CHAPITRE II DOMINATION DES
PYGMEES PAR LES GRANDS NOIRS
SECTION I – LA SOCIETE
PRECOLONIALE
A. L'ECONOMIE
B. FAMILLE ET ALLIANCE
C. ORGANISATION DE LA DECISION ET DE LA JUSTICE
D. CULTURE ET RELIGION
Introduction
:
En 1992, invités par la
Présidente de France-Libertés, des Pygmées chantaient et dansaient à la
Villette. Les Parisiens pouvait enfin admirer ces êtres mythiques dont ils
avaient connaissance depuis l'Antiquité. Homère et Hérodote décrivirent, en
effet, des "nains fabuleux" "hauts d'une coudée"[1]. Aristote, dans
son Histoire des Animaux, les situait vers les sources du Nil. Pline et
Strabon les mentionnèrent à leur tour. A Pompéi, des artistes les représentèrent
sur des mosaïques.
Cependant, la plus ancienne
référence à l'existence des Pygmées remonte à 2400 ans avant Jésus-Christ. Une
expédition égyptienne aux "Pays des arbres" (Nubie) ramena à Memphis, à la cour
du pharaon Pépi II, un homme de petite taille.[2] S'agissait-il d'un
élément appartenant à un groupe Pygmée s'étant aventuré vers le nord, ou bien
alors l'extension géographique des Pygmées était elle plus considérable
qu'aujourd'hui ? Pour certains auteurs, comme Cornevin [3]ou Froelich[4],les Pygmées sont
les premiers habitants des forêts africaines au sud du Sahara, de l'Atlantique
aux Grands Lacs.
C'est le desséchement du
Sahara, à partir de ~ 2500, qui aurait provoqué la migration des Noirs
sahariens, refoulant les Pygmées plus au sud, dans la forêt équatoriale du
bassin congolais. Ces derniers amenèrent avec eux la civilisation du Late Stone
Age[5], [6].
Au début de notre ère,
l'extension du Sahara poussa les peuples de langue Bantoue [7] à conquérir de
nouveaux territoires. Ces migrations sont à l'origine de profonds
bouleversements en Afrique centrale et australe. Partis de la région de la
Benoué (au sud est de l'actuel Nigéria et au Cameroun), la grande majorité de
ces peuples se dirigea vers l'est, à travers la savane jusqu'aux plateaux
interlacustres, tandis qu'un courant occidental descendait vers le Sud, le long
de la côte atlantique. D'autres groupes se dispersèrent dans la forêt sur les
rives du Congo, de l'Oubangui et de leurs affluents. Ces populations cultivaient
l'igname et le palmier à huile selon des techniques néolithiques. Elles auraient
alors découvert que les champs pratiqués par déboisement et brûlis dans la forêt
étaient propices à leurs cultures et que l'humidité ambiante assurait de
meilleures récoltes que dans leur terroir originel. Ces agriculteurs et éleveurs
amenaient également avec eux la métallurgie et la poterie qu'ils introduisirent
au coeur de la forêt. Il constituèrent ainsi ce que Maquet[8], appelle "la
civilisation des clairières".
Les contacts avec les ethnies
Pygmée furent sans doute trés variables : échanges, confrontations,
affrontements. Les deux sociétés durent cohabiter dans le même milieu
écologique. Leurs relations, cependant, se limitèrent aux échanges économiques
et techniques ; l'organisation sociale, les alliances familiales et la religion
restant différentes.
Dès le VIème siècle, le monde
Bantou avait complètement englobé la société Pygmée. Les Bantous étaient devenus
les intermédiaires obligés entre les ethnies Pygmées et le monde extérieur à la
forêt. La société Pygmée dut se développer dans cet univers clos. L'alternative
à cette sujétion était la fuite dans les profondeurs de la forêt et ce jusqu'à
nos jours[9].
Le premier Européen qui
rencontra des "Négrilles" fut le voyageur Battel, au XVIIème siècle ; il en
donna une description sommaire. L'Allemand Hartmann, au XIXème siècle, fit la
première photographie de Pygmées, dans le Loango. Schweinfurth, un explorateur
allemand, en 1868, prit contact avec les Akas de l'Ouellé et établit une
relation entre ces Négrilles et les Pygmées de l'Iliade. Savorgnan de Brazza et
Stanley eurent également l'occasion de rencontrer des
Pygmées.
Les premiers travaux
ethnologiques sont dus à Quatrefages et Hamy. Une place particulière doit être
faite au père Schebesta qui étudia, en 1929, les Pygmées Mbuti du Congo Belge et
à l'Américain Collin Turnbull qui réalisa, en 1954 , une étude d'anthropologie
sociale et culturelle sur le même groupe.
Des chercheurs français :
Vallois, Althabe, Hartweg, Ballif et Rouget étudièrent les Pygmées occidentaux
sous divers aspects, anthropologie physique, ethnologie et
musicologie.
A la même époque, les
autorités françaises de l'A.E.F. envoyèrent la première mission d'inspection sur
les relations Grands-Noirs/Pygmées dans le Nord Congo.
De nos jours, Demesse et
Bahuchet consacrent leurs travaux aux Akas du nord de la république du Congo et
du Centrafrique.
Les Pygmées, qui sont les
premiers habitants de la forêt, et peut-être de l'Afrique, forment aujourd'hui
plusieurs groupes : Mbutis du Zaïre, Bakas du Cameroun et Akas du Congo et du
Centrafrique. Nous nous attacherons exclusivement aux Pygmées
Akas.
Le pays Aka est un triangle
de 100 000 Km² situé entre le 4ème degré Nord et le 1er degré Sud et délimité
par l'Oubangui, la Sangha et la Lobaye. La région passe, du nord au sud, d'un
climat tropical humide à deux saisons à un climat de type équatorial à quatre
saisons (voir carte). La température, constante toute l'année, s'élève à environ
25°. Cet immense territoire est recouvert par la forêt dense ; celle-ci présente
plusieurs formes : forêt marécageuse inondée en permanence, forêt inondée
périodiquement et forêt sur terre ferme.
Cette forêt isole,
marginalise mais aussi protège ses habitants. Elle est cependant la "patrie" des
Pygmées, pour qui elle est une mère nourricière et un père protecteur. Elle est
au coeur de la religion pygmée.
Avant de décrire la société
Pygmée, rendons hommage à ces "nain du Pays des Esprits", comme le fit Pépi II
pharaon de la VIème dynastie : "Salut au danseur de Dieu, à celui qui réjouit le
coeur, à celui vers lequel soupire le roi Neferkara, qu'il vive
éternellement".
Nous livrons ici les éléments
"traditionnels fondamentaux" de l'économie, de l'organisation sociale et de la
religion de cette société tels qu’ils se sont, selon Bahuchet, présenter jusqu’à
la fin du XIXème siècle. Nous étudierons ensuite les relations entre cette
société et la société Grands Noirs. Nous verrons que, déjà modifiées par la
traite, ces relations évoluèrent rapidement de l’association à la dépendance
sous l’effet de la colonisation et vers la domination des Grands Noirs sur les
chasseurs-cueilleurs du fait de la marginalisation du Nord-Congo. L’exclusion du
système sanitaire n’est, avec l’absence de scolarisation et de papiers
d’identité, que l’une des conséquences du mépris et de la discrimination des
Pygmées.
A. L'ECONOMIE
Les Pygmées sont des
chasseurs-cueilleurs. Pour les ethnologues, les chasseurs-cueilleurs vivent
exclusivement de la chasse, de la pêche, du ramassage et de la collecte.
Contrairement aux agriculteurs et aux pasteurs, ils ne "domestiquent" pas ce
qu'ils utilisent, domestiquer étant pris au sens de contrôler la production. Ces
peuples, en effet, n'ont pas connu la "révolution néolithique" (C. V.Childe) qui
marque le passage de la chasse-cueillette au mode de vie agro-pastoral. Ce type
d'économie a fait l'objet de nombreux travaux d'ethnologues, d'historiens,
d'économistes, de botanistes, etc..., dont nous citons les principaux en
bibliographie.
Nous décrivons successivement
: le mode de production, la distribution et la
consommation.
1) la production
Les activités de chasse et de
cueillette sont effectuées par les individus en fonction de leur sexe, de leur
âge et de leur compétence. Ces activités se déploient sur un territoire[10] partagé par
plusieurs campements liés à un lignage bantou[11].
La Forêt et les techniques de
la production entraînent des contraintes de dispersion et de limitation de la
taille des bandes[12] , de coopération
et de fluidité[13].
a) les activités de production :
- La chasse. Le Pygmée peut pratiquer la chasse seul ou accompagné
d'un adolescent et éventuellement d'un chien, pour le petit gibier : antilopes,
porc-épics, singes, chauve-souris, oiseaux, mais elle se pratique le plus
souvent collectivement. La chasse revêt différentes
formes.
La chasse à la sagaie, sans
filet, est pratiquée par tous les hommes du camp, à toutes les
saisons.
La chasse au filet
(antilopes), actuellement la plus fréquente, a lieu à la saison sèche et réunit
tous les individus, hommes, femmes et enfants de tous les campements d'un même
territoire. Dans certains cas, les Bantous du territoire peuvent y
participer.
La chasse-poursuite à la
sagaie, pour les grands mammifères, potamochères, antilopes à robe rayée,
gorilles, chimpanzés, est effectuée par tous les hommes du camp, en saison des
pluies.
La chasse à l'éléphant,
aujourd'hui interdite, était une chasse extrêmement périlleuse. Elle a rendu
célèbre le courage des Pygmées[14].
Enfin, d'autres formes de
chasse interviennent : la capture à main nue, l'enfumage des
terriers...
L'éventail étendu de ces
techniques et la connaissance du comportement du gibier sont le résultat d'un
long apprentissage, d'une grande mobilité d'esprit et d'une faculté de tirer
parti de toute occasion.
Le gibier, qui impose le
choix des techniques de chasse, le calendrier et les déplacements des
groupes,est la principale contrainte.
La division sexuelle
intervient dans la technique de mise à mort : l'homme doit s'approcher du gibier
et faire couler son sang, tandis que la femme utilise des pièges et tue la bête
par étouffement.
- la collecte. Elle comprend la cueillette des végétaux, le
ramassage d'invertébré et la collecte du miel.
Les végétaux les plus
couramment collectés sont les noix d'oléagineux et de nombreux champignons,
principalement les champignons de termitières. Cette cueillette se pratique par
groupes de 2 à 6 femmes.
Le ramassage d'invertébrés,
essentiellement les chenilles, est effectué par groupes de 2 ou 3 couples,
parfois même en famille, avec bivouac.
Enfin, la collecte du miel
est faite par groupes de 2 à 3 hommes. La collecte du premier miel est précédée
d'un rituel particulier, de purification et de fertilité, que nous décrirons
plus loin. "Le miel est plus qu'une gourmandise. Il est liquide de vie. On lui
consacre les deux tiers de la journée en saison sèche. Le soir on exprimera la
joie qu'il procure par des chants, des danses à la gloire des abeilles"[15].
Les activités de cueillette
sont saisonnières : miel en saison sèche, chenilles et champignons en saison des
pluies, graines en saison des pluies et une partie de la saison
sèche...
Les Akas distinguent le
ramassage à terre, la cueillette à la main , la cueillette au couteau,
l'extraction du sol.
Les Pygmées connaissent des
centaines de plantes et leur cycle de reproduction. Dans le domaine du miel et
des abeilles, par exemple, leur connaissance est impressionnante : ainsi sept
espèces d'abeilles sont distinguées, pour lesquelles, tout, depuis le nid, les
divers rayons, jusqu'aux types de bourdonnements et d'essaims, est
dénommé.
- La pêche.
Cette activité est peu
fréquente. Elle consiste, pour les femmes, à écoper un marigot, à la recherche
d'alevins ou à déverser des plantes ictyotoxiques pour asphyxier les
poissons.
- Le chant, la danse et les activités
religieuses
Selon les ethnologues, le
travail ne s'arrête pas à la production matérielle, mais englobe toute activité
ayant pour finalité la production de moyens d'existence du groupe. Ainsi, le
chant, la danse et les activités religieuses constituent également des activités
de production[16].
b) L'organisation des activités selon le
statut
Les activités se distribuent
en fonction du sexe, de l'âge et de la spécialité.
- Le sexe
Les hommes chassent et
collectent le miel, les femmes collectent les végétaux, les familles collectent
les chenilles et participent à la chasse au filet.
- L'âge
Les activités de chasse et de
cueillette sont le propre des adultes, mais les enfants, les adolescents et les
vieillards participent également à la production.
Les enfants ramassent et
piègent les crapeaux, les crabes d'eau et les rats de
Gambie...
Les jeunes gens participent
aux activités cynégétiques, afin d'apprendre les diverses techniques de la
chasse mais aussi pour gravir les degrés d'initiation à la vie d'adulte. En
effet, à chaque degré de difficulté correspond un rite de passage : c'est
seulement après avoir tué son premier gibier que le jeune homme peut courtiser
et effectuer son "service mariage" chez ses beaux-parents ; à partir du jour où il a tué sa
première proie il ne peut, de sa vie, manger la viande d'une bête qu'il a tuée.
Lors de son mariage, le jeune homme reçoit un filet fabriqué par sa mère et son
oncle maternel et est admis à participer aux grandes chasses. Enfin, lorsqu'il a
tué un certain nombre de gros mammifères, les femmes du camp le soumettent au bànzi, rite qui le consacre chasseur et
lui permet de participer à la cérémonie finale de
l'initiation.
Les vieillards sont nourris,
logés, aidés et respectés. Ils servent de gardiens du campement et surveillent
les enfants pendant les sorties des adultes.
- Les spécialistes
Le maître de chasse, qui est
le chasseur le plus chevronné du campement, dirige les chasses à la sagaie, dont
la plus prestigieuse était la chasse à l'éléphant. La disparition de cette
dernière entraîne la diminution de son influence au profit de celle du
devin.
Le devin-guérisseur joue un
rôle de premier plan dans la chasse, en ce qu'il dirige les rituels de
divination et propitiatoires.
Les maîtres de danse, de
chant ainsi que les narrateurs animent les grandes cérémonies qui accompagnent
les grandes chasses collectives.
Enfin, tout visiteur doit
participer aux activités du campement. S'il appartient, par son père, sa mère ou
ses beaux-parents, à un lignage du campement, il a accès aux ressources du
territoire sans contrepartie, tandis que les étrangers doivent verser une
compensation. Cette possibilité offerte aux visiteurs de participer aux
activités de tout campement constitue un grand facteur de fluidité des groupes.
Il permet, en outre, d'élargir le domaine vital de chaque Pygmée et lui offre,
le cas échéant, des possibilités de fuite.
c) Les règles d'utilisation du territoire entre les
bandes
Les bandes de Pygmées, qui
utilisent un même territoire, établissent entre elles des droits de chasse et de
collecte, visant au respect de l'équilibre entre les partenaires. Il ne s'agit
pas de droit de propriété (seul le miel est propriété de celui qui l'a
découvert) mais de droits d'usage. Ces derniers s'inscrivent dans un contexte
foncier complexe ; en effet, ils doivent composer d'une part, avec les droits
d'usage du sol, familiaux ou communautaires, des agriculteurs bantous, d'autre
part, avec les titres d'exploitation des compagnies concessionnaires ainsi
qu'avec les divers droits d'appropriation privée et enfin, avec la souveraineté
étatique. Dans ces conditions, le rapport de force ne semble pas en faveur des
Pygmées.
2) la distribution
La distribution des biens se
fait de façon différente au sein de la parentèle, entre les individus du
campement, entre les différents campements et entre le campement et le lignage
bantou auquel il est lié.
a) La distribution au sein de
la parentèle
Les aliments sont
équitablement partagés entre les membres de la parentèle (parents et
alliés).
b) La distribution au sein du
campement
La distribution des biens
entre les membres du campement est un élément fondamental du fonctionnement de
la société pygmée. Elle répond à des règles différentes selon qu'il s'agit
d'aliments ou d'objets.
- Les aliments
Les prises de chasse sont
partagées entre les chasseurs. Il n'existe pas de "chef de partage"
institutionnel ni de centralisation des prises. C'est celui qui a tué le gibier
qui règle le partage, en fonction du rôle que chacun a joué, lui-même ayant
interdiction de consommer les bêtes qu'il a tuées. Chaque chasseur répartit
ensuite son morceau de gibier entre ses parents. Chaque famille conjugale
effectue la cuisson de sa part de viande et en distribue à l'ensemble des
membres présents du campement, y compris à ceux qui n'ont pas participé à la
chasse, les vieillards et les veuves notamment.
Les produits de collecte ne
sont pas partagés. Seul le miel fait l'objet d'un partage entre les membres du
groupe qui l'a collecté.
- Les objets
Les armes et les outils
appartiennent aux aînés. Les cadets sont autorisés à les utiliser, en échange
d'une part de gibier ou d'un service.
En conclusion, on peut
constater que le campement apporte à ses membres une certaine "sécurité sociale"
qui n'est pas sans rappeler certains droits sociaux, économiques et culturels
proclamés dans la Déclaration Universelle des Droits de
l'Homme.
c) La distribution entre les
différents campements
Il n'y a pas, habituellement,
d'échange de biens ou de nourriture entre les différents campements, mais
seulement des compensation en gibier, en cas de non-respect des droits d'usage[17]. Ce sont surtout
les alliances matrimoniales qui sont ici le moteur des
échanges.
d) La distribution entre le
campement et les Bantous
Le partage des ressources et
des biens s'arrête aux portes du campement. Les échanges entre les Pygmées et
les Bantous se font selon le système du troc. Les Bantous fournisssent des
récipients (poteries, marmites, assiettes...), de la métallurgie (lances,
haches, couteaux...) et également des aliments (boules de fécule de manioc, sel,
bananes-plantains...). Les Pygmées fournissent, en échange, de la viande de
chasse, et certains produits d'origine sylvestre (brèdes, graines d'irvingia,
chenilles, miel).
Il est intéressant de noter
que les Pygmées ne conservent que les produits destinés aux échanges et ne
constituent pas de stocks. Pour certains auteurs, les groupes de
chasseurs-cueilleurs ayant constitué des royaumes hiérarchisés ont pu le faire
grâce au stockage intensif de ressources, qui a permis la sédentarisation et
entrainé le développement d' inégalités sociales[18].
Nous verrons, dans le
chapitre sur les relations Pygmées/Grands Noirs, l'évolution des échanges entre
Pygmées et Bantous, ainsi que l'intégration de l'économie pygmée dans le
commerce à longue distance et l'économie de marché[19].
3) la consommation
L'abondance relative en
nourriture[20], dans le milieu
forestier, permet aux Pygmées de se passer de stocks[21]. Cependant, le
niveau de production ne dépassant pas la consommation journalière, une certaine
frugalité est de mise.
Ainsi, les Pygmées ne
prennent qu'un repas par jour, en fin de journée, préparé par les femmes et les
fillettes et grapillent quelques noix durant le jour.
Le repas est constitué de
féculents, de viande, de légumes ou de champignons dans une sauce à l'huile
assaisonnée d'épices. Cette cuisine (ragouts à l'étouffée, grillades...) est
variée et équilibrée sur le plan nutritionnel.
Le miel complète
l'alimentation. Le meilleur est blanc et transparent, le moins bon, jaune et
épais, le marron et presque sec est indigeste. La consommation de miel constitue
un moment de bonheur pour les Pygmées : Kutù, que décrit Molins, "vient de
percer à quarante mètres au-dessus du sol une ruche et remplit son panier de
rayons gorgés de miel. En bas, c'est la fête, les femmes réclament leur part à
grands cris. Io
! Yé i é ! O y!
Il n'y a plus de langue structurée pour exprimer sa joie, des voyelles naissent
pour des chants furtifs. En fait, il s'invente un jodle, l'art d'assembler les
notes aiguës et graves qui se brisent, montent et descendent en dents de scie
pour devenir un code de communication de connaissance"[22].
Le tabac et le cannabis sont
fumés dans une pipe à eau, grosse comme une petite courge.
Enfin, si la frugalité est
l'attitude habituelle en forêt, lors des cérémonies de fécondité et de levée de
deuil la consommation peut prendre des allures orgiaques durant plusieurs
jours.
Conclusion
L'adaptation au milieu
forestier et les capacités techniques soumettent la société Pygmée à des
contraintes de dispersion, de fluidité et de coopération, à la fois entre
individus et entre bandes.
Les biens sont redistribués
dans la famille et dans le campement. L'alliance régit les rapports entre
campements. Le troc est le système d'échanges avec les Bantous. Aucun stock
n'est constitué.
L'alimentation est équilibrée
mais frugale.
B- FAMILLE ET ALLIANCE
1. Cellule familiale, groupe de descendance et
parenté
a) La cellule
familiale
Les Akas sont en général
monogames. La cellule familiale se compose du couple et des jeunes enfants
impubères.
b) Le groupe de
descendance
C'est un groupe exogame dont
les membres se réclament d'un même ancêtre, en filiation masculine[23]. Ce groupe de
filiation n'est pas une unité de résidence, contrairement aux Grands Noirs, mais
il est réparti sur tout le territoire Aka. L'aîné du lignage est consulté pour
les litiges en matière d'alliance.
c) La
parenté
- Les termes concernant la parenté son réduits : père, mère, soeur et
frère, aïeul(e), enfant.
- L'exogamie porte sur la filiation masculine et la filiation féminine de
l'individu.
- La résidence est, en général, patrilocale, mais le gendre peut rester
chez ses beaux-parents s'il s'y trouve bien. Dans un campement, on trouve
habituellement 3 générations de la même famille (famille de type
étendue).
- L'orphelin est recueilli par un oncle, paternel ou
maternel.
- Les interdits dans la famille :
Chez les Akas, comme dans
toute l'Afrique Noire, le gendre a une relation très respectueuse avec ses
beaux-parents : il lui est interdit de prononcer le nom de la mère et de la
grand-mère de l'épouse et de manger en leur présence (et réciproquement pour la
femme avec ses beaux-parents). La hutte du gendre lors du "service mariage" doit
s'ouvrir à l'extérieur du campement. Pour Levi-Strauss, "la position de donneur
de femmes s'accompagne d'une position de supériorité : cette inégalité s'exprime
subjectivement dans le système de relation interpersonnelle par le moyen de
privilèges et d'interdits"[24].
Les parents sont soumis à des
interdits alimentaires pendant la grossesse et après la naissance de l'enfant,
jusqu'à ce qu'il commence à marcher. Les relations sexuelles sont également
interdites pendant les premiers mois de l'enfant et la période d'allaitement.
Cette période peut aller jusqu'à quatre ans et diminuer ainsi la fécondité
féminine, réalisant un véritable mécanisme de contrôle démographique. Ce système
est d'ailleurs utilisé par la plupart des peuples de
chasseurs-cueilleurs.
Enfin, il est interdit à la
nouvelle épouse de manger le gibier de son jeune mari tant que celui-ci n'a pas
été soumis au rite de passage du banzi , rite qui le consacre
chasseur.
- L'autorité au niveau de la famille :
La relation cadet-aîné
intervient dans tous les domaines. L'ainé local, c'est-à-dire l'aîné de la
famille élargie, est choisi par le père. Un cadet qui refuse l'autorité de
l'aîné a la possibilité de créer un campement ailleurs si d'autres cadets le
suivent.
Au niveau de la cellule
conjugale : la prédominance patrilinéaire et la séniorité ne rendent pas l'homme
maître de son ménage : "la femme reste libre de ses choix (de résidence,
d'affinités affectives, de ses activités, de poursuivre ou non son union...) et
les enfants disposent d'une grande marge d'accueil dans la parenté."[25]. De plus, c'est
la femme qui consacre l'union en acceptant rituellement l'homme comme bon
chasseur et ainsi digne d'être un mari. Mais la cohésion du couple ne peut durer
que par la bonne entente des conjoints. Le récit suivant, de Turnbull, montre
que les relations entre Pygmées sont assez complexes ; en effet, le souci de ne
pas perdre la face peut influencer les décisions : "A la suite d'une dispute
avec son mari, une femme se mit à enlever méthodiquement les feuilles de la
hutte. C'est un comportement qui est admis, car c'est la femme qui construit la
hutte et on considère que celle-ci lui appartient. Généralement, le mari
intervient pour la calmer, mais ce mari-là était particulièrement entêté et la
laissa retirer toutes les feuilles. Il se contenta de remarquer à haute voix
pour que tout le camp le sache que sa femme aurait très froid la nuit
prochaine... Elle ne pouvait rien faire d'autre que de continuer sans
enthousiasme et très lentement elle commença à enlever les bâtons qui formaient
la structure de la hutte. Elle était en pleurs, car elle aimait son mari et s'il
ne l'arrêtait pas, il ne lui resterait plus qu'à emballer ses quelques objets
personnels et à s'en retouner chez ses parents. Le mari paraissait anxieux aussi
; ils étaient allés trop loin tous les deux pour se réconcilier sans perdre la
face devant le camp qui attendait avec curiosité comment les choses se
termineraient. Alors qu'il ne restait plus que quelques bâtons à enlever, le
visage du mari s'éclaira tout à coup et il dit à sa femme de ne pas se
préoccuper d'enlever les bâtons, que seules les feuilles étaient sales. Elle eut
l'air stupéfaite, puis comprenant, lui demanda de l'aider à porter les feuilles
dans la rivière. Ils lavèrent gravement chaque feuille, les rapportèrent et la
femme reconstruisit joyeusement la hutte, faisant comme si elle avait retiré les
feuilles non pas parce qu'elle était fâchée, mais simplement qu'elles étaient
sales et attiraient les fourmis et les araignées. Naturellement, personne ne la
croyait, mais pendant plusieurs jours des femmes parlant d'insectes dans leurs
huttes, en détachèrent quelques feuilles pour les laver dans la rivière, alors
que cette façon de faire était très inhabituelle".
- Dénomination et généalogie
L'enfant ne porte un nom
qu'au bout d'un an. S'il meurt, la peine est moindre lorsqu'il quitte ce monde
sans nom. Le nom personnel est commémoratif et protecteur. D'autres noms peuvent
s'ajouter au cours de la vie. Un surnom est également utilisé lorsqu'il est
impossible, pour des raisons d'interdit, d'appeler les gens par leur nom
(belle-mère...), ou quand le sujet veut changer de nom, avec l'accord de la
communauté et ce, dans le but de contracter une alliance interdite ou de
disparaître. Un nom étranger, bantou ou chrétien peut être également porté, pour
flatter un patron, calmer l'ardeur d'un missionnaire...
2 Alliance, divorce et décès
a)
L'alliance
Le Pygmée se marie
exclusivement avec des Pygmées. Les rares métissages se font toujours par le
mariage d'une femme pygmée avec un Bantou.
Le Pygmée n'épouse pas de
personne qui porte le nom des lignages de son père ou de sa mère et cela jusqu'à
la troisième génération. Cette exogamie de lignage contribue à l'essaimage des
lignages à travers l'ire Aka et est considérée comme une des causes de fluidité
des bandes.
Les jeunes gens se
rencontrent et se choisisent librement. La communauté n'intervient que pour le
lieu de résidence. Le garçon doit avoir tué son premier gibier pour pouvoir
courtiser officiellement. La jeune-fille agrée le prétendant en buvant devant la
communauté l'hydromel que lui offre ce dernier. Le rapt peut être pratiqué quand
les parents sont hostiles à l'union. Une compensation matrimoniale est alors
exigée.
Idéalement, le mariage se
noue en favorisant l'échange de réciproque de deux jeunes filles, ce qui ne
modifie pas l'effectif du campement. Mais l'échange différé (avec dot), a
remplacé l'échange "tête à tête" sous l'influence des Grands Noirs, d'autant que
ce dernier est source de nombreux conflits.
Le fiancé va d'abord vivre,
pendant un certain temps, dans le campement de sa belle-famille. Il fournit les
produits de sa chasse et de sa cueillette. Il doit également fournir filet de
chasse, hache, plusieurs fers de sagaie. C'est le "service mariage" pour"prix de
la fiancée". Les Grands Noirs peuvent aider les Pygmées à constituer leur dot,
ce qui est une manière astucieuse de se créer des obligés endettés. Cette
compensation matrimoniale, qui est le contraire de notre dot, est habituelle en
Afrique Noire.
Le service mariage accompli,
le jeune homme peut retourner vivre dans son propre campement avec sa
femme.
Ainsi, dans la Bible, Jacob
servit son beau-père Laban durant quatorze ans pour obtenir sa fille Rachel
!
La polygamie existe : Le
Pygmée peut épouser successivement ou plus rarement, simultanément, deux soeurs.
Cependant, la polygamie de "capitalisation" est inconnue.
Le frère aîné du défunt peut
épouser la veuve (lévirat).
b) Le divorce
Le divorce est très fréquent
chez les Pygmées : versatilité des amours et mésentente de la femme avec sa
belle-famille sont les causes les plus fréquentes. Le divorce se concrétise par
une brève cérémonie devant l'aîné. Les époux déclarent leur hostilité et
prononcent un serment. Si la femme quitte son mari, la dot est remboursée par le
nouveau mari ou par la proposition d'une nouvelle épouse. Si c'est l'homme qui
abandonne sa femme, la dot est considérée comme une amende. Le choix des enfants
de partir avec l'un ou l'autre parent est totalement
respecté.
c) Le décès et
l'héritage
La mort d'un enfant ne met
pas en cause l'équilibre du groupe et ne compromet pas les alliances. En
revanche, la mort d'un adulte, homme ou femme entraîne le bouleversement du
groupe social et provoque un vaste mouvement socio-économique : déplacement du
campement, festivités de levée de deuil, réunion du lignage du défunt et des
lignages alliés. L'alliance compromise par le décès doit être réactivée, le sort
des enfants assuré et les biens matériels et spirituels du défunt transmis. Il
est intéressant de noter que les rituels de purification et de protection sont
effectués par la tante du "deuilleur". Une nouvelle alliance est proposée à la
veuve ou au veuf, qui est libre de l'accepter ou de la refuser. La mort d'une
mère constitue un drame pour les enfants de moins de huit ans. Les Grands Noirs
profitent souvent de l'occasion pour intégrer ces orphelins à leur société,
comme cadets.
Quant à l'héritage, vu le peu
d'objets matériels possédés, ce sont surtout ses "pouvoirs" que l'homme, proche
de l'agonie, céde à son fils aîné. Ce dernier coupe la "corde de vie" à la
taille de son père, en serrant son bras droit. Cette cérémonie, articulation
essentielle entre les générations, prend une importance solennelle dans le cas
d'un décès d'un aîné, d'un maître de chasse ou d'un
devin-guérisseur.
Nous verrons plus loin, de
quelle façon les Bantous tentent de s'immiscer dans les cérémonies de
deuil.
3) Les marginaux
Au sein de la société pygmée,
comme dans toutes les sociétés de l'Afrique Noire, le célibataire, le couple
sans enfant, la femme stérile, l'homme inapte à jouer son rôle d'adulte
masculin, celui qui a transgressé
un interdit majeur (inceste) et bien-sûr le fou, le chapardeur,
l'orphelin et l'étranger sont considérés comme des
marginaux.
Les Bantous, pour leur part,
estiment que l'ethnie Pygmée dans son ensemble est marginale à
l'humanité.
En résumé, l'organisation
familiale pygmée présente un certain nombre de spécificités
:
- La résidence n'est pas lignagère. Le lignage est ainsi dispersé sur
l'ensemble du pays Aka.
- Le mariage nécessite le consentement mutuel.
- La mère et l'épouse consacrent le jeune Pygmée comme chasseur et
valident le mariage.
- La tante du veuf mène les rituels de deuil.
C : ORGANISATION DE LA DECISION ET DE LA JUSTICE[26]
Les ethnies de la forêt sont
habituellement désignées sous le nom de sociétés "sans chefferie", "sociétés
sans pouvoir central", "sociétés anarchiques", "sociétés acéphales" ou "sans
état", "sociétés sans écriture", "sans classe sociale" et parfois, pour
certaines d'entre elles, de bandes ou de hordes.
Les études récentes ont
cependant montré qu'il existe, au sein de ces sociétés, une organisation de la
décision et que la justice y est rendue selon des coutumes biens
établies.
1) Comment s'organise le pouvoir chez les Pygmées
?
Les Pygmées vivent en
campements qui sont le centre de la vie sociale. Chaque campement se compose
d'environ 7 familles de lignages différents. Plusieurs campements, liés à un
même lignage bantou, chassent et cueillent sur le même territoire. L'ensemble
des territoires forment le pays Aka
a) Le pouvoir au niveau du
campement
Les décisions concernant le
campement sont prises par l'ensemble des hommes adultes. Toutefois, certaines
personnalités se distinguent :
- L'aîné du lignage majeur est responsable de la vie matérielle et
spirituelle. Il calme, arbitre, dirige les expéditions, surveille le partage et
la distribution du gibier, est responsable des biens collectifs. Il est le
représentant du campement à l'extérieur. Il sert de médiateur avec les esprits,
afin d'obtenir leur bienveillance et leur protection. Il mène certains rituels
propitiatoires et les rituels expiatoires.
- Le maître de la grande chasse est un chef prestigieux parce qu'il a une
un excellente connaissance du comportement du gibier et est doué de pouvoirs
magiques, il connaît notamment les arbres qui rendent invisible. Ses fonctions
temporelles et spirituelles sont circonscrites à la chasse-poursuite à la sagaie
du gros gibier, gorille et éléphant en particulier. Il mène les rituels
propitiatoires et expiatoires et de remerciement après l'abattage du gibier. Il
est responsable du partage du gibier.
- Le devin-guérisseur est le spécialiste du contact avec les esprits. Il
est le seul capable de traiter avec les dangereuses puissances spirituelles. Il
intervient à la demande de l'aîné du campement dans deux types de situations : d'une
part, lors de calamités collectives (épidémies, stérilité, morts...) dont il
recherche les causes (colères des esprits, malveillances de sorciers...) et les
moyens d'y remédier en exécutant les deux grands rituels de divination par le
feu et d'autre part, lorsque les mânes sont devenues défavorables, rendant la
chasse à la sagaie infructueuse ou en cas d'échecs répétés pendant la période de
chasse au filet. Le devin est assisté, dans ce cas, par son épouse, qui mène la
battue.
Le devin peut également,
moyennant rétribution, céder certains "pouvoirs" à des hommes ambitieux et
déterminés que le sort n'a pas favorisé.
- Le petit guérisseur limite ses interventions à quelques maladies.
- Les maîtres de chant, de danse et de combat (les opérations menées par
les Aka sont des opérations commando conçues sur le type de la chasse à la
sagaie et non de lutte ouverte en terrain découvert).
Parallèlement à ces
personnages de premier plan, les femmes disposent d'un pouvoir indirect dans la
mesure où elles contrôlent l'accés de l'homme au statut d'adulte. En outre,
elles peuvent le cas échéant devenir responsable d'un campement à la mort de
l'aîné ou pendant l'absence de ce dernier. Elles peuvent devenir guérisseurs
mais jamais elles obtiennent le statut de devin.
Enfin, chaque individu
possède des "pouvoirs" : un principe vital, un principe protecteur, des
"pouvoirs projectifs" (don d'ubiquité, de téléportation, de métamorphose...)
qu'il acquiert par héritage, initiation ou révélation.
b) Le pouvoir au niveau du
territoire
Lors du rassemblement annuel
des campements d'un même territoire, les aînés des campements choisissent parmi
eux l'aîné du rassemblement. Ce dernier dirige les activités collectives, en
particulier il mène les grandes chasses au filet, le rituel de fécondité et le
rituel de fin d'initiation. Il dirige toutes les cérémonies de consécration et
de renouveau qui clôturent la période du rassemblement. Ces pouvoirs ne lui sont
conférés que pour la durée du rassemblement annuel. Son autorité tient aux
succès de ses entreprises cynégétiques et rituelles. Sa femme est la seule de
son sexe à être admise dans le camp des initiés et à participer aux rituels de
fin d'initiation.
Ces rassemblements sont très
importants pour la société Pygmée : les alliances sont confortées, les droits
d'usage discutés ainsi que les relations de clientèle avec les Bantous. Une
nouvelle génération est admise dans le rang des adultes.
c) Le pouvoir au niveau du
pays Aka
Aucun pouvoir ne s'exerce au
niveau du pays Aka bien que les lignages se distribuent dans tout le pays Aka,
indépendamment des territoires.
L'aîné de chaque lignage
centralise connaissance et pouvoir dans le domaine limité de la filiation et des
alliances. La transmission de ce pouvoir est héréditaire, mais le lignage ne
constituant ni une unité territoriale ni de résidence, ces pouvoirs semblent
abstraits et n'interviennent pas dans la vie quotidienne.
Il n'a pas de fonction
religieuse. Il doit simplement rendre un culte du souvenir aux esprits des
ancêtres du lignage.
Conclusion:
Les pouvoirs de commandement
(aînés), économiques (maîtres de chasse), militaires (maîtres de combat) et
spirituels (devins) sont à la fois séparés (aucun individu ne peut les cumuler
tous), morcelés dans l'espace (aîné du campement, du territoire, du lignage) et
dans le temps (annuel pour l'aîné du rassemblement), et partagés (les rituels
sont pratiqués par diverses personnalités selon la
cérémonie).
Les fonctions supérieures
s'accompagnent d 'interdits alimentaires et sexuels, d'obligations de
comportement et de risques. Ces fonctions n'entraînent aucun bénéfice personnel,
toute activité étant dédiée au groupe[27].
Il existe des contre-pouvoirs
aux aînés : consentement du groupe, refus de servir l'aîné, acquisition du don
de divination par révélation, choix de l'aîné, par le père, parmi ses
enfants.
Les aînés doivent également
maintenir entre les individus une égalité des droits, des chances et des
ressources.
Enfin, la femme constitue le
plus formidable contre-pouvoir en ce qu'elle permet au mâle d'acquérir le statut
d'homme.
2) Comment s'organise la justice ?
La société reconnait un
certain nombre de délits et de crimes. Elle prévoit pour chacun d'eux une
sanction. La justice est rendue par l'aîné avec le consentement du
groupe.
a) Les crimes et les délits
et leurs sanctions
L'atteinte à la vie humaine
est durement sanctionnée :
- Le meurtre : si la victime et le meurtrier appartiennent au même
lignage paternel, le meurtrier est puni de mort physique et généalogique, en
revanche, s'ils appartiennent au même lignage maternel ou à des lignages alliés,
le meutrier est puni de bannissement (mort sociale) et condamné à verser une
compensation au lignage de la victime ; enfin, s'ils appartiennent à des groupes différents, seule la
compensation est requise. Si la compensation n'est pas estimée suffisante une
lutte armée est possible entre les groupes.
- Le rapt de femme est assimilé à un meurtre et théoriquement puni de
mort. En réalité, le coupable doit verser une compensation égale au "prix d '
une vie" augmenté de la valeur du "service mariage".
- La sorcellerie est châtiée proportionnellement au crime commis : mise à
l'écart, bannissement ou mise à mort du sorcier découvert par le
devin.
- La rupture d'interdit est une faute commise à l'égard des esprits. Ces
derniers infligent au coupable ou à son entourage des peines allant de la
stérilité aux maladies ou à la mort. Un appel au devin est nécessaire selon que
le coupable ignore ou pas sa faute. Le coupable doit pratiquer des rituels de
rachat.
- Le suicide, qui intervient le plus souvent par pendaison à la suite
d'un chagrin d'amour ou d'un bannissement, entraîne l'errance de l'âme du
défunt, sans possibilité de réincarnation.
La propriété est limitée mais
protégée. Elle revêt deux formes : collective ou individuelle. Les ressources
forestières peuvent être exploitées collectivement par tous les campements du
territoire, à condition de respecter les droits d'usage. La propriété
individuelle, quant à elle, s'applique aux ressources végétales découvertes et
ayant fait l'objet d'un marquage, au gibier pris au piège, aux outils, aux armes
et aux rares effets personnels. Toute atteinte à la propriété fait l'objet d'une
sanction :
- le non-respect des droits d'usage des ressources collectives donne lieu
à des compensations, voire à des luttes armées entre bandes, notamment lors de
la chasse au gros gibier.
- le non-respect des marques est sanctionné par une compensation en
"fers" si le voleur est étranger au
campement, en prestation à l'aîné s'il est du campement.
- Le vol du miel est considéré comme le vol d ' une vie et puni
théoriquement de mort ; en réalité il oblige à une compensation en
"fers".
- Le vol de gibier entraîne une compensation en
"fer".
Cependant, le vol est
extrêmement difficile dans ces petites communautés.
Les délits relatifs aux
relations sociales et familiales sont également sanctionnés
:
- L'adultère est une cause de divorce trés fréquente. Il prend une
dimension dramatique quand la femme est enceinte car les relations
extra-conjugales sont censées mettre en jeu la vie de l'enfant : en effet, il y
a obligation de fréquents rapports sexuels entre les parents pendant la
grossesse (en vue de fortifier le foetus) et continence absolue de l' un comme
de l'autre, de l'accouchement jusqu'à ce que l'enfant marche pour concentrer
toutes les forces vitales des parents selon M.C.Thomas. Si l'enfant vit, les
rituels de purification sont suffisants ; en revanche, si l'enfant meurt, une
lourde compensation est nécessaire, enfin si l'enfant et la mère meurent et si
l'adultère est le fait du mari, ce dernier doit payer diverses compensations et
se voit interdire tout nouveau mariage.
- Les conflits de génération sont sanctionnés par l'obligation pour le
cadet de changer de campement ou de créer son propre campement, lorsque les
divergences entre cadets et aînés n'ont pu être réglées par la pression du
groupe. Si le cadet refuse de partir, il est symboliquement exclu du groupe par
la malédiction.
D'autres conflits cités par
Demesse et Turnbull entrainent également diverses sanctions : pose secrète d'un
filet individuel devant le filet collectif, appropriation d'une plus grande part
de gibier, oubli de chanter à l'unisson les chants sacrés au moment où la forêt
répond à l'appel des hommes...
- Les conflits mineurs tels que : tentative d'un chasseur d'éléphants de
transformer son prestige de chasseur en autorité sur le groupe, insultes entre
individus sont sanctionnés par de simples quolibets, émis par le groupe ou mimés
par le bouffon.
b) Comment est rendue la
justice ?
La justice est rendue par
l'aîné du campement assisté des anciens et en présence de tout le
campement.
Ce procès public ne comporte
pas d'ordalie comme chez les Bantous.
En cas de litige, la
procédure prévoit l'appel à l'aîné du rassemblement des campements ou à l'aîné
du lignage, selon la nature du conflit.
Dans tous les cas, les
sanctions doivent réunir un accord
unanime du groupe. Elles sont, de ce fait, le plus souvent modérées et
dépourvues de brutalité. Leur but est, en effet, plutôt que de rendre à chacun
selon son dû, de réconcilier les parties afin de les faire coopérer au
fonctionnement du campement et afin de restaurer l'équilibre du groupe,
équilibre essentiel à sa survie. Selon Turnbull, cela nécessite un sens raffiné
des rapports entre individus en vue d'éviter à chacun de" perdre la face". En conséquence, il
faut convaincre plutôt que contraindre. Pour Godelier, le refus systématique de
la violence et de la répression, ainsi que de la guerre est dû aux contraintes
(dispersion, coopération, fluidité) de la production.
Toutefois, il est certains
cas où des pratiques plus brutales sont nécessaires. Il en est d'autres qui
entraînent la scission de la bande.
3) Les coutumes pygmées sont-elles compatibles avec les Droits de
l'Homme reconnus par les conventions internationales ?
a) Les droits civils et politiques
La jurisprudence européenne
classe les droits de l'homme en droits intangibles, droits conditionnels et
droits "indirects". "A l'exception de la Charte Africaine des Droits de l'Homme
et des Peuples, [...] les conventions internationales, Pacte International sur
les Droits Civils et Politiques (PIDCP), la Convention Européenne des Droits de
l'Homme (CEDH) et la Convention Américaine des Droits de l'Homme (CADH),
contiennent une liste de droits insusceptibles de dérogations.[...] Quatre
droits, communs aux trois grands textes de proclamation, forment le standard
minimun des droits de l'Homme : ils sont applicables à toute personne, en tout
temps et en tout lieu. Ce sont les droits intangibles"[28]. Les autres
droits individuels ne bénéficient que d'une protection relative, ils sont
qualifiés de droits conditionnels. Enfin, les droits "indirects" sont les droits
dont l'individu ne peut se prévaloir qu'en liaison avec un autre droit
garanti.
* Les droits intangibles :
1 - Le droit à la vie. Dans
les groupes de petite taille, tels
les campements pygmées, une vie humaine est très importante. En conséquence, les
Pygmées recherchent toujours le consensus et tentent toujours de régler les
conflits de la manière la plus douce possible, voire avec humour. Il est
extrêmement rare que l'ostracisme et la peine de mort soient rarement prononcés,
ces peines étant la plupart du temps transformées en
compensations.
2 - L'interdiction de la
torture et des peines ou traitements cruels inhumains et dégradants. Ces
comportements sont étrangers à la société pygmée.
3 - L'interdiction de
l'esclavage, de la servitude et du travail forcé et obligatoire. Contrairement à
leurs voisins Grands Noirs, les Pygmées ignorent ces formes d' exploitation de
l' homme.
4 - Le principe de la
légalité des délits et des peines. Nous avons vu précédemment que la coutume
ancestrale pygmée classifie les crimes et délits, ainsi que les peines
encourues, y compris en cas de sorcellerie.
* Les droits conditionnels :
1 - Les libertés de la
personne physique.
La liberté de circulation est
totale chez les Pygmées. Elle est même favorisée par la dispersion des lignages.
S'ils sont étrangers aux lignages du campement, ils doivent fournir une
prestation compensatoire.
2 - Le droit à un procès
équitable.
Nous avons vu que les procès
étaient publics, avec possibilité d'appel.
3 - Le droit au respect de la
vie privée et familiale.
Le mariage pygmée répond à
l'exigence du consentement mutuel de la Déclaration Universelle des Droits de
l'Homme, mais il le soumet à deux conditions. Le mariage ne peut être consacré
que si, d'une part, l'époux a été reconnu chasseur par sa mère et les femmes du
camp et si, d'autre part, il s'engage à effectuer le "service mariage" chez ses
beaux-parents[29].
4 - Les libertés de la
pensée.
La liberté d'opinion est très
limitée au sein du campement. En effet, en cas de désaccord grave avec l'opinion
générale, le réfractaire doit quitter le campement, s'il ne veut pas être maudit
par l'aîné et donc devenir un marginal. Toutefois, les flux permanents entre les
bandes permettent une certaine liberté de pensée, au niveau du
territoire.
5 - Les libertés de l'action
sociale et politique.
Elles sont limitées. Seuls
les aînés participent aux décisions qui concernent le campement. Leur action
doit cependant être conforme à la volonté des adultes mâles du groupe. En cas
d'absence des hommes, notamment lors des chasses à la sagaie, la femme de l'aîné
prend la direction du campement.
6 - Le droit de
propriété.
La propriété individuelle est
limitée aux objets usuels. En revanche, les armes et les outils appartiennent
aux aînés. Les cadets peuvent cependant les utiliser contre
prestations.
* Les droits indirects :
1 - Les droits
complémentaires.
Le droit à un recours est
effectif. Celui-ci est porté devant l'aîné du campement, du rassemblement ou du
lignage.
Les possibilités de
discrimination sont limitées du fait de l'homogénéité de la société
pygmée.
2 - Les droits dérivés des
étrangers et des détenus.
Nous avons vu que les
étrangers sont admis au sein du groupe, à condition de participer aux activités
de ce dernier.
La société pygmée ne connaît
pas de détenus.
b) Les droits sociaux,
économiques et culturels
- Le droit au travail. Tout Pygmée participe, en fonction de ses
capacités, à la recherche de subsistances. Le partage du gibier est parfaitement
codifié et fait de façon équitable.
- Le droit à la protection sociale s'exprime, au sein de la société
pygmée, d'une part, dans la redistribution de la nourriture à tous les présents
du camp, même s'ils n'ont pas participé à la chasse et d'autre part, à la prise en charge
des vieillards, veuves, orphelins, malades...
- Les droits culturels. Tous les jeunes enfants sont préparés par leurs
mère et père à leurs futures activités. Plus tard, au cours de leur initiation,
ils reçoivent non seulement une formation aux activités matérielles, mais aussi
une formation spirituelle : cosmogonie, signification des rituels et du masque
d'Azengi.
Enfin, durant leur
adolescence, ils participent avec les adultes aux activités de chasse,
cueillette, mais aussi danses et chants.
Tous les adultes participent
à la vie culturelle, en prenant part à toutes les cérémonies de la
communauté.
c) Les
devoirs
"Les devoirs envers la
communauté dans laquelle seul le libre et plein développement de sa personnalité
est possible", imposés à tout individu par l'article 29 de la Déclaration
Universelle des Droits de l'Homme, trouvent une illustration dans l'obligation
de coopération de tout Pygmée avec les membres de sa famille et les autres
membres du campement.
Ainsi, la société pygmée
n'est, comme il a été souvent écrit, ni un "état de nature", ni une "anarchie
sanglante", ni une "société
paradisiaque", mais une société où la décision et la justice sont organisées.
Les spécificités de cette organisation sont :
- le respect de la volonté du groupe,
- l'atomisation du pouvoir entre les aînés et les
spécialistes,
- la recherche du consensus et de l'équilibre du groupe, plutôt que la
réparation de la faute, dans les décisions de justice. Dans ce but, les
compensation sont préférées aux sanctions lourdes.
- Le respect coutumier des droits de l'Homme, qualifiés aujourd'hui
d'intangibles.
D.
LA CULTURE ET LA RELIGION PYGMEES
1) Ethnicité
L'ethnicité est le sentiment,
pour un groupe humain relativement important, d'appartenance à une communauté et
de différence vis-à-vis des autres peuples. Des processus psycho-affectifs de
projection-identification jouent un rôle clef dans le maintien de l'identité
sociale (parenté issue d'un même ancêtre, fraternité collective...). Edgar Morin
qualifie l'identité sociale de "cristalisation psychique égo-socio-centrique"[30].
S'il n'existe pas
aujourd'hui, comme pour les Indiens d'Amazonie ou d'Amérique du Nord,
d'organisation ethnique pygmée, cela ne signifie pas, pour Bahuchet, que les
Pygmées n'ont pas de conscience ethnique. Ils ont conscience de leur différence
et pour se distinguer des "villageois", ils utilisent quelquefois les termes de
"Babinga" ou de "pays", voire de "Piguimé"[31]. En outre, nous
le verrons dans le chapitre : relations Pygmées/Grands Noirs, leur infériorité
civile ne leur échappe pas.
Un comportement fait
d'indépendance et d'humour caractérise également les
Pygmées.
2) Langues
Les langues pygmées se sont
constituées à partir de langues bantoues, oubanguiennes et soudaniennes.
Cependant, de nos jours, les groupes pygmées ne parlent pas les mêmes langues
que leurs voisins Grands Noirs, du fait des migrations des diverses communautés
au cours des temps.
Du fait de la diaspora
lignagère, les langues pygmées couvrent des surfaces considérables : ainsi la
langue Aka est parlée sur un territoire de 100 000 km², la langue Baka sur 75
000 km², alors que les langues villageoises couvrent en moyenne 5 000
km².
Enfin, notons que les Pygmées
ne parlent pas la langue officielle du Nord -Congo, le
Lingala.
3) La religion pygmée
La religion pygmée appartient
au groupe des religions animistes.
Le Pygmée croit à l'existence
de l'âme et à la vie future et corrélativement à des divinités directrices et à
des esprits subordonnés. Les âmes bienveillantes sont considérées comme des
mânes et les âmes malveillantes comme des démons ou des mauvais génies. Les
animaux peuvent avoir une âme, ainsi que les plantes. Les âmes peuvent être
manipulées par les sorciers ou les esprits. L'univers est un tissu de forces
bénéfiques, appelées Kulu ou maléfiques, dénommées Kose, sur lesquelles agissent
le verbe du devin et les rituels.
La religion pygmée est fondée
sur une cosmogonie, des mythes d'origine, un panthéon, un culte et des rituels.
Elle nécessite l'intervention de personnalités chargées de conduire les
rituels.
a) La cosmogonie pygmée
Pour les Akas : au début des
temps, Dieu créa le monde, le Ciel puis la Terre sur laquelle il mit la Forêt
avec tous les animaux. Il créa le premier couple, Tollé et sa soeur Ngolobanzo,
puis un cadet, Tonzanga. Ces jumeaux primordiaux engendrèrent les êtres
humains.
La cosmogonie des voisins
bakas est un peu plus compliquée,
mais construite sur le même modèle : Komba, Dieu créateur a créé toutes
choses, tous les êtres et le couple de jumeaux primordial. En même temps, la
soeur aînée de Dieu a donné trois enfants, dont Waïto. Waïto, le héros
civilisateur, a épousé les deux soeurs et a donné également naissance au couple
de jumeaux primordial. Waïto est à la fois mari, frère et fils de sa propre
mère. Tous les personnages forment une entité hermaphrodite qui a donné
naissance aux Pygmées et aux Grands Noirs. Waïto a aussi dérobé le feu à Komba,
pour le donner à l'humanité. Il lui a également dérobé tous les biens (gibiers,
femmes, sexualité...). Komba, pour se venger, a alors envoyé la mort. Komba
reste au ciel, mais il envoie son esprit Jèngi, qui apporte aux hommes la
connaissance du monde par l'initiation. Jèngi protège les hommes, préside à leur
vie, à leur mort et à leur renaissance comme esprit dans la
forêt.
b)Les mythes
d'origine
Parmi les mythes pygmées
d'origine, deux sont intéressants pour expliquer les relations Pygmées/Grands
Noirs :
- Un mythe raconte qu'un groupe d 'hommes perdit l'usage du feu et serait
à l'origine des chimpanzés. Ceci est à mettre en parallèle avec la croyance,
pour certains peuples Grands Noirs, notamment les Monzombos, que les Pygmées
sont issus du chimpanzé.
- Un autre mythe prétend que les Pygmées habitaient le long des fleuves
dans de beaux villages, connaissaient l'agriculture et la forge. Une femme les
poussa à aller à la chasse, en
revenant ils trouvèrent des gens sauvages issus de la forêt qui les
dépossédèrent de leurs cultures et de la forge.
c) Le panthéon
pygmée
Le panthéon pygmée est dominé
par un Etre Suprême inaccessible ,
Bombé, qui, depuis la création, entretient peu de rapports avec le monde des
hommes et s'est retiré au ciel. Il occupe le sommet de la pyramide des
Etres-Forces, d'où il préside à l'ordre du monde.
Des divinités secondaires
servent d'intermédiaire entre l'Etre Suprême et l'Homme. En tant que déléguées
de Dieu, ces divinités interprètent la volonté divine. En tant qu'intercesseurs
auprès de Dieu, elles rendent possible et efficace le sacrifice. Ce sont l'âme
des grands Ancêtres : Zèngi et son cadet Ziakpokpo.
Une autre catégorie de
puissances dérivées ont en charge les phénomènes cosmiques : astres , fleuve...
Ces entités métaphysiques ne sont que la concrétisation des forces
divines.
Le panthéon se complète des
mânes des Ancêtres, des esprits du gibier, en particulier des éléphants, des
génies de la brousse, des génies des Grands Noirs, ainsi que d'un esprit
monstrueux : un ogre qui dévore les Pygmées et qui serait une représentation de
Grands Noirs anthropophages... Zèngi domine l'ensemble des esprits et des
mânes.
d) Le culte des
Ancêtres
D'après Fortes et Goody, en
Afrique Noire, le culte des Ancêtres et le système de filiation et de
transmission qui lui est lié, constituent le fondement de l'ordre social et de
sa reproduction [32].
La transformation d'un mort
en ancêtre est un passage ritualisé et se déroule en deux temps : d'une part, le
traitement du cadavre, période néfaste où l'esprit du mort est malveillant et
d'autre part, la transformation de cet esprit en ancêtre, avec réaffirmation de
la cohésion du groupe. Les victimes de malemort ne franchissent jamais ce second
passage et demeurent des esprits errants et dangereux.
Il existe deux sortes
d'ancêtres : les Ancêtres lointains, qui sont les garants des normes et des
valeurs de la société et les Ancêtres proches, qui gèrent les modalités de la
transmission des droits, des privilèges et des biens. Un Ancêtre transmet
toujours quelque chose à ses descendants qui, en retour, les
honorent.
Les ancêtres sont, en outre,
des figures de l'autorité : figures bienveillantes si les vivants ne
transgressent pas les normes, figures qui jugent et punissent dans le cas
contraire.
L'aîné est l'intermédiaire
privilégié entre les vivants et les ancêtres défunts.
e) Les rituels
pygmées
La vie quodienne et privée,
aussi bien que la vie publique, est rythmée par toutes sortes de rituels qui
font que le religieux est intimement mêlé à tous les moments et à toutes les
étapes de la vie du pygmée. Les rituels constituent des techniques symboliques
destinées à se concilier les puissances surnaturelles, afin d'obtenir abondance
et fécondité, de prévoir l'avenir et d'apaiser les esprits
irrités.
Les rituels pygmées sont
extrêmement nombreux. Ils peuvent être collectifs, domestiques ou personnels.
Ils peuvent, de plus, avoir un caractère saisonnier, occasionnel, ou
correspondre à des étapes de la vie. Il est donc nécessaire de les classer,
avant d'en faire l'analyse. Il nous apparaît que la classification des régimes
de l'imaginaire, de Gilbert Durand, est appropriée[33]. Nous classerons
dans :
- Le régime intimiste : les rites propritiatoires et
d'appropriations.
- Le régime héroïque : les rites divinatoires et de
purification.
- Le régime dramatique : les cérémonies complexes de passage comme le
deuil et l'initiation, le grand rituel de fécondité, le rituel de flagellation,
le rituel de collecte du premier miel et les rituels
expiatoires.
* Les Rituels propitiatoires et
d'appropriation
Ces rituels précèdent les
chasses à la sagaie et au filet, dans le but de se concilier les esprits des
animaux et les mânes. Citons, par exemple, le rituel destiné à l'esprit de
l'éléphant : il consiste en une danse particulière qui évoque sans ambiguité la
démarche de l'éléphant. Un rituel de divination complète ce rituel
propitiatoire.
* Les Rituels de divination
Les rituels de divination ont
pour but de connaître les causes des désordres et des moyens d'y remédier. Dans
le cas de la chasse, par exemple, la divination est l'ultime recours, lorsque
les rituels propitiatoires sont restés inefficaces. Demesse décrit le rituel de
l'Ebumba qui précède les grandes
chasses : "Durant toute une journée les hommes dansent en rond autour d' un feu
sur un rythme tenu par les tambours, tout en agitant des hochets de vannerie ;
tandis qu'assises à l'écart les femmes les accompagnent de leurs chants. Le feu
porte un nom propre qui change à chaque cérémonie... A l'issue de cette
interminable ronde, le "voyant" s'isole un moment dans sa hutte pour y absorber
un hallucinogène... La transe le gagne... dans la base des flammes, il discerne
l'image d'un endroit où le gibier est abondant et où on réinstallera le
campement ; puis la vision s'éteint et l'homme tombe en catalepsie."[34].
Pour Durand, la divination
est une double vue, une clairvoyance caractéristique du schème d'élévation,
fondement du régime diurne. Elle est liée, sur le plan symbolique, à la
technologie des armes.
* Les rituels expiatoires
Les rituels expiatoires
s'adressent aux esprits des animaux tués, pour leur signifier qu'on n'oublie pas
leur sort. Ils consistent, en général, à essuyer le sang de l'animal qui couvre
les mains des chasseurs, sur une tige d'arbuste plantée près des claies où sèche
la viande.
* Les cérémonies de l' initiation
Le jeune Pygmée est soumis, à
la puberté, aux rituels de l'initiation. La puberté est une puberté sociale qui
dépend de la maturité intellectuelle du jeune garçon. Cette initiation est un
rituel de passage qui comporte trois temps décrits par Van Gennep, dès 1909 :
séparation, latence, agrégation :
- La séparation consiste à enlever le garçon à sa mère. Le crâne est
rasé, les sourcils et les dents sont taillés en pointe et le corps est couvert
de teinture rouge. Ces pratiques signifient explicitement la volonté de se
distinguer de l'animalité. En fait, sur le plan symbolique, elles constituent
des rites de coupure et de séparation et des techniques de purification. A cette
étape, le mal et la mort semblent victorieux.
- La période de latence consiste à la réclusion en forêt du jeune Pygmée
pendant plusieurs mois au cours desquels il apprend la chasse, la façon de
devenir invisible au gibier, les mystères de la religion et le secret du masque.
Cette période, loin du village et de ses parents, constitue une inversion par
rapport à la vie normale. Le jeune garçon perd sa naïveté. Pour Laburthe-Tolra
et Warnier, cette épreuve est une "véritable vérification d'identité du mâle en
tant que mâle... une école de scepticisme et de réalisme... que les masques ne
sont que des hommes et non des esprits, que la voie mystérieuse du dieu ou de
l'animal... n'est due qu'à la vibration du rhombe... que le sacré ne sert ici
qu'à dissimuler l'identité du pouvoir social."[35].
Il est intéressant de noter
qu'il n'existe pas, chez les Pygmées, au cours de la période de latence, de
rituel d'inversion sexuelle, ni de rituel d'enfantement des initiés, ni de
rituel d'appropriation de la force féminine, comme c'est le cas chez d'autres
peuples : subincision australienne, tatouage féminin sur la nuque des
Bétis...
Cette période de germination,
d'apprentissage de la vie nouvelle se termine avec la première sortie collective
des enfants de la même promotion.
- L'étape d'agrégation s'effectue lors de la grande cérémonie de
fécondité qui a lieu au début de la saison sèche et qui est dédiée au maître des
mânes, Zèngi. L'Esprit Suprême est personnifié, à cette occasion, par un masque
de raphia, autour duquel dansent les nouveaux initiés.
A l'issue de ces trois
étapes, l'initié n'est encore qu'un "apprenti. Deux autres rituels sont
nécessaires pour lui conférer le statut d'adulte :
- Après avoir tué son premier gibier, "l'apprenti" est considéré comme
apte au mariage. Son premier gibier est fêté par une cérémonie de jubilation,
menée par sa mère qui prépare elle-même la viande et la distribue aux autres
femmes du campement. A partir de ce jour, il lui est interdit de manger la
viande des animaux qu' il a tués.
- Après avoir tué une quantité importante de gros mammifères, le jeune
homme est consacré chasseur, par les femmes et son mariage est validé au cours
d'une cérémonie appelée Banzi.
A l'issue de cet ensemble de
cinq rituels, l'initié peut participer avec les adultes à la chasse à
l'éléphant. Il est devenu un adulte accompli.
En conclusion, notons que ces
rituels confirment la position du psychanaliste Bettelheim pour lequel les
femmes sont les référents, les répondants et les garanties de l'initiation des
hommes.
* Le rituel de la collecte du premier miel
Ce rituel est en rapport avec
le cycle astrobiologique, puisqu' il est pratiqué au début de la saison des
pluies etqu'il se déroule au pied de l'arbre mbaso en fleurs. Les Pygmés se
flagellent doucement le corps avec desrameaux dont les feuilles sont censées se
charger des forces malfaisantes (Kose) que tout homme porte en lui[36].
Ce rituel comporte plusieurs
aspects : un aspect purificatoire et un aspect agro-lunaire. En effet, la
flagellation est un équivalent de la mutilation et du sacrifice. Par ailleurs,
l'arbre en fleurs est un symbole de vie et surtout un symbole de victoire du
devenir sur la répétition du cycle.
* Les cérémonies funèbres
Quand il sent sa fin proche,
le père transmet ses "pouvoirs" à son fils qui doit couper la "ficelle de vie"
qu'il porte à sa ceinture. Les rituels funèbres se déroulent alors en deux temps
:
- Le mort est exposé sous un auvent de feuilles, puis enterré au centre
du camp. Le veuf (ou la veuve) reçoit un collier de fibres de raphia qui lui
permet de survivre sans craindre la colère du défunt. Enfin, le campement est
abandonné. Le deuil dure deux lunes pour les femmes, trois lunes pour les
hommes, pendant lesquelles le deuilleur observe certains interdits sexuels et
alimentaires.
- la levée de deuil. La tante paternelle du deuilleur coupe le collier
qu'elle avait tressé pour éloigner la colère des esprits. Le deuilleur peut
alors, à nouveau se marier et un nouveau conjoint lui est présenté. Enfin, le
rituel de fécondité, qui consacre le nouveau camp, peut
commencer.
* Les rituels de fécondité
Les rituels de fécondité
prennent place, habituellement, au début de la saison sèche, mais il sont
également pratiqués à la suite d'un décès ou d'un bouleversement, enfin, lors
d'une nouvelle installation de campement. Ils sont destinés au maître des mânes
Zèngi et sont menés par l'aîné des rassemblements. C'est au cours de ces rituels
qu'a lieu la phase finale et publique de l'initiation des jeunes
garçons.
Ces rituels rassemblent un
grand nombre de personnes venant de plusieurs campements et peuvent durer
plusieurs jours, parfois un mois. La chasse est pratiquée avec plus d'intensité
que d'habitude ; le gibier capturé est plus nombreux. Il est partagé et consommé
au cours d'un festin suivi de danses accompagnées de chants polyphoniques qui
durent presque jusqu'à l'aube. Le matin, la voix de la Forêt appelle les Pygmées
à de nouvelles chasses et de nouvelles danses. Gare à celui que la fatigue de la
nuit empêche de se réveiller, lorsque cette voix se fait entendre ! Il risque d'
être mis à mort ou banni[37].
* Les rituels domestiques
Certains rituels sont
observés au sein de chaque famille pygmée. Citons, par exemple, les rituels
expiatoires pratiqués par les parents, pour protéger leurs enfants en cas de
transgression d' interdits, et qui
consistent entre autre à des fumigations.
Enfin, chaque homme et chaque
femme possèdent également des "pouvoirs" spirituels, des "charmes" pour
favoriser les chasses ou s'attirer les faveurs de l'autre
sexe...
f) Les meneurs de rituels
Nous retrouvons ici la même
atomisation du pouvoir spirituel que pour le pouvoir
politique.
* Les meneurs masculins.
Les meneurs masculins sont :
l'aîné du campement, l'aîné du rassemblement des campements, l'aîné du lignage,
le maître de chasse et le devin.
- L'aîné du campement est le médiateur entre les membres de sa communauté
et les esprits. Il est le porte-parole des Ancêtres. Il mène le rituel de
collecte du premier miel, les rituels expiatoires après la chasse, la
flagellation collective, qui a lieu lorsque le campement pygmée quitte la
proximité d'un village bantou.
- L'aîné du rassemblement des campements mène la grande cérémonie
annuelle de fécondité ainsi que les cérémonies de fécondité qui prennent place
lors de l'établissement d'un nouveau camp ou de la levée de
deuil.
- L'aîné du lignage est chargé de rendre aux esprits des Ancêtres du
lignage, un culte du souvenir.
- Le maître de chasse conduit les rituels de chasse à la sagaie, en
particulier le rituel de chasse à l'éléphant, ainsi que les rituels expiatoires
après la chasse.
L'idéal de tout chef de
famille est de cumuler les fonctions d'aîné du campement et de maître de chasse.
Il concentrerait, dans ce cas, les pouvoirs social et
économique.
- Le devin mène les grands rituels de divination. Il n'intervient qu'a
posteriori, à la demande des aînés, pour remédier aux troubles qui affectent la
vie du groupe, notamment en cas de mauvaise chasse, d'accidents répétés,
d'épidémies, de stérilité, de sorcellerie...
Il est également responsable
du rituel précédant les chasses au filet. Le devin exerce, en outre, une
fonction de thérapeute, que nous décrivons dans la IIème partie de ce
travail.
Le devin a reçu "l'art de
voir" au cours d'une longue initiation, pendant laquelle il subit une
scarification de la cornée et il apprend le secret du pouvoir des plantes. Il
est alors apte à entrer en contact avec les esprits. Certains devins "voient"
dans le feu, d'autres au cours d'une transe.
* Meneurs féminins
Les meneurs féminins sont :
la mère, l'épouse, la tante paternelle, la femme du devin et la femme de l'aîné
du campement..
- La mère conduit le rituel de la cérémonie du premier
gibier.
- L'épouse mène le rituel de consécration du chasseur. D'autre part, elle
peut, lorsque son mari tarde trop à rentrer d' une chasse, tenter d'amadouer les
esprits en jouant d'un arc musical.
- La tante paternelle est responsable des rituels de
funérailles.
- La femme du devin dirige la battue, au cours du rituel propitiatoire
précédant la chasse au filet.
- La femme de l'aîné du campement mène le rituel propitiatoire ainsi que
le rituel de fécondité qui lui succède, lorsque les hommes s'absentent trop
longtemps du campement, lors des chasses à la sagaie.
4) L'art pygmée
Contrairement aux Bantous qui
sont de grands sculpteurs, on ne rencontre chez les Pygmées ni statue, ni masque
sculpté.
L'art s'exprime sous la forme
de quelques décorations corporelles : scarifications en chevrons zigzagant sur
l'épaule, dents taillées en pointe, taches de couleurs brune, rouge ou noire,
posées avec le pouce, comme le faisaient les hommes de la préhistoire sur les
peintures rupestres. Les jeunes filles, quant à elles, trempent leurs doigts
dans une encre noire de gardénia et dessinent sur leur visage ou sur les écorces
des traits d'une infinie précision : figures très pures que l'humidité, la
lumière, l'usure effacent en quelques mois.
Les pagnes d'écorce sont
décorés de motifs géométriques qui peuvent être extrêmement
compliqués.
Mais ce sont surtout la
musique9[38] et la danse qui
font la réputation d'artistes des Pygmées. Chaque cérémonie est marquée par
d'amples polyphonies où chacun donne libre cours à ses improvisations [39]. A ce propos,
écoutons Molins : "Les femmes ont quitté les huttes pour s'accroupir avec leurs
enfants au milieu de la clairière. Myung, une des trois filles célibataires,
entonne un chant, le groupe se rapproche dans un même élan. Le rythme s'impose.
Amy fait résonner son tambour, le popo-ubu[40]. La danse
l'emporte sur le chant. Un cercle se forme. Quatre garçons et autant de filles
se font face et esquissent des pas sur place. Pemba se détache et mime une
figure furtive au milieu du cercle, face à Myung. Il a fait son choix. Au tour
suivant, la belle Wallire invite Koko. Jamais les corps ne se touchent. Les
chants sont différents. Ils semblent avoir une autre sonorité, plus primitive,
presque gutturale. Les hommes ont formé un choeur à l'unisson pour imiter les
animaux.
Maintenant, à tour de rôle,
ils simulent leurs proies favorites, l'antilope bongo, le lièvre, le chimpanzé ;
des animaux qu'ils ont chassés et ceux qu'ils auraient voulu tuer... l'éléphant,
le gorille... Une polyphonie complexe se développe à travers les chants
collectifs. Le soliste, Kaïse, et les choeurs des hommes aux voix basses
résonnent dans la jungle. Les timbres plus aigus des femmes vont et viennent
comme les vagues et le ressac. Hommes et femmes se succ7dent, dialoguent, se
superposent. Rondes musicales où les voix entrent tour à tour, s' ajustent en
canon. Elles s' imitent et rivalisent pour finir en improvisation sans jamais
perdre le rythme. Suite de phrases mélodieuses où les paroles ne sont plus que
voyelles et syllabes dépourvues de sens. Distinctes de la parole humaine.
Peut-être est-ce là le véritable langage des Pygmées, le Ki-mbuti qu' aucun Bantou ne peut
comprendre. Mais pour les éfés, ces
onomatopées dépourvues de structures ont un sens. Chacun invente ses propres
mots"[41].
Conclusion sur la culture et
la religion pygmées.
Les Pygmées ont conscience
d'appartenir à une ethnie différente.
Les Pygmées du Nord-Congo
parlent tous la langue Aka, mais ne comprennent pas la langue officielle de la
région, le Lingala.
La religion pygmée appartient
au groupe des religions animistes. Le médiateur, entre Dieu et les hommes, est
le grand ancêtre Zèngi. Les Pygmées pratiquent le culte des ancêtres et les
rituels classiques de l'animisme. Le rituel le plus important, le grand rituel
de fécondité, est pratiqué annuellement, lors du rassemblement des campements.
Au cours de ce rituel, Zèngi apparaît sous la forme d'un masque. Les seuls
rituels spécifiques à la religion pygmée sont les rituels qui complètent
l'initiation : le rituel d'accès au mariage, conduit par la mère et le rituel de
consécration du mariage, conduit par l' épouse. L'atomisation des pouvoirs
cultuels, entre les aînés, le maître de chasse et le devin, constitue également
une caractéristique de cette religion.
Enfin, on ne trouve pas chez
les Pygmées de Totem ni de sociétés secrètes, comme chez les Grands
Noirs.
Les chants et les danses sont
les manifestations artistiques les plus remarquables de l'art pygmée. Les petits
hommes de la forêt dansent et chantent pour séduire les esprits et fortifier
l'unité du groupe.
Conclusion : La société
traditionnelle Pygmée
Les Pygmées sont des
chasseurs-cueilleurs, non stockeurs, semi-nomades de la forêt équatoriale,
vivant en campements d'une trentaine de personnes. La forêt et leurs capacités
techniques soumettent ces groupes à des contraintes de dispersion, de
coopération et de fluidité, entre individus et bandes, pour la recherche de
nourriture. Cette dernière est redistribuée dans le campement, apportant une
certaine sécurité de vie, à
l'ensemble des membres du groupe. L'interdiction pour le chasseur de consommer
le gibier qu' il a tué est un facteur de solidarité dans le
campement.
Plusieurs bandes partagent des droits d' usage sur
un même territoire et, au cours des grands rassemblements annuels, établissent
des alliances matrimoniales.
Les échanges de viande contre
de la métallurgie et de la poterie constituent la base de la relation avec le
monde bantou.
La famille est de type
patrilinéaire. L'exogamie porte sur les lignage masculins et féminins. Les
lignages akas sont dispersés sur tout le Nord-Congo.
Le système aîné-cadet est à
la base de l'autorité dans la famille. Toutefois, le mariage nécessite le
consentement mutuel. Le jeune Pygmée est obligé, pour obtenir son épouse, d'une
part, d'avoir prouvé ses capacités à la chasse et, d'autre part, d'effectuer un
service mariage chez ses beaux-parents.
L'autorité dans la société
est dispersée entre les aînés du campement, du rassemblement des campements et
du lignage, et des spécialistes, maître de chasse et devins. Les décisions
doivent, par ailleurs, respecter la volonté du groupe. La recherche du consensus
prédomine sur la contrainte. Il faut noter que les coutumes pygmées sont
compatibles avec les droits intangibles de la Déclaration Universelle des Droits
de l'Homme.
Les Pygmées sont animistes.
Ils pratiquent le culte des ancêtres. Le médiateur entre Dieu et les hommes
s'appelle Zèngi. Le rituel de fécondité, pratiqué lors du rassemblement des
campements, est le plus important.
Les diverses activités
rituelles sont menées par des personnalités différentes.
Un rituel d'accés au mariage,
mené par la mère et un rituel de consécration du mariage, mené par l'épouse,
sont caractéristiques de cette société où les femmes tiennent les clefs du
statut d'adulte.
Pas de totem, ni de sociétés
secrètes, mais des danses et des chants dont le style est radicalement différent
des musiques traditionnelles de la région.
SECTION II LES RELATIONS
PYGMEES / GRANDS NOIRS
I-LA RELATION PYGMEES/ GRANDS NOIRS DANS
L’AFRIQUE PRECOLONIALE
Bahuchet et Guillaume
qualifient "d' association" la relation qui s'est établie entre les peuples
Pygmées et Grands Noirs, depuis les premières migrations de ces derniers jusqu'
à une période qui s' achève dans le courant du XIXème siècle [42]. Cette
association est basée sur un ensemble diversifié de connaissances, de techniques, de
capacités propres à chacun des peuples, en ce qui concerne la mise en valeur des
milieux naturels. Si l' on en croit ces auteurs, cette association, bien que
fluctuante et discontinue, est
génératrice pour les Akas,
de dépendance.
Sur quels sont les éléments
repose cette association ? Lesquels favorisent la dépendance pygmée et la
stratification sociale[43]entre les deux
groupes ?
A : LES DEUX SOCIETES FACE A
FACE
1. LES
COMPLEMENTARITES ECONOMIQUES
a) L' apport Bantou
Les Bantous ont
introduit dans la forêt la métallurgie, la poterie et l ' agriculture. Chaque
ethnie bantoue possède ses forgerons. Cette maîtrise de la métallurgie permet
aux Bantous, grâce aux instruments de fer,
d' abattre plus facilement la forêt, d' élargir les clairières, de
cultiver la terre, de sculpter d' admirables statues... Le fer, en effet, est
plus résistant que les matériaux
traditionnellement utilisés par les Pygmées (os, corne, pierre...)
et permet une acquisition plus
intense et systématique des produits. Sa rareté en fait également un
bien de prestige et de compensation matrimoniale.
La très grande valeur des
instruments de fer justifie, pour
le Bantou, certaines prétentions dans ses transactions avec les Pygmées. Pour le Bantou, l '
objet métallique (hier la hache, aujourd' hui le fusil) est simplement prêté et les Pygmées n' ont, dans son
esprit, qu ' un droit d ' usage. En conséquence, la part du gibier prélevée par
le Bantou est considérée par ce dernier comme le payement de ce
droit.
b) L' apport Pygmée
Si le Bantou a la maîtrise de la
métallurgie , il est tributaire des compétences cynégétiques et sylvestres
du Pygmée. En effet, dans cet univers, la
supériorité du Pygmée est manifeste. Cette connaissance est matérielle, le
Pygmée fournit les richesses de la
forêt que le Grand Noir ne peut, ou ne sait, se procurer lui même : la viande , le miel , les
chenilles, la pharmacopée... Il
sert de guide aux Grands Noirs, lors de leurs migrations au travers de la forêt
ou lorsque ces derniers, fuyant la traite, remontent au XVIIème siècle du
confluent Congo-Oubangui vers le Nord et le Nord Ouest. Cette connaissance est
aussi noologique, l' accès à la forêt dépend des bonnes relations avec les
esprits et les génies de la forêt et les mânes des ancêtres pygmées. Dans
certaines ethnies de Grands Noirs,
comme les Ngbakas , les mânes Pygmées sont associés dans le Panthéon de la
tribu.
La compétence des Pygmées pour la chasse est utilisée par les Grands Noirs dans leurs
guerres inter-tribales. Schebesta
écrivait en 1940 : " le Pygmée se tient à la disposition de son patron et l '
accompagne à la guerre". Bahuchet signale, quant à lui, l' utilisation des
Pygmées par divers groupes de rebelles ainsi que par le pouvoir central (par
exemple, contre le mouvement de l ' UPC au sud-Cameroun ou la révolte des Simbas
dans la région de l ' Ituri au Zaïre) [44]. Mobutu constitua
des "unités spéciales Pygmées" pendant la pacification du Shaba en 1979[45]
.
En conclusion, bien que
maîtres de la métallurgie, les Bantous sont contraints d' avoir recours aux
compétences et aux connaissances des Pygmées pour survivre en forêt. Ainsi la
collaboration économique est nécessaire
entre les deux peuples. Les modes d' exploitation de la forêt,
chasse-cueillette et culture sur brûlis bien qu' antagonistes sont essentiellement complémentaires. En revanche, la chasse
met les Pygmées en concurrence avec
certaines ethnie de chasseurs Grands Noirs.
2. LES ANTAGONISMES SOCIOLOGIQUES
Une
association est-elle possible entre une société autoritaire hiérarchisée et une
société dite" anarchique"?
a) Les
Bantous:
Les Bantous tentent d' intégrer
les bandes Pygmées dans leur organisation sociale en faisant pression sur
les lignages et les alliances.
* La pression sur les
lignages:
L' approvisionnement en
produits de la forêt nécessite, pour chaque village bantou, la fidélisation et
le contrôle des Pygmées de son territoire. Or, la diaspora lignagère Pygmée
rend difficile ce contrôle, d'
autant plus qu' en cas de conflit, les bandes changent de territoire. En
conséquence, on observe les efforts constants des Bantous pour intégrer les lignages Pygmées, comme
lignages mineurs, avec les prestations obligatoires que cela comporte, et les
rendre étrangers à leur propre
lignage. L ' exogamie de lignage deviendrait une exogamie de territoire,
avec les mêmes critères que ceux utilisés chez les Grands Noirs. En témoigne l'
habitude chez les Bantous de donner le nom de leur propre lignage à leurs
"associés" Pygmées.
Cette intégration peut se
faire , comme chez les Ngbakas, par
le concubinage , le mariage , le rapt d ' enfant , les pactes de sang , les
initiations communes[46]
.
** La pression sur les
alliances :
Les Bantous interviennent dans les
alliances, d' une part en prêtant à leurs associés Akas le montant de la dot
(les Bantous endettent ainsi certains Pygmées de façon usuraire), d' autre part
en les incitant à pratiquer le même type de mariage que le leur. Ils s ' insèrent ainsi dans le circuit
matrimonial et se posent en aînés vis à vis de cadets dont ils régissent les
alliances.
En cas de divorce, les
Bantous font pression sur les beaux-parents pour qu' ils rendent la dot, surtout
si ces derniers appartiennent à un autre territoire.
En cas de deuil chez les Pygmées, les Bantous proposent
à la famille d' effectuer les funérailles dans leur village en vue d ' intégrer
le mort dans leur lignage pour s' accaparer les droits d ' héritage. Les Akas,
en général, refusent et supportent
simplement les Grands Noirs comme spectateurs ou acceptent de nos jours,
le don du drap pour envelopper le mort. Les Bantous peuvent également proposer d ' instruire un
procès en responsabilité sur les causes du décès.
Enfin, les orphelins de mère
sont très recherchés et souvent pris en charge par la femme d ' un Grand Noir et
intégrés ensuite comme cadets.
b) Les Pygmées:
Le Pygmée est un chasseur. Il
sait se camoufler, ruser, feindre, esquiver, se déplacer sans cesse, fuir si
nécessaire. Ce comportement, qu' Edgar Morin qualifie d' aléatoire, explique les
attitudes du Pygmée vis à vis du Bantou[47] : ainsi, face à la volonté bantoue d'
intégrer leurs lignages, les Pygmées esquivent en donnant l' impression d'
accepter mais ne modifient en rien leur organisation sociale et leurs règles d'
exogamie. Ils considèrent leur apparente acceptation comme une satisfaction
laissée aux Bantous.
Il en est de même avec le nom
que le Bantou donne au nouveau-né et qui n' est utilisé qu' en sa présence, l'
enfant gardant, dans son groupe, son nom pygmée.
Contrôler le Pygmée par l' endettement
usuraire est également difficile. Chez les Pygmées, la dot annoncée n' est
jamais payée complètement, les versements se limitant habituellement aux arrhes
car les prestations en nature
(chasse , cueillette...) sont plus appréciées des beaux-parents.
Enfin, quand la pression
sociale est trop forte, le campement peut disparaître durant la nuit. Il établit
alors des relations avec un autre village bantou.
En conclusion, sur le plan
sociologique, les antagonismes prédominent. Une certaine complémentarité de
façade toutefois s' impose. S' il y
a concurrence entre les deux systèmes, aucun ne peut emporter l' adhésion de l'
autre.
3 LES CONCURRENCES NOOLOGIQUES
Au niveau noologique, la concurrence
religieuse prédomine, mais n' exclut pas un net antagonisme des mentalités et
une complémentarité des cultures.
a) La concurrence religieuse
Les Bantous et les Pygmées
sont animistes. Dans la compétition pour s' apprivoiser et se concilier les
mânes et les esprits de la forêt, les rites Pygmées semblent plus efficaces aux
Bantous que les leurs. Les Bantous imposent donc aux Pygmées leur présence dans
nombre d' activités culturelles et religieuses. Ils pensent ainsi s'
approprier les secrets et les
pouvoirs de leur voisins.
Les Bantous sont présents, à
la saison sèche, aux cérémonies en l' honneur de l' Esprit de la forêt. Ces cérémonies
sont, pour les Pygmées, à la fois un rituel de fécondité et une consécration au
statut d' homme adulte. Les Bantous y voient une initiation à une confrérie de
chasseurs détenant les secrets du monde forestier.
Afin de créer une fraternité
indéfectible avec leurs voisins, les Bantous se font initier aux sociétés d '
hommes pygmées, comme le Jengi des Bakas au Cameroun, ou pratiquent la circoncision en commun
avec les Pygmées dans l ' Ituri. Les jeunes co-initiés deviennent frères de sang et de classe d 'âge et
cette fraternité ne peut se rompre que par la mort. Elle permet, en outre, de
partager les secrets avec ces" hommes-esprits qui parlent avec les Dieux"[48]. Dans certains
cas, le rapprochement est plus brutal ; en 1929, Schebesta signale l' enrôlement plus ou moins
forcé des Pygmées dans les écoles de circoncision et les sociétés secrètes
bantoues.
Enfin, les échanges entre devins sont
fréquents pour l' arsenal phytothérapique, mais les capacités du devin Aka sont
particulièrement recherchées par les Bantous.
b) L' antagonisme des mentalités
Les Pygmées supportent
difficilement l' intrusion des Bantous dans leur vie culturelle et religieuse.
Pour tenir à distance ces derniers, ils font état de "pouvoirs" individuels que
craignent particulièrement leurs voisins : projection dans les esprits des
animaux , métamorphose , ubiquité , invisibilité[49].
L' antagonisme mental se traduit chez les Bantous par un
mépris et un racisme affichés, qui dissimulent, pour Bahuchet, leur envie et
leur admiration pour ces êtres de
la forêt.
c) La complémentarité des cultures
Les cultures pygmée et
bantoue peuvent être complémentaires. Les Pygmées participent par exemple au
Malaki (levée de deuil chez les
Bantous) ; au cours de cette cérémonie, le masque d ' Ezengi (Esprit de la
forêt) se manifeste[50].
Les Bantous font appel, de
manière plus ou moins volontaire, aux capacités artistiques des Pygmées. Au
Rwanda, les Pygmées constituent, au
sein de la société des Grands Noirs,
des castes de potiers, danseurs et chanteurs professionnels. De nos
jours, dans tous les pays d' Afrique centrale, les gouvernements incluent
volontiers des groupes de danseurs Pygmées dans les circuits touristiques ou les
fêtes en l ' honneur de notables de passage. La musique et les chants Pygmées s'
entendent de plus en plus dans les églises...
Conclusion
Dans la période précoloniale
la realtion Pygmées/Bantous était essentiellement complémentaire sur le plan
économique, antagoniste sur le plan des organisations sociales, des systèmes de
pouvoir et des mentalités et concurrentielle sur le plan
religieux.
Cette association entre les deux peuples,
relativement équilibrée, présentait toutefois des éléments susceptibles d'
entraîner la dépendance des Pygmées vis à vis des Bantous. Ces éléments
découlaient d'antagonismes puissants entre chasseurs et défricheurs, entre
sédentaires et nomades, entre des visions différentes du monde.
B DE L' ASSOCIATION A LA DEPENDANCE. LES ELEMENTS STRUTURELS DE
LA RESISTANCE
PYGMEES
Quels sont les éléments
susceptibles d'entraîner la dépendance des Pygmées vis-à-vis des Bantous et
quels moyens ont-ils de résister à celle-ci?
1. SUR LE PLAN ECONOMIQUE
a) Les éléments de dépendance :
Les échanges entre les
Pygmées et les Bantous montrent une interdépendance des deux économies. Certes,
les Bantous ont la maîtrise de la métallurgie et s' ils ne sont pas producteurs
eux-mêmes d' instruments en fer, ils contrôlent l' accès à cette technologie. Cependant,
leur supériorité technique n' est pas sans limites car la concurrence joue entre
les groupes bantous: nombre d' ethnies en effet fondent ou travaillent le minerai de
fer.
C' est surtout la destruction
de la forêt qui rend les Pygmées dépendants des peuples voisins en les obligeant
à pratiquer une agriculture élémentaire de complément. Cette destruction,
toutefois, ne prit d' importantes proportions qu' à partir de la période
coloniale. Précédemment, les groupes bantous, dispersés dans le pays Aka,
pratiquaient un semi-nomadisme agricole respectueux des cycles de la
forêt.
b) La résistance :
Elle tient essentiellement à
la frugalité des Pygmées et à la redistribution des aliments, après la chasse, à
tous les membres du campement. Ceci permet à ces groupes de connaître une certaine
abondance et une autonomie relative par rapport à leur fournisseur d'
instruments métalliques et d' armes.
2. AU NIVEAU
SOCIAL
Deux sociétés s' opposent :
la société pygmée est basée sur la coopération, la fluidité et la dispersion
dans la forêt alors que la société bantoue est une société autoritaire,
quasi-sédentarisée et concentrée en de gros villages.
a) la dépendance :
La constitution d' un pouvoir
bantou fort est la principale menace pour l' indépendance sociale des Pygmées.
En effet, la nature fortement
hiérarchisée de la société bantoue, basée sur la prééminence des aînés et des
lignages majeurs, appuyée par une idéologie autoritaire, porte en elle la
volonté de domination. Dans les sociétés bantoues du pays Aka, toutefois,
cette volonté de domination s' est
longtemps épuisée en confrontations incessantes entre individus, lignages, clans, villages et dans la
sorcellerie. C' est la colonisation qui a permis à cette volonté de puissance d'
être effective et de sédentariser les Pygmées.
En revanche, les principautés
et les royautés de la savane et des régions inter-lacustres, organisées sur une
base plus large que le clan, ont été de tout temps contraignantes pour les
Pygmées.
En conséquence, les sociétés
"archaïques"précoloniales d' Afrique centrale peuvent se classer selon un gradient de contrainte sociale allant
des bandes pygmées, où l' atomisation
des pouvoirs disperse les
volontés de puissance (les tentatives de prise de pouvoir dans la société
Pygmée sont, nous l' avons vu, traitées d' abord par l' humour, puis par l'
ostracisme), aux royaumes des savanes, en passant par les communautés
villageoises disséminées dans la forêt.
b) La résistance :
C' est essentiellement la
fluidité, la dispersion des bandes, la diaspora lignagère et les qualités de
chasseur qui permettent aux Pygmées
d' échapper à la sédentarisation. Le goût du consensus, témoin d' une nature
"démocratique" de la société pygmée est-il un élément de résistance à l'
intégration dans un système hiérarchique imposé? L' éthologie peut-elle apporter
des éléments d' explication au
développement de systèmes démocratiques et hiérarchiques dans les sociétés
humaines[51] ? Il y a là une
intéressante piste de recherche.
3. AU NIVEAU
NOOLOGIQUE
La vision du monde est
différente chez les deux peuples. "La Weltangschauung" bantoue menace t-elle l'
indépendance Pygmée et comment ces derniers résistent-ils
?
a) La "Weltangschauung" bantou menace t-elle l' indépendance des
Pygmées ?
*Comment s' exprime cette
vision du monde ?
Selon Bahuchet : "Les Bantous posent sur
les Pygmées le regard du sédentaire sur le nomade et les considèrent comme
parasites, vagabonds, prédateurs, malhonnêtes, menteurs, paresseux [...]. Dans
leur esprit, ces êtres inférieurs doivent
être civilisés. Une politique de socialisation et de moralisation est
nécessaire. L ' intervention dans la vie économique, familiale, sociale et
religieuse devient obligatoire"[52].
Ces préjugés rappellent
ceux rencontrés au XVIème siècle
chez les colonisateurs du Nouveau Monde, à propos des Indiens. A cette époque,
beaucoup de gens considéraient ces derniers comme des quasi monos ( presque des singes). La bulle Sublimis Deus (1537) du pape Paul III
leur accorde le statut d ' homme ( il fallait bien que les Indiens aient une âme
pour les évangéliser !), mais ils sont regardés comme des sous-hommes (homonculi). Il est permis d' utiliser la
force contre eux. Ils sont considérés comme des enfants. Juridiquement
incapables, il est licite de prendre en charge leur existence. On peut donc les
mettre en tutelle ou exercer sur eux une puissance paternelle. C' est la thèse
défendue par Sepulvera, contre Las
Casas en 1550, et développée, en une version plus douce, par Franscico de Vitoria[53].
La vision bantoue du
monde refuse au Pygmée sa qualité
d' homme, d' adulte, et une manière de vivre différente de la sienne. Elle veut
plier les Pygmées à ses propres valeurs.
*Comment expliquer cette
"Weltanschauung" bantoue ?
Pour Bahuchet, la volonté de puissance et le sentiment
de supériorité des Bantous expliquent cette vision du
monde.
La volonté de puissance est un phénomène
présent chez tous les individus[54]. Il se manifeste
ici par un sentiment de supériorité technique et raciale :
- La sentiment de supériorité
technique : Le Bantou est un forgeron, un défricheur, un sculpteur et un potier.
La maîtrise du feu et des métaux par les populations bantoues confère
vraisemblablement à ces dernières un certain prestige. Pour Bachelard : "un être
aussi engagé dans la légende, un héros du travail comme est le forgeron est en
quelque manière un chef naturel" et pour
Griaule : "le forgeron est un héros agricole. il apporte aux hommes non
seulement le feu du ciel, mais les graines à cultiver. Il enseigne aux hommes l'
art des pièges pour prendre le gibier. Il est intelligent et fort. Au son du
marteau sur l' enclume il sait appeler la pluie. Le forgeron mythique trouve des
remède dans la cendre". Et Bachelard d' ajouter "Qui a une valeur imaginative
voit affluer les principes de la toute puissance"[55].
La volonté de travailler la
matière dure serait donc à l' origine d'une volonté de puissance et de
domination sociale.
- Le sentiment de supériorité raciale est décrit par tous les auteurs.
Pour Bahuchet, "les Bantous considèrent les Pygmées comme une espèce
intermédiaire entre les êtres humains et les animaux. Les Pygmées
descendraient d 'une variété de
chimpanzés et donc n ' appartiennent pas au même univers qu' eux. Le monde de la
nature, des campements, de la forêt, des animaux s ' oppose ainsi au village,
monde des humains et de la culture". En conséquence, aucune alliance
matrimoniale n' est possible. Les
liaisons sexuelles restent clandestines. La femme pygmée est toutefois considérée par les
Bantous, comme grande amoureuse et prolifique.
Cette attitude a été celle de l' humanité pendant des dizaines de millénaires. "La
notion d' humanité, englobant, sans distinction de race ou de civilisation,
toutes les formes de l' espèce humaine est fort tardive et d' expansion
limitée... Pour des vastes fractions de l' espèce humaine, l' humanité cesse
aux frontières de la tribu, du
groupe linguistique ou du village,[...] un grand nombre de populations
primitives se désignent d' un nom qui signifie les hommes"[56].
Ce
racisme primaire, constitutif de l' identité du groupe, n' est pas propre
aux Bantous, mais semble t-il, la chose du monde la mieux partagée. Il
trouve, ici, une justification, dans les différences physiques évidentes entre
les deux peuples.
*Le principal obstacle au
triomphe de cette vision du Monde est la Forêt et ses esprits. Le monde bantou
est le monde de la clairière et de la savane. Le monde Pygmée est celui de la
Forêt. Pour ce dernier, la forêt est une Patrie. Pour le Bantou, elle est un
mystère et une force à combattre.
Le prestige de la forge et la supériorité raciale s' arrêtent à la lisière de la forêt, domaine de l'
Esprit, des génies et des mânes, monde surnaturel terrible que seuls les Pygmées
savent se concilier. La plus grande menace contre le monde pygmée est donc la
présence dans les clairière d' une population de défricheurs, dont la vision du
monde se contruit contre la forêt.
b) Comment les Pygmées résistent-ils à cette volonté de domination
noologique ?
Au racisme identitaire, les
Pygmées répondent, en miroir, par un sentiment équivalent de supériorité et la
certitude d' être les "Hommes". Signe un peu triste de l' unité de l' homme !
Les mythes pygmées en font la démonstration[57].
Les moyens spécifiques de la
résistance mentale pygmée sont constitués par leur connaissance des Esprits de
la forêt, leurs valeurs morales et symboliques liées à la chasse, leur musique et leurs chants, uniques dans la
région. La fascination qu' exerce sur les Bantous, la
connaissances des rituels, des secrets pour obtenir les bonnes grâces des mânes
et des esprits de la forêt, la divination et les "pouvoirs" surnaturels qui
leurs sont attribués, permettent aux Pygmées de résister à la pression
psychologique.
Cette fascination cesse avec
la destruction de la forêt et des phénomènes surnaturels qui lui sont liés, avec
le développement des religions du Livre dont les dieux vont concurrencer les
génies et les mânes. L' évangélisation
transforme la peur des esprits en simple supertition. Elle représente
ainsi la plus grande menace pour les Pygmées. Le racisme bantou peut alors se
déployer, sans crainte de l' intervention de "pouvoirs"
magiques.
L' échelle des valeurs est
fondamentalement différente entre les deux peuples. Le Pygmée est un chasseur et toute sa
mythologie le montre. Ses valeurs et son statut dans la société dépendent de ses
aptitude à la chasse. Le rôle fondamental des femmes dans la consécration du
statut d' adulte, est inconciliable avec la place qu' occupe la femme dans la
société bantoue.
Enfin, la vision du monde des
pygmées s' exprime de manière admirable dans leur musique et leurs
chants.
En conclusion
:
La relation traditionnelle
entre les sociétés villageoises semi-nomades, dispersées, d' agriculteurs
bantous du pays Aka, à la métallurgie grossière, à l' organisation
autoritaire, en conflit permanent,
dont les membres sont effrayés par l' immensité et les esprits d' une forêt qu'
ils rêvent de défricher, et les campements fluides et dispersés des Pygmées, se
limite à des échanges élémentaires de nourriture et d' ustensiles, de grigris et
de participations à quelques rituels, les deux sociétés restant fondamentalement
différentes. Les Bantous sont incapables de défricher la forêt de manière
extensive, de sédentariser les Pygmées, de leur ravir leurs pouvoirs surnaturels
et de modifier leurs valeurs, en particulier le statut de la femme.
L' intervention de la traite et de la
colonisation ont entraîné la transformation de cette relation d' "association"
en dépendance des Pygmées vis à vis des Bantous. La traite, introduit les produits européens,
renforce le pouvoir du roi du Kongo, propose un nouveau Dieu. La demande d'
esclave, d' ivoire transforme les relations entre ethnies. Les multiples
villages et campements de chasseurs-cueilleurs, chasseurs-agriculteurs et
pécheurs-chasseurs qui utilisent de
manière diversifiée et peu prédatrice les ressources de la forêt,
radicalisent leurs relations et une division du travail s' installe dans la
forêt, ainsi qu' une stratification sociale entre les différents peuples. Avec
la traite, le Pygmée entre dans la division internationale du travail comme
producteur de base pour l' ivoire. La colonisation complète et étend à tout le
territoire aka la dépendance économique et sociale. L' évangélisation
systématique dévalorise la protection des
Dieux de la forêt. La chasse devient une activité secondaire. Les femmes
Pygmées sont achetées par les Bantous les plus pauvres.
CONCLUSION SUR LES RELATIONS
ENTRE LES SOCIETES PYGMEES ET
GRANDS NOIRS DANS L’AFRIQUE COLONIALE
Sur le plan
économique, les différents peuples du pays Aka utilisent des techniques de
production traditionnelles complémentaires : chasse, cueillette, agriculture,
pêche. Ces techniques variées, très adaptées au milieu, sont peu agressives
pour la forêt. La faiblesse
démographique de ces populations et leur semi-nomadisme sont également des
facteurs d' équilibre pour la
nature. Nous verrons, au chapitre
suivant, quels ont été les effets de la traite, de la colonisation et de l'
économie de marché sur l ' équilibre démographique et écologique de cette
région.
Sur le plan de l ' organisation sociale,
en revanche, une opposition nette existe, entre les peuples pygmées et grands
noirs du Pays Aka :
- la
faible inégalité sociale chez les premiers contraste avec la hiérarchisation et
le fort clivage aînés-cadets, chez les seconds,
- la diffusion de l '
autorité et les multiples pôles de pouvoir des uns tranchent avec les
prééminences, les autorités circonstancielles et les associations d' encadrement
des autres,
- les
entités parentales ouvertes et instables, la dispersion, la fluidité et la
coopération entre les individus et les groupes, ainsi que la diaspora lignagère
chez les Pygmées diffèrent de l' organisation résidentielle lignagère et de la
profondeur généalogique, relative toutefois, chez les Grands
Noirs,
- la femme
pygmée, indépendante, contrôle l' accès du mâle au statut d' adulte tandis que
la femme bantoue est un objet d' échange et de richesse,
- en cas
de conflit, les Pygmées font appel au bouffon et à l' humour, alors que les
Bantous ont recours aux châtiments physiques,
- enfin,
les coutumes pygmées sont en accord relatif avec les droits intangibles de l'
homme contrairement aux coutumes bantoues qui les ignorent le plus
souvent.
Les systèmes religieux pygmée
et grand noir reposent sur les
mêmes principes animistes. En revanche, certaines pratiques cultuelles
présentent des différences notables :
- l'
atomisation des pouvoirs cultuels chez les Pygmées fait du culte des ancêtres un
rite essentiellement familial tandis que la concentration des pouvoirs cultuels
et politiques chez les Grands Noirs sert de justification à une idéologie
politique autoritaire,
- le
totémisme et les sociétés secrètes n' existent pas chez les
Pygmées,
- la
sorcellerie est, chez les Grands Noirs, l' opposition la plus radicale à l'
ordre clanique et elle est fréquemment récupérée par les chefs Bantous pour
asseoir leur pouvoir, alors qu' elle est absente chez les
Pygmées.
Au Sud du pays Aka, le royaume batéké
présente, avec la société pygmée,
des différences encore plus
importante, dans l' organisation sociale et économique : filiation matrilinéaire, liens puissants avec la
terre, organisation sociale et judiciaire hiérarchisées, présence d' un "chef
couronné", grand nombre d' esclaves...
Les relations
traditionnelles entre ces sociétés si différentes sont relativement équilibrées
sur le plan économique, très distantes sur le plan social et plutôt favorables
aux Pygmées dans le domaine des relations avec les esprits de la forêt. Bien que
le désir soit très fort, chez les Bantous du pays Aka, de dominer ces "êtres
inférieurs", les conditions géographiques, l' absence de pouvoir politique suffisamment étendu et une certaine
crainte du surnaturel empêchent la mise en place de leur programme de
"civilisation". Les Batékés de la savane disposent, à cet égard, de plus d'
atouts .
Nous verrons, au chapitre
suivant, dans quelle mesure, la traite et la colonisation aggravent la
dépendance des Pygmées et accentuent la stratification inter-ethnique dans cette
région de l' Afrique.
Enfin, l' étude des sociétés
d' Afrique Centrale pousse l' apprenti-chercheur zélé à se poser une question
qui le plonge dans des abîmes de perplexité : "la démocratie en Afrique ne serait-elle
possible que chez les populations considérées comme les plus archaïques du
continent et censées vivre à l' heure paléolithique?" !
C EFFETS DE LA TRAITE SUR CES
RELATIONS
LA TRAITE MARQUE LE DEBUT DE
L’INTEGRATION DES PYGMEES DANS LES CIRCUITS COMMERCIAUX GRANDS NOIRS ET DANS LA
DIVISION INTERNATIONALE DU TRAVAIL
A partir du XVIème siècle,un
changement capital s' effectua dans les relations économiques entre Pygmées et
Bantous. Leurs échanges, en effet, ne se limitèrent plus aux seuls biens
produits et utilisés par les deux parties, mais les Pygmées devinrent des
fournisseurs de ressources naturelles destinées aux nouveaux marchés. Ils n'
avaient cependant pas un accès direct à ce marché et ne purent, en conséquence, écouler
eux-mêmes leurs produits. Les Bantous contrôlaient ce marché et devinrent ainsi
des intermédiaires obligés entre les Pygmées et les traitants. Cet écran Bantou
fut la principale cause de la dépendance économique des
Pygmées.
Du XVIème siècle au début du XXème
siècle, l' ivoire constitua le principal produit d' échange. Les traitants, les
factories et les sociétés concessionnaires en firent un commerce florissant
jusqu' à la première guerre mondiale.
Ce commerce est connu depuis des temps très anciens.
Des voyageurs, tels Battel et Dapper décrivirent, dès1686, le circuit de l '
ivoire, du chasseur pygmée au négociant européen : "les Pygmées tuent les
éléphants, donnent l' ivoire à leurs maîtres qui l' apportent au roi du Kongo
pour les Européens. [...] Ces petits hommes nommés Minos ou Bakke-Bakke, sujets
du grand roi Macoco, [...] ces nains savent se rendre invisibles, lorsqu' ils
vont à la chasse et qu' ainsi ils n' ont pas grand peine à percer de traits ces
animaux, dont ils mangent la chair et vendent les défenses. [...] Le royaume de
Macoco est une contrée au Nord de la rivière Zaïre, derrière le royaume de
Kongo, à deux ou trois cents lieues de la côte de Lovango et de Congo. [...] C'
est dans les forêts de ce royaume que se tiennent les Minos ou nains dont on a
parlé."[58]
La ponction de l' ivoire en
Pays Aka a sans doute battu son plein durant la seconde moitié du XIXème siècle.
A l' exception des Kakas et des Enyélés, les Grands Noirs ne chassaient pas l'
éléphant. En revanche, chez les Akas, l' éléphant était le gibier le plus
prestigieux à chasser,. les Akas étaient, en conséquence, les principaux
pourvoyeurs d' ivoire. Le docteur Plehn
notait, en 1899, que les 5/6 de l' ivoire exporté du Sud Cameroun
provenait d' éléphants chassés par les Pygmées.
Les bénéfices appréciables
réalisés par les Grands Noirs expliquent leur volonté d ' empêcher les Pygmées
d' entrer en contact avec les traitants.
Le commerce de l' ivoire
régressa à partir de 1913 et disparut dès 1921.
En conclusion, nous
retiendrons que les Pygmées devinrent, du XVIème au XIXème siècles, des
acteurs du système de la traite en
tant que fournisseurs d' ivoire, de cire, de bois à teinture et de viande pour
les caravanes de prisonniers.
En outre, les Pygmées du Pays Batéké
étaient saisonnièrement contraints à la culture du tabac et du manioc, aux côtés
des femmes de leurs maîtres. Cette contrainte permettait aux Grands Noirs de
développer leurs activités guerrières et compensait le manque de bras
disponibles quand la traite
négrière vidait le village des adultes valides.
Nous verrons,dans la section
suivante, comment la colonisation
modifia l' organisation sociale des
Pygmées et rendit irréversible leur
dépendance économique.
II EFFETS DE LA COLONISATION SUR LES
RELATIONS PYGMEES GRANDS / NOIRS
LA SITUATION COLONIALE A-T-ELLE MIS FIN A L' INDEPENDANCE DES
CHASSEURS-CUEILLEURS PYGMEES ?
Quelle fut l' attitude de l'
administration coloniale vis à vis des Pygmées?
Quelles conséquences eurent
les forces mises en jeu par la colonisation sur la relation Pygmées/Grands
Noirs ?
Telles sont les questions
auxquelles le présent paragraphe apporte des éléments de
réponse.
A. ATTITUDE DE L' ADMINISTRATION COLONIALE
VIS A VIS DES PYGMEES
L' administration coloniale
ne s' intéressa aux Pygmées qu' à partir des années 1930. Elle voulut extraire
les
Akas du "joug" de leurs
maîtres Grands Noirs pour les placer sous son emprise directe, pour deux raisons
essentielles : d' une part, affaiblir pour mieux les contrôler les Grands Noirs
dont les résistances et les mouvements de révolte avaient pris une importance
particulière au cours de la décennie, et d' autre part, engager les Pygmées dans
"l' oeuvre de production" nécessaire à la mise en valeur de la
Colonie.
1) Sur le plan économiqueL' administration française tenta
mollement d' émanciper les Pygmées de l' intermédiaire bantou, en donnant une
impulsion à leur agriculture et en favorisant leurs productions destinées au commerce.
Les Pygmées ne connurent pas
le régime du travail forcé (supprimé par la loi Houphouët-Boigny en 1946), ni
les réquisitions, du reste difficiles à mettre en oeuvre chez ce peuple
"nomade".
2) Sur le plan social
"Apprivoiser" et "stabiliser"
les Pygmées, telles furent les consignes données aux administrateurs
coloniaux.
Les Pygmées étaient
considérés comme des êtres "arriérés, frustes, errants, mais doux , paisibles ,
naïfs et pacifiques". Il était donc nécessaire de les "apprivoiser" avec douceur
afin qu ' ils ne partent pas au Congo Belge ou au Cameroun voisins, de les "stabiliser" en les regroupant le
long des routes, de les inciter à entreprendre des plantations et à vendre
directement leurs produits sur les marchés ou aux factoreries, dans le but de
court-circuiter les Grands Noirs et d’ émanciper les Pygmées de leur
tutelle.
Pour Casamata,
Gouverneur général de l' A.E.F. en
1937, un plan de métissage semblait également nécessaire car "par elle-même la
race Babinga ne vaut rien". Il s' agissait de renforcer les capacités physiques
des Pygmées pour les rendre plus aptes à l' effort de production. Ainsi,
raisonnait le Gouverneur Casamata : "Une indépendance retrouvée, l' assurance de
soins médicaux et de notre
protection suffiront sous peu à les acclimater et à leur faire oublier leur
instinct de nomades primitifs de la forêt. [...] C' est seulement lorqu' ils
seront habitués à nous et à nos institutions, dont ils auront profité et dont
ils tiendront à jouir davantage, que nous pourrons faire tomber sur eux le poids
de l' impôt et de l' obligation prestataire".
3)
Scolarisation et Santé publique
Aucun programme de
scolarisation ni de santé publique ne fut mis en oeuvre pour les Pygmées durant l' époque
coloniale.
B. EFFETS INDIRECTS DE LA COLONISATION
SUR LA RELATION PYGMEES/GRANDS
NOIRS
Ce furent surtout les effets
indirects de la situation coloniale qui modifièrent les conditions économiques,
sociales et culturelles des Pygmées.
1) Sur le plan économique
Les Pygmées furent intégrés
de force par les Bantous à l' économie de prédation et aux cultures de rente.
Les Bantous demeurèrent, pour les Pygmées, les intermédiaires incontournables
des échanges commerciaux. Enfin, le développement de la chasse au filet aggrava
la dépendance des Pygmées vis à vis des Grands Noirs. a) L' intégration des
chasseurs-cueilleurs pygmées au commerce à longue distance et à l' économie de
plantation
En Afrique Centrale, durant
la période pré-coloniale, la traite avait entraîné une modification des
complémentarités économiques traditionnelles entre Pygmées et Grands Noirs.
Cette complémentarité avait cédé progressivement la place à des échanges
commerciaux qui intégraient les
Pygmées dans le commerce à longue distance. L' intensification de la traite de
l' ivoire, puis du caoutchouc, durant la période coloniale, acheva ce processus
d' intégration. Les "patrons" bantous soumis à une forte pression de la part des
compagnies concessionnaires intégrèrent les Pygmées, de manière plus ou moins
forcée, à l' économie de prédation : chasses à l' éléphant pour l' ivoire,
repérage des lianes de caoutchouc, fourniture de viande pour nourrir les
collecteurs de caoutchouc et les postes de l' administration ou des compagnies
concessionnaires.
Après la Seconde Guerre Mondiale, les
chasseurs Pygmées alimentèrent en viande les travailleurs des chantiers
forestiers, des plantations ou des mines et capturèrent les céphalophes
(antilopes) pour leurs peaux. Les Pygmées founirent également, à ces différentes
époques, copal et palmiste[59]...
A partir des années 1950, les
Pygmées furent également intégrés comme journaliers sur les plantations et les
champs des Grands Noirs. C' est l' introduction au Nord-Congo des cultures de
rentes (palmier à huile, tabac, et surtout café et cacao) par l' administration
qui marqua un changement décisif dans l' utilisation économique des Pygmées. Ces
cultures provoquèrent une demande de main-d' oeuvre importante. La région
étant faiblement peuplée, l'
exploitation directe de la force pygmée devint nécessaire. En 1951, dans les régions des rivières Ibenga, Motaba
et Likouala, la population Aka représentait déjà de 27 à 43% de la population
totale vivant autour de ces exploitations.
En outre, les Pygmées furent
contraints de plus en plus souvent par les Grands Noirs à venir travailler les
champs de ces derniers et à partager les travaux
domestiques.
b) L' incontournable
intermédiaire Grand Noir
Les "patrons" bantous furent,
pour les Pygmées, les intermédiaires incontournables dans les transactions
avec les commerçants africains (Bangalas) et les agents européens. Ce
rôle privilégié d' intermédiaire était fortement lucratif comme le montrent
divers récits. A titre d' exemple, le récit de la rencontre, dans les années 1930, de Jean
de Puytorac avec un groupe de Pygmées au cours d ' une chasse à l' éléphant dans
la région de Picounda, est très instructif : "Boutoutou [pisteur métis Babinga
-Bantou] conversait avec le chef
Pygmée et les deux autres Babingas[60] qui se tenaient
debout , sagaie en main. Veyret [qui chasse avec De Puytorac] nous apprit que
les villages bantous profitaient de façon éhontée de ces tribus de chasseurs. Le
chef nous fit voir une dizaine de charges de manioc, quelques rouleaux de tabac
en feuilles, deux sacs de sel, cinq machettes usagées, des colliers de perles de
traite. C' était le paiement de six belles pointes d' ivoire, dont il indiqua
les longueurs en dressant la main, paume en avant, à des hauteurs diverses dont
aucune n' avait moins d' un mètre, de quatre moutètes (paniers) de viande fumée,
d' une dizaine de boîtes de miel pleines et de quelques charges de gomme de
copal ! "Qu' il change de patron", finit par dire Veyret. Leur réponse, au bout
d ' un long silence, fut un rire de crécelle qui se transforma en rire éclatant
de gosse. Le chef dit qu' il avait changé beaucoup de fois de "patrons" mais qu'
ils étaient tous de même "qualité".
"Pourquoi n' allez-vous pas
voir les commerçants d' Ouesso ou de Picounda?" ; ils montrèrent de la surprise et de l'
effroi. Il fallut un certain temps, des explications répétées pour qu ' ils
aient l' air de comprendre qu' il s' agissait là d' une simple suggestion et non
d' une obligation. Veyret nous expliqua que la raison d' un tel comportement
découlait de leur longue servitude aux chefs Bangalas des rivières, qui leur
avaient inculqué une frousse intense du Blanc, en général, pour éviter une
concurrence et conserver leur profit"[61].
En 1957, la situation n' avait pas beaucoup
changé : Balandier, dans Afrique ambiguë, nous rapporte les propos d' un
chef basoundi de la région de la Léfini avec lequel il participa à une levée de
deuil dans un village batéké. Le Basoundi
présentait ainsi les relations entre les Pygmées et leurs maîtres batékés
: "Les Batékés volent la viande abattue par les Pygmées pour la vendre avec
bénéfice. Les Batékés se servent des Négrilles pour défricher et exploiter les
plantations. Les Batékés ne traitent pas ces derniers comme des hommes : [...]
le Babinga est suffisamment intouchable pour que soit maintenue une distance qui
lui donne un sentiment d' infériorité, mais pas assez pour se trouver
économiquement inutilisable." Le chef Basoundi désirait en fait prendre la place
des Batékés dans le circuit très lucratif de la viande.Balandier écrivait encore
à la même époque : "La situation ne
diffère pas sensiblement dans la partie septentrionale du Haut -Congo, en
particulier dans la région de la Likouala, où Hausser enquêta de février à mai
1951. Les mêmes relations de servitude s' imposent, mais sur une plus grande
échelle puisque dans le district de Dongou, 10 500 Noirs possèdent au moins 5000
Négrilles. La même impatience de bouleverser les rapports inégaux s' y retouve,
bien qu' en ce pays d' extrême pauvreté l' écart entre les deux civilisations
soit beaucoup moins marqué et que les mariages mixtes commencent à se
multiplier. En fait, l' inégalité s' est développée à mesure qu' a progressé l'
économie de marché, repoussant toujours plus loin dans le passé le contrat
tacite qui avait déterminé la symbiose initiale entre Noirs et Négrilles. Le
copal , les palmistes et l' huile
de palme que ceux-ci produisent ne sont pas vendus à leur profit. Ils se
laissent pourtant tenter par les marchandises que la traite introduit ; plus ils prennent le désir de ces biens,
plus ils ont conscience d' une exploitation qui se renforce et continue à les
laisser nus et démunis. [...] Les Babingas voudraient briser l' écran que leurs
maîtres nègres ont dressé entre eux et l' administration. Ils souhaitent établir
un lien avec des autorités impartiales. Ils cherchent à s' approcher des centres
commerciaux. Ils se risquent au-delà des limites de la forêt, jusqu' aux abords
des dispensaires et pour quelques-uns d' entre eux, des écoles..."[62]
c) Une nouvelle dépendance
économique : le filet de chasse
Après la Seconde Guerre
Mondiale, la demande considérable de peaux destinées à la fabrication de
manteaux et de "peaux de chamois" ainsi que de viande entraîna chez les Pygmées
la diffusion d' une nouvelle forme d' activité, apparue dans les années 1930 :
la chasse aux filet[63]. Celle-ci était
pratiquée en saison sèche, nécessitait la participation de plusieurs campements
et de l' ensemble des individus, hommes, femmes et enfants de la bande et
épisodiquement de chasseurs bantous. Ces derniers, d' une part faisaient
pression sur les Pygmées pour les obliger à chasser et d' autre part, en fournissant le filet, ils accentuaient la dépendance
des Pygmées à leur égard. En effet, le prêt du filet par le chef du village
bantou, "associé" aux campements pygmées, se faisait habituellement au prix de
la moitié du gibier capturé. Le Pygmée pouvait dissimuler une partie du gibier
mais les Bantous étaient rarement dupes et les transactions dépendaient, en
fait, des rapports de forces du moment. Les Bantous ajoutaient ainsi la
possession des filets à la maîtrise de la métallurgie et au contrôle de l' accés
au commerce de traite[64].
2 Sur le plan socialLa servitude économique s' accompagna d' une
dépendance toujours plus accrue de la société pygmée qui montra, dès les années
1950, des signes d' altération de l' organisation sociale.
Le développement de la chasse
au filet, la promiscuité avec certaines ethnies et le programme de
sédentarisation de l' administration furent des éléments notables de la
dégradation de la société de chasseurs-cueilleurs Pygmées.
a) Fin de la société de
chasseurs mâles
La chasse au filet entraîna
une accentuation de la dépendance économique des Akas vis à vis des Bantous,
mais elle fut surtout responsable de la disparition progressive d' un des
éléments essentiels de l' organisation sociale des Pygmées : la chasse à la
sagaie. En effet, la chasse traditionnelle aka était la chasse aux gros gibiers
à la sagaie et s' effectuait entre hommes du même lignage, sous la direction d'
un maître de chasse. L' interdiction faite au chasseur de consommer le gibier
abattu, le parcours initiatique vers le stade d' adulte, le rôle des femmes dans
cette initiation, les activités magico-religieuses liées à cette activité
cynégétique, ont été décrites dans le premier chapitre. Le remplacement de la
chasse à la sagaie par la chasse au filet modifia un des piliers de l'
organisation sociale pygmée, à savoir la coopération entre les hommes d' une
même lignée patrilinéaire. Elle nécessitait, en effet, pour être efficace, la
participation de tous les membres, hommes ou femmes, de plusieurs campements
voisins, sur un plan d' égalité. Elle modifiait également les prééminences : la
chasse était menée par le devin-guérisseur, assisté de son épouse[65].
Ce type de chasse fut
également un frein à la dispersion des bandes, une des bases essentielles de
leur liberté, et par voie de conséquence un élément de leur territorialisation.
Le filet fut enfin, un moyen de production qui fédéra les campements. Ces
groupes étaient, en effet, obligés de chasser en commun, sur le territoire
du chef du village bantou
propriétaire du filet.
b) La plus grande
promiscuité entre Pygmées et Bantous
La participation de certaines
ethnies de Grands Noirs à la chasse au filet entretint une promiscuité nouvelle
et propice aux phénomènes d' acculturation. Cette promiscuité et les habitudes
de collaborer permirent à la volonté de domination des Grands Noirs, décrite
dans le premier chapitre, de se déployer, institutionnalisant la dépendance des
groupes du territoire et la rendant héréditaire par un "pacte de sang" ou par la
violence physique (châtiments corporels, chasse aux Pygmées). Toutefois, cette
domination n' aboutit jamais à la mise en esclavage. La mobilité et la flexibilité des
groupes restèrent toujours des contre-pouvoirs efficaces.Contrairement aux
femmes bantoues, les femmes pygmées gardèrent la liberté de leurs alliances
matrimoniales. Cette relation de maître à dépendant fut surtout le fait des
lignages de Grands Noirs les plus puissants, disposant des biens matériels
nécessaires aux échanges avec leurs dépendants et détenant des positions d'
intermédiaires dans le commerce de traite (Bangalas des rivières, clans
Batékés...). Les petites tribus dispersées de Grands Noirs de la forêt ou de la
Cuvette eurent plus de difficulté à asseoir leur
domination.
c) Début de sédentarisationLe
programme officiel de "sédentarisation " fut engagé de manière variable en
fonction de la détermination des administrateurs. Dans la réalité, bien que
certains administrateurs prétendirent, comme celui d' Epéna en 1933, que les
Pygmées payaient l' impôt (!), les recensements restèrent partiels et la
sédentarisation ne concerna qu' une minorité de Pygmées le long de l'
Oubangui. En fait, la
sédentarisation se fit de manière très progressive autour des villages de Grands
Noirs avec lesquels les Pygmées étaient en relation. Demesse écrivait ainsi, en
1954 : "Saisonnièrement les hommes pygmées participent au défrichage des
nouveaux champs ou recherchent dans les bois des matériaux de charpente pour la
case des Noirs. Les femmes aident les villageoises pour les tâches de récolte ou
de transport. Attirés par la promesse de cadeaux et le produit des
plantations, les Pygmées font des
séjours de plus en plus longs dans les environs des villages des Noirs.
Installés d' abord à quelques heures de marche, ils s ' établissent actuellement
à la lisière des champs de manioc ou dans la jachère. Certains construisent des
maisons en pisé [...]. Une des conséquences les plus graves est l' abandon de l'
économie de prédation [...]. Cet abandon de la chasse et des collectes, sources
d' une nourriture riche, variée et équilibrée, entraîne de graves carences
alimentaires..."[66].
Ce processus s' est
considérablement accentué après l' indépendance.
3) Sur le plan culturel
a) Persistance des sociétés
secrètes
Les sociétés secrètes
jouèrent un rôle fondamental dans la résistance des sociétés forestières à la
colonisation.
Elles furent, entre autres,
une des causes de l' échec de l' école et des missionnaires dans la lutte contre
l' animisme.
Elles furent également un des
moyens d' englobement de la société pygmée dans la société bantoue. En effet, l'
intrusion des Bantous dans les activités culturelles et religieuses pygmées,
ainsi que l' enrôlement de force de ces derniers dans les écoles de circoncision
et les sociétés secrètes se firent de plus en plus fréquentes et accentuèrent la
promiscuité entre les deux groupes. L' émancipation des Pygmées en fut réduite
d' autant.
De plus, l' enseignement
public et l' évangélisation diminuèrent, chez les Bantous, la frayeur des dieux
de la forêt, dévalorisant ainsi à leurs yeux les pouvoirs surnaturels des
Pygmées.b)Modification du calendrier cultuel
La chasse au filet eut
également des répercussions importantes : elle modifia le calendrier cultuel des
Akas.
Le grand rituel de fécondité
des Akas se tenait encore au début du siècle à la fin de la saison des pluies
(septembre-octobre). Chez les Grands Noirs, en revanche, c' était durant la
saison sèche (novembre à avril) qu' avaient lieu les principales activités
rituelles, sociales et économiques (défrichements et semis). Ces nombreuses
occupations expliqueraient le fait
qu' un certain nombre d' ethnies de la forêt aient fait pression sur
leurs "associés" akas et leurs aient confié leurs filets pour qu' ils puissent
alimenter en gibier leurs festivités. Ce type de chasse nécessitant la
collaboration de nombreux campements, les rassemblements ainsi provoqués
établirent le nouveau moment des activités rituelles des Akas (grand rituel de
fécondité, cérémonies de fin d' initiation) et des activités sociales (alliances
entre lignées).Le calendrier cultuel et social des Grands Noirs se serait ainsi
progressivement imposé à partir des années 1930 au calendrier des Akas.
Conclusion A la fin de la
période coloniale, la complémentarité économique traditionnelle entre Pygmées et
Bantous était remplacée par une intégration dans la division internationale du
travail essentiellement pour l' ivoire, le caoutchouc et les
peaux.
Le manque de main-d' oeuvre
entraîna également un début de transformation du chasseur-cueilleur en
agriculteur et en travailleur journalier sous la pression conjuguée de l'
administration coloniale, des planteurs et des villageois Grands
Noirs.
Dans tous les cas, la
dépendance économique des Pygmées vis à vis des Grands Noirs était devenue
totale. En effet, à la maîtrise historique de la technologie du fer, le Bantou
ajoutait le contrôle de l' accès aux marchés et la possession du filet
nécessaire à la production de la viande et des peaux, produits les plus
lucratifs, après la Seconde Guerre Mondiale.
Ce furent les groupes bantous
les plus puissants (Bangalas des rivières, Pomos, Ngbakas, Batékés...) qui
profitèrent le plus de cette dépendance. Les tribus dispersées fuyant la
coercition coloniale eurent plus de difficulté à rester les intermédiaires
obligés. Sur leurs territoires les Pygmées conservèrent une certaine liberté
économique.
La chasse au filet entraîna
également des modifications sociales importantes : territorialisation des
bandes, bouleversement des prééminences au profit du devin, renforcement de la
prépondérance des relations de couple sur celles avec le groupe. La promiscuité
avec les Grands Noirs accentua la capacité de domination de ces derniers ainsi
que leur volonté d' "institutionnaliser" les relations entre leurs lignages et
ceux des Akas.
Une sédentarisation
progressive s' effectua ainsi aux alentours des villages de Grands Noirs. Encore de peu d'
importance à la veille de l' Indépendance, elle fut toutefois plus efficace que
les efforts entrepris par l' administration coloniale pour regrouper les Pygmées
le long des routes.
La résistance des sociétés de
la forêt à la colonisation se manifesta par le développement d' organisations
conçues sur le modèle des sociétés secrètes. S' il n' existe pas de témoignage
prouvant l' appartenance des Pygmées aux mouvements religieux comme celui de
Kornou, l' enrôlement des Pygmées dans les écoles d' initiation et les sociétés
d' hommes fut un phénomène courant. Cette pratique accentua l' englobement de la
société pygmée, retarda son émancipation et initia son acculturation. La chasse
au filet, provoquant l' alignement du calendrier cultuel aka sur celui des
Grands Noirs, fut aussi un puissant facteur d' acculturation. En revanche, les
écoles publique et religieuse n' eurent pas, durant la colonisation, une
influence manifeste sur la culture pygmée.
La colonisation eut, en
définitive, peu d' effets directs sur la société pygmée. Ce furent surtout les
bouleversement économiques provoqués par la colonisation qui accentuèrent de
manière indirecte la dépendance des Pygmées vis à vis des tribus bantoues les
plus puissantes.
IV - RELATIONS
PYGMEES/GRANDS NOIRS AUJOURD'HUI
Les relations traditionnelles
Pygmées/Grands Noirs étaient faites de complémentarités économiques,
d'antagonismes sociaux et de concurrences noologiques.
La traite et la colonisation
modifièrent ces relations : le Pygmée fut intégré dans le commerce à longue
distance (ivoire, peaux...) et l'économie de plantation. Le développement de la
chasse au filet accrut sa dépendance technique vis-à-vis des Grands noirs qui,
d'autre part, restaient incontournables dans l'accès des Pygmées à l'économie de
marché. La société des chasseurs mâles disparut; la prééminence dans les bandes
pygmées passa aux devins, organisateurs de chasse au filet et du grand rite de
fécondité. Le couple devint le centre d'équilibre de la société Pygmée. La
sédentarisation progressive entraîna une territorialisation des bandes et une
institutionnalisation des relations de lignage avec les Bantous. Ce phénomène
aggrava pour les Pygmées en relation avec les tribus les plus puissantes la
relation de maître à esclave.
Sur le plan noologique,
l'enrôlement des Pygmées dans les sociétés d'initiation ou dans les sociétés
secrètes entraîna également l'englobement de la société pygmée dans la société
bantou. Enfin, la dévalorisation des Dieux de la forêt par les missionnaires et
l'alignement sur le calendrier cultuel bantou favorisèrent l'acculturation de
ces sociétés de chasseurs-cueilleurs.
Comment évolue, aujourd'hui,
la relation entre ces deux sociétés ?
Qu'en est-il de la
complémentarité économique, de la différence des organisations sociales et des
spécificités culturelles et religieuses de ces deux populations ? Quelles
discriminations subit l'individus Pygmée ?
I RELATIONS ENTRE LES
PYGMEES ET LES VILLAGEOIS GRANDS NOIRS
A - SUR LE PLAN
ECONOMIQUE
1) La
complémentarité
-Traditionnellement, la
complémentarité économique portait sur l'échange entre, d'une part, les produits
cynégétiques et sylvestres ramenés par les Pygmées, d'autre part, les
instruments métalliques, la poterie et les produits de l'agriculture apportés
par les Bantous. Cette complémentarité se développait entre lignages "associés"
d'agriculteurs et de chasseurs-cueilleurs. Bahuchet conseille, pour qualifier
cette relation particulière entre les deux groupes, l'expression de
"propriétaire de Pygmées". Il en donne la définition suivante :"Est propriétaire
tout homme qui entretient des relations exclusives, de type essentiellement
économique, avec des hommes et des femmes d'une autre race, qu'il considère
comme inférieur socialement, mais qui constituent une société cohérente en
elle-même". Il préfère le terme de propriétaire à celui de client, utilisé dans
la Rome antique, qui supposait entre les deux partenaires un lien de nature
sacré, fondé sur la religion[67].
-Aujourd'hui, cette
dépendance économique lignagère persiste même si le Pygmée est employé comme
salarié dans une concession forestière ou une plantation. La différence de
nature entre les deux relations, exclusive avec l'ancien maître et contractuelle
avec le planteur ou l'usinier, se retrouve dans les modes de rétribution : troc
pour les produits traditionnels, argent pour les travaux agricoles ou pour le
gibier à vocation commerciale et tué au fusil.
Par ailleurs, la perte de
mobilité et la dépendance des Pygmées sur le plan alimentaire permettent à son
"patron" de l'avoir sous la main et d'en faire une main-d'oeuvre corvéable à
volonté. Cette participation des Akas aux travaux agricoles est plus ou moins
importante selon l'ethnie Grands Noirs et selon les lieux : elle ne dure en
général que quelques jours, au début de la saison sèche, lors des défrichements
et des récoltes. Dans certain cas, l'année peut être divisée en deux parties,
l'une consacrée aux activités économiques des Grands Noirs, l'autre aux
activités forestières. A l'extrême, le campement se fixe à l'orée de la forêt.
Les excursions forestières se limitent à quelques semaines par an, quelques
jours et parfois à une seule journée.
Delobeau décrit ainsi
l'évolution de la relation entre Pygmées et Mozombos pêcheurs de l'Oubangui
:"L'utilisation des Pygmées dans les activités Mozombo est massive, ces
derniers se réservent les seules
activités valorisées, pêche, forge, culture du café et abandonnent aux Pygmées
les activités forestières, agricoles et domestiques[...]. Les maîtres
accroissent leur domination en instituant le prêt des instruments de production,
en augmentant le volume de crédit, en créant le travail pour dette. Le maître
devient patron et le Pygmée salarié dépendant[...] l'association de naguère cède
la place à une coopération imposée entre deux castes""[68].
Cependant, certains groupes
de Pygmées réussissent à rester indépendants grâce à leurs connaissances
cynégétiques et ethnobiologiques. Ils peuvent ainsi répondre à la forte demande
en venaison consécutive à l'augmentation de la population dans les régions du
Nord. Les Pygmées se libèrent ainsi de leurs relations avec leurs anciens
maîtres et vendent directement les surplus de viande à des intermédiaires venus
d'autres villages ou des petites villes de la région. Les femmes s'occupent de
transporter la viande et les produits de la forêt (chenilles, plantes
médicinales, ....).dans ces villages ou chez des commerçants ambulants tandis
que les hommes chassent à longueur de jour.
Ces activités lucratives
modifient cependant le fonctionnement de l'économie sociale des Pygmées. La
pratique de la chasse individuelle ou en association avec des villageois
d'autres lignages qui participent en apportant un fusil ou des filets nuit à la
coopération au sein des bandes pygmées.
Sous la pression de certaines
tribus Grands Noirs comme les Pomos de la Sangha ou les Monzombo de l'Oubangui,
les Pygmées s'initient à la pêche en rivière, activité entièrement nouvelle pour
eux.
Ainsi, la complémentarité
économique entre les deux groupes évolue soit vers la coopération obligatoire
soit vers la constitution de groupes de chasseurs-cueilleurs indépendants : les
activités de chasse, de piégeage et de collecte, liées à une connaissance
ethnobiologique forestière immémoriale, restent les principales forces et
spécificités économiques des Pygmées dans un monde
d'agriculteurs.
2) La
concurrence
Une concurrence existe
désormais entre les deux groupes dans les domaine de la chasse, des activités
agricoles et dans certains emplois salariés.
a) La
chasse
Certaines tribus de Grands
Noirs pratiquent également la chasse et le piégeage. Ils envahissent ainsi
fréquemment les territoires des Pygmées grâce aux routes des concessions
forestières qui pénétrent de plus en plus au coeur de la forêt
équatoriale.
b) Les activités
agricoles
L'activité agricole des
Pygmées bien que grandissante concurrence encore faiblement l'agriculture des
Grands Noirs.
- L'administration
congolaise, à l'image de l' administration coloniale, lie sédentarisation,
agriculture et émancipation. Le développement de l'agriculture a, en effet,
toujours été considéré comme un facteur à la fois de libération de l'emprise
villageoise et d'intégration à la vie nationale. Au Congo pourtant, peu de
crédits publics ont été consacrés à aider les Pygmées à devenir agriculteurs.
Dans les pays voisins, ce sont les missions religieuses qui ont pris le plus
d'initiatives dans ce domaine. Ainsi, dans les années 70, au Cameroun, les
missions catholiques regroupèrent 700 Pygmées Baka à Moangue-Le Bosquet, 1000
Pygmées Aka à Belemboko en RCA. Ce centre eut un succès certain puiqu'il draine
aujourd'hui 4000 Pygmées dans un rayon de 15 Kilomètres autour du village
pilote. D'autres villages pilotes ont été créés sur la Haute-Sangha (RCA) ou à
Lomié (Cameroun). Dans ces villages, des animateurs ruraux aident les Pygmées à
installer un habitat de type villageois, créent un dispensaire, une école et travaillent au
développement des cultures vivrières.
- Le passage des Pygmées à
l'agriculture est un phénomène grandissant bien que souvent entravé par les
villageois Grand Noirs. On y trouve de nombreux degrés, depuis le petit jardin
jusqu'à la vaste bananeraie qui autorise la commercialisation des excédents de
production. Il n'est pas rare que des Pygmées aient créé une plantation de rente
(café, cacao). Rien ne les distingue plus alors, économiquement, des villageois.
A titre d'exemple, dans le village Babenzélé, Yandombé, décrit par le
musicologue Louis Sarno, les Pygmées ont leur propre champ de manioc, se louent
à l'entreprise forestière yougoslave voisine et refusent l'appui de l'Eglise
catholique[69]. Cependant,
beaucoup de Pygmées continuent, même dans des cas semblables, à entretenir des
relations de type héréditaire avec les Grands Noirs.
- Malheureusement, la
majorité des groupes pygmées sédentarisés dépendent de la nourriture fournie par
les villages bantous et sont contraints de participer aux activités agricoles
des Grands Noirs.
c) Le
salariat
Les compagnies forestières
utilisent les Pygmées de préférence aux Grands Noirs pour certaines activités
comme la prospection et le comptage des arbres, l'abattage et le tronçonnage ne
réquérant que leur aide.
Leur salariat dans les
plantations et les huileries est de plus en plus fréquent d'autant que la
main-d'oeuvre pygmée est la moins onéreuse. Les Pygmées viennent s'engager comme
saisonniers. Pendant les trois mois de la récolte et de l'usinage, ils sont
salariés et nourris par la plantation. La saison terminée, ils repartent en
forêt.
Le parc de Nouabalé-Ndoki
(1993) fait également appel à des travailleurs Pygmée ou à leurs qualités de
chasseurs et de pisteurs d' animaux.
Ces activités salariées
permettent aux Pygmées d'échapper en partie aux circuits économiques des Grands
Noirs. Elles constituent, cependant, une rupture radicale avec leur mode de vie
traditionnel.
Le passage de la
chasse-cueillette au salariat est encore, de ce fait, marginal et difficile pour
le Pygmée. L'absentéisme sur les chantiers en est une preuve, ainsi que
l'habitude de chasser au fusil et au piège en dehors des heures de travail. Les
femmes suivent les hommes en forêt, sur les chantiers, et s'adonnent toujours à
la cueillette.
3) Les
antagonismes
a Le problème foncier et
les concessions
-La propriété foncière :
La sédentarisation des
villages Grands Noirs, la diffusion d'un droit de type européen, le
développement de la petite culture de rapport ont modifié le sens de la
propriété. On est passé de la jouissance en commun d'un territoire à la notion
de propriété foncière. Le Pygmée, ancien maître de la forêt, devient ainsi un
hôte toléré. Le villageois lui accorde un morceau de terrain pour installer son
campement, en contre-partie duquel sont exigées des prestations de service :
travaux des champs, entretiens des bâtiments, abattage des arbres. Les
villageois demandent habituellement aux femmes Pygmées de déterrer les
tubercules de manioc et de s'occuper du roussissage, éventuellement d'aider à
préparer l'huile de palme, de gâcher la terre pour la construction de nouvelles
cases, de désherber.
Au Zaïre, des épisodes de
massacres de Pygmées sont périodiquement rapportés. Le manque de terres
cultivables rend les antagonismes plus violents qu'au
Congo.
-Les concessions :
Le Nord-Congo est divisé en
grandes concessions (voir carte) dans lesquelles les routes forestières sont de
plus en plus nombreuses. Des régions, comme la Terre de Kabounga au Nord du Lac
Télé, considérées comme le domaine exclusif des Pygmées, seront bientôt
accessibles en véhicules tout terrain.
Les exploitations forestières
se marquent par une diminution générale des surfaces boisées, un morcellement de
la forêt, un accroissement sensible des populations, souvent étrangères, et une
augmentation de la demande en vivres.
Le Parc Ndoki-Nouabélé
empiète également sur des territoires de chasse hier encore accessibles aux
seuls Pygmées.
c - L'accès au
marché
Le Grand Noir reste
incontournable sur le plan technique et commercial. Le système du crédit et le
monopole des petites échoppes lient complètement le Pygmée sur le plan des
échanges. Ce lien est d'autant plus grave qu'il s'accompagne d' une
méconnaissance des problèmes monétaires. En effet, les Pygmées sont
continuellement trompés sur la valeur des produits qu'ils achètent ou qu'ils
échangent. Par ailleurs, on constate une grande maladresse dans l'utilisation de
l'argent : leurs biens (mobilier, habillement, ustensiles) sont en général
défectueux, l'argent servant plutôt à acheter du vin, des alcools ou du
tabac.
Conclusion
La relation économique entre
les Pygmées Akas et les Bantous évolue différemment selon les tribus et les
régions. Cependant, si l'on exclut certains villages pygmées ayant réussi à
s'affranchir de la tutelle des Grands Noirs et ayant acquis une autonomie
agricole et culturelle, la plupart des Pygmées sont soumis à une discrimination
économique : sous-évaluation financière systématique des produits cynégétiques,
des prestations en nature, des salaires, par les commerçants, les villageois et
les compagnies forestières. Certaines exigences de la part de leurs maîtres
Grands Noirs, sous prétexte de dette ou de crédit, s'apparentent à du travail
obligatoire voire à du servage. Les terres agricoles leur sont refusées et leurs
territoires de chasse sontenvahis par les compagnies forestières ou le Parc de
Ndoki-Nouabalé. Le salariat reste marginal. Les Pygmées connaissent ainsi la
plus difficile transition économique de leur histoire[70].L'antique
complémentarité économique évolue vers la coopération obligatoire avec les
villageois ou la prolétarisation dans les sociétés forestières ou les
plantations.
Enfin, leur avenir économique
est lié à des contextes sociaux et économiques régionaux dans lesquels ils sont
englobés et sur lesquels ils n'ont aucune prise. Il dépend en particulier de
l'intensité de l'exploitation des 8.5 millions d'hectares du Nord-Congo. Pour
Bahuchet, dans la perspective d'une utilisation plus écologique de ce milieu
forestier, ces communautés (par leur immense savoir en matière d'écologie
forestière) pourraient être employées en priorité ou en exclusivité comme
prospecteurs, récolteurs des produits sauvages, voire comme chasseurs
professionnels (après réglementation de la chasse et gestion des populations
animales) ou captureurs d' animaux pour les parcs zoologiques, ou encore, comme
guides, pisteurs et gestionnaires des réserves de faune et de flore.[71].
B - SUR LE PLAN
SOCIAL
Les relations sociales entre
les Pygmées et les GrandsNoirs demeurent, aujourd'hui encore, principalement
antagonistes ; le meilleur signe en est l'habitat séparé.
1) La complémentarité
sociale évolue vers la formation de castes
hiérarchisées
La complémentarité dans le
domaine social se manifeste différemment selon l'ethnie Grands Noirs. Ainsi, les
relations entre les Ngbakas et les Pygmées, étudiées par Serge Bahuchet, et les
relations entre les Monzombos et les Pygmées diffèrent
radicalement.
L'intégration économique et
sociale des Akas dans la société Ngbaka n'est pas fondée sur un mécanisme
d'enrichissement économique mais sur un processus d'appropriation d'humains. Les
Ngbakas s'assurent non seulement l'alliance et la collaboration d'autres
individus, lignages ou familles Ngbakas mais encore l'élargissement de leur
sphère familiale par l'adoption d'enfants pygmées.
Par ailleurs, les Ngbakas
(agriculteurs) fournissent des filles à leurs voisins Monzombos (forgeron,
pêcheurs) qui se considèrent comme les seigneurs du fleuve. En conséquence, les
Ngbakas manquent de femmes et se les procurent dans le groupe Pygmée qui leur
est subordonné, chose impensable chez les Monzombos qui ne peuvent épouser que
des femmes libres. Les agriculteurs prennent ainsi des femmes chez les chasseurs
et, par conséquent, ont des
beaux-frères dans le groupe pygmée. Aujourd'hui ce phénomène s'accentue pour des
raisons économiques : les Ngbakas pauvres épousent les femmes pygmées car la dot
est moins chère. Ceci crée une certaine intimité entre les Ngbakas et les
Pygmées.
L'obtention de femmes pygmées
ainsi que l' adoption d' enfants doivent plus être considérées comme une
acquisition biologique par les Ngbakas que comme une alliance matrimoniale. Le
sens de la circulation des femmes révèle, par ailleurs, la stratification
sociale entre les différents groupes et la position inférieure des
Pygmées.
Chez les Monzombos, étudiés
par Jean-Michel Delobeau[72], la nécessité de
s'assurer la sécurité du côté forestier d'où peuvent venir de nombreux dangers,
ainsi que le besoin de compléter leurs ressources alimentaires sont à l'origine
de leurs alliances avec les Pygmées. Ces alliances conclues jadis entre le chef
du groupe Monzombo et l'aîné du groupe Aka évoluent dans un sens défavorable aux
Pygmées. Les Monzombos veulent exercer un contrôle politique sur la société Aka.
Cette volonté de contrôle explique que le maître Monzombo participe à la
constitution de la dot de ses associés pygmées, qu'il se sente responsable d'eux
devant des tiers et qu'enfin il participe aux funérailles en fournissant tous
les produits consommés pendant les sept jours que durent les cérémonies et
protège la veuve des coups symboliques que lui portent les frères du
défunt.
Ce contrôle a pour but de
stabiliser la relation et de perpétuer l'alliance profitable aux
Monzombos.
Cette pratique politique est
justifiée par la croyance qu' on ces Grands Noirs en leur supériorité
culturelle, les Pymées devant accepter cette idéologie et l'intégrer à leur
propre manière de pensée.
Le maître cherche à
apparaître comme celui qui permet à la société pygmée de se perpétuer, le
protecteur de la société Aka et l'intermédiaire indispensable pour le
déroulement efficace du rituel funéraire.
Le maître Monzombo veut
passer pour le "socialisateur" d'un groupe sans organisation
sociale.
Cette politique rencontre des
limites : le maître ne choisit pas l'épouse de "son" Pygmée qui va toujours la
chercher dans des bandes lointaines. Il ne modifie pas le contenu des rituels,
l'association est plus familiale que clanique, enfin aucune alliance
matrimoniale n'existe ou n'a existé entre les deux
sociétés.
Deux remarques s' imposent à
propos du mariage : les Monzomobos n'échappent pas au métissage avec les Pygmées
par l'intermédiaire des femmes Ngbakas dont la mère peut être une Pygmée, le
mariage coutumier encore pratiqué aujourd' hui de manière habituelle pose des
problèmes récurrents d'état civil aux enfants pygmées. (cf." carte de lignage
Pygmée" selon Bahuchet).
La complémentarité sociale
évolue vers la constitution de castes hiérarchisées, chaque caste ayant ses
activités propres nécessaires à l' autre. Cette stratification sociale se voit
dans d' autres régions africaines, en particulier au Rwanda, entre Pygmées Twas
et Tutsies.
2)
L'antagonisme
L'antagonisme entre les
Pygmées et les Grands Noirs est constant. Sa manifestation la plus évidente est
l'habitat séparé, qu'il soit le fait des Pygmées, de l'administration ou des
missionnaires.
a l'habitat
séparé
Le campement en forêt est de
plus en plus remplacé par la constitution de villages à la lisière de la forêt,
plus ou moins proche d' un village bantou. En même temps un mouvement inverse
apparait: certains Pygmées constituent aujourd' hui des villages loin de leurs
voisins pour échapper à la volonté de domination des Grands Noirs, et au statut
de caste servile. A l'intérieur de ces villages, l'instabilité des Pygmées est
permanente. Les Pygmées changent souvent d'habitation, abandonnant leur cabane
pour en construire une autre à l'autre bout du village. Le refus d'une
hiérarchie est toujours manifeste. Le représentant du village chargé
d'entretenir les relations avec les Bantous et l'administration n'a aucun
pouvoir.
Par ailleurs l'
administration a imposé, dans certaines régions, le regroupement le long des
routes ou dans des villages, sous la direction d' un chef Grand Noir. Ces
regroupements peuvent atteindre une centaine d'individus au Congo, près du
millier en Centrafrique ou au Cameroun. L'hygiène de ces villages est en général
catastrophique.
Cependant, un nouvel esprit
est perceptible dans les nouvelles générations de Grands Noirs. Au Cameroun, des
recherches sociologiques ont été engagées (Institut des Sciences Humaines). Les
chercheurs s' interrogent sur les bienfaits du développement, et certains font
le parallèle entre le sort infligé à leur père par la colonisation, et la
situation des Pygmées dans l' Etat moderne indépendant: le développement des
Pygmées doit-il nécessairement passer par les étapes que les ex-colonisés ont
subies?
Les Pygmées réagissent au
projet de développement de la même manière qu' avec leurs anciens patrons
villageois: par un acquiescement de façade: dire oui et ne rien faire, ou se
sauver.
Au Cameroun,toujours, les
religieux ont également constitué des villages Pygmées, centrés sur l' Eglise,
l' école et le dispensaire.
b La distance
sociale
Quelle que soit l' ethnie
Grand Noir, les Pygmées sont toujours considérés comme inférieurs sur le plan
social.
Leur statut dépend des
caractères sociaux, économiques et historiques des sociétés Grands Noirs
concernées.
Ainsi les Ngbakas, bien que
métissés avec les Pygmées, ont avec ces derniers une relation assez distante .
Chez les Monzombos l'
utilisation des Pygmées, considérés comme une caste servile, dans leur système
économique, pour les tâches les plus dures, permet à ces Grands Noirs de
préserver leur identité de Gens du fleuve et de pêcheurs malgré les
modifications économiques de la régionl[73].
L'attitude est la même chez
les Isongos et les Mbatis ainsi que les Pomos de la Sangha décrits par
Demesse.
Les Ngandos, en revanche,
parlent une langue de même origine que celle des Pygmées et entretiennent avec
eux des relations plus familières, dépourvues de crainte et de
mépris.
Enfin, les Pygmées nomadisant
dans la grande forêt équatoriale sont considérés par toutes les tribus Grands
Noirs comme des "sauvages".
3) La
concurrence
-Les deux modes
d'organisation sociale sont toujours très différents et chaque groupe les
perpétue. L'idée de hiérarchie n'a toujours pas pénétré la société pygmée. La
démocratie tarde à irriguer la société bantoue.
Cependant, la "modernité", en
détruisant les organisations sociales traditionnelles, uniformise ces deux
populations. Du côté pygmée, les bandes éclatent et la famille nucléaire
remplace de plus en plus la famille étendue. L'individualisme induit par le
salariat et les chasses individuelles a altéré la coopération entre les membres
des bandes, nuisant ainsi à leur cohésion sociale. Par ailleurs, la
sédentarisation affecte la dispersion et la fluidité, bases de la société
traditionnelle. Elle rompt également le système lignager. C' est
vraisemblablement, comme nous le verrons plus loin, pour ses effets
détructurants que la sédentarisation est la politique régulièrement proposée
comme préliminaire à toute politique de développement, à la fois par les
pouvoirs publics et les missions religieuses.
L'argent permet de plus en
plus la polygamie et le remplacement du service mariage par la dot comme dans le
système bantou. La femme n'est plus
celle qui permettait au jeune Pygmée d' accéder au statut d'adulte.
Dans les villages bantous,
les chefs traditionnels ont perdu leurs pouvoirs coutumiers devant
l'administration. L'individualisme et la famille nucléaire gagnent également
cette société. Le mariage se fait de plus en plus par choix réciproque et non
pour des raisons d'alliance entre lignages.
Le mode d' organisation
sociale "à l' occidentale" (individualisme et famille nucléaire) est le vrai
concurrent des organisations traditionnelles.
-L'augmentation de la
population pygmée entraînerait dans certaines régions, si les Pygmées pouvaient
voter un problème de concurrence politique. Les pouvoirs publics le savent bien
et empêchent, par de multiples tracasseries, l'accès de ces populations à
l'identité juridique.
Conclusion:
La sédentarisation a fait
évoluer la complémentarité sociale entre Pygmées et Grands Noirs vers la
constitution de castes hiérarchisées aux dépens des premiers. Aucune alliance
matrimoniale n' existe entre les deux groupes, même si biologiquement les
Pygmées fournissent des enfants ou des femmes à certaines tribus. Leur statut
social est systématiquement inférieur quelle que soit l' ethnie et leurs
habitations sont toujours séparées de celles des Bantous ou des Oubangiens. Leur
organisation sociale "démocratique" n' a guère inspiré leurs voisins. En
revanche la "modernité" joue le même rôle déstructurant pour les deux
sociétés.
C - SUR LE PLAN
NOOLOGIQUE
Antagonisme des mentalités,
concurrence des modes de vie, complémentarité des musiques et des relations avec
le surnaturel.
1) Antagonisme des
mentalités
Traditionnellement, les
différentes ethnies Grands Noirs manifestaient une attitude ambiguë vis-à-vis
des Pygmées. D'une part, les Grands Noirs affectaient ostensiblement de mépriser
la culture pygmée et de considérer la leur comme supérieure, d'autre part, ils
considéraient les Pygmées comme des êtres d'essence différente des humains, en
relation avec le monde surnaturel des mânes et des
esprits.
La première attitude semble
aujourd'hui dominante : les villageois manifestent toujours un sentiment de
puissance à l' égard des Pygmées, qu'ils considèrent comme des
"sous-hommes".
2) La
concurrence
L' attrait exercé par le mode
de vie des Bantous est visible dans plusieurs domaines:
-L' architecture: dans les
villages permanents pygmées, ce sont maintenant les hommes qui construisent les
cases selon le modèle des maisons bantous. Les femmes continuent toutefois de
construire les huttes lors des expéditions en forêt.
-Coiffure: De plus en plus de
jeunes femmes pygmées se coiffent selon les modes bantoues venues de Kinshasa ou
de Brazzaville.
-Habit: Dans les villages et
dans les villes d'Impfondo et d' Ouesso les Pygmées sont habillés de tee-shirts
et de pantalons de type tout à fait ordinaire, et d' ailleurs
obligatoires.
-Musique bantoue: Les jeunes
Pygmées dansent sans état d'âme sur les rythmes "high life" qui inondent les
bandes radio. Les transistors sont présents dans tous les villages sinon dans
toutes les cases.
-L' acculturation progressive
entraîne la transformation des traditions en manifestations folkloriques plus ou
moins rémunérées. Le Congo, pays au tourisme peu développé, est encore épargné
par cette monétarisation du sacré. Dans les pays voisins, le processus est déjà
bien avancé.[74]
Un élément résiste, le
domaine linguistique: Le lingala et le sangho concurrencent encore de manière
modeste le aka. Ce dernier est la seule langue parlée entre Pygmées. Pour
combien de temps encore ? Selon Bahuchet, le changement de langue n' entraîne
pas forcément le changement de culture. C' est ce que les études linguistiques
ont montré dans le cas des Pygmées. Ces derniers ont abandonné,il y a quatre ou
cinq siècles, leur langue première pour parler des langues bantoues ou
oubangiennes en conservant leurs propres coutumes. Ce paradoxe se rencontre
également dans les pays occidentaux où certaines minorités (diaspora juive,..)
peuvent utiliser la langue du pays d'accueil sans perdre leurs particularités
culturelles. Par ailleurs, l'immersion n'est pas synonyme de désagrégation. Il
est indéniable que les groupes Pygmées veulent garder leurs spécificités et
semblent posséder une dynamique interne et des stratégies appropriées pour
répondre aux contraintes externes.
3) La
complémentarité
Le domaine religieux, la
musique, le chant, la divination et l'ethnobiologie constituent un apport
considérable des Pygmées au patrimoine culturel national
congolais
-Dans le domaine religieux:
Nous avons décrit dans le chapitre I l' apport dans le domaine des mythes et la
cosmogonie pygmée.
-Dans le domaine musical : la
richesse et l'originalité de cette musique sont connues depuis les travaux du
Rouget et de Arom. Ces auteurs considèrent que cette musique polyphonique est
d'une complexité "tant contrapuntique que rythmique parmi les plus élevées qui
soient, dans le domaine des musiques sans écriture, qu'elles soient africaines
ou d'ailleurs"[75].
La beauté des chants, le
timbre caractéristique des voix, l'ingéniosité d'utilisation des objets sont
surprenants. Par ailleurs, les
modalités d'exécution sont particulièrement remarquables car elles reflètent
parfaitement l'organisation Pygmée. Selon Arom "la musique est collective,
aucune hiérarchie n'y est apparente dans la distribution des parties, chacun
semble jouir d'une liberté complète, les voix foisonnent en tous sens, les
solistes alternent dans une même pièce sans aucun ordre prémédité et le résultat
global demeure toujours d'une rigueur extrême. C'est là peut-être ce qu'il y a
de plus frappant dans cette musique. S'il fallait la résumer en peu de mots :
une dialectique simultanée entre rigueur et liberté, entre un cadre musical et
une marge de manoeuvre individuelle à l'intérieur de
celle-ci".
-Dans le domaine de la
divination et les thérapeutiques.
La demande actuelle, de la
part des Grands Noirs, de plantes médicinales venues de la forêt profonde est
toujours très forte. Certains devins attirent non seulement des clients Pygmées,
mais également des étrangers. Les travaux les plus récents dans ces domaines
sont ceux d'Elisabeth Motte sur les plantes utilisées par les Akas, et ceux
d'Alain et de Sylvie Epelboin sur le système de pensée médicale Aka et sur la
cuisine. Nous y reviendrons amplement dans la partie II.
Conclusion
:
L'englobement de la société
pygmée a atteint les niveaux économique, culturel et de décision, mais n' a pas
réussi à désagréger la société pygmée qui refuse de se confondre avec les
agriculteurs. La chasse, le rejet de la hiérarchie, la langue, les connaissances
ethnobiologiques, les pratiques divinatoires et le chant sont autant d' éléments
de résistance à une complète acculturation. Ils forment le noyau fort d' une
identité collective qui ne semble pas vouloir s' abolir dans la modernité ni la
culture bantou.
Cette résitance culturelle ne
peut empêcher les discriminations économiques (coopération obligatoire, absence
de terre, pas d' accès direct au marché) et sociales (caste servile, apartheid
résidentiel) subies par ces populations de chasseurs-cueilleurs. Elle est à l'
origine de la constitution par certains groupes Pygmées de villages indépendants
économiquement et libérés de la domination politique et idéologique de leur
anciens maîtres et des religieux. L' administration tolèrera-t-elle ces volontés
d' autonomie interne?
II ATTITUDE DE
L'ETAT
L' attitude de l' Etat est
ambiguë: d' un côté il prône une politique d' émancipation et de l' autre, pour
des raisons clientélistes, il ferme les yeux sur les négligences administratives
et les abus des villageois.
A- Dans le domaine des droits civils
et politique
1)Les Bantous considèrent les
Pygmées comme des sous-hommes, voire des enfants, juridiquement incapables, et
jugent licite de les mettre sous tutelle et d' exercer sur eux une puissance
paternelle. Cet état d' esprit, même s' il est combattu officiellement par l'
administration, se manifeste par une mauvaise volonté du personnel administratif
dans la remise aux Pygmées des documents officiels. Ainsi, la grande difficulté
pour ces populations d' obtenir un extrait de naissance, document indispensable
pour recevoir des papiers d'
identité, a des conséquences considérables en matière de droits civils et
politiques:
-difficulté pour ester en
justice en cas de vol ou de brutalité
-brimades de la part des
forces de l' ordre
-impossibilité de participer
aux élections comme électeur ou candidat, à la direction des affaires publiques
et d' accéder à la fonction publique
-atteinte aux droits de
circuler librement (refoulement en forêt, interdiction de circuler dans certains
villages ou villes de province) et de choisir son lieu de résidence (apartheid
résidentiel de fait). La sédentarisation et le regroupement le long des routes
ont été la politique constamment prônée par l' administration coloniale, l' Etat
congolais et les institutions religieuses.
La politique d' intégration
pourrait se mesurer au degré de facilité d' obtention des pièces d'
identité.(Bahuchet) C'est dire l'importance des missions religieuses qui
enregistraient les naissances et suppléaient à la déficience des services de l'
Etat.Ce rôle leur ayant été interdit, il pourrait être utile que certaines ONG
facilitent aux Pygmées l' obtention de ces documents de première importance.En
effet, l' accession à une réelle citoyenneté est une revendication très forte
chez les Pygmées. Elle est pour eux garante d'une émancipation de leur ancien
maître Bantou[76].
2) Cette réticence de l'
administration à délivrer des papiers d' identité et à accorder la nationalité
congolaise aux Pygmées se double d' une mauvaise volonté pour effectuer un
recensement de ces populations.L'administration coloniale n'a effectué que des
recensements très partiels dans la région de l'Ibenga-Motaba et sur le long de
la Lobaye. Dans la région d'Epéna, les recensements administratifs auraient été
plus précis : certains Pygmées en 1933 payaient l'impôt !
L'administration congolaise
ne s'est intéressée aux Aka qu'à partir des années 1975 et ce de manière
ponctuelle. Le problème le plus difficile à résoudre vient du fait que les
lignages Pygmées sont à cheval sur la frontière Congo-Centrafrique. Les
estimations actuelles se montent à 20000 individus, ce qui n'est pas négligeable
étant donné que la population bantoue recensée est estimée à 140000 habitants
pour le Nord-Congo. De plus, contrairement aux idées reçues, la population
Pygmée est en augmentation. L'incidence électorale pourrait être significative,
à condition qu'ils aient une carte d'électeur, ce qui suppose la possession d'un
acte de naissance. Bien que l'administration ne leur demande rien, certains
Pygmées viennent spontanément payer
l'impôt pour avoir un document officiel,
ne serait-ce qu'un quitus fiscal.
3) le droit à la propriété
est sans cesse bafoué, que ce soit par les villageois avides de terre, les
sociétés forestières ou les parcs naturels.
4)la transformation des
coutumes religieuses pygmées en folklore monétarisé est une forme de mépris
discriminatoire vis-à-vis d' une forme différente de
religiosité.
5)la quasi absence d'
associations pygmées est un frein considérable à la promotion et à la défense
des droits de ces populations.
B Dans le domaine des
droits économiques, sociaux et culturels
- Les conditions de
travail
-Au
village
Le volet économique de la
dépendance lignagère peut-il être considéré comme un travail obligatoire
?
La plupart des auteurs
(Bahuchet, Delobeau, Demess, ...) considèrent la relation Pygmée / Bantou comme
une forme d' exploitation où la contrainte physique s' ajoute à la pression
morale.
Ainsi, pour Bahuchet,la
relation qui unit les Pygmées aux Grands Noirs est une relation économique
exclusive entre deux groupes de races différentes dont l' une est considérée
comme socialement inférieure. Les termes de ce contrat, qui ne fait que reproduire le rapport de
forces entre les deux sociétés, sont nettement défavorables aux Pygmées. Cette
relation traditionnelle a, de plus, évolué en dépendance du fait de la
sédentarisation, qui a permis de contraindre plus facilement les Pygmées à
effectuer les prestations et les corvées, plus ou moins mal payées, sous peine
de brimades et d' amendes. La sédentarisation permet également aux Grands Noirs
de faire pression sur les lignages, de participer aux grandes fêtes Pygmées ou
d' être présents dans les moments importants de la vie (mariages, deuils), d'
intégrer plus facilement les jeunes pygmées dans les sociétés d' initiation ou
les sociétés d' hommes. A la contrainte physique s' ajoute ainsi la pression
morale.
Les prestations exigées par
le "patron" bantou et refusées par le Pygmées peuvent être considérées comme un travail
obligatoire au sens de la définition de la Convention 29 de l' OIT:" tout
travail ou service exigé d' un individu sous la menace d' une peine quelconque
et pour lequel le dit individu ne s' est pas offert de son plein gré", et, à ce
titre, condamnées par la Déclaration universelle (art. 4), le Pacte relatif aux
droits civils et politiques (art.8).
Il est intéressant de noter
que, ni la Charte Africaine des Droits de l' Homme et des Peuples, ni la
Constitution congolaise de 1992 ne mentionnent le travail obligatoire comme une
atteinte aux droits de l' homme. La relation dialectique qu' établit la Charte
entre droits et devoirs rend difficile l' évaluation de la dépendance lignagère
en terre d' Afrique.
L' administration n' est pas
en reste et joue aussi volontiers les "patrons". En effet, la tentation est grande pour les autorités locales d' utiliser
la main-d' oeuvre pygmée pour toutes sortes de corvées mal rémunérées: danses au
cours des fêtes officielles,
travail pour le chef de village,
chasses pour les notabilités citadines. Cette pratique est très fréquente
au Zaïre où l' on signale l' utilisation forcée des Pygmées dans les cultures de
rente, sous peine d'amendes ou de prison, et l' enrôlement obligé dans des
unités spéciales de l' armée utilisées pour des opérations militaires en
forêt.
L' article 29 de la Charte
africaine qui stipule que, "au nom du devoir de solidarité l' individu a le
devoir de travailler et de s' acquitter des contributions fixées par la loi pour la sauvegarde des intérêt
fondamentaux de la société", peut-il justifier de telles
dérives?
La mentalité ambiante et le
clientélisme politique (nous avons vu la versatilité politique des populations
Sangha et Likoualas, maîtres des Pygmées, durant ces dernières quarante année et
leur facilité pour se vendre au plus offrant) empêchent toute atténuation de ce
rapport de force.
-
En revanche, la plupart des
auteurs indiquent que, sur les concessions forestières, un salaire égal à
travail égal et des rémunérations équitables et satifaisantes sont théoriquement
versées aux Pygmées. Il en est de même pour les Pygmées employés dans le Parc de
Ndoki-Nouabalé, financé par l'USAID et la Banque Mondiale.Ces contrats,
conformes aux lois internationales du travail, pourraient servir d'exemples et
favoriser la mise en place de pratiques plus égalitaires entre les différentes
populations.
Cet alignement sur les règles
internationales du travail ne va pas jusqu' à la création ou l' autorisation de
syndicat Pygmée.
- Sur le plan de la
sécurité sociale et de la santé, le gouvernement congolais n'a pas développé
de politique particulière vis-à-vis des Pygmées. Le problème de la santé des
Pygmées fait l' objet de la partie II.
- La scolarisation :
Les Pygmées sont massivements analphabètes. Seuls 2 à 5 % des Pygmées
fréquentent l'école.
Les principaux obstacles à
leur scolarisation seraient: la mobilité des familles, le racisme des
villageois, la finalité douteuse de l'enseignement. La valorisation de
l'agriculture aux dépens de la chasse est l'élément le plus grave car il
déprécie l'apprentissage cynégétique traditionnel alors que la chasse représente
pour de nombreuses années encore la principale activité lucrative des
Pygmées.
Dans le domaine scolaire, au
Congo, presque rien n'a été fait. En Centrafrique, l'école de Mougounda a été un
échec. Les expériences les plus nombreuses ont eu lieu au Cameroun. Dans ce
pays, les missionnaires ont essayé d'encadrer les jeunes Pygmées pendant leur
scolarité, ou de les préscolariser en Baka. Les expériences d'écoles pilotes
n'ont rien donné. Quant aux expériences alternatives, pôle d'attraction (école
et dispensaire) et animation itinérante, elles ont surtout provoqué la jalousie
des villageois[77].
Une éducation en langue
vernaculaire, respectant les coutumes Pygmées, semblerait le minimum
indispensable qui leur permettrait de lire, d'écrire et de compter. Il y a 400
ans, sur le Guarani, les jésuites mirent en application ce principe de base avec
succés.[78].
-N' est reconnu aucun droit
sur le patrimoine culturel (contes, expressions musicales, danses, rituels,...),
ni sur les produits pharmaceutiques dérivés des plantes médicinales dont la
découverte est le fruit des connaissances ethnobiologiques de ces
populations.
-Les Pygmées font souvent l'
objet de traitements indignes. A titre d' exemple, la compagnie nationale de
transports fluviaux, l' ATC, fait voyager les Pygmées avec les animaux sous
prétexte qu' ils ne payent pas.
Conclusion
Contrairement aux
proclamations d' émancipation et d' intégration l' Etat ne favorise pas l'
obtention par les Pygmées de l' identité juridique, oublie de les recenser,ne
protège pas leurs territoires ni leur patrimoine, ferme les yeux sur les
pratiques autoritaires des villageois, ne prend pas en charge la scolarisation
et la santé de ces populations.
Si nous nous référons à la
Convention sur l' élimination de toutes les formes de discriminations raciales
adoptée par l' Assemblée Générale de l' ONU le 21 décembre 1965 et signée par le
Congo, les Pygmées sont soumis à une discrimination quant à l' ensemble des
droits énoncés à l' article 5 de cette Convention.
Nous verrons, dans la Partie
II, quelles réactions légales peuvent opposer les Pygmées à de telles
discriminations, sur le plan individuel et sur le plan
collectif.
CONCLUSION
La deuxième partie de ce
travail montre comment s'est mise en place au cours des quatre derniers siècles
la domination économique, sociale et culturelle des Pygmées par les Grands
Noirs.
Plusieurs phénomènes ont
contribué à ce processus :
- le dessèchement du Sahara
fut à l'origine des migrations bantoues le long des fleuves de la forêt
équatoriale. Les premiers contacts s'établirent entre les populations Grands
Noirs et les chasseurs-cueilleurs dans la forêt de l'Iturie, au Sud de l'Uélé.
Leurs relations furent durant des siècles, précaires, fluctuantes et limitées à
quelques échanges économiques. Les Pygmées étaient encore à cette époque pour
les Grands Noirs, des êtres mystérieux dont les connaissances de la forêt en
firent des "associés" précieux pour leur survie dans ce milieu hostile. Les
mythes Grands Noirs désignaient alors le Pygmée comme le sauveur ou le
guide.
Ces contacts n'affectaient
pas l'organisation sociale des deux sociétés ni leur religion. Aucune alliance
matrimoniale ne fut conclue, ce qui n'excluait pas des relations physiques entre
les individus, puisque Cavalli Sforza estime que Grands Noirs et Pygmées ont 60
% de caractères génétiques communs. Les relations entre les deux groupes étaient
toutefois conséquentes car les Pygmées adoptèrent la langue de leurs voisins
bantous ou oubanguiens.
- la traite : la traite
esclavagiste et de l'ivoire modifia les relations entre les deux sociétés et
intégra les Pygmées dans l'économie-monde pour leur plus grand malheur.
Dans la forêt, la chasse à
l'éléphant, activité économique mais également initiatique pour les Pygmées,
devint pur objet de commerce. Ce commerce, particulièrement lucratif pour les
Grands Noirs, n' apporta aux Pygmées que des avantages dérisoires. Il modifia en
revanche la nature des échanges entre les deux partenaires. La complémentarité
fut concurrencée par l'intérêt financier des Grands Noirs qui voulurent dès lors
mieux contrôler leurs associés. Les premiers éléments d'une dépendance se mirent
ainsi progressivement en place.Le Pygmée fut également intégré dans le commerce
de traite pour la cire, les bois à teinture et le gibier nécessaire à
l'alimentation des caravanes d'esclaves.
Sur les plateaux Batéké, la
dépendance fut plus étroite. Les Pygmées furent contraints de cultiver le manioc
et le tabac aux côtés des femmes tandis que les hommes allaient à la guerre ou à
la chasse aux esclaves.
Le clivage qui s'installa par
ailleurs entre tribus réservoirs et royaumes esclavagistes eut également des
conséquences importantes pour les Pygmées. Ces derniers, de plus en plus liés
aux Grands Noirs de la forêt qui les utilisèrent comme chasseurs, collecteurs et
main-d'oeuvre furent comme leurs maîtres rejetés par les gens de Sud et
assimilés à des sauvages.
La colonisation consolida ce
lien de dépendance de plusieurs manières :
. La chute de la démographie
(à cause des épidémies, famines, guerres, déportations) dans l'interfleuve
Sangha-Oubangui, associée au besoin de main-d'oeuvre sur le territoire des
Compagnies concessionnaires puis, après la deuxième guerre mondiale, le
développement des cultures de rente rendirent les Pygmées indispensables au
fonctionnement de l'économie domestique Grands Noirs.
. les besoins en viande, en
ivoire (jusqu'en 1920), en peaux d'antilope incitèrent les Grands Noirs à mieux
maîtriser leurs fournisseurs Pygmées en contractant avec eux des relations
lignagères de clientèle.
Dans tous les cas, les
modalités du contrat reflètaient le rapport de forces : les Grands Noirs
fournissaient le capital (nourriture, fer, filet, fusil) et commandaient l'accès
au marché, les Pygmées apportaient leur travail (chasse, collecte, travaux
agricoles et domestiques).
En réponse aux refus des
Pygmées de se soumettre à ce contrat inique, les Grands Noirs exercèrent une
pression morale (présence aux cérémonies de deuil, participation à la dot,
enrôlement de force dans les sociétés secrètes) et appliquèrent des sanctions
physiques (châtiments, chasse aux Pygmées).
. La volonté de
l'administration coloniale d'apprivoiser les Pygmées, de les sédentariser et les
adapter à l'agriculture sous prétexte de les émanciper de leur maître bantou
échoua mais dessina le cadre idéologique dans lequel s'insèrent toutes les
politiques imaginées par les religieux ou les administrations successives,
coloniales et indépendantes pour assimiler les Pygmées.
. La croyance, dans le monde
colonial, à une inégalité naturelle des races, des ethnies, des cultures
(royaume de la savane et peuples semi nomades de la forêt équatoriale), des
vocations régionales (zone d'industrialisation ou de prédation) trouva un écho
dans la mentalité bantoue : Vilis, Laris, Batékés, M'Bochis, Sanghas, Likoualas
et Pygmées purent se situer sur l'échelle des valeurs raciales, le Pygmée
occupant la dernière place, juste avant le chimpanzé. Une volonté d'
apprivoisement et d' humanisation en découla, justifiant la sédentarisation des
bandes pygmées.
-
L'Indépendance du Congo ne
modifia pas les rapports de forces entre les Pygmées et les Grands Noirs.
Aujourd’hui, l'englobement et
la domination sociologique, économique, culturelle et politique sont désormais
complet.En effet, la pénurie de main-d'oeuvre dans le Nord-Congo rend les
Pygmées toujours indispensables au économies villageoises. Les quelques
compagnies forestières et les plantations industrielles qui survivent aux
marasme économique ne sont pas capables de créer un véritable prolétariat pygmée
libéré de sa servitude lignagère. Les quelques villages autonomes Pygmées sont
des signes, certes encourageants d'une volonté de ces populations d'échapper à
l'emprise de leurs anciens maîtres, mais ne représentent pas pour l'instant une
alternative crédible à la domination économique.
Les Pygmées, obligés de coopérer aux
activités agricoles et domestiques de leurs maîtres, sous-payés et endettés (par
les dots) deviennent dans les villages une caste servile
méprisée.
Sur ces abus, l'Etat ferme
les yeux et n'intervient ni pour
promouvoir les droits civils et politiques, socio-culturels et économiques de
ces populations, ni pour reconnaître leurs droits collectifs. Les différents
régimes qui se succèdent au Congo depuis l'indépendance ont réglé le problème
des communautés infra-nationales en niant officiellement leur existence tout en
s'appuyant sur le clientélisme ethnique.
.
Les bandes Pygmée résistent à
la volonté de domination des Grands Noirs, physiquement (par la fuite,
l'acceptation de façade, l'installation des campements à distance), socialement
(par l'absence d'alliances matrimoniales, par la persistance d'une organisation
sociale plus démocratique que celle, fortement hiérarchisée, de la société
bantoue), culturellement (leur identité radicalement différente s'exprime par le
chant, les danses, les mythes, la religion, les connaissances ethnobiologiques
forestières immémoriales, les techniques divinatoires), économiquement (ce sont
des spécialistes de la chasse et de la collecte dans un monde d'agriculteurs et
de pécheurs).
Les Pygmées sont aujourd'hui
englobés, asservis, discriminés mais résistent à l'assimilation et à la
désagrégation.
Ce couple
domination/résistance les isole socialement mais aussi médicalement du reste de
la population Grands Noirs. Cet isolement est à l'origine de spécificités
épidémiologiques, concentration de certains virus (tréponème...), absence
d'autres (Sida). Il est ainsi la première cause de l’échec de la lutte contre le
pian dans les régions du Nord-Congo.
Ainsi, le déséquilibre du
système de santé au profit d’une médecine hospitalière et curative, la
marginalisation des populations forestières du Nord-Congo et la discrimination
des groupes pygmée par les villageois et l’Etat congolais concourent à la grande
difficulté d’accès, pour les Pygmées, aux soins de santé primaires : la
prévalence catastrophique du pian chez ces populations en est la meilleure
preuve.
Lutter contre le pian
nécessite ainsi d’ inverser le rapport de forces entre Pygmées et Bantous,
pallier au sous-développement des régions du Nord et réorienter les
investissements en matière de santé publique.
Peut-on espérer un intérêt suffisant pour
cette maladie et ces populations de la part de l’Etat congolais, des
Organisations internationales, des coopérations bilatérales, de la Communauté
européenne, mais aussi des Eglises et des ONG ainsi que des différents
acteurs économiques de la région (sociétés forestières, Parcs naturels), pour
qu’elles mettent en œuvre une politique capable d’infléchir ces tendances
séculaires ?
[1]Sens
éthymologique
[3]Cornevin R et M, Histoire
de l'Afrique, Payot, Paris, 1964, carte p30 et
61
[4]Froelich J.C, Ethnologie
régionale, op. cit.,
p.362.
[5]J.E.C. Suttton, Histoire
générale de l'Afrique, Jeune Afrique/Stock/UNESCO, tome I, 1980 p
500.
[6] Pour l'Afrique, au sud du
Sahara, la classification utilisée pour les différentes époques de la
préhistoire est : l'Early Stone Age (-3 millions à -100 000 ans), le Middle
Stone Age (-100 000 à - 15 000) et le Late Stone Age (-15 000 à l'age de fer : -
2000 à + 200 ou 500 ans selon les régions. Pour mémoire, l'Age du Fer remonte à
-1000 en Grêce et -500 en Europe occidentale.
[7]Les 1000 à 1500 langues
africaines ont été classées par Grennberg , dans l'Histoire Générale de
l'Afrique (p321-338), en quatre familles : Nigéro-Kordofanienne (à laquelle
appartient les langues Bantoues), Nilo-Saharienne, Afro-asiatique et
Khoisan.
[8]Maquet J, "Les civilisations
de l'arc et des clairières", dans Les civilisations noires, Marabout,
Paris, 1981. Cet auteur classe les économie de subsistance selon le mode de
production matérielle.
Actuellement certains
auteurs, dont P. Bonte, M. Izard, préfèrent parler de pôles régionaux culturels
et mettre l'accent sur les hauts-lieux artistiques et leur rayonnement. Ils
décrivent ainsi une Afrique Noire de la statuaire qui est essentiellement une
Afrique forestière, dont les pôles les plus riches sont l'aire du Bénin (Vème
siècle av. J.C au XVIème de notre ère), les royaume du Kongo, Pende, Tshokwe,
Kuba, Luba ( Xème auXVIème siècle).
L'intérêt se déplace ainsi
sur la production intellectuelle et artistique.
[9]L'expansion des Bantous eut
une autre conséquence en Afrique australe : ces derniers refoulèrent les Bochimans dans le désert
du Kahalari, rendant ainsi impossible toute relation. Dans ce cas, il n'y eut
pas mise en état de dépendance d'un peuple mais exclusion de
celui-ci.
[10]le territoire est un
environnement utile, un domaine vital, partagé par plusieurs campements et lié à
un lignage Bantou. Les différentes activités se pratiquent sur des surfaces ou
des distances variables : la cueillette féminine : 12 à 15 Km², la chasse au
filet : 75 à 80 Km², la chasse au porc-épic : 5 Km, la chasse-poursuite à la
trace : 60Km, les pièges : 20 km de long et 5 km de large, la chasse
individuelle : boucle de 20km. La femme a
un périmètre plus petit que l'homme.Traditionnellement un campement se
déplace en moyenne six fois par an. On obtient ainsi un domaine vital pour un groupe résidentiel
de 300km².
[11]Nous verrons dans l'étude de
la relation entre Pygmées et Grands Noirs, la nature de ce lien et son évolution
de l'association à l'assujettissement.
[12]la bande ou campement est un
groupe de base, résidentiel et économique, doué d'une certaine capacité
d'intégration sociale et politique. J.
H. Steward parle de "band level of organisation".
[13]Godelier M., dans son article
"Une anthropologie économique est-elle possible ?", dans Pour une
anthropologie fondamentale, (Ed. du Seuil, Point, 1974) décrit un système de
trois contraintes : dispersion, coopération et fluidité :
- une contrainte de "dispersion"des groupes de chasseurs et de limite
minimale et maximale de leur effectif,
- une contrainte de "coopération"des individus selon leur sexe et leur
âge,
- une contrainte de "fluidité", de "non-fermeture", de "flux permanent",
flux qui se traduit par la variation rapide et fréquente de l'effectif des
bandes et de leur composition sociale.
[14]La chasse à l'éléphant,la plus prestigieuse, est dirigée par
le maître de la grande chasse. Elle est précédée d'un rituel de divination
auquel participe tout le groupe. Elle est exclusivement masculine et est
précédée d'une abstinence sexuelle pour les chasseurs.
D'autres rituels accompagnent
la chasse. Les chasseurs se tracent sur le visage des marques noires faites de
cendre de certains arbres qui sont censées les rendre invisibles au gibier.
Ils utilisent une petite flûte à encoches appelée
mobio, après la mort d'un éléphant, pour annoncer aux femmes restées au
campement la réussite de la chasse. Des mélodies sont jouées par les femmes, sur
un arc musical à deux cordes, pour rappeler les hommes partis à la chasse depuis
trop longtemps. La longueur de la corde vibrante est modifiée par attouchement
du menton.
Il
existe dans le lexique pygmée un grand nombre de noms pour les grands mammifères
(et en particulier pour l'éléphant, selon l'âge, le sexe, l'humeur, la
morphologie. Exemple : mâle solitaire, mâle dans le troupeau, mâle ombrageux,
éléphanteau femelle...). Cette richesse lexicale montre la grande importance de
la chasse à la sagaie chez les différents groupes Pygmées.
[15]Molins P., Feux
d'Afrique, Anako édition, Xonrupt-Longemer, 1993, p.
106.
[16] A ce sujet, voir
Laburthe-Tolra, Ethnologie, Anthropologie, Puf, Paris, 1993, p.
325.
[18]Testard A, Les
chasseurs-cueilleurs ou l'origine des inégalités, Paris, Maison des Sciences
de l'Homme, 1982.
[19]On doit, à Meillassoux une
réflexion collective,dans les années 70, sur ces thèmes, ainsi que l'esclavage,
la guerre et la formation de l'Etat, les conquêtes et révoltes
coloniales...
[21] Turnbull, en comparant les
Iks et les Pygmées Mbuti, montre que la fiabilité des ressources alimentaires
dont bénéficient ces deux populations, autorise une organisation souple et des
flux d'une bande à l'autre. A l'inverse, les contraintes des environnements
arides ou semi-arides de l'Ouest américain et du Sud-Ouest africain limitent les
formules praticables en matière d'alliance matrimoniale et de
résidence.
[22]
Molins .P., op.
cit.
[23] L'exogamie est expliquée de
différentes façons, selon les auteurs : prohibition de l'inceste (Freud),
contraintes économiques (Godelier ), augmentation du pool culturel (Beurkley),
obtention d'un effectif minimal pour les rituels
(Balandier).
[24]Levi-Strauss C., La pensée
sauvage, Paris, Plon, 1964.
[25] Thomas M.C., "La nature du
pouvoir", Encyclopédie des Pygmées Akas, 1991, SELAF, Paris.
[26] Voir pour plus de détails,
Jacqueline M.C. Thomas in "Nature du pouvoir", Encyclopédie des Pygmées Akas,
op. cit.
[27]ceci n'est pas sans rappeler
la description du chef Algoquin dans La société contre l'Etat par Clastre
[28]Sudre F., Droit
international et européen des droits de l'Homme, Paris, P.U.F., 1995,
p.149.
[29] Le service mariage est un
tranfert de richesses du cadet vers l'aîné, contrairement à la dot pratiquée en
Occident. Ce système, en vigueur dans toute l'Afrique Noire, s'appuie sur le
culte des ancêtres et constitue une entrave considérable pour le jeune époux. La
dot, au contraire, est une aide aux jeunes générations. La coutume du service
mariage étant solidement ancrée dans la société africaine, on pourrait imaginer,
afin d'atténuer ses conséquences néfastes, la mise en place, par l'Etat, de
prêts à faible taux d'intérêt.
[31] Bahuchet S., Journal des
.Africanistes, 1991, Tome 61, p .30
[32] Fortes M., Oedipe et Job
dans les religions ouest-africaines, Paris, Mame, 1974.
Goody
J., Death, property and the Ancestors, Stanford, University Press,
1962.
[33] Durand G., Les structures
anthropologiques de l'imaginaire, Dnod, Paris, 1984
[34] Demesse L., op.cit.
[35] Laburthe-Tolra P. et Warnier
J.P., Ethnologie. Anthropologie, Paris, PUF, 1993,
p.172.
[36] Il est intéressant de noter que l'Aditi
des Védas est surnommée déesse au "fouet de miel".
[37] Godelier M., dans son
article "Une anthropologie économique est-elle possible ?", dans Morin E. et
Piattelli-Palmarini M., L'unité de l'Homme, Paris, Seuil, 1974, Tome 3 :
Pour une anthropologie fondamentale, p.197, estime que : "ne pas chasser
avec tous et ne pas chanter avec tous, c'est rompre la coopération et l'unité
nécessaire à la bande pour la reproduction de ses conditions réelles et
imaginaires d'existence."
Pour cet auteur, la pratique
religieuse exalte les aspects positifs des rapports sociaux et permet d'atténuer
les contradictions contenues au sein de ces rapports
sociaux.
[38]Les premières recherches
d'ethnomusicologie chez les Pygmées ont été effectuées par Gilbert Rouget au
cours de la Mission Ogooué-Congo en 1946. Rouget écrit "Cette sorte de
tyrolienne... est le trait fondamental de la musique des Babingas". En 1956,
dans la notice d'une autre édition, il précisera :" Cette manière de chanter,
comparable au jodel est caractéristique de la technique vocale des populations
africaines de petite taille, Pygmées de la forêt équatoriale et Bochimans du
Kalahari. En forêt, le chant émis de cette façon, porte très loin ; il n'est pas
impossible qu'il dérive du cri de chasse. Voir, "Musique Pygmée de la Haute
-Sangha".Mission Ougooué-Congo 1946, Microsillon BAM LD 325( 17 cm, 33 tours),
Paris, 1956.
[39] A ce sujet, voir : Arom
Simh, Anthologie de la musique Pygmée Aka (Empire centrafricain), Paris,
=ACORA (528.526-528), 1978, 1 coffret (3 disques 33t/30cm. Commentaires
bilingues et photos). Grand prix de l'Académie Charles
Gros.
[40] Cythare de terre, le popo-obu est un trou creusé dans la
terre et recouvert d'une écorce humide qui fait caisse de résonnance. Au-dessus
d'elle, deux cordes de liane parallèles vibrent grâce à la tension de deux
bâtonnets plantés à leurs extrémités. La plupart du temps, ce sont les enfants
qui frappent ces cordes avec de petites badines en bois. Ils sont généralement
trois et se font face : deux assurent le rythme, pendant que le troisième joue
en solo. Le popo-obu ne peut être
utilisé qu'une seule nuit. Ses sonorités accompagnent les polyphonies et les
danses.
[41] Molins P., op.cit.
[42]Bahuchet serge,
Encyclopédie des Pygmées Akas,op.
cit.,Tome I, fac 3, p183.
51On peut parler de
stratification sociale entre deux groupes quand la distinction ne dépend pas des
inégalités ordinaires , parenté , groupes de descendance , classe d ' âge et
sexe
[44]Bahuchet , Les Pygmées d '
aujourd'hui en Afrique Centrale , p15
[45]Mission Médecin sans
Frontière
[46]Bahuchet
S. , J. A, tome I, fasc 3, p 52
[47]Morin E., Sociologie,
Fayard, p126.
[48]Molins raconte comment se
déroulait encore, en 1985 le rituel de l ' Elima, chez les jeunes filles Pygmées
éfés de l ' Ituri: "Ce rituel long et rare n ' a lieu que tous les quatre ou
cinq ans. Yana et ses soeurs d' âge Pygmées ont rejoint les filles baléses du
même âge qu ' elles qui appartiennent au groupe des Grands Noirs , Bantou ou
autre, par opposition aux petits Pygmées. Elles ont été enfermées ensemble par
les matrones baléses dans une hutte ronde à l ' écart du village. Elles sont
restées deux mois, toutes ensembles couchées du même côté, tantôt sur le côté
droit, tantôt sur le gauche, à être gavées par les matrones jusqu ' à prendre
corps et forme de femme. Cas rarissime dans l ' histoire des peuples, les
Pygmées éfés et les Grands Noirs baléses sont mêlés dans une cérémonie capitale
pour la perpétuation de leurs groupes respectifs. Liens millénaires. Les Pygmées
sont là d' abord pour chanter et danser aux fêtes d' initiation. Ni esclaves ni
frères , ils participent au titre de premiers et uniques habitants de la forêt
où les Grands Noirs ne s '
aventurent pas. Les jeunes filles deviendront soeurs de sang et de classe d '
âge, soudées par un lien indissoluble. Pourquoi et comment une telle alliance
a-t-elle commencé? Cette énigme, Yana ne se la pose pas . Elle sait seulement qu
' à présent elle est femme . Qu ' une des initiées balése sera de sa famille, qu
' elle troquera le miel et les antilopes des forêts hantées par ceux de sa race
qui s ' appellent Efé-les-Hommes, contre fer et tissu. Elle échangera ses états
d ' âme avec sa soeur d' initiation dans une langue commune , le ki-lése et
celle-ci lui confiera ses soucis, ses désirs, car, depuis deux ou trois mille
ans, les Pygmées sont pour les Léses, les hommes-esprits qui parlent avec les
dieux."
Molins P., Feux d ' Afrique,
op.cit., p77.
[49]Bahuchet
G., op.cit.,
[50]Bahuchet S. , J. A, tome 61 ,
p 15
Balandier G.,
Afrique ambigue, Plon, 1957,p198-212.
[51]L' ordre hiérarchique est un trait permanent chez
les primates, en particulier les grands singes. D' autres types de gestion de l'
agressivité existent à côté des comportements agonistiques, en particulier les
comportements hédoniques décrit par Michael Chance, in Morin E. et
Piatelli-Palmarini, Le Primate et l' homme, Le Seuil, 1974, p
88.
[52]Dans Afrique ambiguë ,
Balandier demande à son guide Batéké ce qu ' il pense des Babingas: " Ces gens
là , c ' est de la sauvagerie . Ils sentent tous mauvais...Tu as vu , pour le
malaki du babinga , on donne simplement 25 F . Si l ' homme avait été un nègre ,
il aurait fallu donner 5OO F , peut-être plus..."
[53]Roulan N., Droit des
minorités et des peuples autochtones, PUF, Paris, 1996, p
113-1116;
[54] Laplanche J. et Pontalis
J.P, Vocabulaire de psychanalyse, PUF,1967, P 372. Pour Freud, la volonté
de puissance est avec l'
agressivité, la pulsion de
destruction et la pulsion d' emprise, un des visages de la pulsion de
mort.
[55]Bachelard gaston, La terre
et les rêveries de la volonté, ed José Corti, 1948,
p174
Marcel griaule, Masques
Dogons, 1938
[56]Lévi-Strauss, Race et
histoire, Denoel, 1987, p21.
[57]Les mythes Pygmées présentent
ces derniers comme les inventeurs de l' agriculture, de la forge et des
villages. Ils auraient été dépossédés par les Bantous alors qu' ils étaient à la
chasse et condamnés, dés lors, à vivre en forêt.
Certains mythes Bantous confortent cette
supériorité des Pygmées. En effet,
si la plus part des mythes
font apparaître les Pygmées comme des Sauvages, d' autres mythes les
considèrent comme des Etres civilisateurs et même des Sauveurs. Ainsi, certains mythes Bantous attribuent aux Pygmées la connaissance du feu, de
la cuisson des aliments, de la métallurgie, de la domestication des plantes. D'
autres mythes les présentent comme guides et sauveurs des Bantous lors de leurs migrations dans la forêt
!
[58] Dapper, cité par Bahuchet
S., op.cit.
p.
[59]L' exportation d' ivoire pour
l' A.E.F., fut de 107 tonnes en 1900, 174 T en 1905, 160 T en 1910, 86 T en
1929. Le bond du caoutchouc sauvage date du début du siècle, son exploitation
diminua après le krach de 1929, reprit pendant la IIème guerre mondiale et
disparut dans les années 1950-55.
Les
peaux provenant des chasses au filet des Pygmées représentaient en 1946, 68 000
pièces. Ce commerce périclita après 1950 (13 000 pièces).
[60] Babinga était le nom donné
alors aux Pygmées. Il signifie : "ceux qui vivent de la
chasse".
[61] De Puytorac J., Makambo. Une vie au Congo, Paris,
Zulma, 1992, p.330-331.
[62] Balandier G., Afrique
ambiguë, Paris, Plon, 1957, p.198-212.
[63]A titre d' exemple, le nombre
de peaux commercialisées dans la région de la Lobaye fut respectivement en 1946,
1949, 1951, 68 000, 35 000 et 33 000 peaux.
[64]Pour plus de détails, voir
Guillaume H.," Les relations extérieures", in Encyclopédie des Pygmées
Akas, Tome I, Fascicule 3, p.194-200.
[65]Celui-ci effectue les rituels
de purification des filets et les rituels propitiatoires. Si la chasse est
infructueuse, il effectue un
nouveau rituel propritiatoire, très particulier : ayant tressé une cordelette,
il l ' attache au mollet de sa femme. C' est elle qui mènera alors les
rabatteurs et qui assurera la fécondité des filets.
[66]Demesse L., Ethnologie
générale , La Pléiade, N.R.F., 1972, p.692.
[67]Bahuchet S., Les Pygmées
Akas et la forêt équatoriale, op.
cit., p. 554.
[68]Delobeau J.M., Yamonzombo
et Yadenga, Peeters Selaf, Paris, 1989, p.244.
[69]Sarno
L., The extraordinary music of Babenzélé Pygmies, 1995, Ellipsis Art.
Le village de
Yandombé se trouve dans le district de la Dzanga-Sangha en
Centrafrique.
[70]Au Cameroun, Molins, dans un
de ses croquis, nous donne un exemple de cette difficile transition :"Mopolo est né en
1968 à Apolédo, un village mixte de Pygmées et de Nzimé. Son père meurt quand il
a cinq ans. Sa mère, Mbakua rejoint son clan d'origine à Matisson où ses frères
chasseront pour elle en attendant qu'elle retrouve un mari. Elle laisse Mopolo
chez sa grande soeur dont l'époux devient le tuteur de l'enfant. Ce bon chasseur
lui enseigne tous les secrets de la forêt. Le jeune Mopolo l'appelle "mon père".
Grâce à la proximité de la mission catholique du Bosquet (Lomié), il apprend le
français pendant quatre ans à l'école primaire. Il découvre les Blancs, les
automobiles, les cases en dur, la messe le dimanche, les parties de football et
les filles. Mais Mopolo rentre au village trop tôt parce que les études sont
payantes. Sa famille d'adoption n'a pas l'argent pour acheter les fournitures
scolaires obligatoires pour le secondaire. De retour à Matisson, il doit trouver
une épouse, se marier et subvenir à ses besoins. Pour prendre une femme, Mopolo
doit donner une dot suffisante au futur beau-père. Mopolo ne possède rien, pas
même ses armes de chasses. Il vient d'un autre monde, celui des Blancs et les
armes ne sont pas les mêmes.
En attendant, il doit
travailler. Son seul bien, ses mains, lui permet de se vendre chez les
villageois, une demi-journée de travail contre une vieille chemise. Un jour, il
rencontre un père hollandais qui lui propose un travail pour huit mois. Il
devient Etienne, obtient des papiers d'identité et gagne sa vie comme moniteur
d'agriculture. Il enseigne aux femmes l'agroforestie, une nouvelle technique qui
permet le même rendement agricole sans défricher ni brûler la forêt. Ce n'est
pas sans difficulté, parce que les maris sont jaloux et soupçonnent l'éducateur
Mopolo de faire travailler les femmes à son compte. Après quelques menaces, il
doit abandonner.
Aujourd'hui, il vit au jour
le jour, revient de plus en plus en forêt, chasse et récolte le
miel...
Porte-parole de la cause
Baka, il use de ses belles phrases pour convaincre les autres de rester
conscients face à cette acculturation inévitable, de ne pas trop copier les
villageois, de rester Pygmée".
[71]Bahuchet S., Les Pygmées d'
aujourd' hui en Afrique Centrale, 1991, Journal des africanistes, Tome 61.
[72]Delobeau J.M., op.cit.
[73]Delobeau J.M., op.cit.
p.249.
[74] En 1993, Molins décrit au
Cameroun, dans le village de Mempali, près de Lomié, une danse du masque qui n'a
manifestement plus rien d'authentique : "Bidju mène les tambours comme un
métronome, sans âme, sans couleur. Un danseur anonyme sous un masque de raphia
lui rend la politesse en deux pas mesurés, étudiés. Je demande si c'est Djengi,
l'esprit de la forêt ? Mopolo me répond d'un signe de tête négatif : " c'est
Kosi". C'est qui Kosi ? un homme, un Pygmée qui danse sous le masque, bien sûr,
je l'aurai deviné. Mais pour lui ça veut dire que Djengi ne peut se présenter
aux premiers venus. Djengi existe mais ne se montre pas ! Pas pour le moment.
Une autre fois ? Il peut être un homme quand il ne veut pas être esprit ! Le
mauvais masque va et vient devant les femmes accroupies avec leurs enfants pour
entendre leurs réponses chantées. Il provoque avec ses mouvements de hanche
suggestifs. Mais je sens bien que la passion n'y est pas. Une heure passe et
Bidji, fatigué, nous fait comprendre que le spectacle est
terminé".
En R.C.A., les Pygmées font
parti des projets de développement touristique du Sud du pays, à l' instar des
réserves de faune de la zone Nord (Guillaume H.,Encyclopédie Aka, Tome I,
P.229)
[75]Arom S., Musicologie et
ethnomusicologie, in Encyclopédie des Pygmées Aka, 1983, tome I, fascicule I, p.
29, 34.
[76] Le croquis suivant, emprunté
à Molin[76] (1993), montre, dans
un pays voisin, le Cameroun, l'importance qu'accordent les Pygmées aux papiers
d'identité : "Yoka n'a peur de personne. Il est venu épouser Adé parce que le
mariage se fait chez la femme. Sa belle famille l'a mis à l'épreuve. Il a fait
affaire et Yoka ne regrette rien. En peu de temps, il a construit sa case avec
le matériau traditionnel de feuilles de mangongo. Il a choisi le carré des cases
bantou pour "faire plus moderne". A l'intérieur, c'est la caverne d'Ali Baba. Un
radio- cassette, un jeu de piles, sa carte d'identité camerounaise, une vieille
arbalète hors d'usage et un tapis d'écorce battues pour moquette. Sa case est
entourée d'un petit jardin anarchique où poussent haricots, manioc, piment et
maïs...Piètre chasseur, il a mis à profit la sédentarisation pour se proclamer
artiste-jardinier. Un bien grand mot qu'il aime prononcer devant ses
beaux-frères "analphabètes". Dans quelques mois, il va demander à sa femme de le
suivre pour vivre au village natal à quelque soixante kilomètres de là pour
retrouver son clan et le rang qu'il dit mériter. "Chez moi, c'est un vrai
village. Nous sommes nombreux et tous les enfants vont à l'école de la mission.
Nous sommes tous bien civilisés !"... Son tabouret minuscule est façonné dans un
bloc d'ébène qui permet de mettre un peu de distance avec les Bakas de Mempali.
Eux n'ont que des feuilles de bananiers pour siège. Et quand les palabres le
prennent pour cible, il sort fièrement sa carte d'identité tachée d'humidité
pour lancer sur un ton méprisant "Yoka Paul, né le 06/12/62 à Lochuam. Citoyen
camerounais". Ce" citoyen-là" claque sur sa langue comme un mot tout
neuf".
[77]Suivons un instant le
parcours scolaire d'un rare Pygmée scolarisé, Ouss, actuellement infirmier, que
nous raconte Molins : "Né en forêt, il me dit avoir aperçu son premier Blanc à
l'aube de ses dix ans. Récupéré par des missionnaires charitables, il vécut son
adolescence sur les bancs d'une école qui enseignait la mécanique "je ne sais
pas ce qu'était une voiture". La mission était tellement isolée dans la brousse
qu'aucun camion ne s'y rendait. Mais on apprenait quand même la mécanique ! Ouss
eut vite fait d'emboîter le pas des écoliers bantous. Le Pygmée incarnait la
légende de l'homme de la forêt vainqueur des ténèbres et dominateur de la
nature. "Pour la première fois je prenais conscience de ma petite taille mais je
n'en fis aucun complexe".... Major de sa promotion, parlant un français très
correct et riche d'une nouvelle culture, il retourna en forêt chez les siens.
"J'étais fier de rentrer chez moi, je savais tant de choses que les autres
ignoraient". Dans le cercle clanique, la gloire qu'il croyait mériter ne dura
que le temps d'une récolte de miel. Le prestige et la vanité n'ont que peu
d'intérêt pour les Pygmées, les valeurs sont ailleurs. Et, Ouss rentra dans le
rang. "Je voulais devenir le chef, le Kapité, les aider à sortir de la marge
pour revendiquer notre égalité avec les Bantous. Je crois qu'ils ont cru que
j'allais devenir à mon tour un patron qui voudrait les faire travailler pour son
bénéfice. Je parlais bien, mais ils voulaient que ça s'arrête
là".
[78]Lacouture J., Une Théocratie baroque chez les
Guaranis, in Les Jésuites, Paris, Seuil, 1991, p.
400-436.