONIALE

 

Bahuchet et Guillaume qualifient "d' association" la relation qui s'est établie entre les peuples Pygmées et Grands Noirs, depuis les premières migrations de ces derniers jusqu' à une période qui s' achève dans le courant du XIXème siècle [42]. Cette association est basée sur un ensemble diversifié  de connaissances, de techniques, de capacités propres à chacun des peuples, en ce qui concerne la mise en valeur des milieux naturels. Si l' on en croit ces auteurs, cette association, bien que fluctuante et discontinue, est  génératrice pour les Akas,  de dépendance.

Sur quels sont les éléments repose cette association ? Lesquels favorisent la dépendance pygmée et la stratification sociale[43]entre les deux groupes ?

 

A : LES DEUX SOCIETES FACE A FACE

 

      1. LES COMPLEMENTARITES ECONOMIQUES

 

            a) L' apport Bantou

      Les Bantous ont introduit dans la forêt la métallurgie, la poterie et l ' agriculture. Chaque ethnie bantoue possède ses forgerons. Cette maîtrise de la métallurgie permet aux Bantous, grâce aux instruments de fer,  d' abattre plus facilement la forêt, d' élargir les clairières, de cultiver la terre, de sculpter d' admirables statues... Le fer, en effet, est plus résistant que les matériaux  traditionnellement utilisés par les Pygmées (os, corne, pierre...) et  permet une acquisition plus intense et systématique des produits. Sa rareté en fait également  un  bien de prestige et de compensation matrimoniale.

La très grande valeur des instruments de fer  justifie, pour le Bantou, certaines prétentions dans ses transactions  avec les Pygmées. Pour le Bantou, l ' objet métallique (hier la hache, aujourd' hui le fusil) est simplement  prêté et les Pygmées n' ont, dans son esprit, qu ' un droit d ' usage. En conséquence, la part du gibier prélevée par le Bantou est considérée par ce dernier comme le payement de ce droit.

 

            b) L' apport Pygmée

 Si le Bantou a la maîtrise de la métallurgie , il est tributaire des compétences cynégétiques et sylvestres du  Pygmée.  En effet, dans cet univers, la supériorité du Pygmée est manifeste. Cette connaissance est matérielle, le Pygmée fournit les  richesses de la forêt que le Grand Noir ne peut, ou ne sait, se procurer lui même :  la viande , le miel , les chenilles,  la pharmacopée... Il sert de guide aux Grands Noirs, lors de leurs migrations au travers de la forêt ou lorsque ces derniers, fuyant la traite, remontent au XVIIème siècle du confluent Congo-Oubangui vers le Nord et le Nord Ouest. Cette connaissance est aussi noologique, l' accès à la forêt dépend des bonnes relations avec les esprits et les génies de la forêt et les mânes des ancêtres pygmées. Dans certaines ethnies de  Grands Noirs, comme les Ngbakas , les mânes Pygmées sont associés dans le Panthéon de la tribu.

 La compétence  des Pygmées pour la chasse est  utilisée par les Grands Noirs dans leurs guerres  inter-tribales. Schebesta écrivait en 1940 : " le Pygmée se tient à la disposition de son patron et l ' accompagne à la guerre". Bahuchet signale, quant à lui, l' utilisation des Pygmées par divers groupes de rebelles ainsi que par le pouvoir central (par exemple, contre le mouvement de l ' UPC au sud-Cameroun ou la révolte des Simbas dans la région de l ' Ituri au Zaïre) [44]. Mobutu constitua des "unités spéciales Pygmées" pendant la pacification du Shaba en 1979[45] .

 

En conclusion, bien que maîtres de la métallurgie, les Bantous sont contraints d' avoir recours aux compétences et aux connaissances des Pygmées pour survivre en forêt. Ainsi la collaboration économique est nécessaire  entre les deux peuples. Les modes d' exploitation de la forêt, chasse-cueillette et culture sur brûlis bien qu' antagonistes sont  essentiellement  complémentaires. En revanche, la chasse met les Pygmées en  concurrence avec certaines ethnie de chasseurs Grands Noirs.

 

 

   2. LES ANTAGONISMES  SOCIOLOGIQUES

 

        Une association est-elle possible entre une société autoritaire hiérarchisée et une société dite" anarchique"?

 

     a) Les Bantous:

            Les Bantous tentent d' intégrer  les bandes Pygmées dans leur organisation sociale en faisant pression sur les lignages et les alliances.

* La pression sur les lignages:

L' approvisionnement en produits de la forêt nécessite, pour chaque village bantou, la fidélisation et le contrôle des Pygmées de son territoire. Or, la diaspora lignagère Pygmée rend  difficile ce contrôle, d' autant plus qu' en cas de conflit, les bandes changent de territoire. En conséquence, on observe les efforts constants des Bantous pour  intégrer les lignages Pygmées, comme lignages mineurs, avec les prestations obligatoires que cela comporte, et les rendre étrangers à leur propre  lignage. L ' exogamie de lignage deviendrait une exogamie de territoire, avec les mêmes critères que ceux utilisés chez les Grands Noirs. En témoigne l' habitude chez les Bantous de donner le nom de leur propre lignage à leurs "associés" Pygmées.

Cette intégration peut se faire , comme chez les Ngbakas,  par le concubinage , le mariage , le rapt d ' enfant , les pactes de sang , les initiations communes[46] .

** La pression sur les alliances :

 Les Bantous interviennent dans les alliances, d' une part en prêtant à leurs associés Akas le montant de la dot (les Bantous endettent ainsi certains Pygmées de façon usuraire), d' autre part en les incitant à pratiquer le même type de mariage que le leur.  Ils  s ' insèrent ainsi dans le circuit matrimonial et se posent en aînés vis à vis de cadets dont ils régissent les alliances.

En cas de divorce, les Bantous font pression sur les beaux-parents pour qu' ils rendent la dot, surtout si ces derniers appartiennent à un autre territoire.

 En cas de  deuil  chez les Pygmées, les Bantous proposent à la famille d' effectuer les funérailles dans leur village en vue d ' intégrer le mort dans leur lignage pour s' accaparer les droits d ' héritage. Les Akas, en général, refusent et supportent  simplement les Grands Noirs comme spectateurs ou acceptent de nos jours, le don du drap pour envelopper le mort. Les Bantous peuvent  également proposer d ' instruire un procès en responsabilité sur les causes du décès.

Enfin, les orphelins de mère sont très recherchés et souvent pris en charge par la femme d ' un Grand Noir et intégrés ensuite comme cadets.

 

            b)  Les Pygmées:

Le Pygmée est un chasseur. Il sait se camoufler, ruser, feindre, esquiver, se déplacer sans cesse, fuir si nécessaire. Ce comportement, qu' Edgar Morin qualifie d' aléatoire, explique les attitudes du Pygmée vis à vis du Bantou[47] :  ainsi, face à la volonté bantoue d' intégrer leurs lignages, les Pygmées esquivent en donnant l' impression d' accepter mais ne modifient en rien leur organisation sociale et leurs règles d' exogamie. Ils considèrent leur apparente acceptation comme une satisfaction laissée aux Bantous.

Il en est de même avec le nom que le Bantou donne au nouveau-né et qui n' est utilisé qu' en sa présence, l' enfant gardant, dans son groupe, son nom pygmée. 

 Contrôler le Pygmée par l' endettement usuraire est également difficile. Chez les Pygmées, la dot annoncée n' est jamais payée complètement, les versements se limitant habituellement aux arrhes car  les prestations en nature (chasse , cueillette...) sont plus appréciées des beaux-parents.

Enfin, quand la pression sociale est trop forte, le campement peut disparaître durant la nuit. Il établit alors des relations avec un autre village bantou.

 

En conclusion, sur le plan sociologique, les antagonismes prédominent. Une certaine complémentarité de façade  toutefois s' impose. S' il y a concurrence entre les deux systèmes, aucun ne peut emporter l' adhésion de l' autre.

 

    3 LES CONCURRENCES  NOOLOGIQUES

 

 Au niveau noologique, la concurrence religieuse prédomine, mais n' exclut pas un net antagonisme des mentalités et une complémentarité des cultures.          

            a) La concurrence religieuse

Les Bantous et les Pygmées sont animistes. Dans la compétition pour s' apprivoiser et se concilier les mânes et les esprits de la forêt, les rites Pygmées semblent plus efficaces aux Bantous que les leurs. Les Bantous imposent donc aux Pygmées leur présence dans nombre d' activités culturelles et religieuses. Ils pensent ainsi s' approprier  les secrets et les pouvoirs de leur voisins.

Les Bantous sont présents, à la saison sèche, aux cérémonies en l' honneur de  l' Esprit de la forêt. Ces cérémonies sont, pour les Pygmées, à la fois un rituel de fécondité et une consécration au statut d' homme adulte. Les Bantous y voient une initiation à une confrérie de chasseurs détenant les secrets du monde forestier.

 

Afin de créer une fraternité indéfectible avec leurs voisins, les Bantous se font initier aux sociétés d ' hommes pygmées, comme le Jengi des Bakas au Cameroun, ou  pratiquent la circoncision en commun avec les Pygmées dans l ' Ituri. Les jeunes co-initiés deviennent  frères de sang et de classe d 'âge et cette fraternité ne peut se rompre que par la mort. Elle permet, en outre, de partager les secrets avec ces" hommes-esprits qui parlent avec les Dieux"[48]. Dans certains cas, le rapprochement est plus brutal ; en 1929,  Schebesta  signale l' enrôlement plus ou moins forcé des Pygmées dans les écoles de circoncision et les sociétés secrètes bantoues.

 Enfin, les échanges entre devins sont fréquents pour l' arsenal phytothérapique, mais  les capacités du devin Aka sont particulièrement recherchées par les Bantous.

 

            b) L' antagonisme des mentalités

Les Pygmées supportent difficilement l' intrusion des Bantous dans leur vie culturelle et religieuse. Pour tenir à distance ces derniers, ils font état de "pouvoirs" individuels que craignent particulièrement leurs voisins : projection dans les esprits des animaux , métamorphose , ubiquité , invisibilité[49].

L' antagonisme mental  se traduit chez les Bantous par un mépris et un racisme affichés, qui dissimulent, pour Bahuchet, leur envie et leur  admiration pour ces êtres de la forêt.

 

             c) La complémentarité des cultures

Les cultures pygmée et bantoue peuvent être complémentaires. Les Pygmées participent par exemple au Malaki (levée de deuil  chez les Bantous) ; au cours de cette cérémonie, le masque d ' Ezengi (Esprit de la forêt) se manifeste[50].

Les Bantous font appel, de manière plus ou moins volontaire, aux capacités artistiques des Pygmées. Au Rwanda,  les Pygmées constituent, au sein de la société des Grands Noirs,  des castes de potiers, danseurs et chanteurs professionnels. De nos jours, dans tous les pays d' Afrique centrale, les gouvernements incluent volontiers des groupes de danseurs Pygmées dans les circuits touristiques ou les fêtes en l ' honneur de notables de passage. La musique et les chants Pygmées s' entendent de plus en plus dans les églises...

 

 

Conclusion

Dans la période précoloniale la realtion Pygmées/Bantous était essentiellement complémentaire sur le plan économique, antagoniste sur le plan des organisations sociales, des systèmes de pouvoir et des mentalités et concurrentielle sur le plan religieux.

 Cette association entre les deux peuples, relativement équilibrée, présentait toutefois des éléments susceptibles d' entraîner la dépendance des Pygmées vis à vis des Bantous. Ces éléments découlaient d'antagonismes puissants entre chasseurs et défricheurs, entre sédentaires et nomades, entre des visions différentes du monde.

 

 

B  DE L' ASSOCIATION A LA  DEPENDANCE. LES ELEMENTS STRUTURELS DE LA RESISTANCE  PYGMEES

 

Quels sont les éléments susceptibles d'entraîner la dépendance des Pygmées vis-à-vis des Bantous et quels moyens ont-ils de résister à celle-ci?

 

    1. SUR LE PLAN  ECONOMIQUE

 

             a) Les éléments de dépendance :

Les échanges entre les Pygmées et les Bantous montrent une interdépendance des deux économies. Certes, les Bantous ont la maîtrise de la métallurgie et s' ils ne sont pas producteurs eux-mêmes d' instruments en fer, ils contrôlent  l' accès à cette technologie. Cependant, leur supériorité technique n' est pas sans limites car la concurrence joue entre les groupes bantous: nombre d' ethnies en effet  fondent ou travaillent le minerai de fer. 

C' est surtout la destruction de la forêt qui rend les Pygmées dépendants des peuples voisins en les obligeant à pratiquer une agriculture élémentaire de complément. Cette destruction, toutefois, ne prit d' importantes proportions qu' à partir de la période coloniale. Précédemment, les groupes bantous, dispersés dans le pays Aka, pratiquaient un semi-nomadisme agricole respectueux des cycles de la forêt.

           b) La résistance :

Elle tient essentiellement à la frugalité des Pygmées et à la redistribution des aliments, après la chasse, à tous les membres du campement. Ceci permet à ces  groupes de connaître une certaine abondance et une autonomie relative par rapport à leur fournisseur d' instruments métalliques et d' armes.

 

      2. AU NIVEAU SOCIAL

 

Deux sociétés s' opposent : la société pygmée est basée sur la coopération, la fluidité et la dispersion dans la forêt alors que la société bantoue est une société autoritaire, quasi-sédentarisée et concentrée en de gros villages.

            a) la dépendance :

La constitution d' un pouvoir bantou fort est la principale menace pour l' indépendance sociale des Pygmées. En effet,  la nature fortement hiérarchisée de la société bantoue, basée sur la prééminence des aînés et des lignages majeurs, appuyée par une idéologie autoritaire, porte en elle la volonté de domination. Dans les sociétés bantoues du pays Aka, toutefois, cette  volonté de domination s' est longtemps épuisée en confrontations incessantes entre individus,  lignages, clans, villages et dans la sorcellerie. C' est la colonisation qui a permis à cette volonté de puissance d' être effective et de sédentariser les Pygmées.

En revanche, les principautés et les royautés de la savane et des régions inter-lacustres, organisées sur une base plus large que le clan, ont été de tout temps contraignantes pour les Pygmées.

En conséquence, les sociétés "archaïques"précoloniales d' Afrique centrale  peuvent se classer selon un  gradient de contrainte sociale allant des bandes pygmées, où l' atomisation  des pouvoirs disperse les  volontés de puissance (les tentatives de prise de pouvoir dans la société Pygmée sont, nous l' avons vu, traitées d' abord par l' humour, puis par l' ostracisme), aux royaumes des savanes, en passant par les communautés villageoises disséminées dans la forêt.

 

            b) La résistance :

C' est essentiellement la fluidité, la dispersion des bandes, la diaspora lignagère et les qualités de chasseur qui  permettent aux Pygmées d' échapper à la sédentarisation. Le goût du consensus, témoin d' une nature "démocratique" de la société pygmée est-il un élément de résistance à l' intégration dans un système hiérarchique imposé?   L' éthologie peut-elle apporter des éléments d' explication  au développement de systèmes démocratiques et hiérarchiques dans les sociétés humaines[51] ? Il y a là une intéressante piste de recherche.

 

 

   3.  AU NIVEAU NOOLOGIQUE

 

La vision du monde est différente chez les deux peuples. "La Weltangschauung" bantoue menace t-elle l' indépendance Pygmée et comment ces derniers résistent-ils ?

 

            a) La "Weltangschauung" bantou menace t-elle l' indépendance des Pygmées ?

*Comment s' exprime cette vision du monde ?

 Selon Bahuchet : "Les Bantous posent sur les Pygmées le regard du sédentaire sur le nomade et les considèrent comme parasites, vagabonds, prédateurs, malhonnêtes, menteurs, paresseux [...]. Dans leur esprit, ces êtres inférieurs doivent  être civilisés. Une politique de socialisation et de moralisation est nécessaire. L ' intervention dans la vie économique, familiale, sociale et religieuse devient obligatoire"[52].

Ces préjugés rappellent ceux  rencontrés au XVIème siècle chez les colonisateurs du Nouveau Monde, à propos des Indiens. A cette époque, beaucoup de gens considéraient ces derniers comme  des quasi monos ( presque des  singes). La bulle Sublimis Deus (1537) du pape Paul III leur accorde le statut d ' homme ( il fallait bien que les Indiens aient une âme pour les évangéliser !), mais ils sont regardés comme des sous-hommes (homonculi). Il est permis d' utiliser la force contre eux. Ils sont considérés comme des enfants. Juridiquement incapables, il est licite de prendre en charge leur existence. On peut donc les mettre en tutelle ou exercer sur eux une puissance paternelle. C' est la thèse défendue  par Sepulvera, contre Las Casas en 1550, et développée, en une version  plus douce, par Franscico de Vitoria[53].

La vision bantoue du monde  refuse au Pygmée sa qualité d' homme, d' adulte, et une manière de vivre différente de la sienne. Elle veut plier les Pygmées à ses propres valeurs.

 

*Comment expliquer cette "Weltanschauung" bantoue ?

Pour Bahuchet,  la volonté de puissance et le sentiment de supériorité des Bantous expliquent cette vision du monde.

La  volonté de puissance est un phénomène présent chez  tous les individus[54]. Il se manifeste ici par un sentiment de supériorité technique et raciale :

   - La sentiment de supériorité technique : Le Bantou est un forgeron, un défricheur, un sculpteur et un potier. La maîtrise du feu et des métaux par les populations bantoues confère vraisemblablement à ces dernières un certain prestige. Pour Bachelard : "un être aussi engagé dans la légende, un héros du travail comme est le forgeron est en quelque manière un chef naturel" et pour  Griaule : "le forgeron est un héros agricole. il apporte aux hommes non seulement le feu du ciel, mais les graines à cultiver. Il enseigne aux hommes l' art des pièges pour prendre le gibier. Il est intelligent et fort. Au son du marteau sur l' enclume il sait appeler la pluie. Le forgeron mythique trouve des remède dans la cendre". Et Bachelard d' ajouter "Qui a une valeur imaginative voit affluer les principes de la toute puissance"[55].  

La volonté de travailler la matière dure serait donc à l' origine d'une volonté de puissance et de domination sociale.

           - Le sentiment de supériorité raciale est décrit par tous les auteurs. Pour Bahuchet, "les Bantous considèrent les Pygmées comme une espèce intermédiaire entre les êtres humains et les animaux. Les Pygmées descendraient  d 'une variété de chimpanzés et donc n ' appartiennent pas au même univers qu' eux. Le monde de la nature, des campements, de la forêt, des animaux s ' oppose ainsi au village, monde des humains et de la culture". En conséquence, aucune alliance matrimoniale n' est  possible. Les liaisons sexuelles restent clandestines. La femme pygmée est   toutefois considérée par les Bantous, comme grande amoureuse et prolifique.

        Cette attitude a été celle de l' humanité  pendant des dizaines de millénaires. "La notion d' humanité, englobant, sans distinction de race ou de civilisation, toutes les formes de l' espèce humaine est fort tardive et d' expansion limitée... Pour des vastes fractions de l' espèce humaine, l' humanité cesse aux  frontières de la tribu, du groupe linguistique ou du village,[...] un grand nombre de populations primitives se désignent d' un nom qui signifie les hommes"[56].

        Ce racisme primaire, constitutif de l' identité du groupe, n' est pas propre aux  Bantous, mais semble t-il,  la chose du monde la mieux partagée. Il trouve, ici, une justification, dans les différences physiques évidentes entre les deux peuples.

*Le principal obstacle au triomphe de cette vision du Monde est la Forêt et ses esprits. Le monde bantou est le monde de la clairière et de la savane. Le monde Pygmée est celui de la Forêt. Pour ce dernier, la forêt est une Patrie. Pour le Bantou, elle est un mystère et une force à combattre.  Le prestige de la forge et la supériorité raciale s' arrêtent  à la lisière de la forêt, domaine de l' Esprit, des génies et des mânes, monde surnaturel terrible que seuls les Pygmées savent se concilier. La plus grande menace contre le monde pygmée est donc la présence dans les clairière d' une population de défricheurs, dont la vision du monde se contruit contre la forêt.

 

            b) Comment les Pygmées résistent-ils à cette volonté de domination noologique ?

Au racisme identitaire, les Pygmées répondent, en miroir, par un sentiment équivalent de supériorité et la certitude d' être les "Hommes". Signe un peu triste de l' unité de l' homme ! Les mythes pygmées en font la démonstration[57].

Les moyens spécifiques de la résistance mentale pygmée sont constitués par leur connaissance des Esprits de la forêt, leurs valeurs morales et symboliques liées à la chasse, leur  musique et leurs chants, uniques dans la région.  La fascination  qu' exerce sur les Bantous, la connaissances des rituels, des secrets pour obtenir les bonnes grâces des mânes et des esprits de la forêt, la divination et les "pouvoirs" surnaturels qui leurs sont attribués, permettent aux Pygmées de résister à la pression psychologique. 

Cette fascination cesse avec la destruction de la forêt et des phénomènes surnaturels qui lui sont liés, avec le développement des religions du Livre dont les dieux vont concurrencer les génies et les mânes. L' évangélisation  transforme la peur des esprits en simple supertition. Elle représente ainsi la plus grande menace pour les Pygmées. Le racisme bantou peut alors se déployer, sans crainte de l' intervention de "pouvoirs" magiques.

 

L' échelle des valeurs est fondamentalement différente entre les deux peuples.  Le Pygmée est un chasseur et toute sa mythologie le montre. Ses valeurs et son statut dans la société dépendent de ses aptitude à la chasse. Le rôle fondamental des femmes dans la consécration du statut d' adulte, est inconciliable avec la place qu' occupe la femme dans la société bantoue.

 

Enfin, la vision du monde des pygmées s' exprime de manière admirable dans leur musique et leurs chants.

 

En conclusion :

La relation traditionnelle entre les sociétés villageoises semi-nomades, dispersées, d' agriculteurs bantous du pays Aka, à la métallurgie grossière, à l' organisation autoritaire,  en conflit permanent, dont les membres sont effrayés par l' immensité et les esprits d' une forêt qu' ils rêvent de défricher, et les campements fluides et dispersés des Pygmées, se limite à des échanges élémentaires de nourriture et d' ustensiles, de grigris et de participations à quelques rituels, les deux sociétés restant fondamentalement différentes. Les Bantous sont incapables de défricher la forêt de manière extensive, de sédentariser les Pygmées, de leur ravir leurs pouvoirs surnaturels et de modifier leurs valeurs, en particulier le statut de la femme.

 L' intervention de la traite et de la colonisation ont entraîné la transformation de cette relation d' "association" en dépendance des Pygmées vis à vis des Bantous. La traite,  introduit les produits européens, renforce le pouvoir du roi du Kongo, propose un nouveau Dieu. La demande d' esclave, d' ivoire transforme les relations entre ethnies. Les multiples villages et campements de chasseurs-cueilleurs, chasseurs-agriculteurs et pécheurs-chasseurs qui utilisent de  manière diversifiée et peu prédatrice les ressources de la forêt, radicalisent leurs relations et une division du travail s' installe dans la forêt, ainsi qu' une stratification sociale entre les différents peuples. Avec la traite, le Pygmée entre dans la division internationale du travail comme producteur de base pour l' ivoire. La colonisation complète et étend à tout le territoire aka la dépendance économique et sociale. L' évangélisation systématique dévalorise la protection des  Dieux de la forêt. La chasse devient une activité secondaire. Les femmes Pygmées sont achetées par les Bantous les plus pauvres.

 

CONCLUSION SUR LES RELATIONS ENTRE LES SOCIETES  PYGMEES ET GRANDS NOIRS DANS L’AFRIQUE COLONIALE

 

     Sur le plan économique, les différents peuples du pays Aka utilisent des techniques de production traditionnelles complémentaires : chasse, cueillette, agriculture, pêche. Ces techniques variées, très adaptées au milieu, sont peu agressives pour  la forêt. La faiblesse démographique de ces populations et leur semi-nomadisme sont également des facteurs  d' équilibre pour la nature.  Nous verrons, au chapitre suivant, quels ont été les effets de la traite, de la colonisation et de l' économie de marché sur l ' équilibre démographique et écologique de cette région. 

 

 Sur le plan de l ' organisation sociale, en revanche, une opposition nette existe, entre les peuples pygmées et grands noirs du Pays Aka :

       - la faible inégalité sociale chez les premiers contraste avec la hiérarchisation et le fort clivage aînés-cadets, chez les seconds,

       - la diffusion de l ' autorité et les multiples pôles de pouvoir des uns tranchent avec les prééminences, les autorités circonstancielles et les associations d' encadrement des autres,

       - les entités parentales ouvertes et instables, la dispersion, la fluidité et la coopération entre les individus et les groupes, ainsi que la diaspora lignagère chez les Pygmées diffèrent de l' organisation  résidentielle lignagère et de la profondeur généalogique, relative toutefois, chez les Grands Noirs,

       - la femme pygmée, indépendante, contrôle l' accès du mâle au statut d' adulte tandis que la femme bantoue est un objet d' échange et de richesse,

       - en cas de conflit, les Pygmées font appel au bouffon et à l' humour, alors que les Bantous ont recours aux châtiments physiques,

       - enfin, les coutumes pygmées sont en accord relatif avec les droits intangibles de l' homme contrairement aux coutumes bantoues qui les ignorent le plus souvent.

 

Les systèmes religieux pygmée et grand noir reposent sur  les mêmes principes animistes. En revanche, certaines pratiques cultuelles présentent des différences notables :

       - l' atomisation des pouvoirs cultuels chez les Pygmées fait du culte des ancêtres un rite essentiellement familial tandis que la concentration des pouvoirs cultuels et politiques chez les Grands Noirs sert de justification à une idéologie politique autoritaire,

       - le totémisme et les sociétés secrètes n' existent pas chez les Pygmées,

       - la sorcellerie est, chez les Grands Noirs, l' opposition la plus radicale à l' ordre clanique et elle est fréquemment récupérée par les chefs Bantous pour asseoir leur pouvoir, alors qu' elle est absente chez les Pygmées.

 

      Au  Sud du pays Aka, le royaume batéké présente,  avec la société pygmée, des  différences encore plus importante, dans l' organisation sociale et économique : filiation  matrilinéaire, liens puissants avec la terre, organisation sociale et judiciaire hiérarchisées, présence d' un "chef couronné", grand nombre d' esclaves...

 

      Les relations traditionnelles entre ces sociétés si différentes sont relativement équilibrées sur le plan économique, très distantes sur le plan social et plutôt favorables aux Pygmées dans le domaine des relations avec les esprits de la forêt. Bien que le désir soit très fort, chez les Bantous du pays Aka, de dominer ces "êtres inférieurs", les conditions géographiques, l' absence de pouvoir politique  suffisamment étendu et une certaine crainte du surnaturel empêchent la mise en place de leur programme de "civilisation". Les Batékés de la savane disposent, à cet égard, de plus d' atouts .

Nous verrons, au chapitre suivant, dans quelle mesure, la traite et la colonisation aggravent la dépendance des Pygmées et accentuent la stratification inter-ethnique dans cette région de l' Afrique.

 

    Enfin, l' étude des sociétés d' Afrique Centrale pousse l' apprenti-chercheur zélé à se poser une question qui le plonge dans des abîmes de perplexité :  "la démocratie en Afrique ne serait-elle possible que chez les populations considérées comme les plus archaïques du continent et censées vivre à l' heure paléolithique?" !

 

 

 


 C EFFETS DE LA TRAITE SUR CES RELATIONS

LA TRAITE MARQUE LE DEBUT DE L’INTEGRATION DES PYGMEES DANS LES CIRCUITS COMMERCIAUX GRANDS NOIRS ET DANS LA DIVISION INTERNATIONALE DU TRAVAIL

 

A partir du XVIème siècle,un changement capital s' effectua dans les relations économiques entre Pygmées et Bantous. Leurs échanges, en effet, ne se limitèrent plus aux seuls biens produits et utilisés par les deux parties, mais les Pygmées devinrent des fournisseurs de ressources naturelles destinées aux nouveaux marchés. Ils n' avaient cependant pas un accès direct à ce marché et  ne purent, en conséquence, écouler eux-mêmes leurs produits. Les Bantous contrôlaient ce marché et devinrent ainsi des intermédiaires obligés entre les Pygmées et les traitants. Cet écran Bantou fut la principale cause de la dépendance économique des Pygmées.

 Du XVIème siècle au début du XXème siècle, l' ivoire constitua le principal produit d' échange. Les traitants, les factories et les sociétés concessionnaires en firent un commerce florissant jusqu' à la première guerre mondiale.

Ce commerce  est connu depuis des temps très anciens. Des voyageurs, tels Battel et Dapper décrivirent, dès1686, le circuit de l ' ivoire, du chasseur pygmée au négociant européen : "les Pygmées tuent les éléphants, donnent l' ivoire à leurs maîtres qui l' apportent au roi du Kongo pour les Européens. [...] Ces petits hommes nommés Minos ou Bakke-Bakke, sujets du grand roi Macoco, [...] ces nains savent se rendre invisibles, lorsqu' ils vont à la chasse et qu' ainsi ils n' ont pas grand peine à percer de traits ces animaux, dont ils mangent la chair et vendent les défenses. [...] Le royaume de Macoco est une contrée au Nord de la rivière Zaïre, derrière le royaume de Kongo, à deux ou trois cents lieues de la côte de Lovango et de Congo. [...] C' est dans les forêts de ce royaume que se tiennent les Minos ou nains dont on a parlé."[58]

La ponction de l' ivoire en Pays Aka a sans doute battu son plein durant la seconde moitié du XIXème siècle. A l' exception des Kakas et des Enyélés, les Grands Noirs ne chassaient pas l' éléphant. En revanche, chez les Akas, l' éléphant était le gibier le plus prestigieux à chasser,. les Akas étaient, en conséquence, les principaux pourvoyeurs d' ivoire. Le docteur Plehn  notait, en 1899, que les 5/6 de l' ivoire exporté du Sud Cameroun provenait d' éléphants chassés par les Pygmées.

Les bénéfices appréciables réalisés par les Grands Noirs expliquent leur volonté d ' empêcher les Pygmées d' entrer en contact avec les traitants.

Le commerce de l' ivoire régressa à partir de 1913 et disparut dès 1921.

 

En conclusion, nous retiendrons que les Pygmées devinrent, du XVIème au XIXème siècles, des acteurs  du système de la traite en tant que fournisseurs d' ivoire, de cire, de bois à teinture et de viande pour les caravanes de prisonniers.

 En outre, les Pygmées du Pays Batéké étaient saisonnièrement contraints à la culture du tabac et du manioc, aux côtés des femmes de leurs maîtres. Cette contrainte permettait aux Grands Noirs de développer leurs activités guerrières et compensait le manque de bras disponibles quand  la traite négrière vidait le village des adultes valides.

Nous verrons,dans la section suivante, comment  la colonisation modifia  l' organisation sociale des Pygmées et rendit  irréversible leur dépendance économique.


 II EFFETS DE LA COLONISATION SUR LES RELATIONS PYGMEES GRANDS / NOIRS

 

LA SITUATION COLONIALE  A-T-ELLE MIS FIN A L' INDEPENDANCE DES CHASSEURS-CUEILLEURS PYGMEES ?

Quelle fut l' attitude de l' administration coloniale vis à vis des Pygmées?

Quelles conséquences eurent les forces mises en jeu par la colonisation sur la relation  Pygmées/Grands Noirs ?

Telles sont les questions auxquelles le présent paragraphe apporte des éléments de réponse.

 

A.  ATTITUDE DE L' ADMINISTRATION COLONIALE VIS A VIS DES PYGMEES

 

L' administration coloniale ne s' intéressa aux Pygmées qu' à partir des années 1930. Elle voulut extraire les

Akas du "joug" de leurs maîtres Grands Noirs pour les placer sous son emprise directe, pour deux raisons essentielles : d' une part, affaiblir pour mieux les contrôler les Grands Noirs dont les résistances et les mouvements de révolte avaient pris une importance particulière au cours de la décennie, et d' autre part, engager les Pygmées dans "l' oeuvre de production" nécessaire à la mise en valeur de la Colonie.

 

            1) Sur le plan économiqueL' administration française tenta mollement d' émanciper les Pygmées de l' intermédiaire bantou, en donnant une impulsion à leur agriculture et en favorisant  leurs productions destinées au commerce.

Les Pygmées ne connurent pas le régime du travail forcé (supprimé par la loi Houphouët-Boigny en 1946), ni les réquisitions, du reste difficiles à mettre en oeuvre chez ce peuple "nomade".

 

            2) Sur le plan social

"Apprivoiser" et "stabiliser" les Pygmées, telles furent les consignes données aux administrateurs coloniaux.

Les Pygmées étaient considérés comme des êtres "arriérés, frustes, errants, mais doux , paisibles , naïfs et pacifiques". Il était donc nécessaire de les "apprivoiser" avec douceur afin qu ' ils ne partent pas au Congo Belge ou au Cameroun voisins, de  les "stabiliser" en les regroupant le long des routes, de les inciter à entreprendre des plantations et à vendre directement leurs produits sur les marchés ou aux factoreries, dans le but de court-circuiter les Grands Noirs et d’ émanciper les Pygmées de leur tutelle.

Pour Casamata, Gouverneur  général de l' A.E.F. en 1937, un plan de métissage semblait également nécessaire car "par elle-même la race Babinga ne vaut rien". Il s' agissait de renforcer les capacités physiques des Pygmées pour les rendre plus aptes à l' effort de production. Ainsi, raisonnait le Gouverneur Casamata : "Une indépendance retrouvée, l' assurance de soins médicaux  et de notre protection suffiront sous peu à les acclimater et à leur faire oublier leur instinct de nomades primitifs de la forêt. [...] C' est seulement lorqu' ils seront habitués à nous et à nos institutions, dont ils auront profité et dont ils tiendront à jouir davantage, que nous pourrons faire tomber sur eux le poids de l' impôt et de l' obligation prestataire".

           

            3) Scolarisation et Santé publique

Aucun programme de scolarisation ni de santé publique ne fut mis en oeuvre  pour les Pygmées durant l' époque coloniale.

        

B.  EFFETS INDIRECTS DE LA COLONISATION SUR  LA RELATION PYGMEES/GRANDS NOIRS

 

Ce furent surtout les effets indirects de la situation coloniale qui modifièrent les conditions économiques, sociales et culturelles des Pygmées.           

 

            1) Sur le plan économique

Les Pygmées furent intégrés de force par les Bantous à l' économie de prédation et aux cultures de rente. Les Bantous demeurèrent, pour les Pygmées, les intermédiaires incontournables des échanges commerciaux. Enfin, le développement de la chasse au filet aggrava la dépendance des Pygmées vis à vis des Grands Noirs. a) L' intégration des chasseurs-cueilleurs pygmées au commerce à longue distance et à l' économie de plantation

En Afrique Centrale, durant la période pré-coloniale, la traite avait entraîné une modification des complémentarités économiques traditionnelles entre Pygmées et Grands Noirs. Cette complémentarité avait cédé progressivement la place à des échanges commerciaux qui  intégraient les Pygmées dans le commerce à longue distance. L' intensification de la traite de l' ivoire, puis du caoutchouc, durant la période coloniale, acheva ce processus d' intégration. Les "patrons" bantous soumis à une forte pression de la part des compagnies concessionnaires intégrèrent les Pygmées, de manière plus ou moins forcée, à l' économie de prédation : chasses à l' éléphant pour l' ivoire, repérage des lianes de caoutchouc, fourniture de viande pour nourrir les collecteurs de caoutchouc et les postes de l' administration ou  des compagnies concessionnaires.

 Après la Seconde Guerre Mondiale, les chasseurs Pygmées alimentèrent en viande les travailleurs des chantiers forestiers, des plantations ou des mines et capturèrent les céphalophes (antilopes) pour leurs peaux. Les Pygmées founirent également, à ces différentes époques, copal et palmiste[59]...

 

A partir des années 1950, les Pygmées furent également intégrés comme journaliers sur les plantations et les champs des Grands Noirs. C' est l' introduction au Nord-Congo des cultures de rentes (palmier à huile, tabac, et surtout café et cacao) par l' administration qui marqua un changement décisif dans l' utilisation économique des Pygmées. Ces cultures provoquèrent une demande de main-d' oeuvre importante. La région étant  faiblement peuplée, l' exploitation directe de la force pygmée devint nécessaire. En 1951, dans  les régions des rivières Ibenga, Motaba et Likouala, la population Aka représentait déjà de 27 à 43% de la population totale vivant autour de ces exploitations.

En outre, les Pygmées furent contraints de plus en plus souvent par les Grands Noirs à venir travailler les champs de ces derniers et à partager les travaux domestiques.

 

b) L' incontournable intermédiaire Grand Noir

Les "patrons" bantous furent, pour les Pygmées, les intermédiaires incontournables dans les transactions avec  les commerçants africains  (Bangalas) et les agents européens. Ce rôle privilégié d' intermédiaire était fortement lucratif comme le montrent divers récits. A titre d' exemple, le récit de la  rencontre, dans les années 1930, de Jean de Puytorac avec un groupe de Pygmées au cours d ' une chasse à l' éléphant dans la région de Picounda, est très instructif : "Boutoutou [pisteur métis Babinga -Bantou] conversait avec le chef  Pygmée et les deux autres Babingas[60] qui se tenaient debout , sagaie en main. Veyret [qui chasse avec De Puytorac] nous apprit que les villages bantous profitaient de façon éhontée de ces tribus de chasseurs. Le chef nous fit voir une dizaine de charges de manioc, quelques rouleaux de tabac en feuilles, deux sacs de sel, cinq machettes usagées, des colliers de perles de traite. C' était le paiement de six belles pointes d' ivoire, dont il indiqua les longueurs en dressant la main, paume en avant, à des hauteurs diverses dont aucune n' avait moins d' un mètre, de quatre moutètes (paniers) de viande fumée, d' une dizaine de boîtes de miel pleines et de quelques charges de gomme de copal ! "Qu' il change de patron", finit par dire Veyret. Leur réponse, au bout d ' un long silence, fut un rire de crécelle qui se transforma en rire éclatant de gosse. Le chef dit qu' il avait changé beaucoup de fois de "patrons" mais qu' ils étaient tous de même "qualité".

"Pourquoi n' allez-vous pas voir les commerçants d' Ouesso ou de Picounda?" ;  ils montrèrent de la surprise et de l' effroi. Il fallut un certain temps, des explications répétées pour qu ' ils aient l' air de comprendre qu' il s' agissait là d' une simple suggestion et non d' une obligation. Veyret nous expliqua que  la raison d' un tel comportement découlait de leur longue servitude aux chefs Bangalas des rivières, qui leur avaient inculqué une frousse intense du Blanc, en général, pour éviter une concurrence et conserver leur profit"[61].

En 1957,  la situation n' avait pas beaucoup changé : Balandier, dans Afrique ambiguë, nous rapporte les propos d' un chef basoundi de la région de la Léfini avec lequel il participa à une levée de deuil dans un village batéké. Le Basoundi  présentait ainsi les relations entre les Pygmées et leurs maîtres batékés : "Les Batékés volent la viande abattue par les Pygmées pour la vendre avec bénéfice. Les Batékés se servent des Négrilles pour défricher et exploiter les plantations. Les Batékés ne traitent pas ces derniers comme des hommes : [...] le Babinga est suffisamment intouchable pour que soit maintenue une distance qui lui donne un sentiment d' infériorité, mais pas assez pour se trouver économiquement inutilisable." Le chef Basoundi désirait en fait prendre la place des Batékés dans le circuit très lucratif de la viande.Balandier écrivait encore à la même époque : "La situation  ne diffère pas sensiblement dans la partie septentrionale du Haut -Congo, en particulier dans la région de la Likouala, où Hausser enquêta de février à mai 1951. Les mêmes relations de servitude s' imposent, mais sur une plus grande échelle puisque dans le district de Dongou, 10 500 Noirs possèdent au moins 5000 Négrilles. La même impatience de bouleverser les rapports inégaux s' y retouve, bien qu' en ce pays d' extrême pauvreté l' écart entre les deux civilisations soit beaucoup moins marqué et que les mariages mixtes commencent à se multiplier. En fait, l' inégalité s' est développée à mesure qu' a progressé l' économie de marché, repoussant toujours plus loin dans le passé le contrat tacite qui avait déterminé la symbiose initiale entre Noirs et Négrilles. Le copal , les palmistes  et l' huile de palme que ceux-ci produisent ne sont pas vendus à leur profit. Ils se laissent pourtant tenter par les marchandises que la traite introduit ;  plus ils prennent le désir de ces biens, plus ils ont conscience d' une exploitation qui se renforce et continue à les laisser nus et démunis. [...] Les Babingas voudraient briser l' écran que leurs maîtres nègres ont dressé entre eux et l' administration. Ils souhaitent établir un lien avec des autorités impartiales. Ils cherchent à s' approcher des centres commerciaux. Ils se risquent au-delà des limites de la forêt, jusqu' aux abords des dispensaires et pour quelques-uns d' entre eux, des écoles..."[62]

 

c) Une nouvelle dépendance économique : le filet de chasse

Après la Seconde Guerre Mondiale, la demande considérable de peaux destinées à la fabrication de manteaux et de "peaux de chamois" ainsi que de viande entraîna chez les Pygmées la diffusion d' une nouvelle forme d' activité, apparue dans les années 1930 : la chasse aux filet[63]. Celle-ci était pratiquée en saison sèche, nécessitait la participation de plusieurs campements et de l' ensemble des individus, hommes, femmes et enfants de la bande et épisodiquement de chasseurs bantous. Ces derniers, d' une part faisaient pression sur les Pygmées pour les obliger à chasser  et d' autre part, en fournissant  le filet, ils accentuaient la dépendance des Pygmées à leur égard. En effet, le prêt du filet par le chef du village bantou, "associé" aux campements pygmées, se faisait habituellement au prix de la moitié du gibier capturé. Le Pygmée pouvait dissimuler une partie du gibier mais les Bantous étaient rarement dupes et les transactions dépendaient, en fait, des rapports de forces du moment. Les Bantous ajoutaient ainsi la possession des filets à la maîtrise de la métallurgie et au contrôle de l' accés au commerce de traite[64].            

 

            2 Sur le plan socialLa servitude économique s' accompagna d' une dépendance toujours plus accrue de la société pygmée qui montra, dès les années 1950, des signes d' altération de l' organisation sociale.

Le développement de la chasse au filet, la promiscuité avec certaines ethnies et le programme de sédentarisation de l' administration furent des éléments notables de la dégradation de la société de chasseurs-cueilleurs Pygmées.

 

a) Fin de la société de chasseurs mâles

La chasse au filet entraîna une accentuation de la dépendance économique des Akas vis à vis des Bantous, mais elle fut surtout responsable de la disparition progressive d' un des éléments essentiels de l' organisation sociale des Pygmées : la chasse à la sagaie. En effet, la chasse traditionnelle aka était la chasse aux gros gibiers à la sagaie et s' effectuait entre hommes du même lignage, sous la direction d' un maître de chasse. L' interdiction faite au chasseur de consommer le gibier abattu, le parcours initiatique vers le stade d' adulte, le rôle des femmes dans cette initiation, les activités magico-religieuses liées à cette activité cynégétique, ont été décrites dans le premier chapitre. Le remplacement de la chasse à la sagaie par la chasse au filet modifia un des piliers de l' organisation sociale pygmée, à savoir la coopération entre les hommes d' une même lignée patrilinéaire. Elle nécessitait, en effet, pour être efficace, la participation de tous les membres, hommes ou femmes, de plusieurs campements voisins, sur un plan d' égalité. Elle modifiait également les prééminences : la chasse était menée par le devin-guérisseur, assisté de son épouse[65].

Ce type de chasse fut également un frein à la dispersion des bandes, une des bases essentielles de leur liberté, et par voie de conséquence un élément de leur territorialisation. Le filet fut enfin, un moyen de production qui fédéra les campements. Ces groupes étaient, en effet, obligés de chasser en commun, sur le territoire du  chef du village bantou propriétaire du filet.

 

b) La plus grande promiscuité entre Pygmées et Bantous

La participation de certaines ethnies de Grands Noirs à la chasse au filet entretint une promiscuité nouvelle et propice aux phénomènes d' acculturation. Cette promiscuité et les habitudes de collaborer permirent à la volonté de domination des Grands Noirs, décrite dans le premier chapitre, de se déployer, institutionnalisant la dépendance des groupes du territoire et la rendant héréditaire par un "pacte de sang" ou par la violence physique (châtiments corporels, chasse aux Pygmées). Toutefois, cette domination n' aboutit jamais à la mise en esclavage.  La mobilité et la flexibilité des groupes restèrent toujours des contre-pouvoirs efficaces.Contrairement aux femmes bantoues, les femmes pygmées gardèrent la liberté de leurs alliances matrimoniales. Cette relation de maître à dépendant fut surtout le fait des lignages de Grands Noirs les plus puissants, disposant des biens matériels nécessaires aux échanges avec leurs dépendants et détenant des positions d' intermédiaires dans le commerce de traite (Bangalas des rivières, clans Batékés...). Les petites tribus dispersées de Grands Noirs de la forêt ou de la Cuvette eurent plus de difficulté à asseoir leur domination.

 c) Début de sédentarisationLe programme officiel de "sédentarisation " fut engagé de manière variable en fonction de la détermination des administrateurs. Dans la réalité, bien que certains administrateurs prétendirent, comme celui d' Epéna en 1933, que les Pygmées payaient l' impôt (!), les recensements restèrent partiels et la sédentarisation ne concerna qu' une minorité de Pygmées le long de l' Oubangui.  En fait, la sédentarisation se fit de manière très progressive autour des villages de Grands Noirs avec lesquels les Pygmées étaient en relation. Demesse écrivait ainsi, en 1954 : "Saisonnièrement les hommes pygmées participent au défrichage des nouveaux champs ou recherchent dans les bois des matériaux de charpente pour la case des Noirs. Les femmes aident les villageoises pour les tâches de récolte ou de transport. Attirés par la promesse de cadeaux et le produit des plantations,  les Pygmées font des séjours de plus en plus longs dans les environs des villages des Noirs. Installés d' abord à quelques heures de marche, ils s ' établissent actuellement à la lisière des champs de manioc ou dans la jachère. Certains construisent des maisons en pisé [...]. Une des conséquences les plus graves est l' abandon de l' économie de prédation [...]. Cet abandon de la chasse et des collectes, sources d' une nourriture riche, variée et équilibrée, entraîne de graves carences alimentaires..."[66].

Ce processus s' est considérablement accentué après l' indépendance.

 

            3) Sur le plan culturel

 

a) Persistance des sociétés secrètes

Les sociétés secrètes jouèrent un rôle fondamental dans la résistance des sociétés forestières à la colonisation.

Elles furent, entre autres, une des causes de l' échec de l' école et des missionnaires dans la lutte contre l' animisme.

Elles furent également un des moyens d' englobement de la société pygmée dans la société bantoue. En effet, l' intrusion des Bantous dans les activités culturelles et religieuses pygmées, ainsi que l' enrôlement de force de ces derniers dans les écoles de circoncision et les sociétés secrètes se firent de plus en plus fréquentes et accentuèrent la promiscuité entre les deux groupes. L' émancipation des Pygmées en fut réduite d' autant.

De plus, l' enseignement public et l' évangélisation diminuèrent, chez les Bantous, la frayeur des dieux de la forêt, dévalorisant ainsi à leurs yeux les pouvoirs surnaturels des Pygmées.b)Modification du calendrier cultuel

La chasse au filet eut également des répercussions importantes : elle modifia le calendrier cultuel des Akas.

Le grand rituel de fécondité des Akas se tenait encore au début du siècle à la fin de la saison des pluies (septembre-octobre). Chez les Grands Noirs, en revanche, c' était durant la saison sèche (novembre à avril) qu' avaient lieu les principales activités rituelles, sociales et économiques (défrichements et semis). Ces nombreuses occupations expliqueraient le fait  qu' un certain nombre d' ethnies de la forêt aient fait pression sur leurs "associés" akas et leurs aient confié  leurs filets pour qu' ils puissent alimenter en gibier leurs festivités. Ce type de chasse nécessitant la collaboration de nombreux campements, les rassemblements ainsi provoqués établirent le nouveau moment des activités rituelles des Akas (grand rituel de fécondité, cérémonies de fin d' initiation) et des activités sociales (alliances entre lignées).Le calendrier cultuel et social des Grands Noirs se serait ainsi progressivement imposé à partir des années 1930 au calendrier des Akas.
Conclusion
A la fin de la période coloniale, la complémentarité économique traditionnelle entre Pygmées et Bantous était remplacée par une intégration dans la division internationale du travail essentiellement pour l' ivoire, le caoutchouc et les peaux.

Le manque de main-d' oeuvre entraîna également un début de transformation du chasseur-cueilleur en agriculteur et en travailleur journalier sous la pression conjuguée de l' administration coloniale, des planteurs et des villageois Grands Noirs.

Dans tous les cas, la dépendance économique des Pygmées vis à vis des Grands Noirs était devenue totale. En effet, à la maîtrise historique de la technologie du fer, le Bantou ajoutait le contrôle de l' accès aux marchés et la possession du filet nécessaire à la production de la viande et des peaux, produits les plus lucratifs, après la Seconde Guerre Mondiale.

Ce furent les groupes bantous les plus puissants (Bangalas des rivières, Pomos, Ngbakas, Batékés...) qui profitèrent le plus de cette dépendance. Les tribus dispersées fuyant la coercition coloniale eurent plus de difficulté à rester les intermédiaires obligés. Sur leurs territoires les Pygmées conservèrent une certaine liberté économique.

 

La chasse au filet entraîna également des modifications sociales importantes : territorialisation des bandes, bouleversement des prééminences au profit du devin, renforcement de la prépondérance des relations de couple sur celles avec le groupe. La promiscuité avec les Grands Noirs accentua la capacité de domination de ces derniers ainsi que leur volonté d' "institutionnaliser" les relations entre leurs lignages et ceux des Akas.

Une sédentarisation progressive s' effectua ainsi aux alentours des villages de  Grands Noirs. Encore de peu d' importance à la veille de l' Indépendance, elle fut toutefois plus efficace que les efforts entrepris par l' administration coloniale pour regrouper les Pygmées le long des routes.

 

La résistance des sociétés de la forêt à la colonisation se manifesta par le développement d' organisations conçues sur le modèle des sociétés secrètes. S' il n' existe pas de témoignage prouvant l' appartenance des Pygmées aux mouvements religieux comme celui de Kornou, l' enrôlement des Pygmées dans les écoles d' initiation et les sociétés d' hommes fut un phénomène courant. Cette pratique accentua l' englobement de la société pygmée, retarda son émancipation et initia son acculturation. La chasse au filet, provoquant l' alignement du calendrier cultuel aka sur celui des Grands Noirs, fut aussi un puissant facteur d' acculturation. En revanche, les écoles publique et religieuse n' eurent pas, durant la colonisation, une influence manifeste sur la culture pygmée.

 

La colonisation eut, en définitive, peu d' effets directs sur la société pygmée. Ce furent surtout les bouleversement économiques provoqués par la colonisation qui accentuèrent de manière indirecte la dépendance des Pygmées vis à vis des tribus bantoues les plus puissantes.

 


IV - RELATIONS PYGMEES/GRANDS NOIRS AUJOURD'HUI

 

 

 

 

Les relations traditionnelles Pygmées/Grands Noirs étaient faites de complémentarités économiques, d'antagonismes sociaux et de concurrences noologiques.

La traite et la colonisation modifièrent ces relations : le Pygmée fut intégré dans le commerce à longue distance (ivoire, peaux...) et l'économie de plantation. Le développement de la chasse au filet accrut sa dépendance technique vis-à-vis des Grands noirs qui, d'autre part, restaient incontournables dans l'accès des Pygmées à l'économie de marché. La société des chasseurs mâles disparut; la prééminence dans les bandes pygmées passa aux devins, organisateurs de chasse au filet et du grand rite de fécondité. Le couple devint le centre d'équilibre de la société Pygmée. La sédentarisation progressive entraîna une territorialisation des bandes et une institutionnalisation des relations de lignage avec les Bantous. Ce phénomène aggrava pour les Pygmées en relation avec les tribus les plus puissantes la relation de maître à esclave.

Sur le plan noologique, l'enrôlement des Pygmées dans les sociétés d'initiation ou dans les sociétés secrètes entraîna également l'englobement de la société pygmée dans la société bantou. Enfin, la dévalorisation des Dieux de la forêt par les missionnaires et l'alignement sur le calendrier cultuel bantou favorisèrent l'acculturation de ces sociétés de chasseurs-cueilleurs.

Comment évolue, aujourd'hui, la relation entre ces deux sociétés ?

Qu'en est-il de la complémentarité économique, de la différence des organisations sociales et des spécificités culturelles et religieuses de ces deux populations ? Quelles discriminations subit l'individus Pygmée ?


I RELATIONS ENTRE LES PYGMEES ET LES VILLAGEOIS GRANDS NOIRS

 

A - SUR LE PLAN ECONOMIQUE

 

1) La complémentarité

-Traditionnellement, la complémentarité économique portait sur l'échange entre, d'une part, les produits cynégétiques et sylvestres ramenés par les Pygmées, d'autre part, les instruments métalliques, la poterie et les produits de l'agriculture apportés par les Bantous. Cette complémentarité se développait entre lignages "associés" d'agriculteurs et de chasseurs-cueilleurs. Bahuchet conseille, pour qualifier cette relation particulière entre les deux groupes, l'expression de "propriétaire de Pygmées". Il en donne la définition suivante :"Est propriétaire tout homme qui entretient des relations exclusives, de type essentiellement économique, avec des hommes et des femmes d'une autre race, qu'il considère comme inférieur socialement, mais qui constituent une société cohérente en elle-même". Il préfère le terme de propriétaire à celui de client, utilisé dans la Rome antique, qui supposait entre les deux partenaires un lien de nature sacré, fondé sur la religion[67].

-Aujourd'hui, cette dépendance économique lignagère persiste même si le Pygmée est employé comme salarié dans une concession forestière ou une plantation. La différence de nature entre les deux relations, exclusive avec l'ancien maître et contractuelle avec le planteur ou l'usinier, se retrouve dans les modes de rétribution : troc pour les produits traditionnels, argent pour les travaux agricoles ou pour le gibier à vocation commerciale et tué au fusil.

Par ailleurs, la perte de mobilité et la dépendance des Pygmées sur le plan alimentaire permettent à son "patron" de l'avoir sous la main et d'en faire une main-d'oeuvre corvéable à volonté. Cette participation des Akas aux travaux agricoles est plus ou moins importante selon l'ethnie Grands Noirs et selon les lieux : elle ne dure en général que quelques jours, au début de la saison sèche, lors des défrichements et des récoltes. Dans certain cas, l'année peut être divisée en deux parties, l'une consacrée aux activités économiques des Grands Noirs, l'autre aux activités forestières. A l'extrême, le campement se fixe à l'orée de la forêt. Les excursions forestières se limitent à quelques semaines par an, quelques jours et parfois à une seule journée.

Delobeau décrit ainsi l'évolution de la relation entre Pygmées et Mozombos pêcheurs de l'Oubangui :"L'utilisation des Pygmées dans les activités Mozombo est massive, ces derniers  se réservent les seules activités valorisées, pêche, forge, culture du café et abandonnent aux Pygmées les activités forestières, agricoles et domestiques[...]. Les maîtres accroissent leur domination en instituant le prêt des instruments de production, en augmentant le volume de crédit, en créant le travail pour dette. Le maître devient patron et le Pygmée salarié dépendant[...] l'association de naguère cède la place à une coopération imposée entre deux castes""[68].

 

Cependant, certains groupes de Pygmées réussissent à rester indépendants grâce à leurs connaissances cynégétiques et ethnobiologiques. Ils peuvent ainsi répondre à la forte demande en venaison consécutive à l'augmentation de la population dans les régions du Nord. Les Pygmées se libèrent ainsi de leurs relations avec leurs anciens maîtres et vendent directement les surplus de viande à des intermédiaires venus d'autres villages ou des petites villes de la région. Les femmes s'occupent de transporter la viande et les produits de la forêt (chenilles, plantes médicinales, ....).dans ces villages ou chez des commerçants ambulants tandis que les hommes chassent à longueur de jour.

Ces activités lucratives modifient cependant le fonctionnement de l'économie sociale des Pygmées. La pratique de la chasse individuelle ou en association avec des villageois d'autres lignages qui participent en apportant un fusil ou des filets nuit à la coopération au sein des bandes pygmées.

Sous la pression de certaines tribus Grands Noirs comme les Pomos de la Sangha ou les Monzombo de l'Oubangui, les Pygmées s'initient à la pêche en rivière, activité entièrement nouvelle pour eux.

 

Ainsi, la complémentarité économique entre les deux groupes évolue soit vers la coopération obligatoire soit vers la constitution de groupes de chasseurs-cueilleurs indépendants : les activités de chasse, de piégeage et de collecte, liées à une connaissance ethnobiologique forestière immémoriale, restent les principales forces et spécificités économiques des Pygmées dans un monde d'agriculteurs.

 

2) La concurrence

Une concurrence existe désormais entre les deux groupes dans les domaine de la chasse, des activités agricoles et dans certains emplois salariés.

a) La chasse

Certaines tribus de Grands Noirs pratiquent également la chasse et le piégeage. Ils envahissent ainsi fréquemment les territoires des Pygmées grâce aux routes des concessions forestières qui pénétrent de plus en plus au coeur de la forêt équatoriale.

 

b) Les activités agricoles

L'activité agricole des Pygmées bien que grandissante concurrence encore faiblement l'agriculture des Grands Noirs.

- L'administration congolaise, à l'image de l' administration coloniale, lie sédentarisation, agriculture et émancipation. Le développement de l'agriculture a, en effet, toujours été considéré comme un facteur à la fois de libération de l'emprise villageoise et d'intégration à la vie nationale. Au Congo pourtant, peu de crédits publics ont été consacrés à aider les Pygmées à devenir agriculteurs. Dans les pays voisins, ce sont les missions religieuses qui ont pris le plus d'initiatives dans ce domaine. Ainsi, dans les années 70, au Cameroun, les missions catholiques regroupèrent 700 Pygmées Baka à Moangue-Le Bosquet, 1000 Pygmées Aka à Belemboko en RCA. Ce centre eut un succès certain puiqu'il draine aujourd'hui 4000 Pygmées dans un rayon de 15 Kilomètres autour du village pilote. D'autres villages pilotes ont été créés sur la Haute-Sangha (RCA) ou à Lomié (Cameroun). Dans ces villages, des animateurs ruraux aident les Pygmées à installer un habitat de type villageois, créent un dispensaire,  une école et travaillent au développement des cultures vivrières.

- Le passage des Pygmées à l'agriculture est un phénomène grandissant bien que souvent entravé par les villageois Grand Noirs. On y trouve de nombreux degrés, depuis le petit jardin jusqu'à la vaste bananeraie qui autorise la commercialisation des excédents de production. Il n'est pas rare que des Pygmées aient créé une plantation de rente (café, cacao). Rien ne les distingue plus alors, économiquement, des villageois. A titre d'exemple, dans le village Babenzélé, Yandombé, décrit par le musicologue Louis Sarno, les Pygmées ont leur propre champ de manioc, se louent à l'entreprise forestière yougoslave voisine et refusent l'appui de l'Eglise catholique[69]. Cependant, beaucoup de Pygmées continuent, même dans des cas semblables, à entretenir des relations de type héréditaire avec les Grands Noirs.

- Malheureusement, la majorité des groupes pygmées sédentarisés dépendent de la nourriture fournie par les villages bantous et sont contraints de participer aux activités agricoles des Grands Noirs.

c) Le salariat

Les compagnies forestières utilisent les Pygmées de préférence aux Grands Noirs pour certaines activités comme la prospection et le comptage des arbres, l'abattage et le tronçonnage ne réquérant que leur aide.

Leur salariat dans les plantations et les huileries est de plus en plus fréquent d'autant que la main-d'oeuvre pygmée est la moins onéreuse. Les Pygmées viennent s'engager comme saisonniers. Pendant les trois mois de la récolte et de l'usinage, ils sont salariés et nourris par la plantation. La saison terminée, ils repartent en forêt.

Le parc de Nouabalé-Ndoki (1993) fait également appel à des travailleurs Pygmée ou à leurs qualités de chasseurs et de pisteurs d' animaux.

Ces activités salariées permettent aux Pygmées d'échapper en partie aux circuits économiques des Grands Noirs. Elles constituent, cependant, une rupture radicale avec leur mode de vie traditionnel.

Le passage de la chasse-cueillette au salariat est encore, de ce fait, marginal et difficile pour le Pygmée. L'absentéisme sur les chantiers en est une preuve, ainsi que l'habitude de chasser au fusil et au piège en dehors des heures de travail. Les femmes suivent les hommes en forêt, sur les chantiers, et s'adonnent toujours à la cueillette.

 

3) Les antagonismes

a Le problème foncier et les concessions

                -La propriété foncière :

La sédentarisation des villages Grands Noirs, la diffusion d'un droit de type européen, le développement de la petite culture de rapport ont modifié le sens de la propriété. On est passé de la jouissance en commun d'un territoire à la notion de propriété foncière. Le Pygmée, ancien maître de la forêt, devient ainsi un hôte toléré. Le villageois lui accorde un morceau de terrain pour installer son campement, en contre-partie duquel sont exigées des prestations de service : travaux des champs, entretiens des bâtiments, abattage des arbres. Les villageois demandent habituellement aux femmes Pygmées de déterrer les tubercules de manioc et de s'occuper du roussissage, éventuellement d'aider à préparer l'huile de palme, de gâcher la terre pour la construction de nouvelles cases, de désherber.

Au Zaïre, des épisodes de massacres de Pygmées sont périodiquement rapportés. Le manque de terres cultivables rend les antagonismes plus violents qu'au Congo.

                -Les concessions :

Le Nord-Congo est divisé en grandes concessions (voir carte) dans lesquelles les routes forestières sont de plus en plus nombreuses. Des régions, comme la Terre de Kabounga au Nord du Lac Télé, considérées comme le domaine exclusif des Pygmées, seront bientôt accessibles en véhicules tout terrain.

Les exploitations forestières se marquent par une diminution générale des surfaces boisées, un morcellement de la forêt, un accroissement sensible des populations, souvent étrangères, et une augmentation de la demande en vivres.

Le Parc Ndoki-Nouabélé empiète également sur des territoires de chasse hier encore accessibles aux seuls Pygmées.

 

c - L'accès au marché

Le Grand Noir reste incontournable sur le plan technique et commercial. Le système du crédit et le monopole des petites échoppes lient complètement le Pygmée sur le plan des échanges. Ce lien est d'autant plus grave qu'il s'accompagne d' une méconnaissance des problèmes monétaires. En effet, les Pygmées sont continuellement trompés sur la valeur des produits qu'ils achètent ou qu'ils échangent. Par ailleurs, on constate une grande maladresse dans l'utilisation de l'argent : leurs biens (mobilier, habillement, ustensiles) sont en général défectueux, l'argent servant plutôt à acheter du vin, des alcools ou du tabac.

 

Conclusion

La relation économique entre les Pygmées Akas et les Bantous évolue différemment selon les tribus et les régions. Cependant, si l'on exclut certains villages pygmées ayant réussi à s'affranchir de la tutelle des Grands Noirs et ayant acquis une autonomie agricole et culturelle, la plupart des Pygmées sont soumis à une discrimination économique : sous-évaluation financière systématique des produits cynégétiques, des prestations en nature, des salaires, par les commerçants, les villageois et les compagnies forestières. Certaines exigences de la part de leurs maîtres Grands Noirs, sous prétexte de dette ou de crédit, s'apparentent à du travail obligatoire voire à du servage. Les terres agricoles leur sont refusées et leurs territoires de chasse sontenvahis par les compagnies forestières ou le Parc de Ndoki-Nouabalé. Le salariat reste marginal. Les Pygmées connaissent ainsi la plus difficile transition économique de leur histoire[70].L'antique complémentarité économique évolue vers la coopération obligatoire avec les villageois ou la prolétarisation dans les sociétés forestières ou les plantations.

Enfin, leur avenir économique est lié à des contextes sociaux et économiques régionaux dans lesquels ils sont englobés et sur lesquels ils n'ont aucune prise. Il dépend en particulier de l'intensité de l'exploitation des 8.5 millions d'hectares du Nord-Congo. Pour Bahuchet, dans la perspective d'une utilisation plus écologique de ce milieu forestier, ces communautés (par leur immense savoir en matière d'écologie forestière) pourraient être employées en priorité ou en exclusivité comme prospecteurs, récolteurs des produits sauvages, voire comme chasseurs professionnels (après réglementation de la chasse et gestion des populations animales) ou captureurs d' animaux pour les parcs zoologiques, ou encore, comme guides, pisteurs et gestionnaires des réserves de faune et de flore.[71].

 

 


B - SUR LE PLAN SOCIAL

 

Les relations sociales entre les Pygmées et les GrandsNoirs demeurent, aujourd'hui encore, principalement antagonistes ; le meilleur signe en est l'habitat séparé.

 

1) La complémentarité sociale évolue vers la formation de castes hiérarchisées

La complémentarité dans le domaine social se manifeste différemment selon l'ethnie Grands Noirs. Ainsi, les relations entre les Ngbakas et les Pygmées, étudiées par Serge Bahuchet, et les relations entre les Monzombos et les Pygmées diffèrent radicalement.

L'intégration économique et sociale des Akas dans la société Ngbaka n'est pas fondée sur un mécanisme d'enrichissement économique mais sur un processus d'appropriation d'humains. Les Ngbakas s'assurent non seulement l'alliance et la collaboration d'autres individus, lignages ou familles Ngbakas mais encore l'élargissement de leur sphère familiale par l'adoption d'enfants pygmées.

Par ailleurs, les Ngbakas (agriculteurs) fournissent des filles à leurs voisins Monzombos (forgeron, pêcheurs) qui se considèrent comme les seigneurs du fleuve. En conséquence, les Ngbakas manquent de femmes et se les procurent dans le groupe Pygmée qui leur est subordonné, chose impensable chez les Monzombos qui ne peuvent épouser que des femmes libres. Les agriculteurs prennent ainsi des femmes chez les chasseurs et, par conséquent, ont  des beaux-frères dans le groupe pygmée. Aujourd'hui ce phénomène s'accentue pour des raisons économiques : les Ngbakas pauvres épousent les femmes pygmées car la dot est moins chère. Ceci crée une certaine intimité entre les Ngbakas et les Pygmées.

L'obtention de femmes pygmées ainsi que l' adoption d' enfants doivent plus être considérées comme une acquisition biologique par les Ngbakas que comme une alliance matrimoniale. Le sens de la circulation des femmes révèle, par ailleurs, la stratification sociale entre les différents groupes et la position inférieure des Pygmées.

Chez les Monzombos, étudiés par Jean-Michel Delobeau[72], la nécessité de s'assurer la sécurité du côté forestier d'où peuvent venir de nombreux dangers, ainsi que le besoin de compléter leurs ressources alimentaires sont à l'origine de leurs alliances avec les Pygmées. Ces alliances conclues jadis entre le chef du groupe Monzombo et l'aîné du groupe Aka évoluent dans un sens défavorable aux Pygmées. Les Monzombos veulent exercer un contrôle politique sur la société Aka. Cette volonté de contrôle explique que le maître Monzombo participe à la constitution de la dot de ses associés pygmées, qu'il se sente responsable d'eux devant des tiers et qu'enfin il participe aux funérailles en fournissant tous les produits consommés pendant les sept jours que durent les cérémonies et protège la veuve des coups symboliques que lui portent les frères du défunt.

Ce contrôle a pour but de stabiliser la relation et de perpétuer l'alliance profitable aux Monzombos.

Cette pratique politique est justifiée par la croyance qu' on ces Grands Noirs en leur supériorité culturelle, les Pymées devant accepter cette idéologie et l'intégrer à leur propre manière de pensée.

Le maître cherche à apparaître comme celui qui permet à la société pygmée de se perpétuer, le protecteur de la société Aka et l'intermédiaire indispensable pour le déroulement efficace du rituel funéraire.

Le maître Monzombo veut passer pour le "socialisateur" d'un groupe sans organisation sociale.

Cette politique rencontre des limites : le maître ne choisit pas l'épouse de "son" Pygmée qui va toujours la chercher dans des bandes lointaines. Il ne modifie pas le contenu des rituels, l'association est plus familiale que clanique, enfin aucune alliance matrimoniale n'existe ou n'a existé entre les deux sociétés.

Deux remarques s' imposent à propos du mariage : les Monzomobos n'échappent pas au métissage avec les Pygmées par l'intermédiaire des femmes Ngbakas dont la mère peut être une Pygmée, le mariage coutumier encore pratiqué aujourd' hui de manière habituelle pose des problèmes récurrents d'état civil aux enfants pygmées. (cf." carte de lignage Pygmée" selon Bahuchet).

 

La complémentarité sociale évolue vers la constitution de castes hiérarchisées, chaque caste ayant ses activités propres nécessaires à l' autre. Cette stratification sociale se voit dans d' autres régions africaines, en particulier au Rwanda, entre Pygmées Twas et Tutsies.

 

2) L'antagonisme

L'antagonisme entre les Pygmées et les Grands Noirs est constant. Sa manifestation la plus évidente est l'habitat séparé, qu'il soit le fait des Pygmées, de l'administration ou des missionnaires.

a l'habitat séparé

Le campement en forêt est de plus en plus remplacé par la constitution de villages à la lisière de la forêt, plus ou moins proche d' un village bantou. En même temps un mouvement inverse apparait: certains Pygmées constituent aujourd' hui des villages loin de leurs voisins pour échapper à la volonté de domination des Grands Noirs, et au statut de caste servile. A l'intérieur de ces villages, l'instabilité des Pygmées est permanente. Les Pygmées changent souvent d'habitation, abandonnant leur cabane pour en construire une autre à l'autre bout du village. Le refus d'une hiérarchie est toujours manifeste. Le représentant du village chargé d'entretenir les relations avec les Bantous et l'administration n'a aucun pouvoir.

Par ailleurs l' administration a imposé, dans certaines régions, le regroupement le long des routes ou dans des villages, sous la direction d' un chef Grand Noir. Ces regroupements peuvent atteindre une centaine d'individus au Congo, près du millier en Centrafrique ou au Cameroun. L'hygiène de ces villages est en général catastrophique.

Cependant, un nouvel esprit est perceptible dans les nouvelles générations de Grands Noirs. Au Cameroun, des recherches sociologiques ont été engagées (Institut des Sciences Humaines). Les chercheurs s' interrogent sur les bienfaits du développement, et certains font le parallèle entre le sort infligé à leur père par la colonisation, et la situation des Pygmées dans l' Etat moderne indépendant: le développement des Pygmées doit-il nécessairement passer par les étapes que les ex-colonisés ont subies?

Les Pygmées réagissent au projet de développement de la même manière qu' avec leurs anciens patrons villageois: par un acquiescement de façade: dire oui et ne rien faire, ou se sauver.

Au Cameroun,toujours, les religieux ont également constitué des villages Pygmées, centrés sur l' Eglise, l' école et le dispensaire.

b La distance sociale

Quelle que soit l' ethnie Grand Noir, les Pygmées sont toujours considérés comme inférieurs sur le plan social.

Leur statut dépend des caractères sociaux, économiques et historiques des sociétés Grands Noirs concernées.

Ainsi les Ngbakas, bien que métissés avec les Pygmées, ont avec ces derniers une relation assez distante .

Chez les Monzombos l' utilisation des Pygmées, considérés comme une caste servile, dans leur système économique, pour les tâches les plus dures, permet à ces Grands Noirs de préserver leur identité de Gens du fleuve et de pêcheurs malgré les modifications économiques de la régionl[73].

L'attitude est la même chez les Isongos et les Mbatis ainsi que les Pomos de la Sangha décrits par Demesse.

Les Ngandos, en revanche, parlent une langue de même origine que celle des Pygmées et entretiennent avec eux des relations plus familières, dépourvues de crainte et de mépris.

Enfin, les Pygmées nomadisant dans la grande forêt équatoriale sont considérés par toutes les tribus Grands Noirs comme des "sauvages".

3) La concurrence

-Les deux modes d'organisation sociale sont toujours très différents et chaque groupe les perpétue. L'idée de hiérarchie n'a toujours pas pénétré la société pygmée. La démocratie tarde à irriguer la société bantoue.

Cependant, la "modernité", en détruisant les organisations sociales traditionnelles, uniformise ces deux populations. Du côté pygmée, les bandes éclatent et la famille nucléaire remplace de plus en plus la famille étendue. L'individualisme induit par le salariat et les chasses individuelles a altéré la coopération entre les membres des bandes, nuisant ainsi à leur cohésion sociale. Par ailleurs, la sédentarisation affecte la dispersion et la fluidité, bases de la société traditionnelle. Elle rompt également le système lignager. C' est vraisemblablement, comme nous le verrons plus loin, pour ses effets détructurants que la sédentarisation est la politique régulièrement proposée comme préliminaire à toute politique de développement, à la fois par les pouvoirs publics et les missions religieuses.

L'argent permet de plus en plus la polygamie et le remplacement du service mariage par la dot comme dans le système bantou.  La femme n'est plus celle qui permettait au jeune Pygmée d' accéder au statut d'adulte.

Dans les villages bantous, les chefs traditionnels ont perdu leurs pouvoirs coutumiers devant l'administration. L'individualisme et la famille nucléaire gagnent également cette société. Le mariage se fait de plus en plus par choix réciproque et non pour des raisons d'alliance entre lignages.

Le mode d' organisation sociale "à l' occidentale" (individualisme et famille nucléaire) est le vrai concurrent des organisations traditionnelles.

-L'augmentation de la population pygmée entraînerait dans certaines régions, si les Pygmées pouvaient voter un problème de concurrence politique. Les pouvoirs publics le savent bien et empêchent, par de multiples tracasseries, l'accès de ces populations à l'identité juridique.

Conclusion:

La sédentarisation a fait évoluer la complémentarité sociale entre Pygmées et Grands Noirs vers la constitution de castes hiérarchisées aux dépens des premiers. Aucune alliance matrimoniale n' existe entre les deux groupes, même si biologiquement les Pygmées fournissent des enfants ou des femmes à certaines tribus. Leur statut social est systématiquement inférieur quelle que soit l' ethnie et leurs habitations sont toujours séparées de celles des Bantous ou des Oubangiens. Leur organisation sociale "démocratique" n' a guère inspiré leurs voisins. En revanche la "modernité" joue le même rôle déstructurant pour les deux sociétés.

 

C - SUR LE PLAN NOOLOGIQUE

Antagonisme des mentalités, concurrence des modes de vie, complémentarité des musiques et des relations avec le surnaturel.

1) Antagonisme des mentalités

Traditionnellement, les différentes ethnies Grands Noirs manifestaient une attitude ambiguë vis-à-vis des Pygmées. D'une part, les Grands Noirs affectaient ostensiblement de mépriser la culture pygmée et de considérer la leur comme supérieure, d'autre part, ils considéraient les Pygmées comme des êtres d'essence différente des humains, en relation avec le monde surnaturel des mânes et des esprits.

La première attitude semble aujourd'hui dominante : les villageois manifestent toujours un sentiment de puissance à l' égard des Pygmées, qu'ils considèrent comme des "sous-hommes".

2) La concurrence

L' attrait exercé par le mode de vie des Bantous est visible dans plusieurs domaines:

-L' architecture: dans les villages permanents pygmées, ce sont maintenant les hommes qui construisent les cases selon le modèle des maisons bantous. Les femmes continuent toutefois de construire les huttes lors des expéditions en forêt.

-Coiffure: De plus en plus de jeunes femmes pygmées se coiffent selon les modes bantoues venues de Kinshasa ou de Brazzaville.

-Habit: Dans les villages et dans les villes d'Impfondo et d' Ouesso les Pygmées sont habillés de tee-shirts et de pantalons de type tout à fait ordinaire, et d' ailleurs obligatoires.

-Musique bantoue: Les jeunes Pygmées dansent sans état d'âme sur les rythmes "high life" qui inondent les bandes radio. Les transistors sont présents dans tous les villages sinon dans toutes les cases.

-L' acculturation progressive entraîne la transformation des traditions en manifestations folkloriques plus ou moins rémunérées. Le Congo, pays au tourisme peu développé, est encore épargné par cette monétarisation du sacré. Dans les pays voisins, le processus est déjà bien avancé.[74]

Un élément résiste, le domaine linguistique: Le lingala et le sangho concurrencent encore de manière modeste le aka. Ce dernier est la seule langue parlée entre Pygmées. Pour combien de temps encore ? Selon Bahuchet, le changement de langue n' entraîne pas forcément le changement de culture. C' est ce que les études linguistiques ont montré dans le cas des Pygmées. Ces derniers ont abandonné,il y a quatre ou cinq siècles, leur langue première pour parler des langues bantoues ou oubangiennes en conservant leurs propres coutumes. Ce paradoxe se rencontre également dans les pays occidentaux où certaines minorités (diaspora juive,..) peuvent utiliser la langue du pays d'accueil sans perdre leurs particularités culturelles. Par ailleurs, l'immersion n'est pas synonyme de désagrégation. Il est indéniable que les groupes Pygmées veulent garder leurs spécificités et semblent posséder une dynamique interne et des stratégies appropriées pour répondre aux contraintes externes.

 

3) La complémentarité

Le domaine religieux, la musique, le chant, la divination et l'ethnobiologie constituent un apport considérable des Pygmées au patrimoine culturel national congolais

-Dans le domaine religieux: Nous avons décrit dans le chapitre I l' apport dans le domaine des mythes et la cosmogonie pygmée.

-Dans le domaine musical : la richesse et l'originalité de cette musique sont connues depuis les travaux du Rouget et de Arom. Ces auteurs considèrent que cette musique polyphonique est d'une complexité "tant contrapuntique que rythmique parmi les plus élevées qui soient, dans le domaine des musiques sans écriture, qu'elles soient africaines ou d'ailleurs"[75].

La beauté des chants, le timbre caractéristique des voix, l'ingéniosité d'utilisation des objets sont surprenants. Par ailleurs,  les modalités d'exécution sont particulièrement remarquables car elles reflètent parfaitement l'organisation Pygmée. Selon Arom "la musique est collective, aucune hiérarchie n'y est apparente dans la distribution des parties, chacun semble jouir d'une liberté complète, les voix foisonnent en tous sens, les solistes alternent dans une même pièce sans aucun ordre prémédité et le résultat global demeure toujours d'une rigueur extrême. C'est là peut-être ce qu'il y a de plus frappant dans cette musique. S'il fallait la résumer en peu de mots : une dialectique simultanée entre rigueur et liberté, entre un cadre musical et une marge de manoeuvre individuelle à l'intérieur de celle-ci".

 

-Dans le domaine de la divination et les thérapeutiques.

La demande actuelle, de la part des Grands Noirs, de plantes médicinales venues de la forêt profonde est toujours très forte. Certains devins attirent non seulement des clients Pygmées, mais également des étrangers. Les travaux les plus récents dans ces domaines sont ceux d'Elisabeth Motte sur les plantes utilisées par les Akas, et ceux d'Alain et de Sylvie Epelboin sur le système de pensée médicale Aka et sur la cuisine. Nous y reviendrons amplement dans la partie II.

 

Conclusion :

L'englobement de la société pygmée a atteint les niveaux économique, culturel et de décision, mais n' a pas réussi à désagréger la société pygmée qui refuse de se confondre avec les agriculteurs. La chasse, le rejet de la hiérarchie, la langue, les connaissances ethnobiologiques, les pratiques divinatoires et le chant sont autant d' éléments de résistance à une complète acculturation. Ils forment le noyau fort d' une identité collective qui ne semble pas vouloir s' abolir dans la modernité ni la culture bantou.

Cette résitance culturelle ne peut empêcher les discriminations économiques (coopération obligatoire, absence de terre, pas d' accès direct au marché) et sociales (caste servile, apartheid résidentiel) subies par ces populations de chasseurs-cueilleurs. Elle est à l' origine de la constitution par certains groupes Pygmées de villages indépendants économiquement et libérés de la domination politique et idéologique de leur anciens maîtres et des religieux. L' administration tolèrera-t-elle ces volontés d' autonomie interne?

 

 


 

 II ATTITUDE DE L'ETAT

 

L' attitude de l' Etat est ambiguë: d' un côté il prône une politique d' émancipation et de l' autre, pour des raisons clientélistes, il ferme les yeux sur les négligences administratives et les abus des villageois.

 

 A- Dans le domaine des droits civils et politique

1)Les Bantous considèrent les Pygmées comme des sous-hommes, voire des enfants, juridiquement incapables, et jugent licite de les mettre sous tutelle et d' exercer sur eux une puissance paternelle. Cet état d' esprit, même s' il est combattu officiellement par l' administration, se manifeste par une mauvaise volonté du personnel administratif dans la remise aux Pygmées des documents officiels. Ainsi, la grande difficulté pour ces populations d' obtenir un extrait de naissance, document indispensable pour recevoir  des papiers d' identité, a des conséquences considérables en matière de droits civils et politiques:

-difficulté pour ester en justice en cas de vol ou de brutalité

-brimades de la part des forces de l' ordre

-impossibilité de participer aux élections comme électeur ou candidat, à la direction des affaires publiques et d' accéder à la fonction publique

-atteinte aux droits de circuler librement (refoulement en forêt, interdiction de circuler dans certains villages ou villes de province) et de choisir son lieu de résidence (apartheid résidentiel de fait). La sédentarisation et le regroupement le long des routes ont été la politique constamment prônée par l' administration coloniale, l' Etat congolais et les institutions religieuses.

La politique d' intégration pourrait se mesurer au degré de facilité d' obtention des pièces d' identité.(Bahuchet) C'est dire l'importance des missions religieuses qui enregistraient les naissances et suppléaient à la déficience des services de l' Etat.Ce rôle leur ayant été interdit, il pourrait être utile que certaines ONG facilitent aux Pygmées l' obtention de ces documents de première importance.En effet, l' accession à une réelle citoyenneté est une revendication très forte chez les Pygmées. Elle est pour eux garante d'une émancipation de leur ancien maître Bantou[76].

 

2) Cette réticence de l' administration à délivrer des papiers d' identité et à accorder la nationalité congolaise aux Pygmées se double d' une mauvaise volonté pour effectuer un recensement de ces populations.L'administration coloniale n'a effectué que des recensements très partiels dans la région de l'Ibenga-Motaba et sur le long de la Lobaye. Dans la région d'Epéna, les recensements administratifs auraient été plus précis : certains Pygmées en 1933 payaient l'impôt !

L'administration congolaise ne s'est intéressée aux Aka qu'à partir des années 1975 et ce de manière ponctuelle. Le problème le plus difficile à résoudre vient du fait que les lignages Pygmées sont à cheval sur la frontière Congo-Centrafrique. Les estimations actuelles se montent à 20000 individus, ce qui n'est pas négligeable étant donné que la population bantoue recensée est estimée à 140000 habitants pour le Nord-Congo. De plus, contrairement aux idées reçues, la population Pygmée est en augmentation. L'incidence électorale pourrait être significative, à condition qu'ils aient une carte d'électeur, ce qui suppose la possession d'un acte de naissance. Bien que l'administration ne leur demande rien, certains Pygmées viennent  spontanément payer l'impôt pour avoir un document officiel,  ne serait-ce qu'un quitus fiscal.

 

3) le droit à la propriété est sans cesse bafoué, que ce soit par les villageois avides de terre, les sociétés forestières ou les parcs naturels.

4)la transformation des coutumes religieuses pygmées en folklore monétarisé est une forme de mépris discriminatoire vis-à-vis d' une forme différente de religiosité.

5)la quasi absence d' associations pygmées est un frein considérable à la promotion et à la défense des droits de ces populations.

 

B Dans le domaine des droits économiques, sociaux et culturels

 

- Les conditions de travail

-Au village

Le volet économique de la dépendance lignagère peut-il être considéré comme  un travail obligatoire ?

La plupart des auteurs (Bahuchet, Delobeau, Demess, ...) considèrent la relation Pygmée / Bantou comme une forme d' exploitation où la contrainte physique s' ajoute à la pression morale.

Ainsi, pour Bahuchet,la relation qui unit les Pygmées aux Grands Noirs est une relation économique exclusive entre deux groupes de races différentes dont l' une est considérée comme socialement inférieure. Les termes de ce contrat,  qui ne fait que reproduire le rapport de forces entre les deux sociétés, sont nettement défavorables aux Pygmées. Cette relation traditionnelle a, de plus, évolué en dépendance du fait de la sédentarisation, qui a permis de contraindre plus facilement les Pygmées à effectuer les prestations et les corvées, plus ou moins mal payées, sous peine de brimades et d' amendes. La sédentarisation permet également aux Grands Noirs de faire pression sur les lignages, de participer aux grandes fêtes Pygmées ou d' être présents dans les moments importants de la vie (mariages, deuils), d' intégrer plus facilement les jeunes pygmées dans les sociétés d' initiation ou les sociétés d' hommes. A la contrainte physique s' ajoute ainsi la pression morale.

Les prestations exigées par le "patron" bantou et refusées par le Pygmées peuvent  être considérées comme un travail obligatoire au sens de la définition de la Convention 29 de l' OIT:" tout travail ou service exigé d' un individu sous la menace d' une peine quelconque et pour lequel le dit individu ne s' est pas offert de son plein gré", et, à ce titre, condamnées par la Déclaration universelle (art. 4), le Pacte relatif aux droits civils et politiques (art.8).

Il est intéressant de noter que, ni la Charte Africaine des Droits de l' Homme et des Peuples, ni la Constitution congolaise de 1992 ne mentionnent le travail obligatoire comme une atteinte aux droits de l' homme. La relation dialectique qu' établit la Charte entre droits et devoirs rend difficile l' évaluation de la dépendance lignagère en terre d' Afrique.

L' administration n' est pas en reste et joue aussi volontiers les "patrons". En effet, la  tentation est grande  pour les autorités locales d' utiliser la main-d' oeuvre pygmée pour toutes sortes de corvées mal rémunérées: danses au cours des fêtes officielles,  travail pour le chef de village,  chasses pour les notabilités citadines. Cette pratique est très fréquente au Zaïre où l' on signale l' utilisation forcée des Pygmées dans les cultures de rente, sous peine d'amendes ou de prison, et l' enrôlement obligé dans des unités spéciales de l' armée utilisées pour des opérations militaires en forêt.

L' article 29 de la Charte africaine qui stipule que, "au nom du devoir de solidarité l' individu a le devoir de travailler et de s' acquitter des contributions fixées par la  loi pour la sauvegarde des intérêt fondamentaux de la société", peut-il justifier de telles dérives?

 

La mentalité ambiante et le clientélisme politique (nous avons vu la versatilité politique des populations Sangha et Likoualas, maîtres des Pygmées, durant ces dernières quarante année et leur facilité pour se vendre au plus offrant) empêchent toute atténuation de ce rapport de force.

-

En revanche, la plupart des auteurs indiquent que, sur les concessions forestières, un salaire égal à travail égal et des rémunérations équitables et satifaisantes sont théoriquement versées aux Pygmées. Il en est de même pour les Pygmées employés dans le Parc de Ndoki-Nouabalé, financé par l'USAID et la Banque Mondiale.Ces contrats, conformes aux lois internationales du travail, pourraient servir d'exemples et favoriser la mise en place de pratiques plus égalitaires entre les différentes populations.

Cet alignement sur les règles internationales du travail ne va pas jusqu' à la création ou l' autorisation de syndicat Pygmée.

 

- Sur le plan de la sécurité sociale et de la santé, le gouvernement congolais n'a pas développé de politique particulière vis-à-vis des Pygmées. Le problème de la santé des Pygmées fait l' objet de la partie II.

- La scolarisation : Les Pygmées sont massivements analphabètes. Seuls 2 à 5 % des Pygmées fréquentent l'école.

Les principaux obstacles à leur scolarisation seraient: la mobilité des familles, le racisme des villageois, la finalité douteuse de l'enseignement. La valorisation de l'agriculture aux dépens de la chasse est l'élément le plus grave car il déprécie l'apprentissage cynégétique traditionnel alors que la chasse représente pour de nombreuses années encore la principale activité lucrative des Pygmées.

Dans le domaine scolaire, au Congo, presque rien n'a été fait. En Centrafrique, l'école de Mougounda a été un échec. Les expériences les plus nombreuses ont eu lieu au Cameroun. Dans ce pays, les missionnaires ont essayé d'encadrer les jeunes Pygmées pendant leur scolarité, ou de les préscolariser en Baka. Les expériences d'écoles pilotes n'ont rien donné. Quant aux expériences alternatives, pôle d'attraction (école et dispensaire) et animation itinérante, elles ont surtout provoqué la jalousie des villageois[77].

Une éducation en langue vernaculaire, respectant les coutumes Pygmées, semblerait le minimum indispensable qui leur permettrait de lire, d'écrire et de compter. Il y a 400 ans, sur le Guarani, les jésuites mirent en application ce principe de base avec succés.[78].

 

-N' est reconnu aucun droit sur le patrimoine culturel (contes, expressions musicales, danses, rituels,...), ni sur les produits pharmaceutiques dérivés des plantes médicinales dont la découverte est le fruit des connaissances ethnobiologiques de ces populations.

 

-Les Pygmées font souvent l' objet de traitements indignes. A titre d' exemple, la compagnie nationale de transports fluviaux, l' ATC, fait voyager les Pygmées avec les animaux sous prétexte qu' ils ne payent pas.

 

Conclusion

Contrairement aux proclamations d' émancipation et d' intégration l' Etat ne favorise pas l' obtention par les Pygmées de l' identité juridique, oublie de les recenser,ne protège pas leurs territoires ni leur patrimoine, ferme les yeux sur les pratiques autoritaires des villageois, ne prend pas en charge la scolarisation et la santé de ces populations.

Si nous nous référons à la Convention sur l' élimination de toutes les formes de discriminations raciales adoptée par l' Assemblée Générale de l' ONU le 21 décembre 1965 et signée par le Congo, les Pygmées sont soumis à une discrimination quant à l' ensemble des droits énoncés à l' article 5 de cette Convention.

Nous verrons, dans la Partie II, quelles réactions légales peuvent opposer les Pygmées à de telles discriminations, sur le plan individuel et sur le plan collectif.

 


 
CONCLUSION

 

La deuxième partie de ce travail montre comment s'est mise en place au cours des quatre derniers siècles la domination économique, sociale et culturelle des Pygmées par les Grands Noirs.

Plusieurs phénomènes ont contribué à ce processus :

- le dessèchement du Sahara fut à l'origine des migrations bantoues le long des fleuves de la forêt équatoriale. Les premiers contacts s'établirent entre les populations Grands Noirs et les chasseurs-cueilleurs dans la forêt de l'Iturie, au Sud de l'Uélé. Leurs relations furent durant des siècles, précaires, fluctuantes et limitées à quelques échanges économiques. Les Pygmées étaient encore à cette époque pour les Grands Noirs, des êtres mystérieux dont les connaissances de la forêt en firent des "associés" précieux pour leur survie dans ce milieu hostile. Les mythes Grands Noirs désignaient alors le Pygmée comme le sauveur ou le guide.

Ces contacts n'affectaient pas l'organisation sociale des deux sociétés ni leur religion. Aucune alliance matrimoniale ne fut conclue, ce qui n'excluait pas des relations physiques entre les individus, puisque Cavalli Sforza estime que Grands Noirs et Pygmées ont 60 % de caractères génétiques communs. Les relations entre les deux groupes étaient toutefois conséquentes car les Pygmées adoptèrent la langue de leurs voisins bantous ou oubanguiens.

- la traite : la traite esclavagiste et de l'ivoire modifia les relations entre les deux sociétés et intégra les Pygmées dans l'économie-monde pour leur plus grand malheur.

Dans la forêt, la chasse à l'éléphant, activité économique mais également initiatique pour les Pygmées, devint pur objet de commerce. Ce commerce, particulièrement lucratif pour les Grands Noirs, n' apporta aux Pygmées que des avantages dérisoires. Il modifia en revanche la nature des échanges entre les deux partenaires. La complémentarité fut concurrencée par l'intérêt financier des Grands Noirs qui voulurent dès lors mieux contrôler leurs associés. Les premiers éléments d'une dépendance se mirent ainsi progressivement en place.Le Pygmée fut également intégré dans le commerce de traite pour la cire, les bois à teinture et le gibier nécessaire à l'alimentation des caravanes d'esclaves.

Sur les plateaux Batéké, la dépendance fut plus étroite. Les Pygmées furent contraints de cultiver le manioc et le tabac aux côtés des femmes tandis que les hommes allaient à la guerre ou à la chasse aux esclaves.

Le clivage qui s'installa par ailleurs entre tribus réservoirs et royaumes esclavagistes eut également des conséquences importantes pour les Pygmées. Ces derniers, de plus en plus liés aux Grands Noirs de la forêt qui les utilisèrent comme chasseurs, collecteurs et main-d'oeuvre furent comme leurs maîtres rejetés par les gens de Sud et assimilés à des sauvages.

La colonisation consolida ce lien de dépendance de plusieurs manières :

. La chute de la démographie (à cause des épidémies, famines, guerres, déportations) dans l'interfleuve Sangha-Oubangui, associée au besoin de main-d'oeuvre sur le territoire des Compagnies concessionnaires puis, après la deuxième guerre mondiale, le développement des cultures de rente rendirent les Pygmées indispensables au fonctionnement de l'économie domestique Grands Noirs.

. les besoins en viande, en ivoire (jusqu'en 1920), en peaux d'antilope incitèrent les Grands Noirs à mieux maîtriser leurs fournisseurs Pygmées en contractant avec eux des relations lignagères de clientèle.

Dans tous les cas, les modalités du contrat reflètaient le rapport de forces : les Grands Noirs fournissaient le capital (nourriture, fer, filet, fusil) et commandaient l'accès au marché, les Pygmées apportaient leur travail (chasse, collecte, travaux agricoles et domestiques).

En réponse aux refus des Pygmées de se soumettre à ce contrat inique, les Grands Noirs exercèrent une pression morale (présence aux cérémonies de deuil, participation à la dot, enrôlement de force dans les sociétés secrètes) et appliquèrent des sanctions physiques (châtiments, chasse aux Pygmées).

. La volonté de l'administration coloniale d'apprivoiser les Pygmées, de les sédentariser et les adapter à l'agriculture sous prétexte de les émanciper de leur maître bantou échoua mais dessina le cadre idéologique dans lequel s'insèrent toutes les politiques imaginées par les religieux ou les administrations successives, coloniales et indépendantes pour assimiler les Pygmées.

. La croyance, dans le monde colonial, à une inégalité naturelle des races, des ethnies, des cultures (royaume de la savane et peuples semi nomades de la forêt équatoriale), des vocations régionales (zone d'industrialisation ou de prédation) trouva un écho dans la mentalité bantoue : Vilis, Laris, Batékés, M'Bochis, Sanghas, Likoualas et Pygmées purent se situer sur l'échelle des valeurs raciales, le Pygmée occupant la dernière place, juste avant le chimpanzé. Une volonté d' apprivoisement et d' humanisation en découla, justifiant la sédentarisation des bandes pygmées.

-          L'Indépendance du Congo ne modifia pas les rapports de forces entre les Pygmées et les Grands Noirs.

Aujourd’hui, l'englobement et la domination sociologique, économique, culturelle et politique sont désormais complet.En effet, la pénurie de main-d'oeuvre dans le Nord-Congo rend les Pygmées toujours indispensables au économies villageoises. Les quelques compagnies forestières et les plantations industrielles qui survivent aux marasme économique ne sont pas capables de créer un véritable prolétariat pygmée libéré de sa servitude lignagère. Les quelques villages autonomes Pygmées sont des signes, certes encourageants d'une volonté de ces populations d'échapper à l'emprise de leurs anciens maîtres, mais ne représentent pas pour l'instant une alternative crédible à la domination économique.

Les Pygmées, obligés de coopérer aux activités agricoles et domestiques de leurs maîtres, sous-payés et endettés (par les dots) deviennent dans les villages une caste servile méprisée.

Sur ces abus, l'Etat ferme les yeux  et n'intervient ni pour promouvoir les droits civils et politiques, socio-culturels et économiques de ces populations, ni pour reconnaître leurs droits collectifs. Les différents régimes qui se succèdent au Congo depuis l'indépendance ont réglé le problème des communautés infra-nationales en niant officiellement leur existence tout en s'appuyant sur le clientélisme ethnique.                                        .

Les bandes Pygmée résistent à la volonté de domination des Grands Noirs, physiquement (par la fuite, l'acceptation de façade, l'installation des campements à distance), socialement (par l'absence d'alliances matrimoniales, par la persistance d'une organisation sociale plus démocratique que celle, fortement hiérarchisée, de la société bantoue), culturellement (leur identité radicalement différente s'exprime par le chant, les danses, les mythes, la religion, les connaissances ethnobiologiques forestières immémoriales, les techniques divinatoires), économiquement (ce sont des spécialistes de la chasse et de la collecte dans un monde d'agriculteurs et de pécheurs).

 

Les Pygmées sont aujourd'hui englobés, asservis, discriminés mais résistent à l'assimilation et à la désagrégation.

Ce couple domination/résistance les isole socialement mais aussi médicalement du reste de la population Grands Noirs. Cet isolement est à l'origine de spécificités épidémiologiques, concentration de certains virus (tréponème...), absence d'autres (Sida). Il est ainsi la première cause de l’échec de la lutte contre le pian dans les régions du Nord-Congo.

 

Ainsi, le déséquilibre du système de santé au profit d’une médecine hospitalière et curative, la marginalisation des populations forestières du Nord-Congo et la discrimination des groupes pygmée par les villageois et l’Etat congolais concourent à la grande difficulté d’accès, pour les Pygmées, aux soins de santé primaires : la prévalence catastrophique du pian chez ces populations en est la meilleure preuve.

 

 

Lutter contre le pian nécessite ainsi d’ inverser le rapport de forces entre Pygmées et Bantous, pallier au sous-développement des régions du Nord et réorienter les investissements en matière de santé publique.

 Peut-on espérer un intérêt suffisant pour cette maladie et ces populations de la part de l’Etat congolais, des Organisations internationales, des coopérations bilatérales, de la Communauté européenne, mais aussi des Eglises et des ONG ainsi que des différents acteurs économiques de la région (sociétés forestières, Parcs naturels), pour qu’elles mettent en œuvre une politique capable d’infléchir ces tendances séculaires ?

 



[1]Sens éthymologique

 [2]Demesse lucien, "Les Pygmées", in Ethnologie régionale, La Pléiade, Paris, 1972,pp. 662-693

[3]Cornevin R et M, Histoire de l'Afrique, Payot, Paris, 1964, carte p30 et 61

[4]Froelich J.C, Ethnologie régionale, op. cit., p.362.

[5]J.E.C. Suttton, Histoire générale de l'Afrique, Jeune Afrique/Stock/UNESCO, tome I, 1980 p 500.

[6] Pour l'Afrique, au sud du Sahara, la classification utilisée pour les différentes époques de la préhistoire est : l'Early Stone Age (-3 millions à -100 000 ans), le Middle Stone Age (-100 000 à - 15 000) et le Late Stone Age (-15 000 à l'age de fer : - 2000 à + 200 ou 500 ans selon les régions. Pour mémoire, l'Age du Fer remonte à -1000 en Grêce et -500 en Europe occidentale.

[7]Les 1000 à 1500 langues africaines ont été classées par Grennberg , dans l'Histoire Générale de l'Afrique (p321-338), en quatre familles : Nigéro-Kordofanienne (à laquelle appartient les langues Bantoues), Nilo-Saharienne, Afro-asiatique et Khoisan.

[8]Maquet J, "Les civilisations de l'arc et des clairières", dans Les civilisations noires, Marabout, Paris, 1981. Cet auteur classe les économie de subsistance selon le mode de production matérielle.

Actuellement certains auteurs, dont P. Bonte, M. Izard, préfèrent parler de pôles régionaux culturels et mettre l'accent sur les hauts-lieux artistiques et leur rayonnement. Ils décrivent ainsi une Afrique Noire de la statuaire qui est essentiellement une Afrique forestière, dont les pôles les plus riches sont l'aire du Bénin (Vème siècle av. J.C au XVIème de notre ère), les royaume du Kongo, Pende, Tshokwe, Kuba, Luba ( Xème auXVIème siècle).

L'intérêt se déplace ainsi sur la production intellectuelle et artistique.

 

[9]L'expansion des Bantous eut une autre conséquence en Afrique australe : ces derniers  refoulèrent les Bochimans dans le désert du Kahalari, rendant ainsi impossible toute relation. Dans ce cas, il n'y eut pas mise en état de dépendance d'un peuple mais exclusion de celui-ci.

 

[10]le territoire est un environnement utile, un domaine vital, partagé par plusieurs campements et lié à un lignage Bantou. Les différentes activités se pratiquent sur des surfaces ou des distances variables : la cueillette féminine : 12 à 15 Km², la chasse au filet : 75 à 80 Km², la chasse au porc-épic : 5 Km, la chasse-poursuite à la trace : 60Km, les pièges : 20 km de long et 5 km de large, la chasse individuelle : boucle de 20km. La femme a  un périmètre plus petit que l'homme.Traditionnellement un campement se déplace en moyenne six fois par an. On obtient ainsi un domaine vital pour un groupe résidentiel de 300km².

 

[11]Nous verrons dans l'étude de la relation entre Pygmées et Grands Noirs, la nature de ce lien et son évolution de l'association à l'assujettissement.

[12]la bande ou campement est un groupe de base, résidentiel et économique, doué d'une certaine capacité d'intégration sociale et politique. J. H. Steward parle de "band level of organisation".

[13]Godelier M., dans son article "Une anthropologie économique est-elle possible ?", dans Pour une anthropologie fondamentale, (Ed. du Seuil, Point, 1974) décrit un système de trois contraintes : dispersion, coopération et fluidité :

                - une contrainte de "dispersion"des groupes de chasseurs et de limite minimale et maximale de leur effectif,

                - une contrainte de "coopération"des individus selon leur sexe et leur âge,

                - une contrainte de "fluidité", de "non-fermeture", de "flux permanent", flux qui se traduit par la variation rapide et fréquente de l'effectif des bandes et de leur composition sociale.

 

[14]La chasse à l'éléphant,la plus prestigieuse, est dirigée par le maître de la grande chasse. Elle est précédée d'un rituel de divination auquel participe tout le groupe. Elle est exclusivement masculine et est précédée d'une abstinence sexuelle pour les chasseurs.

D'autres rituels accompagnent la chasse. Les chasseurs se tracent sur le visage des marques noires faites de cendre de certains arbres qui sont censées les rendre invisibles au gibier. Ils  utilisent  une petite flûte à encoches appelée mobio, après la mort d'un éléphant, pour annoncer aux femmes restées au campement la réussite de la chasse. Des mélodies sont jouées par les femmes, sur un arc musical à deux cordes, pour rappeler les hommes partis à la chasse depuis trop longtemps. La longueur de la corde vibrante est modifiée par attouchement du menton.

Il existe dans le lexique pygmée un grand nombre de noms pour les grands mammifères (et en particulier pour l'éléphant, selon l'âge, le sexe, l'humeur, la morphologie. Exemple : mâle solitaire, mâle dans le troupeau, mâle ombrageux, éléphanteau femelle...). Cette richesse lexicale montre la grande importance de la chasse à la sagaie chez les différents groupes Pygmées.

 

[15]Molins P., Feux d'Afrique, Anako édition, Xonrupt-Longemer, 1993, p. 106.

[16] A ce sujet, voir Laburthe-Tolra, Ethnologie, Anthropologie, Puf, Paris, 1993, p. 325.

 [17] Demesse .L.,"Les Pygmées", Ethnologie générale, La Pléiade, 1972, p. 681.

[18]Testard A, Les chasseurs-cueilleurs ou l'origine des inégalités, Paris, Maison des Sciences de l'Homme, 1982.

[19]On doit, à Meillassoux une réflexion collective,dans les années 70, sur ces thèmes, ainsi que l'esclavage, la guerre et la formation de l'Etat, les conquêtes et révoltes coloniales...

 

 [20] Salhins M., Age de pierre, âge d'abondance, Paris, Gallimard, 1976.

[21] Turnbull, en comparant les Iks et les Pygmées Mbuti, montre que la fiabilité des ressources alimentaires dont bénéficient ces deux populations, autorise une organisation souple et des flux d'une bande à l'autre. A l'inverse, les contraintes des environnements arides ou semi-arides de l'Ouest américain et du Sud-Ouest africain limitent les formules praticables en matière d'alliance matrimoniale et de résidence.

 

[22] Molins .P., op. cit.

[23] L'exogamie est expliquée de différentes façons, selon les auteurs : prohibition de l'inceste (Freud), contraintes économiques (Godelier ), augmentation du pool culturel (Beurkley), obtention d'un effectif minimal pour les rituels (Balandier).

 

[24]Levi-Strauss C., La pensée sauvage, Paris, Plon, 1964.

 

[25] Thomas M.C., "La nature du pouvoir", Encyclopédie des Pygmées Akas, 1991, SELAF, Paris.

[26] Voir pour plus de détails, Jacqueline M.C. Thomas in "Nature du pouvoir", Encyclopédie des Pygmées Akas, op. cit.

[27]ceci n'est pas sans rappeler la description du chef Algoquin dans La société contre l'Etat par Clastre

[28]Sudre F., Droit international et européen des droits de l'Homme, Paris, P.U.F., 1995, p.149.

[29] Le service mariage est un tranfert de richesses du cadet vers l'aîné, contrairement à la dot pratiquée en Occident. Ce système, en vigueur dans toute l'Afrique Noire, s'appuie sur le culte des ancêtres et constitue une entrave considérable pour le jeune époux. La dot, au contraire, est une aide aux jeunes générations. La coutume du service mariage étant solidement ancrée dans la société africaine, on pourrait imaginer, afin d'atténuer ses conséquences néfastes, la mise en place, par l'Etat, de prêts à faible taux d'intérêt.

 

[30] Morin E., Sociologie, Fayard, 1994, p.136.

[31] Bahuchet S., Journal des .Africanistes, 1991, Tome 61, p .30

[32] Fortes M., Oedipe et Job dans les religions ouest-africaines, Paris, Mame, 1974.

Goody J., Death, property and the Ancestors, Stanford, University Press, 1962.

[33] Durand G., Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Dnod, Paris, 1984

[34] Demesse L., op.cit.

[35] Laburthe-Tolra P. et Warnier J.P., Ethnologie. Anthropologie, Paris, PUF, 1993, p.172.

[36]  Il est intéressant de noter que l'Aditi des Védas est surnommée déesse au "fouet de miel".

[37] Godelier M., dans son article "Une anthropologie économique est-elle possible ?", dans Morin E. et Piattelli-Palmarini M., L'unité de l'Homme, Paris, Seuil, 1974, Tome 3 : Pour une anthropologie fondamentale, p.197, estime que : "ne pas chasser avec tous et ne pas chanter avec tous, c'est rompre la coopération et l'unité nécessaire à la bande pour la reproduction de ses conditions réelles et imaginaires d'existence."

Pour cet auteur, la pratique religieuse exalte les aspects positifs des rapports sociaux et permet d'atténuer les contradictions contenues au sein de ces rapports sociaux.

 

[38]Les premières recherches d'ethnomusicologie chez les Pygmées ont été effectuées par Gilbert Rouget au cours de la Mission Ogooué-Congo en 1946. Rouget écrit "Cette sorte de tyrolienne... est le trait fondamental de la musique des Babingas". En 1956, dans la notice d'une autre édition, il précisera :" Cette manière de chanter, comparable au jodel est caractéristique de la technique vocale des populations africaines de petite taille, Pygmées de la forêt équatoriale et Bochimans du Kalahari. En forêt, le chant émis de cette façon, porte très loin ; il n'est pas impossible qu'il dérive du cri de chasse. Voir, "Musique Pygmée de la Haute -Sangha".Mission Ougooué-Congo 1946, Microsillon BAM LD 325( 17 cm, 33 tours), Paris, 1956.

[39] A ce sujet, voir : Arom Simh, Anthologie de la musique Pygmée Aka (Empire centrafricain), Paris, =ACORA (528.526-528), 1978, 1 coffret (3 disques 33t/30cm. Commentaires bilingues et photos). Grand prix de l'Académie Charles Gros.

[40] Cythare de terre, le popo-obu est un trou creusé dans la terre et recouvert d'une écorce humide qui fait caisse de résonnance. Au-dessus d'elle, deux cordes de liane parallèles vibrent grâce à la tension de deux bâtonnets plantés à leurs extrémités. La plupart du temps, ce sont les enfants qui frappent ces cordes avec de petites badines en bois. Ils sont généralement trois et se font face : deux assurent le rythme, pendant que le troisième joue en solo. Le popo-obu ne peut être utilisé qu'une seule nuit. Ses sonorités accompagnent les polyphonies et les danses.

[41] Molins P., op.cit.

[42]Bahuchet serge, Encyclopédie des Pygmées Akas,op. cit.,Tome I, fac 3, p183.

51On peut parler de stratification sociale entre deux groupes quand la distinction ne dépend pas des inégalités ordinaires , parenté , groupes de descendance , classe d ' âge et sexe

[44]Bahuchet , Les Pygmées d ' aujourd'hui en Afrique Centrale , p15

[45]Mission Médecin sans Frontière

[46]Bahuchet S. , J. A, tome I, fasc 3, p 52

[47]Morin E., Sociologie, Fayard, p126.

[48]Molins raconte comment se déroulait encore, en 1985 le rituel de l ' Elima, chez les jeunes filles Pygmées éfés de l ' Ituri: "Ce rituel long et rare n ' a lieu que tous les quatre ou cinq ans. Yana et ses soeurs d' âge Pygmées ont rejoint les filles baléses du même âge qu ' elles qui appartiennent au groupe des Grands Noirs , Bantou ou autre, par opposition aux petits Pygmées. Elles ont été enfermées ensemble par les matrones baléses dans une hutte ronde à l ' écart du village. Elles sont restées deux mois, toutes ensembles couchées du même côté, tantôt sur le côté droit, tantôt sur le gauche, à être gavées par les matrones jusqu ' à prendre corps et forme de femme. Cas rarissime dans l ' histoire des peuples, les Pygmées éfés et les Grands Noirs baléses sont mêlés dans une cérémonie capitale pour la perpétuation de leurs groupes respectifs. Liens millénaires. Les Pygmées sont là d' abord pour chanter et danser aux fêtes d' initiation. Ni esclaves ni frères , ils participent au titre de premiers et uniques habitants de la forêt où les Grands  Noirs ne s ' aventurent pas. Les jeunes filles deviendront soeurs de sang et de classe d ' âge, soudées par un lien indissoluble. Pourquoi et comment une telle alliance a-t-elle commencé? Cette énigme, Yana ne se la pose pas . Elle sait seulement qu ' à présent elle est femme . Qu ' une des initiées balése sera de sa famille, qu ' elle troquera le miel et les antilopes  des forêts hantées par ceux de sa race qui s ' appellent Efé-les-Hommes, contre fer et tissu. Elle échangera ses états d ' âme avec sa soeur d' initiation dans une langue commune , le ki-lése et celle-ci lui confiera ses soucis, ses désirs, car, depuis deux ou trois mille ans, les Pygmées sont pour les Léses, les hommes-esprits qui parlent avec les dieux."

Molins P., Feux d ' Afrique, op.cit., p77.

[49]Bahuchet G., op.cit.,

[50]Bahuchet S. , J. A, tome 61 , p 15

      Balandier G., Afrique ambigue, Plon, 1957,p198-212.

[51]L' ordre  hiérarchique est un trait permanent chez les primates, en particulier les grands singes. D' autres types de gestion de l' agressivité existent à côté des comportements agonistiques, en particulier les comportements hédoniques décrit par Michael Chance, in Morin E. et Piatelli-Palmarini, Le Primate et l' homme, Le Seuil, 1974, p 88.

[52]Dans Afrique ambiguë , Balandier demande à son guide Batéké ce qu ' il pense des Babingas: " Ces gens là , c ' est de la sauvagerie . Ils sentent tous mauvais...Tu as vu , pour le malaki du babinga , on donne simplement 25 F . Si l ' homme avait été un nègre , il aurait fallu donner 5OO F , peut-être plus..."

[53]Roulan N., Droit des minorités et des peuples autochtones, PUF, Paris, 1996, p 113-1116;

[54] Laplanche J. et Pontalis J.P, Vocabulaire de psychanalyse, PUF,1967, P 372. Pour Freud, la volonté de puissance  est avec l' agressivité,  la pulsion de destruction et la pulsion d' emprise, un des visages de la pulsion de mort.

[55]Bachelard gaston, La terre et les rêveries de la volonté, ed José Corti, 1948, p174

Marcel griaule, Masques Dogons, 1938

[56]Lévi-Strauss, Race et histoire, Denoel, 1987, p21.

[57]Les mythes Pygmées présentent ces derniers comme les inventeurs de l' agriculture, de la forge et des villages. Ils auraient été dépossédés par les Bantous alors qu' ils étaient à la chasse et condamnés, dés lors, à vivre en forêt.

 Certains mythes Bantous confortent cette supériorité des Pygmées. En effet,  si la plus part des mythes  font apparaître les Pygmées comme des Sauvages, d' autres mythes les considèrent comme des Etres civilisateurs et même  des Sauveurs. Ainsi,  certains mythes  Bantous attribuent  aux Pygmées la connaissance du feu, de la cuisson des aliments, de la métallurgie, de la domestication des plantes. D' autres mythes les présentent comme guides et sauveurs des Bantous lors  de leurs migrations dans la forêt !

 

[58] Dapper, cité par Bahuchet S., op.cit. p.

[59]L' exportation d' ivoire pour l' A.E.F., fut de 107 tonnes en 1900, 174 T en 1905, 160 T en 1910, 86 T en 1929. Le bond du caoutchouc sauvage date du début du siècle, son exploitation diminua après le krach de 1929, reprit pendant la IIème guerre mondiale et disparut dans les années 1950-55.

Les peaux provenant des chasses au filet des Pygmées représentaient en 1946, 68 000 pièces. Ce commerce périclita après 1950 (13 000 pièces).

 

[60] Babinga était le nom donné alors aux Pygmées. Il signifie : "ceux qui vivent de la chasse".

[61] De Puytorac J.,  Makambo. Une vie au Congo, Paris, Zulma, 1992, p.330-331.

 

[62] Balandier G., Afrique ambiguë, Paris, Plon, 1957, p.198-212.

[63]A titre d' exemple, le nombre de peaux commercialisées dans la région de la Lobaye fut respectivement en 1946, 1949, 1951, 68 000, 35 000 et 33 000 peaux.

[64]Pour plus de détails, voir Guillaume H.," Les relations extérieures", in Encyclopédie des Pygmées Akas, Tome I, Fascicule 3, p.194-200.

[65]Celui-ci effectue les rituels de purification des filets et les rituels propitiatoires. Si la chasse est infructueuse,  il effectue un nouveau rituel propritiatoire, très particulier : ayant tressé une cordelette, il l ' attache au mollet de sa femme. C' est elle qui mènera alors les rabatteurs et qui assurera la fécondité des filets.

 

[66]Demesse L., Ethnologie générale , La Pléiade, N.R.F., 1972, p.692.  

 

[67]Bahuchet S., Les Pygmées Akas et la forêt équatoriale, op. cit., p. 554.

[68]Delobeau J.M., Yamonzombo et Yadenga, Peeters Selaf, Paris, 1989, p.244.

[69]Sarno L., The extraordinary music of Babenzélé Pygmies, 1995, Ellipsis Art. Le village de Yandombé se trouve dans le district de la Dzanga-Sangha en Centrafrique.

[70]Au Cameroun, Molins, dans un de ses croquis, nous donne un exemple de cette  difficile transition :"Mopolo est né en 1968 à Apolédo, un village mixte de Pygmées et de Nzimé. Son père meurt quand il a cinq ans. Sa mère, Mbakua rejoint son clan d'origine à Matisson où ses frères chasseront pour elle en attendant qu'elle retrouve un mari. Elle laisse Mopolo chez sa grande soeur dont l'époux devient le tuteur de l'enfant. Ce bon chasseur lui enseigne tous les secrets de la forêt. Le jeune Mopolo l'appelle "mon père". Grâce à la proximité de la mission catholique du Bosquet (Lomié), il apprend le français pendant quatre ans à l'école primaire. Il découvre les Blancs, les automobiles, les cases en dur, la messe le dimanche, les parties de football et les filles. Mais Mopolo rentre au village trop tôt parce que les études sont payantes. Sa famille d'adoption n'a pas l'argent pour acheter les fournitures scolaires obligatoires pour le secondaire. De retour à Matisson, il doit trouver une épouse, se marier et subvenir à ses besoins. Pour prendre une femme, Mopolo doit donner une dot suffisante au futur beau-père. Mopolo ne possède rien, pas même ses armes de chasses. Il vient d'un autre monde, celui des Blancs et les armes ne sont pas les mêmes.

En attendant, il doit travailler. Son seul bien, ses mains, lui permet de se vendre chez les villageois, une demi-journée de travail contre une vieille chemise. Un jour, il rencontre un père hollandais qui lui propose un travail pour huit mois. Il devient Etienne, obtient des papiers d'identité et gagne sa vie comme moniteur d'agriculture. Il enseigne aux femmes l'agroforestie, une nouvelle technique qui permet le même rendement agricole sans défricher ni brûler la forêt. Ce n'est pas sans difficulté, parce que les maris sont jaloux et soupçonnent l'éducateur Mopolo de faire travailler les femmes à son compte. Après quelques menaces, il doit abandonner.

Aujourd'hui, il vit au jour le jour, revient de plus en plus en forêt, chasse et récolte le miel...

Porte-parole de la cause Baka, il use de ses belles phrases pour convaincre les autres de rester conscients face à cette acculturation inévitable, de ne pas trop copier les villageois, de rester Pygmée".

 

[71]Bahuchet S., Les Pygmées d' aujourd' hui en Afrique Centrale, 1991, Journal des africanistes, Tome 61.

[72]Delobeau J.M., op.cit.

[73]Delobeau J.M., op.cit. p.249.

[74] En 1993, Molins décrit au Cameroun, dans le village de Mempali, près de Lomié, une danse du masque qui n'a manifestement plus rien d'authentique : "Bidju mène les tambours comme un métronome, sans âme, sans couleur. Un danseur anonyme sous un masque de raphia lui rend la politesse en deux pas mesurés, étudiés. Je demande si c'est Djengi, l'esprit de la forêt ? Mopolo me répond d'un signe de tête négatif : " c'est Kosi". C'est qui Kosi ? un homme, un Pygmée qui danse sous le masque, bien sûr, je l'aurai deviné. Mais pour lui ça veut dire que Djengi ne peut se présenter aux premiers venus. Djengi existe mais ne se montre pas ! Pas pour le moment. Une autre fois ? Il peut être un homme quand il ne veut pas être esprit ! Le mauvais masque va et vient devant les femmes accroupies avec leurs enfants pour entendre leurs réponses chantées. Il provoque avec ses mouvements de hanche suggestifs. Mais je sens bien que la passion n'y est pas. Une heure passe et Bidji, fatigué, nous fait comprendre que le spectacle est terminé".

En R.C.A., les Pygmées font parti des projets de développement touristique du Sud du pays, à l' instar des réserves de faune de la zone Nord (Guillaume H.,Encyclopédie Aka, Tome I, P.229)

[75]Arom S., Musicologie et ethnomusicologie, in Encyclopédie des Pygmées Aka, 1983, tome I, fascicule I, p. 29, 34.

[76] Le croquis suivant, emprunté à Molin[76] (1993), montre, dans un pays voisin, le Cameroun, l'importance qu'accordent les Pygmées aux papiers d'identité : "Yoka n'a peur de personne. Il est venu épouser Adé parce que le mariage se fait chez la femme. Sa belle famille l'a mis à l'épreuve. Il a fait affaire et Yoka ne regrette rien. En peu de temps, il a construit sa case avec le matériau traditionnel de feuilles de mangongo. Il a choisi le carré des cases bantou pour "faire plus moderne". A l'intérieur, c'est la caverne d'Ali Baba. Un radio- cassette, un jeu de piles, sa carte d'identité camerounaise, une vieille arbalète hors d'usage et un tapis d'écorce battues pour moquette. Sa case est entourée d'un petit jardin anarchique où poussent haricots, manioc, piment et maïs...Piètre chasseur, il a mis à profit la sédentarisation pour se proclamer artiste-jardinier. Un bien grand mot qu'il aime prononcer devant ses beaux-frères "analphabètes". Dans quelques mois, il va demander à sa femme de le suivre pour vivre au village natal à quelque soixante kilomètres de là pour retrouver son clan et le rang qu'il dit mériter. "Chez moi, c'est un vrai village. Nous sommes nombreux et tous les enfants vont à l'école de la mission. Nous sommes tous bien civilisés !"... Son tabouret minuscule est façonné dans un bloc d'ébène qui permet de mettre un peu de distance avec les Bakas de Mempali. Eux n'ont que des feuilles de bananiers pour siège. Et quand les palabres le prennent pour cible, il sort fièrement sa carte d'identité tachée d'humidité pour lancer sur un ton méprisant "Yoka Paul, né le 06/12/62 à Lochuam. Citoyen camerounais". Ce" citoyen-là" claque sur sa langue comme un mot tout neuf".

 

[77]Suivons un instant le parcours scolaire d'un rare Pygmée scolarisé, Ouss, actuellement infirmier, que nous raconte Molins : "Né en forêt, il me dit avoir aperçu son premier Blanc à l'aube de ses dix ans. Récupéré par des missionnaires charitables, il vécut son adolescence sur les bancs d'une école qui enseignait la mécanique "je ne sais pas ce qu'était une voiture". La mission était tellement isolée dans la brousse qu'aucun camion ne s'y rendait. Mais on apprenait quand même la mécanique ! Ouss eut vite fait d'emboîter le pas des écoliers bantous. Le Pygmée incarnait la légende de l'homme de la forêt vainqueur des ténèbres et dominateur de la nature. "Pour la première fois je prenais conscience de ma petite taille mais je n'en fis aucun complexe".... Major de sa promotion, parlant un français très correct et riche d'une nouvelle culture, il retourna en forêt chez les siens. "J'étais fier de rentrer chez moi, je savais tant de choses que les autres ignoraient". Dans le cercle clanique, la gloire qu'il croyait mériter ne dura que le temps d'une récolte de miel. Le prestige et la vanité n'ont que peu d'intérêt pour les Pygmées, les valeurs sont ailleurs. Et, Ouss rentra dans le rang. "Je voulais devenir le chef, le Kapité, les aider à sortir de la marge pour revendiquer notre égalité avec les Bantous. Je crois qu'ils ont cru que j'allais devenir à mon tour un patron qui voudrait les faire travailler pour son bénéfice. Je parlais bien, mais ils voulaient que ça s'arrête là".

 

[78]Lacouture J., Une Théocratie baroque chez les Guaranis, in Les Jésuites, Paris, Seuil, 1991, p. 400-436.