CHAPITRE II DOMINATION DES PYGMEES PAR LES GRANDS NOIRS

 

SECTION I – LA SOCIETE PRECOLONIALE

 

                                               A. L'ECONOMIE

                                               B. FAMILLE ET ALLIANCE

                                               C. ORGANISATION DE LA DECISION ET DE LA JUSTICE

                                               D. CULTURE ET RELIGION

 

                              

 

 

 

Introduction :

En 1992, invités par la Présidente de France-Libertés, des Pygmées chantaient et dansaient à la Villette. Les Parisiens pouvait enfin admirer ces êtres mythiques dont ils avaient connaissance depuis l'Antiquité. Homère et Hérodote décrivirent, en effet, des "nains fabuleux" "hauts d'une coudée"[1]. Aristote, dans son Histoire des Animaux, les situait vers les sources du Nil. Pline et Strabon les mentionnèrent à leur tour. A Pompéi, des artistes les représentèrent sur des mosaïques.

Cependant, la plus ancienne référence à l'existence des Pygmées remonte à 2400 ans avant Jésus-Christ. Une expédition égyptienne aux "Pays des arbres" (Nubie) ramena à Memphis, à la cour du pharaon Pépi II, un homme de petite taille.[2] S'agissait-il d'un élément appartenant à un groupe Pygmée s'étant aventuré vers le nord, ou bien alors l'extension géographique des Pygmées était elle plus considérable qu'aujourd'hui ? Pour certains auteurs, comme Cornevin [3]ou Froelich[4],les Pygmées sont les premiers habitants des forêts africaines au sud du Sahara, de l'Atlantique aux Grands Lacs.

C'est le desséchement du Sahara, à partir de ~ 2500, qui aurait provoqué la migration des Noirs sahariens, refoulant les Pygmées plus au sud, dans la forêt équatoriale du bassin congolais. Ces derniers amenèrent avec eux la civilisation du Late Stone Age[5], [6].

Au début de notre ère, l'extension du Sahara poussa les peuples de langue Bantoue [7] à conquérir de nouveaux territoires. Ces migrations sont à l'origine de profonds bouleversements en Afrique centrale et australe. Partis de la région de la Benoué (au sud est de l'actuel Nigéria et au Cameroun), la grande majorité de ces peuples se dirigea vers l'est, à travers la savane jusqu'aux plateaux interlacustres, tandis qu'un courant occidental descendait vers le Sud, le long de la côte atlantique. D'autres groupes se dispersèrent dans la forêt sur les rives du Congo, de l'Oubangui et de leurs affluents. Ces populations cultivaient l'igname et le palmier à huile selon des techniques néolithiques. Elles auraient alors découvert que les champs pratiqués par déboisement et brûlis dans la forêt étaient propices à leurs cultures et que l'humidité ambiante assurait de meilleures récoltes que dans leur terroir originel. Ces agriculteurs et éleveurs amenaient également avec eux la métallurgie et la poterie qu'ils introduisirent au coeur de la forêt. Il constituèrent ainsi ce que Maquet[8], appelle "la civilisation des clairières".

Les contacts avec les ethnies Pygmée furent sans doute trés variables : échanges, confrontations, affrontements. Les deux sociétés durent cohabiter dans le même milieu écologique. Leurs relations, cependant, se limitèrent aux échanges économiques et techniques ; l'organisation sociale, les alliances familiales et la religion restant différentes.

Dès le VIème siècle, le monde Bantou avait complètement englobé la société Pygmée. Les Bantous étaient devenus les intermédiaires obligés entre les ethnies Pygmées et le monde extérieur à la forêt. La société Pygmée dut se développer dans cet univers clos. L'alternative à cette sujétion était la fuite dans les profondeurs de la forêt et ce jusqu'à nos jours[9].

 

Le premier Européen qui rencontra des "Négrilles" fut le voyageur Battel, au XVIIème siècle ; il en donna une description sommaire. L'Allemand Hartmann, au XIXème siècle, fit la première photographie de Pygmées, dans le Loango. Schweinfurth, un explorateur allemand, en 1868, prit contact avec les Akas de l'Ouellé et établit une relation entre ces Négrilles et les Pygmées de l'Iliade. Savorgnan de Brazza et Stanley eurent également l'occasion de rencontrer des Pygmées.

Les premiers travaux ethnologiques sont dus à Quatrefages et Hamy. Une place particulière doit être faite au père Schebesta qui étudia, en 1929, les Pygmées Mbuti du Congo Belge et à l'Américain Collin Turnbull qui réalisa, en 1954 , une étude d'anthropologie sociale et culturelle sur le même groupe.

Des chercheurs français : Vallois, Althabe, Hartweg, Ballif et Rouget étudièrent les Pygmées occidentaux sous divers aspects, anthropologie physique, ethnologie et musicologie.

A la même époque, les autorités françaises de l'A.E.F. envoyèrent la première mission d'inspection sur les relations Grands-Noirs/Pygmées dans le Nord Congo.

De nos jours, Demesse et Bahuchet consacrent leurs travaux aux Akas du nord de la république du Congo et du Centrafrique.

Les Pygmées, qui sont les premiers habitants de la forêt, et peut-être de l'Afrique, forment aujourd'hui plusieurs groupes : Mbutis du Zaïre, Bakas du Cameroun et Akas du Congo et du Centrafrique. Nous nous attacherons exclusivement aux Pygmées Akas.

 

Le pays Aka est un triangle de 100 000 Km² situé entre le 4ème degré Nord et le 1er degré Sud et délimité par l'Oubangui, la Sangha et la Lobaye. La région passe, du nord au sud, d'un climat tropical humide à deux saisons à un climat de type équatorial à quatre saisons (voir carte). La température, constante toute l'année, s'élève à environ 25°. Cet immense territoire est recouvert par la forêt dense ; celle-ci présente plusieurs formes : forêt marécageuse inondée en permanence, forêt inondée périodiquement et forêt sur terre ferme.

Cette forêt isole, marginalise mais aussi protège ses habitants. Elle est cependant la "patrie" des Pygmées, pour qui elle est une mère nourricière et un père protecteur. Elle est au coeur de la religion pygmée.

 

Avant de décrire la société Pygmée, rendons hommage à ces "nain du Pays des Esprits", comme le fit Pépi II pharaon de la VIème dynastie : "Salut au danseur de Dieu, à celui qui réjouit le coeur, à celui vers lequel soupire le roi Neferkara, qu'il vive éternellement".

 

Nous livrons ici les éléments "traditionnels fondamentaux" de l'économie, de l'organisation sociale et de la religion de cette société tels qu’ils se sont, selon Bahuchet, présenter jusqu’à la fin du XIXème siècle. Nous étudierons ensuite les relations entre cette société et la société Grands Noirs. Nous verrons que, déjà modifiées par la traite, ces relations évoluèrent rapidement de l’association à la dépendance sous l’effet de la colonisation et vers la domination des Grands Noirs sur les chasseurs-cueilleurs du fait de la marginalisation du Nord-Congo. L’exclusion du système sanitaire n’est, avec l’absence de scolarisation et de papiers d’identité, que l’une des conséquences du mépris et de la discrimination des Pygmées.

 

                A. L'ECONOMIE

Les Pygmées sont des chasseurs-cueilleurs. Pour les ethnologues, les chasseurs-cueilleurs vivent exclusivement de la chasse, de la pêche, du ramassage et de la collecte. Contrairement aux agriculteurs et aux pasteurs, ils ne "domestiquent" pas ce qu'ils utilisent, domestiquer étant pris au sens de contrôler la production. Ces peuples, en effet, n'ont pas connu la "révolution néolithique" (C. V.Childe) qui marque le passage de la chasse-cueillette au mode de vie agro-pastoral. Ce type d'économie a fait l'objet de nombreux travaux d'ethnologues, d'historiens, d'économistes, de botanistes, etc..., dont nous citons les principaux en bibliographie.

 

Nous décrivons successivement : le mode de production, la distribution et la consommation.

 

                                1) la production

Les activités de chasse et de cueillette sont effectuées par les individus en fonction de leur sexe, de leur âge et de leur compétence. Ces activités se déploient sur un territoire[10] partagé par plusieurs campements liés à un lignage bantou[11].

La Forêt et les techniques de la production entraînent des contraintes de dispersion et de limitation de la taille des bandes[12] , de coopération et de fluidité[13].

 

                a) les activités de production :

                - La chasse. Le Pygmée peut pratiquer la chasse seul ou accompagné d'un adolescent et éventuellement d'un chien, pour le petit gibier : antilopes, porc-épics, singes, chauve-souris, oiseaux, mais elle se pratique le plus souvent collectivement. La chasse revêt différentes formes.

La chasse à la sagaie, sans filet, est pratiquée par tous les hommes du camp, à toutes les saisons.

La chasse au filet (antilopes), actuellement la plus fréquente, a lieu à la saison sèche et réunit tous les individus, hommes, femmes et enfants de tous les campements d'un même territoire. Dans certains cas, les Bantous du territoire peuvent y participer.

La chasse-poursuite à la sagaie, pour les grands mammifères, potamochères, antilopes à robe rayée, gorilles, chimpanzés, est effectuée par tous les hommes du camp, en saison des pluies.

La chasse à l'éléphant, aujourd'hui interdite, était une chasse extrêmement périlleuse. Elle a rendu célèbre le courage des Pygmées[14].

Enfin, d'autres formes de chasse interviennent : la capture à main nue, l'enfumage des terriers...

L'éventail étendu de ces techniques et la connaissance du comportement du gibier sont le résultat d'un long apprentissage, d'une grande mobilité d'esprit et d'une faculté de tirer parti de toute occasion.

Le gibier, qui impose le choix des techniques de chasse, le calendrier et les déplacements des groupes,est la principale contrainte.

La division sexuelle intervient dans la technique de mise à mort : l'homme doit s'approcher du gibier et faire couler son sang, tandis que la femme utilise des pièges et tue la bête par étouffement.

 

                - la collecte. Elle comprend la cueillette des végétaux, le ramassage d'invertébré et la collecte du miel.

Les végétaux les plus couramment collectés sont les noix d'oléagineux et de nombreux champignons, principalement les champignons de termitières. Cette cueillette se pratique par groupes de 2 à 6 femmes.

Le ramassage d'invertébrés, essentiellement les chenilles, est effectué par groupes de 2 ou 3 couples, parfois même en famille, avec bivouac.

Enfin, la collecte du miel est faite par groupes de 2 à 3 hommes. La collecte du premier miel est précédée d'un rituel particulier, de purification et de fertilité, que nous décrirons plus loin. "Le miel est plus qu'une gourmandise. Il est liquide de vie. On lui consacre les deux tiers de la journée en saison sèche. Le soir on exprimera la joie qu'il procure par des chants, des danses à la gloire des abeilles"[15].

Les activités de cueillette sont saisonnières : miel en saison sèche, chenilles et champignons en saison des pluies, graines en saison des pluies et une partie de la saison sèche...

Les Akas distinguent le ramassage à terre, la cueillette à la main , la cueillette au couteau, l'extraction du sol.

Les Pygmées connaissent des centaines de plantes et leur cycle de reproduction. Dans le domaine du miel et des abeilles, par exemple, leur connaissance est impressionnante : ainsi sept espèces d'abeilles sont distinguées, pour lesquelles, tout, depuis le nid, les divers rayons, jusqu'aux types de bourdonnements et d'essaims, est dénommé.

 

                - La pêche.

Cette activité est peu fréquente. Elle consiste, pour les femmes, à écoper un marigot, à la recherche d'alevins ou à déverser des plantes ictyotoxiques pour asphyxier les poissons.

 

                - Le chant, la danse et les activités religieuses

Selon les ethnologues, le travail ne s'arrête pas à la production matérielle, mais englobe toute activité ayant pour finalité la production de moyens d'existence du groupe. Ainsi, le chant, la danse et les activités religieuses constituent également des activités de production[16].

 

                b) L'organisation des activités selon le statut

Les activités se distribuent en fonction du sexe, de l'âge et de la spécialité.

                - Le sexe

Les hommes chassent et collectent le miel, les femmes collectent les végétaux, les familles collectent les chenilles et participent à la chasse au filet.

 

                - L'âge

Les activités de chasse et de cueillette sont le propre des adultes, mais les enfants, les adolescents et les vieillards participent également à la production.

Les enfants ramassent et piègent les crapeaux, les crabes d'eau et les rats de Gambie...

Les jeunes gens participent aux activités cynégétiques, afin d'apprendre les diverses techniques de la chasse mais aussi pour gravir les degrés d'initiation à la vie d'adulte. En effet, à chaque degré de difficulté correspond un rite de passage : c'est seulement après avoir tué son premier gibier que le jeune homme peut courtiser et effectuer son "service mariage" chez ses beaux-parents ; à partir du jour où il a tué sa première proie il ne peut, de sa vie, manger la viande d'une bête qu'il a tuée. Lors de son mariage, le jeune homme reçoit un filet fabriqué par sa mère et son oncle maternel et est admis à participer aux grandes chasses. Enfin, lorsqu'il a tué un certain nombre de gros mammifères, les femmes du camp le soumettent au bànzi, rite qui le consacre chasseur et lui permet de participer à la cérémonie finale de l'initiation.

Les vieillards sont nourris, logés, aidés et respectés. Ils servent de gardiens du campement et surveillent les enfants pendant les sorties des adultes.

 

                - Les spécialistes

Le maître de chasse, qui est le chasseur le plus chevronné du campement, dirige les chasses à la sagaie, dont la plus prestigieuse était la chasse à l'éléphant. La disparition de cette dernière entraîne la diminution de son influence au profit de celle du devin.

Le devin-guérisseur joue un rôle de premier plan dans la chasse, en ce qu'il dirige les rituels de divination et propitiatoires.

Les maîtres de danse, de chant ainsi que les narrateurs animent les grandes cérémonies qui accompagnent les grandes chasses collectives.

 

Enfin, tout visiteur doit participer aux activités du campement. S'il appartient, par son père, sa mère ou ses beaux-parents, à un lignage du campement, il a accès aux ressources du territoire sans contrepartie, tandis que les étrangers doivent verser une compensation. Cette possibilité offerte aux visiteurs de participer aux activités de tout campement constitue un grand facteur de fluidité des groupes. Il permet, en outre, d'élargir le domaine vital de chaque Pygmée et lui offre, le cas échéant, des possibilités de fuite.

 

                c) Les règles d'utilisation du territoire entre les bandes

Les bandes de Pygmées, qui utilisent un même territoire, établissent entre elles des droits de chasse et de collecte, visant au respect de l'équilibre entre les partenaires. Il ne s'agit pas de droit de propriété (seul le miel est propriété de celui qui l'a découvert) mais de droits d'usage. Ces derniers s'inscrivent dans un contexte foncier complexe ; en effet, ils doivent composer d'une part, avec les droits d'usage du sol, familiaux ou communautaires, des agriculteurs bantous, d'autre part, avec les titres d'exploitation des compagnies concessionnaires ainsi qu'avec les divers droits d'appropriation privée et enfin, avec la souveraineté étatique. Dans ces conditions, le rapport de force ne semble pas en faveur des Pygmées.


 

                2) la distribution

La distribution des biens se fait de façon différente au sein de la parentèle, entre les individus du campement, entre les différents campements et entre le campement et le lignage bantou auquel il est lié.

 

a) La distribution au sein de la parentèle

Les aliments sont équitablement partagés entre les membres de la parentèle (parents et alliés).

 

b) La distribution au sein du campement

La distribution des biens entre les membres du campement est un élément fondamental du fonctionnement de la société pygmée. Elle répond à des règles différentes selon qu'il s'agit d'aliments ou d'objets.

                - Les aliments

Les prises de chasse sont partagées entre les chasseurs. Il n'existe pas de "chef de partage" institutionnel ni de centralisation des prises. C'est celui qui a tué le gibier qui règle le partage, en fonction du rôle que chacun a joué, lui-même ayant interdiction de consommer les bêtes qu'il a tuées. Chaque chasseur répartit ensuite son morceau de gibier entre ses parents. Chaque famille conjugale effectue la cuisson de sa part de viande et en distribue à l'ensemble des membres présents du campement, y compris à ceux qui n'ont pas participé à la chasse, les vieillards et les veuves notamment.

Les produits de collecte ne sont pas partagés. Seul le miel fait l'objet d'un partage entre les membres du groupe qui l'a collecté.

                - Les objets

Les armes et les outils appartiennent aux aînés. Les cadets sont autorisés à les utiliser, en échange d'une part de gibier ou d'un service.

En conclusion, on peut constater que le campement apporte à ses membres une certaine "sécurité sociale" qui n'est pas sans rappeler certains droits sociaux, économiques et culturels proclamés dans la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme.

 

c) La distribution entre les différents campements

Il n'y a pas, habituellement, d'échange de biens ou de nourriture entre les différents campements, mais seulement des compensation en gibier, en cas de non-respect des droits d'usage[17]. Ce sont surtout les alliances matrimoniales qui sont ici le moteur des échanges.

 

d) La distribution entre le campement et les Bantous

Le partage des ressources et des biens s'arrête aux portes du campement. Les échanges entre les Pygmées et les Bantous se font selon le système du troc. Les Bantous fournisssent des récipients (poteries, marmites, assiettes...), de la métallurgie (lances, haches, couteaux...) et également des aliments (boules de fécule de manioc, sel, bananes-plantains...). Les Pygmées fournissent, en échange, de la viande de chasse, et certains produits d'origine sylvestre (brèdes, graines d'irvingia, chenilles, miel).

Il est intéressant de noter que les Pygmées ne conservent que les produits destinés aux échanges et ne constituent pas de stocks. Pour certains auteurs, les groupes de chasseurs-cueilleurs ayant constitué des royaumes hiérarchisés ont pu le faire grâce au stockage intensif de ressources, qui a permis la sédentarisation et entrainé le développement d' inégalités sociales[18].

Nous verrons, dans le chapitre sur les relations Pygmées/Grands Noirs, l'évolution des échanges entre Pygmées et Bantous, ainsi que l'intégration de l'économie pygmée dans le commerce à longue distance et l'économie de marché[19].

 

                3) la consommation

L'abondance relative en nourriture[20], dans le milieu forestier, permet aux Pygmées de se passer de stocks[21]. Cependant, le niveau de production ne dépassant pas la consommation journalière, une certaine frugalité est de mise.

Ainsi, les Pygmées ne prennent qu'un repas par jour, en fin de journée, préparé par les femmes et les fillettes et grapillent quelques noix durant le jour.

Le repas est constitué de féculents, de viande, de légumes ou de champignons dans une sauce à l'huile assaisonnée d'épices. Cette cuisine (ragouts à l'étouffée, grillades...) est variée et équilibrée sur le plan nutritionnel.

Le miel complète l'alimentation. Le meilleur est blanc et transparent, le moins bon, jaune et épais, le marron et presque sec est indigeste. La consommation de miel constitue un moment de bonheur pour les Pygmées : Kutù, que décrit Molins, "vient de percer à quarante mètres au-dessus du sol une ruche et remplit son panier de rayons gorgés de miel. En bas, c'est la fête, les femmes réclament leur part à grands cris. Io ! Yé i é ! O y! Il n'y a plus de langue structurée pour exprimer sa joie, des voyelles naissent pour des chants furtifs. En fait, il s'invente un jodle, l'art d'assembler les notes aiguës et graves qui se brisent, montent et descendent en dents de scie pour devenir un code de communication de connaissance"[22].

Le tabac et le cannabis sont fumés dans une pipe à eau, grosse comme une petite courge.

Enfin, si la frugalité est l'attitude habituelle en forêt, lors des cérémonies de fécondité et de levée de deuil la consommation peut prendre des allures orgiaques durant plusieurs jours.

 

 

Conclusion

L'adaptation au milieu forestier et les capacités techniques soumettent la société Pygmée à des contraintes de dispersion, de fluidité et de coopération, à la fois entre individus et entre bandes.

Les biens sont redistribués dans la famille et dans le campement. L'alliance régit les rapports entre campements. Le troc est le système d'échanges avec les Bantous. Aucun stock n'est constitué.

L'alimentation est équilibrée mais frugale.

 

 


 

                B- FAMILLE ET ALLIANCE

 

                                1. Cellule familiale, groupe de descendance et parenté

 

a) La cellule familiale

Les Akas sont en général monogames. La cellule familiale se compose du couple et des jeunes enfants impubères.

 

b) Le groupe de descendance

C'est un groupe exogame dont les membres se réclament d'un même ancêtre, en filiation masculine[23]. Ce groupe de filiation n'est pas une unité de résidence, contrairement aux Grands Noirs, mais il est réparti sur tout le territoire Aka. L'aîné du lignage est consulté pour les litiges en matière d'alliance.

 

c) La parenté

                - Les termes concernant la parenté son réduits : père, mère, soeur et frère, aïeul(e), enfant.

                - L'exogamie porte sur la filiation masculine et la filiation féminine de l'individu.

                - La résidence est, en général, patrilocale, mais le gendre peut rester chez ses beaux-parents s'il s'y trouve bien. Dans un campement, on trouve habituellement 3 générations de la même famille (famille de type étendue).

                - L'orphelin est recueilli par un oncle, paternel ou maternel.

                - Les interdits dans la famille :

Chez les Akas, comme dans toute l'Afrique Noire, le gendre a une relation très respectueuse avec ses beaux-parents : il lui est interdit de prononcer le nom de la mère et de la grand-mère de l'épouse et de manger en leur présence (et réciproquement pour la femme avec ses beaux-parents). La hutte du gendre lors du "service mariage" doit s'ouvrir à l'extérieur du campement. Pour Levi-Strauss, "la position de donneur de femmes s'accompagne d'une position de supériorité : cette inégalité s'exprime subjectivement dans le système de relation interpersonnelle par le moyen de privilèges et d'interdits"[24].

Les parents sont soumis à des interdits alimentaires pendant la grossesse et après la naissance de l'enfant, jusqu'à ce qu'il commence à marcher. Les relations sexuelles sont également interdites pendant les premiers mois de l'enfant et la période d'allaitement. Cette période peut aller jusqu'à quatre ans et diminuer ainsi la fécondité féminine, réalisant un véritable mécanisme de contrôle démographique. Ce système est d'ailleurs utilisé par la plupart des peuples de chasseurs-cueilleurs.

Enfin, il est interdit à la nouvelle épouse de manger le gibier de son jeune mari tant que celui-ci n'a pas été soumis au rite de passage du banzi , rite qui le consacre chasseur.

                - L'autorité au niveau de la famille :

La relation cadet-aîné intervient dans tous les domaines. L'ainé local, c'est-à-dire l'aîné de la famille élargie, est choisi par le père. Un cadet qui refuse l'autorité de l'aîné a la possibilité de créer un campement ailleurs si d'autres cadets le suivent.

Au niveau de la cellule conjugale : la prédominance patrilinéaire et la séniorité ne rendent pas l'homme maître de son ménage : "la femme reste libre de ses choix (de résidence, d'affinités affectives, de ses activités, de poursuivre ou non son union...) et les enfants disposent d'une grande marge d'accueil dans la parenté."[25]. De plus, c'est la femme qui consacre l'union en acceptant rituellement l'homme comme bon chasseur et ainsi digne d'être un mari. Mais la cohésion du couple ne peut durer que par la bonne entente des conjoints. Le récit suivant, de Turnbull, montre que les relations entre Pygmées sont assez complexes ; en effet, le souci de ne pas perdre la face peut influencer les décisions : "A la suite d'une dispute avec son mari, une femme se mit à enlever méthodiquement les feuilles de la hutte. C'est un comportement qui est admis, car c'est la femme qui construit la hutte et on considère que celle-ci lui appartient. Généralement, le mari intervient pour la calmer, mais ce mari-là était particulièrement entêté et la laissa retirer toutes les feuilles. Il se contenta de remarquer à haute voix pour que tout le camp le sache que sa femme aurait très froid la nuit prochaine... Elle ne pouvait rien faire d'autre que de continuer sans enthousiasme et très lentement elle commença à enlever les bâtons qui formaient la structure de la hutte. Elle était en pleurs, car elle aimait son mari et s'il ne l'arrêtait pas, il ne lui resterait plus qu'à emballer ses quelques objets personnels et à s'en retouner chez ses parents. Le mari paraissait anxieux aussi ; ils étaient allés trop loin tous les deux pour se réconcilier sans perdre la face devant le camp qui attendait avec curiosité comment les choses se termineraient. Alors qu'il ne restait plus que quelques bâtons à enlever, le visage du mari s'éclaira tout à coup et il dit à sa femme de ne pas se préoccuper d'enlever les bâtons, que seules les feuilles étaient sales. Elle eut l'air stupéfaite, puis comprenant, lui demanda de l'aider à porter les feuilles dans la rivière. Ils lavèrent gravement chaque feuille, les rapportèrent et la femme reconstruisit joyeusement la hutte, faisant comme si elle avait retiré les feuilles non pas parce qu'elle était fâchée, mais simplement qu'elles étaient sales et attiraient les fourmis et les araignées. Naturellement, personne ne la croyait, mais pendant plusieurs jours des femmes parlant d'insectes dans leurs huttes, en détachèrent quelques feuilles pour les laver dans la rivière, alors que cette façon de faire était très inhabituelle".

                - Dénomination et généalogie

L'enfant ne porte un nom qu'au bout d'un an. S'il meurt, la peine est moindre lorsqu'il quitte ce monde sans nom. Le nom personnel est commémoratif et protecteur. D'autres noms peuvent s'ajouter au cours de la vie. Un surnom est également utilisé lorsqu'il est impossible, pour des raisons d'interdit, d'appeler les gens par leur nom (belle-mère...), ou quand le sujet veut changer de nom, avec l'accord de la communauté et ce, dans le but de contracter une alliance interdite ou de disparaître. Un nom étranger, bantou ou chrétien peut être également porté, pour flatter un patron, calmer l'ardeur d'un missionnaire...

 

                                2 Alliance, divorce et décès

 

a) L'alliance

Le Pygmée se marie exclusivement avec des Pygmées. Les rares métissages se font toujours par le mariage d'une femme pygmée avec un Bantou.

Le Pygmée n'épouse pas de personne qui porte le nom des lignages de son père ou de sa mère et cela jusqu'à la troisième génération. Cette exogamie de lignage contribue à l'essaimage des lignages à travers l'ire Aka et est considérée comme une des causes de fluidité des bandes.

Les jeunes gens se rencontrent et se choisisent librement. La communauté n'intervient que pour le lieu de résidence. Le garçon doit avoir tué son premier gibier pour pouvoir courtiser officiellement. La jeune-fille agrée le prétendant en buvant devant la communauté l'hydromel que lui offre ce dernier. Le rapt peut être pratiqué quand les parents sont hostiles à l'union. Une compensation matrimoniale est alors exigée.

Idéalement, le mariage se noue en favorisant l'échange de réciproque de deux jeunes filles, ce qui ne modifie pas l'effectif du campement. Mais l'échange différé (avec dot), a remplacé l'échange "tête à tête" sous l'influence des Grands Noirs, d'autant que ce dernier est source de nombreux conflits.

Le fiancé va d'abord vivre, pendant un certain temps, dans le campement de sa belle-famille. Il fournit les produits de sa chasse et de sa cueillette. Il doit également fournir filet de chasse, hache, plusieurs fers de sagaie. C'est le "service mariage" pour"prix de la fiancée". Les Grands Noirs peuvent aider les Pygmées à constituer leur dot, ce qui est une manière astucieuse de se créer des obligés endettés. Cette compensation matrimoniale, qui est le contraire de notre dot, est habituelle en Afrique Noire.

Le service mariage accompli, le jeune homme peut retourner vivre dans son propre campement avec sa femme.

Ainsi, dans la Bible, Jacob servit son beau-père Laban durant quatorze ans pour obtenir sa fille Rachel !

La polygamie existe : Le Pygmée peut épouser successivement ou plus rarement, simultanément, deux soeurs. Cependant, la polygamie de "capitalisation" est inconnue.

Le frère aîné du défunt peut épouser la veuve (lévirat).

 

b) Le divorce

Le divorce est très fréquent chez les Pygmées : versatilité des amours et mésentente de la femme avec sa belle-famille sont les causes les plus fréquentes. Le divorce se concrétise par une brève cérémonie devant l'aîné. Les époux déclarent leur hostilité et prononcent un serment. Si la femme quitte son mari, la dot est remboursée par le nouveau mari ou par la proposition d'une nouvelle épouse. Si c'est l'homme qui abandonne sa femme, la dot est considérée comme une amende. Le choix des enfants de partir avec l'un ou l'autre parent est totalement respecté.

 

c) Le décès et l'héritage

La mort d'un enfant ne met pas en cause l'équilibre du groupe et ne compromet pas les alliances. En revanche, la mort d'un adulte, homme ou femme entraîne le bouleversement du groupe social et provoque un vaste mouvement socio-économique : déplacement du campement, festivités de levée de deuil, réunion du lignage du défunt et des lignages alliés. L'alliance compromise par le décès doit être réactivée, le sort des enfants assuré et les biens matériels et spirituels du défunt transmis. Il est intéressant de noter que les rituels de purification et de protection sont effectués par la tante du "deuilleur". Une nouvelle alliance est proposée à la veuve ou au veuf, qui est libre de l'accepter ou de la refuser. La mort d'une mère constitue un drame pour les enfants de moins de huit ans. Les Grands Noirs profitent souvent de l'occasion pour intégrer ces orphelins à leur société, comme cadets.

Quant à l'héritage, vu le peu d'objets matériels possédés, ce sont surtout ses "pouvoirs" que l'homme, proche de l'agonie, céde à son fils aîné. Ce dernier coupe la "corde de vie" à la taille de son père, en serrant son bras droit. Cette cérémonie, articulation essentielle entre les générations, prend une importance solennelle dans le cas d'un décès d'un aîné, d'un maître de chasse ou d'un devin-guérisseur.

Nous verrons plus loin, de quelle façon les Bantous tentent de s'immiscer dans les cérémonies de deuil.

 

 

                3) Les marginaux

Au sein de la société pygmée, comme dans toutes les sociétés de l'Afrique Noire, le célibataire, le couple sans enfant, la femme stérile, l'homme inapte à jouer son rôle d'adulte masculin, celui qui a transgressé  un interdit majeur (inceste) et bien-sûr le fou, le chapardeur, l'orphelin et l'étranger sont considérés comme des marginaux.

Les Bantous, pour leur part, estiment que l'ethnie Pygmée dans son ensemble est marginale à l'humanité.

 

 

En résumé, l'organisation familiale pygmée présente un certain nombre de spécificités :

                - La résidence n'est pas lignagère. Le lignage est ainsi dispersé sur l'ensemble du pays Aka.

                - Le mariage nécessite le consentement mutuel.

                - La mère et l'épouse consacrent le jeune Pygmée comme chasseur et valident le mariage.

                - La tante du veuf mène les rituels de deuil.


 

                                C : ORGANISATION DE LA DECISION ET DE LA JUSTICE[26]

 

 

Les ethnies de la forêt sont habituellement désignées sous le nom de sociétés "sans chefferie", "sociétés sans pouvoir central", "sociétés anarchiques", "sociétés acéphales" ou "sans état", "sociétés sans écriture", "sans classe sociale" et parfois, pour certaines d'entre elles, de bandes ou de hordes.

Les études récentes ont cependant montré qu'il existe, au sein de ces sociétés, une organisation de la décision et que la justice y est rendue selon des coutumes biens établies.

 

                1) Comment s'organise le pouvoir chez les Pygmées ?

 

Les Pygmées vivent en campements qui sont le centre de la vie sociale. Chaque campement se compose d'environ 7 familles de lignages différents. Plusieurs campements, liés à un même lignage bantou, chassent et cueillent sur le même territoire. L'ensemble des territoires forment le pays Aka

 

a) Le pouvoir au niveau du campement

Les décisions concernant le campement sont prises par l'ensemble des hommes adultes. Toutefois, certaines personnalités se distinguent :

                - L'aîné du lignage majeur est responsable de la vie matérielle et spirituelle. Il calme, arbitre, dirige les expéditions, surveille le partage et la distribution du gibier, est responsable des biens collectifs. Il est le représentant du campement à l'extérieur. Il sert de médiateur avec les esprits, afin d'obtenir leur bienveillance et leur protection. Il mène certains rituels propitiatoires et les rituels expiatoires.

 

                - Le maître de la grande chasse est un chef prestigieux parce qu'il a une un excellente connaissance du comportement du gibier et est doué de pouvoirs magiques, il connaît notamment les arbres qui rendent invisible. Ses fonctions temporelles et spirituelles sont circonscrites à la chasse-poursuite à la sagaie du gros gibier, gorille et éléphant en particulier. Il mène les rituels propitiatoires et expiatoires et de remerciement après l'abattage du gibier. Il est responsable du partage du gibier.

 

                - Le devin-guérisseur est le spécialiste du contact avec les esprits. Il est le seul capable de traiter avec les dangereuses puissances spirituelles. Il intervient à la demande de l'aîné du campement  dans deux types de situations : d'une part, lors de calamités collectives (épidémies, stérilité, morts...) dont il recherche les causes (colères des esprits, malveillances de sorciers...) et les moyens d'y remédier en exécutant les deux grands rituels de divination par le feu et d'autre part, lorsque les mânes sont devenues défavorables, rendant la chasse à la sagaie infructueuse ou en cas d'échecs répétés pendant la période de chasse au filet. Le devin est assisté, dans ce cas, par son épouse, qui mène la battue.

Le devin peut également, moyennant rétribution, céder certains "pouvoirs" à des hommes ambitieux et déterminés que le sort n'a pas favorisé.

                - Le petit guérisseur limite ses interventions à quelques maladies.

                - Les maîtres de chant, de danse et de combat (les opérations menées par les Aka sont des opérations commando conçues sur le type de la chasse à la sagaie et non de lutte ouverte en terrain découvert).

 

Parallèlement à ces personnages de premier plan, les femmes disposent d'un pouvoir indirect dans la mesure où elles contrôlent l'accés de l'homme au statut d'adulte. En outre, elles peuvent le cas échéant devenir responsable d'un campement à la mort de l'aîné ou pendant l'absence de ce dernier. Elles peuvent devenir guérisseurs mais jamais elles obtiennent le statut de devin.

 

Enfin, chaque individu possède des "pouvoirs" : un principe vital, un principe protecteur, des "pouvoirs projectifs" (don d'ubiquité, de téléportation, de métamorphose...) qu'il acquiert par héritage, initiation ou révélation.

 

b) Le pouvoir au niveau du territoire

Lors du rassemblement annuel des campements d'un même territoire, les aînés des campements choisissent parmi eux l'aîné du rassemblement. Ce dernier dirige les activités collectives, en particulier il mène les grandes chasses au filet, le rituel de fécondité et le rituel de fin d'initiation. Il dirige toutes les cérémonies de consécration et de renouveau qui clôturent la période du rassemblement. Ces pouvoirs ne lui sont conférés que pour la durée du rassemblement annuel. Son autorité tient aux succès de ses entreprises cynégétiques et rituelles. Sa femme est la seule de son sexe à être admise dans le camp des initiés et à participer aux rituels de fin d'initiation.

Ces rassemblements sont très importants pour la société Pygmée : les alliances sont confortées, les droits d'usage discutés ainsi que les relations de clientèle avec les Bantous. Une nouvelle génération est admise dans le rang des adultes.

 

c) Le pouvoir au niveau du pays Aka

Aucun pouvoir ne s'exerce au niveau du pays Aka bien que les lignages se distribuent dans tout le pays Aka, indépendamment des territoires.

L'aîné de chaque lignage centralise connaissance et pouvoir dans le domaine limité de la filiation et des alliances. La transmission de ce pouvoir est héréditaire, mais le lignage ne constituant ni une unité territoriale ni de résidence, ces pouvoirs semblent abstraits et n'interviennent pas dans la vie quotidienne.

Il n'a pas de fonction religieuse. Il doit simplement rendre un culte du souvenir aux esprits des ancêtres du lignage.

 

 

Conclusion:

Les pouvoirs de commandement (aînés), économiques (maîtres de chasse), militaires (maîtres de combat) et spirituels (devins) sont à la fois séparés (aucun individu ne peut les cumuler tous), morcelés dans l'espace (aîné du campement, du territoire, du lignage) et dans le temps (annuel pour l'aîné du rassemblement), et partagés (les rituels sont pratiqués par diverses personnalités selon la cérémonie).

Les fonctions supérieures s'accompagnent d 'interdits alimentaires et sexuels, d'obligations de comportement et de risques. Ces fonctions n'entraînent aucun bénéfice personnel, toute activité étant dédiée au groupe[27].

Il existe des contre-pouvoirs aux aînés : consentement du groupe, refus de servir l'aîné, acquisition du don de divination par révélation, choix de l'aîné, par le père, parmi ses enfants.

Les aînés doivent également maintenir entre les individus une égalité des droits, des chances et des ressources.

Enfin, la femme constitue le plus formidable contre-pouvoir en ce qu'elle permet au mâle d'acquérir le statut d'homme.

 

                2) Comment s'organise la justice ?

La société reconnait un certain nombre de délits et de crimes. Elle prévoit pour chacun d'eux une sanction. La justice est rendue par l'aîné avec le consentement du groupe.

 

a) Les crimes et les délits et leurs sanctions

L'atteinte à la vie humaine est durement sanctionnée :

                                - Le meurtre : si la victime et le meurtrier appartiennent au même lignage paternel, le meurtrier est puni de mort physique et généalogique, en revanche, s'ils appartiennent au même lignage maternel ou à des lignages alliés, le meutrier est puni de bannissement (mort sociale) et condamné à verser une compensation au lignage de la victime ; enfin, s'ils appartiennent à des  groupes différents, seule la compensation est requise. Si la compensation n'est pas estimée suffisante une lutte armée est possible entre les groupes.

                                - Le rapt de femme est assimilé à un meurtre et théoriquement puni de mort. En réalité, le coupable doit verser une compensation égale au "prix d ' une vie" augmenté de la valeur du "service mariage".

                                - La sorcellerie est châtiée proportionnellement au crime commis : mise à l'écart, bannissement ou mise à mort du sorcier découvert par le devin.

                                - La rupture d'interdit est une faute commise à l'égard des esprits. Ces derniers infligent au coupable ou à son entourage des peines allant de la stérilité aux maladies ou à la mort. Un appel au devin est nécessaire selon que le coupable ignore ou pas sa faute. Le coupable doit pratiquer des rituels de rachat.

                                - Le suicide, qui intervient le plus souvent par pendaison à la suite d'un chagrin d'amour ou d'un bannissement, entraîne l'errance de l'âme du défunt, sans possibilité de réincarnation.

 

La propriété est limitée mais protégée. Elle revêt deux formes : collective ou individuelle. Les ressources forestières peuvent être exploitées collectivement par tous les campements du territoire, à condition de respecter les droits d'usage. La propriété individuelle, quant à elle, s'applique aux ressources végétales découvertes et ayant fait l'objet d'un marquage, au gibier pris au piège, aux outils, aux armes et aux rares effets personnels. Toute atteinte à la propriété fait l'objet d'une sanction :

                - le non-respect des droits d'usage des ressources collectives donne lieu à des compensations, voire à des luttes armées entre bandes, notamment lors de la chasse au gros gibier.

                - le non-respect des marques est sanctionné par une compensation en "fers" si le voleur  est étranger au campement, en prestation à l'aîné s'il est du campement.

                - Le vol du miel est considéré comme le vol d ' une vie et puni théoriquement de mort ; en réalité il oblige à une compensation en "fers".

                - Le vol de gibier entraîne une compensation en "fer".

Cependant, le vol est extrêmement difficile dans ces petites communautés.

 

 

Les délits relatifs aux relations sociales et familiales sont également sanctionnés :

                - L'adultère est une cause de divorce trés fréquente. Il prend une dimension dramatique quand la femme est enceinte car les relations extra-conjugales sont censées mettre en jeu la vie de l'enfant : en effet, il y a obligation de fréquents rapports sexuels entre les parents pendant la grossesse (en vue de fortifier le foetus) et continence absolue de l' un comme de l'autre, de l'accouchement jusqu'à ce que l'enfant marche pour concentrer toutes les forces vitales des parents selon M.C.Thomas. Si l'enfant vit, les rituels de purification sont suffisants ; en revanche, si l'enfant meurt, une lourde compensation est nécessaire, enfin si l'enfant et la mère meurent et si l'adultère est le fait du mari, ce dernier doit payer diverses compensations et se voit interdire tout nouveau mariage.

 

                - Les conflits de génération sont sanctionnés par l'obligation pour le cadet de changer de campement ou de créer son propre campement, lorsque les divergences entre cadets et aînés n'ont pu être réglées par la pression du groupe. Si le cadet refuse de partir, il est symboliquement exclu du groupe par la malédiction.

 

D'autres conflits cités par Demesse et Turnbull entrainent également diverses sanctions : pose secrète d'un filet individuel devant le filet collectif, appropriation d'une plus grande part de gibier, oubli de chanter à l'unisson les chants sacrés au moment où la forêt répond à l'appel des hommes...

 

                - Les conflits mineurs tels que : tentative d'un chasseur d'éléphants de transformer son prestige de chasseur en autorité sur le groupe, insultes entre individus sont sanctionnés par de simples quolibets, émis par le groupe ou mimés par le bouffon.

 

b) Comment est rendue la justice ?

 

La justice est rendue par l'aîné du campement assisté des anciens et en présence de tout le campement.

Ce procès public ne comporte pas d'ordalie comme chez les Bantous.

En cas de litige, la procédure prévoit l'appel à l'aîné du rassemblement des campements ou à l'aîné du lignage, selon la nature du conflit.

 

Dans tous les cas, les sanctions doivent réunir  un accord unanime du groupe. Elles sont, de ce fait, le plus souvent modérées et dépourvues de brutalité. Leur but est, en effet, plutôt que de rendre à chacun selon son dû, de réconcilier les parties afin de les faire coopérer au fonctionnement du campement et afin de restaurer l'équilibre du groupe, équilibre essentiel à sa survie. Selon Turnbull, cela nécessite un sens raffiné des rapports entre individus en vue d'éviter à chacun  de" perdre la face". En conséquence, il faut convaincre plutôt que contraindre. Pour Godelier, le refus systématique de la violence et de la répression, ainsi que de la guerre est dû aux contraintes (dispersion, coopération, fluidité) de la production.

Toutefois, il est certains cas où des pratiques plus brutales sont nécessaires. Il en est d'autres qui entraînent la scission de la bande.

 

 

 

                3) Les coutumes pygmées sont-elles compatibles avec les Droits de l'Homme reconnus par les conventions internationales ?

 

                a) Les droits civils et politiques

 

La jurisprudence européenne classe les droits de l'homme en droits intangibles, droits conditionnels et droits "indirects". "A l'exception de la Charte Africaine des Droits de l'Homme et des Peuples, [...] les conventions internationales, Pacte International sur les Droits Civils et Politiques (PIDCP), la Convention Européenne des Droits de l'Homme (CEDH) et la Convention Américaine des Droits de l'Homme (CADH), contiennent une liste de droits insusceptibles de dérogations.[...] Quatre droits, communs aux trois grands textes de proclamation, forment le standard minimun des droits de l'Homme : ils sont applicables à toute personne, en tout temps et en tout lieu. Ce sont les droits intangibles"[28]. Les autres droits individuels ne bénéficient que d'une protection relative, ils sont qualifiés de droits conditionnels. Enfin, les droits "indirects" sont les droits dont l'individu ne peut se prévaloir qu'en liaison avec un autre droit garanti.

 

                * Les droits intangibles :

1 - Le droit à la vie. Dans les  groupes de petite taille, tels les campements pygmées, une vie humaine est très importante. En conséquence, les Pygmées recherchent toujours le consensus et tentent toujours de régler les conflits de la manière la plus douce possible, voire avec humour. Il est extrêmement rare que l'ostracisme et la peine de mort soient rarement prononcés, ces peines étant la plupart du temps transformées en compensations.

2 - L'interdiction de la torture et des peines ou traitements cruels inhumains et dégradants. Ces comportements sont étrangers à la société pygmée.

3 - L'interdiction de l'esclavage, de la servitude et du travail forcé et obligatoire. Contrairement à leurs voisins Grands Noirs, les Pygmées ignorent ces formes d' exploitation de l' homme.

4 - Le principe de la légalité des délits et des peines. Nous avons vu précédemment que la coutume ancestrale pygmée classifie les crimes et délits, ainsi que les peines encourues, y compris en cas de sorcellerie.

 

                * Les droits conditionnels :

1 - Les libertés de la personne physique.

La liberté de circulation est totale chez les Pygmées. Elle est même favorisée par la dispersion des lignages. S'ils sont étrangers aux lignages du campement, ils doivent fournir une prestation compensatoire.

2 - Le droit à un procès équitable.

Nous avons vu que les procès étaient publics, avec possibilité d'appel.

3 - Le droit au respect de la vie privée et familiale.

Le mariage pygmée répond à l'exigence du consentement mutuel de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, mais il le soumet à deux conditions. Le mariage ne peut être consacré que si, d'une part, l'époux a été reconnu chasseur par sa mère et les femmes du camp et si, d'autre part, il s'engage à effectuer le "service mariage" chez ses beaux-parents[29].

4 - Les libertés de la pensée.

La liberté d'opinion est très limitée au sein du campement. En effet, en cas de désaccord grave avec l'opinion générale, le réfractaire doit quitter le campement, s'il ne veut pas être maudit par l'aîné et donc devenir un marginal. Toutefois, les flux permanents entre les bandes permettent une certaine liberté de pensée, au niveau du territoire.

5 - Les libertés de l'action sociale et politique.

Elles sont limitées. Seuls les aînés participent aux décisions qui concernent le campement. Leur action doit cependant être conforme à la volonté des adultes mâles du groupe. En cas d'absence des hommes, notamment lors des chasses à la sagaie, la femme de l'aîné prend la direction du campement.

6 - Le droit de propriété.

La propriété individuelle est limitée aux objets usuels. En revanche, les armes et les outils appartiennent aux aînés. Les cadets peuvent cependant les utiliser contre prestations.

 

                * Les droits indirects :

1 - Les droits complémentaires.

Le droit à un recours est effectif. Celui-ci est porté devant l'aîné du campement, du rassemblement ou du lignage.

Les possibilités de discrimination sont limitées du fait de l'homogénéité de la société pygmée.

2 - Les droits dérivés des étrangers et des détenus.

Nous avons vu que les étrangers sont admis au sein du groupe, à condition de participer aux activités de ce dernier.

La société pygmée ne connaît pas de détenus.

 

b) Les droits sociaux, économiques et culturels

 

                - Le droit au travail. Tout Pygmée participe, en fonction de ses capacités, à la recherche de subsistances. Le partage du gibier est parfaitement codifié et fait de façon équitable.

                - Le droit à la protection sociale s'exprime, au sein de la société pygmée, d'une part, dans la redistribution de la nourriture à tous les présents du camp, même s'ils n'ont pas participé à la chasse  et d'autre part, à la prise en charge des vieillards, veuves, orphelins, malades...

                - Les droits culturels. Tous les jeunes enfants sont préparés par leurs mère et père à leurs futures activités. Plus tard, au cours de leur initiation, ils reçoivent non seulement une formation aux activités matérielles, mais aussi une formation spirituelle : cosmogonie, signification des rituels et du masque d'Azengi.

Enfin, durant leur adolescence, ils participent avec les adultes aux activités de chasse, cueillette, mais aussi danses et chants.

Tous les adultes participent à la vie culturelle, en prenant part à toutes les cérémonies de la communauté.

 

c) Les devoirs

"Les devoirs envers la communauté dans laquelle seul le libre et plein développement de sa personnalité est possible", imposés à tout individu par l'article 29 de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, trouvent une illustration dans l'obligation de coopération de tout Pygmée avec les membres de sa famille et les autres membres du campement.

 

Ainsi, la société pygmée n'est, comme il a été souvent écrit, ni un "état de nature", ni une "anarchie sanglante", ni  une "société paradisiaque", mais une société où la décision et la justice sont organisées. Les spécificités de cette organisation sont :

                - le respect de la volonté du groupe,

                - l'atomisation du pouvoir entre les aînés et les spécialistes,

                - la recherche du consensus et de l'équilibre du groupe, plutôt que la réparation de la faute, dans les décisions de justice. Dans ce but, les compensation sont préférées aux sanctions lourdes.

                - Le respect coutumier des droits de l'Homme, qualifiés aujourd'hui d'intangibles.

                D. LA CULTURE ET LA RELIGION PYGMEES

 

                1) Ethnicité

L'ethnicité est le sentiment, pour un groupe humain relativement important, d'appartenance à une communauté et de différence vis-à-vis des autres peuples. Des processus psycho-affectifs de projection-identification jouent un rôle clef dans le maintien de l'identité sociale (parenté issue d'un même ancêtre, fraternité collective...). Edgar Morin qualifie l'identité sociale de "cristalisation psychique égo-socio-centrique"[30].

S'il n'existe pas aujourd'hui, comme pour les Indiens d'Amazonie ou d'Amérique du Nord, d'organisation ethnique pygmée, cela ne signifie pas, pour Bahuchet, que les Pygmées n'ont pas de conscience ethnique. Ils ont conscience de leur différence et pour se distinguer des "villageois", ils utilisent quelquefois les termes de "Babinga" ou de "pays", voire de "Piguimé"[31]. En outre, nous le verrons dans le chapitre : relations Pygmées/Grands Noirs, leur infériorité civile ne leur échappe pas.

Un comportement fait d'indépendance et d'humour caractérise également les Pygmées.

 

                2) Langues

Les langues pygmées se sont constituées à partir de langues bantoues, oubanguiennes et soudaniennes. Cependant, de nos jours, les groupes pygmées ne parlent pas les mêmes langues que leurs voisins Grands Noirs, du fait des migrations des diverses communautés au cours des temps.

Du fait de la diaspora lignagère, les langues pygmées couvrent des surfaces considérables : ainsi la langue Aka est parlée sur un territoire de 100 000 km², la langue Baka sur 75 000 km², alors que les langues villageoises couvrent en moyenne 5 000 km².

Enfin, notons que les Pygmées ne parlent pas la langue officielle du Nord -Congo, le Lingala.

 

                3) La religion pygmée

La religion pygmée appartient au groupe des religions animistes.

Le Pygmée croit à l'existence de l'âme et à la vie future et corrélativement à des divinités directrices et à des esprits subordonnés. Les âmes bienveillantes sont considérées comme des mânes et les âmes malveillantes comme des démons ou des mauvais génies. Les animaux peuvent avoir une âme, ainsi que les plantes. Les âmes peuvent être manipulées par les sorciers ou les esprits. L'univers est un tissu de forces bénéfiques, appelées Kulu ou maléfiques, dénommées Kose, sur lesquelles agissent le verbe du devin et les rituels.

La religion pygmée est fondée sur une cosmogonie, des mythes d'origine, un panthéon, un culte et des rituels. Elle nécessite l'intervention de personnalités chargées de conduire les rituels.

 

a) La cosmogonie pygmée

 

Pour les Akas : au début des temps, Dieu créa le monde, le Ciel puis la Terre sur laquelle il mit la Forêt avec tous les animaux. Il créa le premier couple, Tollé et sa soeur Ngolobanzo, puis un cadet, Tonzanga. Ces jumeaux primordiaux engendrèrent les êtres humains.

La cosmogonie des voisins bakas est un peu plus compliquée,  mais construite sur le même modèle : Komba, Dieu créateur a créé toutes choses, tous les êtres et le couple de jumeaux primordial. En même temps, la soeur aînée de Dieu a donné trois enfants, dont Waïto. Waïto, le héros civilisateur, a épousé les deux soeurs et a donné également naissance au couple de jumeaux primordial. Waïto est à la fois mari, frère et fils de sa propre mère. Tous les personnages forment une entité hermaphrodite qui a donné naissance aux Pygmées et aux Grands Noirs. Waïto a aussi dérobé le feu à Komba, pour le donner à l'humanité. Il lui a également dérobé tous les biens (gibiers, femmes, sexualité...). Komba, pour se venger, a alors envoyé la mort. Komba reste au ciel, mais il envoie son esprit Jèngi, qui apporte aux hommes la connaissance du monde par l'initiation. Jèngi protège les hommes, préside à leur vie, à leur mort et à leur renaissance comme esprit dans la forêt.

 

b)Les mythes d'origine

Parmi les mythes pygmées d'origine, deux sont intéressants pour expliquer les relations Pygmées/Grands Noirs :

                - Un mythe raconte qu'un groupe d 'hommes perdit l'usage du feu et serait à l'origine des chimpanzés. Ceci est à mettre en parallèle avec la croyance, pour certains peuples Grands Noirs, notamment les Monzombos, que les Pygmées sont issus du chimpanzé.

                - Un autre mythe prétend que les Pygmées habitaient le long des fleuves dans de beaux villages, connaissaient l'agriculture et la forge. Une femme les poussa à aller à la chasse,  en revenant ils trouvèrent des gens sauvages issus de la forêt qui les dépossédèrent de leurs cultures et de la forge.

 

c) Le panthéon pygmée

Le panthéon pygmée est dominé par  un Etre Suprême inaccessible , Bombé, qui, depuis la création, entretient peu de rapports avec le monde des hommes et s'est retiré au ciel. Il occupe le sommet de la pyramide des Etres-Forces, d'où il préside à l'ordre du monde.

Des divinités secondaires servent d'intermédiaire entre l'Etre Suprême et l'Homme. En tant que déléguées de Dieu, ces divinités interprètent la volonté divine. En tant qu'intercesseurs auprès de Dieu, elles rendent possible et efficace le sacrifice. Ce sont l'âme des grands Ancêtres : Zèngi et son cadet Ziakpokpo.

Une autre catégorie de puissances dérivées ont en charge les phénomènes cosmiques : astres , fleuve... Ces entités métaphysiques ne sont que la concrétisation des forces divines.

Le panthéon se complète des mânes des Ancêtres, des esprits du gibier, en particulier des éléphants, des génies de la brousse, des génies des Grands Noirs, ainsi que d'un esprit monstrueux : un ogre qui dévore les Pygmées et qui serait une représentation de Grands Noirs anthropophages... Zèngi domine l'ensemble des esprits et des mânes.

 

d) Le culte des Ancêtres

D'après Fortes et Goody, en Afrique Noire, le culte des Ancêtres et le système de filiation et de transmission qui lui est lié, constituent le fondement de l'ordre social et de sa reproduction [32].

La transformation d'un mort en ancêtre est un passage ritualisé et se déroule en deux temps : d'une part, le traitement du cadavre, période néfaste où l'esprit du mort est malveillant et d'autre part, la transformation de cet esprit en ancêtre, avec réaffirmation de la cohésion du groupe. Les victimes de malemort ne franchissent jamais ce second passage et demeurent des esprits errants et dangereux.

Il existe deux sortes d'ancêtres : les Ancêtres lointains, qui sont les garants des normes et des valeurs de la société et les Ancêtres proches, qui gèrent les modalités de la transmission des droits, des privilèges et des biens. Un Ancêtre transmet toujours quelque chose à ses descendants qui, en retour, les honorent.