CHAPITRE II DOMINATION DES
PYGMEES PAR LES GRANDS NOIRS
SECTION I – LA SOCIETE
PRECOLONIALE
A. L'ECONOMIE
B. FAMILLE ET ALLIANCE
C. ORGANISATION DE LA DECISION ET DE LA JUSTICE
D. CULTURE ET RELIGION
Introduction
:
En 1992, invités par la
Présidente de France-Libertés, des Pygmées chantaient et dansaient à la
Villette. Les Parisiens pouvait enfin admirer ces êtres mythiques dont ils
avaient connaissance depuis l'Antiquité. Homère et Hérodote décrivirent, en
effet, des "nains fabuleux" "hauts d'une coudée"[1]. Aristote, dans
son Histoire des Animaux, les situait vers les sources du Nil. Pline et
Strabon les mentionnèrent à leur tour. A Pompéi, des artistes les représentèrent
sur des mosaïques.
Cependant, la plus ancienne
référence à l'existence des Pygmées remonte à 2400 ans avant Jésus-Christ. Une
expédition égyptienne aux "Pays des arbres" (Nubie) ramena à Memphis, à la cour
du pharaon Pépi II, un homme de petite taille.[2] S'agissait-il d'un
élément appartenant à un groupe Pygmée s'étant aventuré vers le nord, ou bien
alors l'extension géographique des Pygmées était elle plus considérable
qu'aujourd'hui ? Pour certains auteurs, comme Cornevin [3]ou Froelich[4],les Pygmées sont
les premiers habitants des forêts africaines au sud du Sahara, de l'Atlantique
aux Grands Lacs.
C'est le desséchement du
Sahara, à partir de ~ 2500, qui aurait provoqué la migration des Noirs
sahariens, refoulant les Pygmées plus au sud, dans la forêt équatoriale du
bassin congolais. Ces derniers amenèrent avec eux la civilisation du Late Stone
Age[5], [6].
Au début de notre ère,
l'extension du Sahara poussa les peuples de langue Bantoue [7] à conquérir de
nouveaux territoires. Ces migrations sont à l'origine de profonds
bouleversements en Afrique centrale et australe. Partis de la région de la
Benoué (au sud est de l'actuel Nigéria et au Cameroun), la grande majorité de
ces peuples se dirigea vers l'est, à travers la savane jusqu'aux plateaux
interlacustres, tandis qu'un courant occidental descendait vers le Sud, le long
de la côte atlantique. D'autres groupes se dispersèrent dans la forêt sur les
rives du Congo, de l'Oubangui et de leurs affluents. Ces populations cultivaient
l'igname et le palmier à huile selon des techniques néolithiques. Elles auraient
alors découvert que les champs pratiqués par déboisement et brûlis dans la forêt
étaient propices à leurs cultures et que l'humidité ambiante assurait de
meilleures récoltes que dans leur terroir originel. Ces agriculteurs et éleveurs
amenaient également avec eux la métallurgie et la poterie qu'ils introduisirent
au coeur de la forêt. Il constituèrent ainsi ce que Maquet[8], appelle "la
civilisation des clairières".
Les contacts avec les ethnies
Pygmée furent sans doute trés variables : échanges, confrontations,
affrontements. Les deux sociétés durent cohabiter dans le même milieu
écologique. Leurs relations, cependant, se limitèrent aux échanges économiques
et techniques ; l'organisation sociale, les alliances familiales et la religion
restant différentes.
Dès le VIème siècle, le monde
Bantou avait complètement englobé la société Pygmée. Les Bantous étaient devenus
les intermédiaires obligés entre les ethnies Pygmées et le monde extérieur à la
forêt. La société Pygmée dut se développer dans cet univers clos. L'alternative
à cette sujétion était la fuite dans les profondeurs de la forêt et ce jusqu'à
nos jours[9].
Le premier Européen qui
rencontra des "Négrilles" fut le voyageur Battel, au XVIIème siècle ; il en
donna une description sommaire. L'Allemand Hartmann, au XIXème siècle, fit la
première photographie de Pygmées, dans le Loango. Schweinfurth, un explorateur
allemand, en 1868, prit contact avec les Akas de l'Ouellé et établit une
relation entre ces Négrilles et les Pygmées de l'Iliade. Savorgnan de Brazza et
Stanley eurent également l'occasion de rencontrer des
Pygmées.
Les premiers travaux
ethnologiques sont dus à Quatrefages et Hamy. Une place particulière doit être
faite au père Schebesta qui étudia, en 1929, les Pygmées Mbuti du Congo Belge et
à l'Américain Collin Turnbull qui réalisa, en 1954 , une étude d'anthropologie
sociale et culturelle sur le même groupe.
Des chercheurs français :
Vallois, Althabe, Hartweg, Ballif et Rouget étudièrent les Pygmées occidentaux
sous divers aspects, anthropologie physique, ethnologie et
musicologie.
A la même époque, les
autorités françaises de l'A.E.F. envoyèrent la première mission d'inspection sur
les relations Grands-Noirs/Pygmées dans le Nord Congo.
De nos jours, Demesse et
Bahuchet consacrent leurs travaux aux Akas du nord de la république du Congo et
du Centrafrique.
Les Pygmées, qui sont les
premiers habitants de la forêt, et peut-être de l'Afrique, forment aujourd'hui
plusieurs groupes : Mbutis du Zaïre, Bakas du Cameroun et Akas du Congo et du
Centrafrique. Nous nous attacherons exclusivement aux Pygmées
Akas.
Le pays Aka est un triangle
de 100 000 Km² situé entre le 4ème degré Nord et le 1er degré Sud et délimité
par l'Oubangui, la Sangha et la Lobaye. La région passe, du nord au sud, d'un
climat tropical humide à deux saisons à un climat de type équatorial à quatre
saisons (voir carte). La température, constante toute l'année, s'élève à environ
25°. Cet immense territoire est recouvert par la forêt dense ; celle-ci présente
plusieurs formes : forêt marécageuse inondée en permanence, forêt inondée
périodiquement et forêt sur terre ferme.
Cette forêt isole,
marginalise mais aussi protège ses habitants. Elle est cependant la "patrie" des
Pygmées, pour qui elle est une mère nourricière et un père protecteur. Elle est
au coeur de la religion pygmée.
Avant de décrire la société
Pygmée, rendons hommage à ces "nain du Pays des Esprits", comme le fit Pépi II
pharaon de la VIème dynastie : "Salut au danseur de Dieu, à celui qui réjouit le
coeur, à celui vers lequel soupire le roi Neferkara, qu'il vive
éternellement".
Nous livrons ici les éléments
"traditionnels fondamentaux" de l'économie, de l'organisation sociale et de la
religion de cette société tels qu’ils se sont, selon Bahuchet, présenter jusqu’à
la fin du XIXème siècle. Nous étudierons ensuite les relations entre cette
société et la société Grands Noirs. Nous verrons que, déjà modifiées par la
traite, ces relations évoluèrent rapidement de l’association à la dépendance
sous l’effet de la colonisation et vers la domination des Grands Noirs sur les
chasseurs-cueilleurs du fait de la marginalisation du Nord-Congo. L’exclusion du
système sanitaire n’est, avec l’absence de scolarisation et de papiers
d’identité, que l’une des conséquences du mépris et de la discrimination des
Pygmées.
A. L'ECONOMIE
Les Pygmées sont des
chasseurs-cueilleurs. Pour les ethnologues, les chasseurs-cueilleurs vivent
exclusivement de la chasse, de la pêche, du ramassage et de la collecte.
Contrairement aux agriculteurs et aux pasteurs, ils ne "domestiquent" pas ce
qu'ils utilisent, domestiquer étant pris au sens de contrôler la production. Ces
peuples, en effet, n'ont pas connu la "révolution néolithique" (C. V.Childe) qui
marque le passage de la chasse-cueillette au mode de vie agro-pastoral. Ce type
d'économie a fait l'objet de nombreux travaux d'ethnologues, d'historiens,
d'économistes, de botanistes, etc..., dont nous citons les principaux en
bibliographie.
Nous décrivons successivement
: le mode de production, la distribution et la
consommation.
1) la production
Les activités de chasse et de
cueillette sont effectuées par les individus en fonction de leur sexe, de leur
âge et de leur compétence. Ces activités se déploient sur un territoire[10] partagé par
plusieurs campements liés à un lignage bantou[11].
La Forêt et les techniques de
la production entraînent des contraintes de dispersion et de limitation de la
taille des bandes[12] , de coopération
et de fluidité[13].
a) les activités de production :
- La chasse. Le Pygmée peut pratiquer la chasse seul ou accompagné
d'un adolescent et éventuellement d'un chien, pour le petit gibier : antilopes,
porc-épics, singes, chauve-souris, oiseaux, mais elle se pratique le plus
souvent collectivement. La chasse revêt différentes
formes.
La chasse à la sagaie, sans
filet, est pratiquée par tous les hommes du camp, à toutes les
saisons.
La chasse au filet
(antilopes), actuellement la plus fréquente, a lieu à la saison sèche et réunit
tous les individus, hommes, femmes et enfants de tous les campements d'un même
territoire. Dans certains cas, les Bantous du territoire peuvent y
participer.
La chasse-poursuite à la
sagaie, pour les grands mammifères, potamochères, antilopes à robe rayée,
gorilles, chimpanzés, est effectuée par tous les hommes du camp, en saison des
pluies.
La chasse à l'éléphant,
aujourd'hui interdite, était une chasse extrêmement périlleuse. Elle a rendu
célèbre le courage des Pygmées[14].
Enfin, d'autres formes de
chasse interviennent : la capture à main nue, l'enfumage des
terriers...
L'éventail étendu de ces
techniques et la connaissance du comportement du gibier sont le résultat d'un
long apprentissage, d'une grande mobilité d'esprit et d'une faculté de tirer
parti de toute occasion.
Le gibier, qui impose le
choix des techniques de chasse, le calendrier et les déplacements des
groupes,est la principale contrainte.
La division sexuelle
intervient dans la technique de mise à mort : l'homme doit s'approcher du gibier
et faire couler son sang, tandis que la femme utilise des pièges et tue la bête
par étouffement.
- la collecte. Elle comprend la cueillette des végétaux, le
ramassage d'invertébré et la collecte du miel.
Les végétaux les plus
couramment collectés sont les noix d'oléagineux et de nombreux champignons,
principalement les champignons de termitières. Cette cueillette se pratique par
groupes de 2 à 6 femmes.
Le ramassage d'invertébrés,
essentiellement les chenilles, est effectué par groupes de 2 ou 3 couples,
parfois même en famille, avec bivouac.
Enfin, la collecte du miel
est faite par groupes de 2 à 3 hommes. La collecte du premier miel est précédée
d'un rituel particulier, de purification et de fertilité, que nous décrirons
plus loin. "Le miel est plus qu'une gourmandise. Il est liquide de vie. On lui
consacre les deux tiers de la journée en saison sèche. Le soir on exprimera la
joie qu'il procure par des chants, des danses à la gloire des abeilles"[15].
Les activités de cueillette
sont saisonnières : miel en saison sèche, chenilles et champignons en saison des
pluies, graines en saison des pluies et une partie de la saison
sèche...
Les Akas distinguent le
ramassage à terre, la cueillette à la main , la cueillette au couteau,
l'extraction du sol.
Les Pygmées connaissent des
centaines de plantes et leur cycle de reproduction. Dans le domaine du miel et
des abeilles, par exemple, leur connaissance est impressionnante : ainsi sept
espèces d'abeilles sont distinguées, pour lesquelles, tout, depuis le nid, les
divers rayons, jusqu'aux types de bourdonnements et d'essaims, est
dénommé.
- La pêche.
Cette activité est peu
fréquente. Elle consiste, pour les femmes, à écoper un marigot, à la recherche
d'alevins ou à déverser des plantes ictyotoxiques pour asphyxier les
poissons.
- Le chant, la danse et les activités
religieuses
Selon les ethnologues, le
travail ne s'arrête pas à la production matérielle, mais englobe toute activité
ayant pour finalité la production de moyens d'existence du groupe. Ainsi, le
chant, la danse et les activités religieuses constituent également des activités
de production[16].
b) L'organisation des activités selon le
statut
Les activités se distribuent
en fonction du sexe, de l'âge et de la spécialité.
- Le sexe
Les hommes chassent et
collectent le miel, les femmes collectent les végétaux, les familles collectent
les chenilles et participent à la chasse au filet.
- L'âge
Les activités de chasse et de
cueillette sont le propre des adultes, mais les enfants, les adolescents et les
vieillards participent également à la production.
Les enfants ramassent et
piègent les crapeaux, les crabes d'eau et les rats de
Gambie...
Les jeunes gens participent
aux activités cynégétiques, afin d'apprendre les diverses techniques de la
chasse mais aussi pour gravir les degrés d'initiation à la vie d'adulte. En
effet, à chaque degré de difficulté correspond un rite de passage : c'est
seulement après avoir tué son premier gibier que le jeune homme peut courtiser
et effectuer son "service mariage" chez ses beaux-parents ; à partir du jour où il a tué sa
première proie il ne peut, de sa vie, manger la viande d'une bête qu'il a tuée.
Lors de son mariage, le jeune homme reçoit un filet fabriqué par sa mère et son
oncle maternel et est admis à participer aux grandes chasses. Enfin, lorsqu'il a
tué un certain nombre de gros mammifères, les femmes du camp le soumettent au bànzi, rite qui le consacre chasseur et
lui permet de participer à la cérémonie finale de
l'initiation.
Les vieillards sont nourris,
logés, aidés et respectés. Ils servent de gardiens du campement et surveillent
les enfants pendant les sorties des adultes.
- Les spécialistes
Le maître de chasse, qui est
le chasseur le plus chevronné du campement, dirige les chasses à la sagaie, dont
la plus prestigieuse était la chasse à l'éléphant. La disparition de cette
dernière entraîne la diminution de son influence au profit de celle du
devin.
Le devin-guérisseur joue un
rôle de premier plan dans la chasse, en ce qu'il dirige les rituels de
divination et propitiatoires.
Les maîtres de danse, de
chant ainsi que les narrateurs animent les grandes cérémonies qui accompagnent
les grandes chasses collectives.
Enfin, tout visiteur doit
participer aux activités du campement. S'il appartient, par son père, sa mère ou
ses beaux-parents, à un lignage du campement, il a accès aux ressources du
territoire sans contrepartie, tandis que les étrangers doivent verser une
compensation. Cette possibilité offerte aux visiteurs de participer aux
activités de tout campement constitue un grand facteur de fluidité des groupes.
Il permet, en outre, d'élargir le domaine vital de chaque Pygmée et lui offre,
le cas échéant, des possibilités de fuite.
c) Les règles d'utilisation du territoire entre les
bandes
Les bandes de Pygmées, qui
utilisent un même territoire, établissent entre elles des droits de chasse et de
collecte, visant au respect de l'équilibre entre les partenaires. Il ne s'agit
pas de droit de propriété (seul le miel est propriété de celui qui l'a
découvert) mais de droits d'usage. Ces derniers s'inscrivent dans un contexte
foncier complexe ; en effet, ils doivent composer d'une part, avec les droits
d'usage du sol, familiaux ou communautaires, des agriculteurs bantous, d'autre
part, avec les titres d'exploitation des compagnies concessionnaires ainsi
qu'avec les divers droits d'appropriation privée et enfin, avec la souveraineté
étatique. Dans ces conditions, le rapport de force ne semble pas en faveur des
Pygmées.
2) la distribution
La distribution des biens se
fait de façon différente au sein de la parentèle, entre les individus du
campement, entre les différents campements et entre le campement et le lignage
bantou auquel il est lié.
a) La distribution au sein de
la parentèle
Les aliments sont
équitablement partagés entre les membres de la parentèle (parents et
alliés).
b) La distribution au sein du
campement
La distribution des biens
entre les membres du campement est un élément fondamental du fonctionnement de
la société pygmée. Elle répond à des règles différentes selon qu'il s'agit
d'aliments ou d'objets.
- Les aliments
Les prises de chasse sont
partagées entre les chasseurs. Il n'existe pas de "chef de partage"
institutionnel ni de centralisation des prises. C'est celui qui a tué le gibier
qui règle le partage, en fonction du rôle que chacun a joué, lui-même ayant
interdiction de consommer les bêtes qu'il a tuées. Chaque chasseur répartit
ensuite son morceau de gibier entre ses parents. Chaque famille conjugale
effectue la cuisson de sa part de viande et en distribue à l'ensemble des
membres présents du campement, y compris à ceux qui n'ont pas participé à la
chasse, les vieillards et les veuves notamment.
Les produits de collecte ne
sont pas partagés. Seul le miel fait l'objet d'un partage entre les membres du
groupe qui l'a collecté.
- Les objets
Les armes et les outils
appartiennent aux aînés. Les cadets sont autorisés à les utiliser, en échange
d'une part de gibier ou d'un service.
En conclusion, on peut
constater que le campement apporte à ses membres une certaine "sécurité sociale"
qui n'est pas sans rappeler certains droits sociaux, économiques et culturels
proclamés dans la Déclaration Universelle des Droits de
l'Homme.
c) La distribution entre les
différents campements
Il n'y a pas, habituellement,
d'échange de biens ou de nourriture entre les différents campements, mais
seulement des compensation en gibier, en cas de non-respect des droits d'usage[17]. Ce sont surtout
les alliances matrimoniales qui sont ici le moteur des
échanges.
d) La distribution entre le
campement et les Bantous
Le partage des ressources et
des biens s'arrête aux portes du campement. Les échanges entre les Pygmées et
les Bantous se font selon le système du troc. Les Bantous fournisssent des
récipients (poteries, marmites, assiettes...), de la métallurgie (lances,
haches, couteaux...) et également des aliments (boules de fécule de manioc, sel,
bananes-plantains...). Les Pygmées fournissent, en échange, de la viande de
chasse, et certains produits d'origine sylvestre (brèdes, graines d'irvingia,
chenilles, miel).
Il est intéressant de noter
que les Pygmées ne conservent que les produits destinés aux échanges et ne
constituent pas de stocks. Pour certains auteurs, les groupes de
chasseurs-cueilleurs ayant constitué des royaumes hiérarchisés ont pu le faire
grâce au stockage intensif de ressources, qui a permis la sédentarisation et
entrainé le développement d' inégalités sociales[18].
Nous verrons, dans le
chapitre sur les relations Pygmées/Grands Noirs, l'évolution des échanges entre
Pygmées et Bantous, ainsi que l'intégration de l'économie pygmée dans le
commerce à longue distance et l'économie de marché[19].
3) la consommation
L'abondance relative en
nourriture[20], dans le milieu
forestier, permet aux Pygmées de se passer de stocks[21]. Cependant, le
niveau de production ne dépassant pas la consommation journalière, une certaine
frugalité est de mise.
Ainsi, les Pygmées ne
prennent qu'un repas par jour, en fin de journée, préparé par les femmes et les
fillettes et grapillent quelques noix durant le jour.
Le repas est constitué de
féculents, de viande, de légumes ou de champignons dans une sauce à l'huile
assaisonnée d'épices. Cette cuisine (ragouts à l'étouffée, grillades...) est
variée et équilibrée sur le plan nutritionnel.
Le miel complète
l'alimentation. Le meilleur est blanc et transparent, le moins bon, jaune et
épais, le marron et presque sec est indigeste. La consommation de miel constitue
un moment de bonheur pour les Pygmées : Kutù, que décrit Molins, "vient de
percer à quarante mètres au-dessus du sol une ruche et remplit son panier de
rayons gorgés de miel. En bas, c'est la fête, les femmes réclament leur part à
grands cris. Io
! Yé i é ! O y!
Il n'y a plus de langue structurée pour exprimer sa joie, des voyelles naissent
pour des chants furtifs. En fait, il s'invente un jodle, l'art d'assembler les
notes aiguës et graves qui se brisent, montent et descendent en dents de scie
pour devenir un code de communication de connaissance"[22].
Le tabac et le cannabis sont
fumés dans une pipe à eau, grosse comme une petite courge.
Enfin, si la frugalité est
l'attitude habituelle en forêt, lors des cérémonies de fécondité et de levée de
deuil la consommation peut prendre des allures orgiaques durant plusieurs
jours.
Conclusion
L'adaptation au milieu
forestier et les capacités techniques soumettent la société Pygmée à des
contraintes de dispersion, de fluidité et de coopération, à la fois entre
individus et entre bandes.
Les biens sont redistribués
dans la famille et dans le campement. L'alliance régit les rapports entre
campements. Le troc est le système d'échanges avec les Bantous. Aucun stock
n'est constitué.
L'alimentation est équilibrée
mais frugale.
B- FAMILLE ET ALLIANCE
1. Cellule familiale, groupe de descendance et
parenté
a) La cellule
familiale
Les Akas sont en général
monogames. La cellule familiale se compose du couple et des jeunes enfants
impubères.
b) Le groupe de
descendance
C'est un groupe exogame dont
les membres se réclament d'un même ancêtre, en filiation masculine[23]. Ce groupe de
filiation n'est pas une unité de résidence, contrairement aux Grands Noirs, mais
il est réparti sur tout le territoire Aka. L'aîné du lignage est consulté pour
les litiges en matière d'alliance.
c) La
parenté
- Les termes concernant la parenté son réduits : père, mère, soeur et
frère, aïeul(e), enfant.
- L'exogamie porte sur la filiation masculine et la filiation féminine de
l'individu.
- La résidence est, en général, patrilocale, mais le gendre peut rester
chez ses beaux-parents s'il s'y trouve bien. Dans un campement, on trouve
habituellement 3 générations de la même famille (famille de type
étendue).
- L'orphelin est recueilli par un oncle, paternel ou
maternel.
- Les interdits dans la famille :
Chez les Akas, comme dans
toute l'Afrique Noire, le gendre a une relation très respectueuse avec ses
beaux-parents : il lui est interdit de prononcer le nom de la mère et de la
grand-mère de l'épouse et de manger en leur présence (et réciproquement pour la
femme avec ses beaux-parents). La hutte du gendre lors du "service mariage" doit
s'ouvrir à l'extérieur du campement. Pour Levi-Strauss, "la position de donneur
de femmes s'accompagne d'une position de supériorité : cette inégalité s'exprime
subjectivement dans le système de relation interpersonnelle par le moyen de
privilèges et d'interdits"[24].
Les parents sont soumis à des
interdits alimentaires pendant la grossesse et après la naissance de l'enfant,
jusqu'à ce qu'il commence à marcher. Les relations sexuelles sont également
interdites pendant les premiers mois de l'enfant et la période d'allaitement.
Cette période peut aller jusqu'à quatre ans et diminuer ainsi la fécondité
féminine, réalisant un véritable mécanisme de contrôle démographique. Ce système
est d'ailleurs utilisé par la plupart des peuples de
chasseurs-cueilleurs.
Enfin, il est interdit à la
nouvelle épouse de manger le gibier de son jeune mari tant que celui-ci n'a pas
été soumis au rite de passage du banzi , rite qui le consacre
chasseur.
- L'autorité au niveau de la famille :
La relation cadet-aîné
intervient dans tous les domaines. L'ainé local, c'est-à-dire l'aîné de la
famille élargie, est choisi par le père. Un cadet qui refuse l'autorité de
l'aîné a la possibilité de créer un campement ailleurs si d'autres cadets le
suivent.
Au niveau de la cellule
conjugale : la prédominance patrilinéaire et la séniorité ne rendent pas l'homme
maître de son ménage : "la femme reste libre de ses choix (de résidence,
d'affinités affectives, de ses activités, de poursuivre ou non son union...) et
les enfants disposent d'une grande marge d'accueil dans la parenté."[25]. De plus, c'est
la femme qui consacre l'union en acceptant rituellement l'homme comme bon
chasseur et ainsi digne d'être un mari. Mais la cohésion du couple ne peut durer
que par la bonne entente des conjoints. Le récit suivant, de Turnbull, montre
que les relations entre Pygmées sont assez complexes ; en effet, le souci de ne
pas perdre la face peut influencer les décisions : "A la suite d'une dispute
avec son mari, une femme se mit à enlever méthodiquement les feuilles de la
hutte. C'est un comportement qui est admis, car c'est la femme qui construit la
hutte et on considère que celle-ci lui appartient. Généralement, le mari
intervient pour la calmer, mais ce mari-là était particulièrement entêté et la
laissa retirer toutes les feuilles. Il se contenta de remarquer à haute voix
pour que tout le camp le sache que sa femme aurait très froid la nuit
prochaine... Elle ne pouvait rien faire d'autre que de continuer sans
enthousiasme et très lentement elle commença à enlever les bâtons qui formaient
la structure de la hutte. Elle était en pleurs, car elle aimait son mari et s'il
ne l'arrêtait pas, il ne lui resterait plus qu'à emballer ses quelques objets
personnels et à s'en retouner chez ses parents. Le mari paraissait anxieux aussi
; ils étaient allés trop loin tous les deux pour se réconcilier sans perdre la
face devant le camp qui attendait avec curiosité comment les choses se
termineraient. Alors qu'il ne restait plus que quelques bâtons à enlever, le
visage du mari s'éclaira tout à coup et il dit à sa femme de ne pas se
préoccuper d'enlever les bâtons, que seules les feuilles étaient sales. Elle eut
l'air stupéfaite, puis comprenant, lui demanda de l'aider à porter les feuilles
dans la rivière. Ils lavèrent gravement chaque feuille, les rapportèrent et la
femme reconstruisit joyeusement la hutte, faisant comme si elle avait retiré les
feuilles non pas parce qu'elle était fâchée, mais simplement qu'elles étaient
sales et attiraient les fourmis et les araignées. Naturellement, personne ne la
croyait, mais pendant plusieurs jours des femmes parlant d'insectes dans leurs
huttes, en détachèrent quelques feuilles pour les laver dans la rivière, alors
que cette façon de faire était très inhabituelle".
- Dénomination et généalogie
L'enfant ne porte un nom
qu'au bout d'un an. S'il meurt, la peine est moindre lorsqu'il quitte ce monde
sans nom. Le nom personnel est commémoratif et protecteur. D'autres noms peuvent
s'ajouter au cours de la vie. Un surnom est également utilisé lorsqu'il est
impossible, pour des raisons d'interdit, d'appeler les gens par leur nom
(belle-mère...), ou quand le sujet veut changer de nom, avec l'accord de la
communauté et ce, dans le but de contracter une alliance interdite ou de
disparaître. Un nom étranger, bantou ou chrétien peut être également porté, pour
flatter un patron, calmer l'ardeur d'un missionnaire...
2 Alliance, divorce et décès
a)
L'alliance
Le Pygmée se marie
exclusivement avec des Pygmées. Les rares métissages se font toujours par le
mariage d'une femme pygmée avec un Bantou.
Le Pygmée n'épouse pas de
personne qui porte le nom des lignages de son père ou de sa mère et cela jusqu'à
la troisième génération. Cette exogamie de lignage contribue à l'essaimage des
lignages à travers l'ire Aka et est considérée comme une des causes de fluidité
des bandes.
Les jeunes gens se
rencontrent et se choisisent librement. La communauté n'intervient que pour le
lieu de résidence. Le garçon doit avoir tué son premier gibier pour pouvoir
courtiser officiellement. La jeune-fille agrée le prétendant en buvant devant la
communauté l'hydromel que lui offre ce dernier. Le rapt peut être pratiqué quand
les parents sont hostiles à l'union. Une compensation matrimoniale est alors
exigée.
Idéalement, le mariage se
noue en favorisant l'échange de réciproque de deux jeunes filles, ce qui ne
modifie pas l'effectif du campement. Mais l'échange différé (avec dot), a
remplacé l'échange "tête à tête" sous l'influence des Grands Noirs, d'autant que
ce dernier est source de nombreux conflits.
Le fiancé va d'abord vivre,
pendant un certain temps, dans le campement de sa belle-famille. Il fournit les
produits de sa chasse et de sa cueillette. Il doit également fournir filet de
chasse, hache, plusieurs fers de sagaie. C'est le "service mariage" pour"prix de
la fiancée". Les Grands Noirs peuvent aider les Pygmées à constituer leur dot,
ce qui est une manière astucieuse de se créer des obligés endettés. Cette
compensation matrimoniale, qui est le contraire de notre dot, est habituelle en
Afrique Noire.
Le service mariage accompli,
le jeune homme peut retourner vivre dans son propre campement avec sa
femme.
Ainsi, dans la Bible, Jacob
servit son beau-père Laban durant quatorze ans pour obtenir sa fille Rachel
!
La polygamie existe : Le
Pygmée peut épouser successivement ou plus rarement, simultanément, deux soeurs.
Cependant, la polygamie de "capitalisation" est inconnue.
Le frère aîné du défunt peut
épouser la veuve (lévirat).
b) Le divorce
Le divorce est très fréquent
chez les Pygmées : versatilité des amours et mésentente de la femme avec sa
belle-famille sont les causes les plus fréquentes. Le divorce se concrétise par
une brève cérémonie devant l'aîné. Les époux déclarent leur hostilité et
prononcent un serment. Si la femme quitte son mari, la dot est remboursée par le
nouveau mari ou par la proposition d'une nouvelle épouse. Si c'est l'homme qui
abandonne sa femme, la dot est considérée comme une amende. Le choix des enfants
de partir avec l'un ou l'autre parent est totalement
respecté.
c) Le décès et
l'héritage
La mort d'un enfant ne met
pas en cause l'équilibre du groupe et ne compromet pas les alliances. En
revanche, la mort d'un adulte, homme ou femme entraîne le bouleversement du
groupe social et provoque un vaste mouvement socio-économique : déplacement du
campement, festivités de levée de deuil, réunion du lignage du défunt et des
lignages alliés. L'alliance compromise par le décès doit être réactivée, le sort
des enfants assuré et les biens matériels et spirituels du défunt transmis. Il
est intéressant de noter que les rituels de purification et de protection sont
effectués par la tante du "deuilleur". Une nouvelle alliance est proposée à la
veuve ou au veuf, qui est libre de l'accepter ou de la refuser. La mort d'une
mère constitue un drame pour les enfants de moins de huit ans. Les Grands Noirs
profitent souvent de l'occasion pour intégrer ces orphelins à leur société,
comme cadets.
Quant à l'héritage, vu le peu
d'objets matériels possédés, ce sont surtout ses "pouvoirs" que l'homme, proche
de l'agonie, céde à son fils aîné. Ce dernier coupe la "corde de vie" à la
taille de son père, en serrant son bras droit. Cette cérémonie, articulation
essentielle entre les générations, prend une importance solennelle dans le cas
d'un décès d'un aîné, d'un maître de chasse ou d'un
devin-guérisseur.
Nous verrons plus loin, de
quelle façon les Bantous tentent de s'immiscer dans les cérémonies de
deuil.
3) Les marginaux
Au sein de la société pygmée,
comme dans toutes les sociétés de l'Afrique Noire, le célibataire, le couple
sans enfant, la femme stérile, l'homme inapte à jouer son rôle d'adulte
masculin, celui qui a transgressé
un interdit majeur (inceste) et bien-sûr le fou, le chapardeur,
l'orphelin et l'étranger sont considérés comme des
marginaux.
Les Bantous, pour leur part,
estiment que l'ethnie Pygmée dans son ensemble est marginale à
l'humanité.
En résumé, l'organisation
familiale pygmée présente un certain nombre de spécificités
:
- La résidence n'est pas lignagère. Le lignage est ainsi dispersé sur
l'ensemble du pays Aka.
- Le mariage nécessite le consentement mutuel.
- La mère et l'épouse consacrent le jeune Pygmée comme chasseur et
valident le mariage.
- La tante du veuf mène les rituels de deuil.
C : ORGANISATION DE LA DECISION ET DE LA JUSTICE[26]
Les ethnies de la forêt sont
habituellement désignées sous le nom de sociétés "sans chefferie", "sociétés
sans pouvoir central", "sociétés anarchiques", "sociétés acéphales" ou "sans
état", "sociétés sans écriture", "sans classe sociale" et parfois, pour
certaines d'entre elles, de bandes ou de hordes.
Les études récentes ont
cependant montré qu'il existe, au sein de ces sociétés, une organisation de la
décision et que la justice y est rendue selon des coutumes biens
établies.
1) Comment s'organise le pouvoir chez les Pygmées
?
Les Pygmées vivent en
campements qui sont le centre de la vie sociale. Chaque campement se compose
d'environ 7 familles de lignages différents. Plusieurs campements, liés à un
même lignage bantou, chassent et cueillent sur le même territoire. L'ensemble
des territoires forment le pays Aka
a) Le pouvoir au niveau du
campement
Les décisions concernant le
campement sont prises par l'ensemble des hommes adultes. Toutefois, certaines
personnalités se distinguent :
- L'aîné du lignage majeur est responsable de la vie matérielle et
spirituelle. Il calme, arbitre, dirige les expéditions, surveille le partage et
la distribution du gibier, est responsable des biens collectifs. Il est le
représentant du campement à l'extérieur. Il sert de médiateur avec les esprits,
afin d'obtenir leur bienveillance et leur protection. Il mène certains rituels
propitiatoires et les rituels expiatoires.
- Le maître de la grande chasse est un chef prestigieux parce qu'il a une
un excellente connaissance du comportement du gibier et est doué de pouvoirs
magiques, il connaît notamment les arbres qui rendent invisible. Ses fonctions
temporelles et spirituelles sont circonscrites à la chasse-poursuite à la sagaie
du gros gibier, gorille et éléphant en particulier. Il mène les rituels
propitiatoires et expiatoires et de remerciement après l'abattage du gibier. Il
est responsable du partage du gibier.
- Le devin-guérisseur est le spécialiste du contact avec les esprits. Il
est le seul capable de traiter avec les dangereuses puissances spirituelles. Il
intervient à la demande de l'aîné du campement dans deux types de situations : d'une
part, lors de calamités collectives (épidémies, stérilité, morts...) dont il
recherche les causes (colères des esprits, malveillances de sorciers...) et les
moyens d'y remédier en exécutant les deux grands rituels de divination par le
feu et d'autre part, lorsque les mânes sont devenues défavorables, rendant la
chasse à la sagaie infructueuse ou en cas d'échecs répétés pendant la période de
chasse au filet. Le devin est assisté, dans ce cas, par son épouse, qui mène la
battue.
Le devin peut également,
moyennant rétribution, céder certains "pouvoirs" à des hommes ambitieux et
déterminés que le sort n'a pas favorisé.
- Le petit guérisseur limite ses interventions à quelques maladies.
- Les maîtres de chant, de danse et de combat (les opérations menées par
les Aka sont des opérations commando conçues sur le type de la chasse à la
sagaie et non de lutte ouverte en terrain découvert).
Parallèlement à ces
personnages de premier plan, les femmes disposent d'un pouvoir indirect dans la
mesure où elles contrôlent l'accés de l'homme au statut d'adulte. En outre,
elles peuvent le cas échéant devenir responsable d'un campement à la mort de
l'aîné ou pendant l'absence de ce dernier. Elles peuvent devenir guérisseurs
mais jamais elles obtiennent le statut de devin.
Enfin, chaque individu
possède des "pouvoirs" : un principe vital, un principe protecteur, des
"pouvoirs projectifs" (don d'ubiquité, de téléportation, de métamorphose...)
qu'il acquiert par héritage, initiation ou révélation.
b) Le pouvoir au niveau du
territoire
Lors du rassemblement annuel
des campements d'un même territoire, les aînés des campements choisissent parmi
eux l'aîné du rassemblement. Ce dernier dirige les activités collectives, en
particulier il mène les grandes chasses au filet, le rituel de fécondité et le
rituel de fin d'initiation. Il dirige toutes les cérémonies de consécration et
de renouveau qui clôturent la période du rassemblement. Ces pouvoirs ne lui sont
conférés que pour la durée du rassemblement annuel. Son autorité tient aux
succès de ses entreprises cynégétiques et rituelles. Sa femme est la seule de
son sexe à être admise dans le camp des initiés et à participer aux rituels de
fin d'initiation.
Ces rassemblements sont très
importants pour la société Pygmée : les alliances sont confortées, les droits
d'usage discutés ainsi que les relations de clientèle avec les Bantous. Une
nouvelle génération est admise dans le rang des adultes.
c) Le pouvoir au niveau du
pays Aka
Aucun pouvoir ne s'exerce au
niveau du pays Aka bien que les lignages se distribuent dans tout le pays Aka,
indépendamment des territoires.
L'aîné de chaque lignage
centralise connaissance et pouvoir dans le domaine limité de la filiation et des
alliances. La transmission de ce pouvoir est héréditaire, mais le lignage ne
constituant ni une unité territoriale ni de résidence, ces pouvoirs semblent
abstraits et n'interviennent pas dans la vie quotidienne.
Il n'a pas de fonction
religieuse. Il doit simplement rendre un culte du souvenir aux esprits des
ancêtres du lignage.
Conclusion:
Les pouvoirs de commandement
(aînés), économiques (maîtres de chasse), militaires (maîtres de combat) et
spirituels (devins) sont à la fois séparés (aucun individu ne peut les cumuler
tous), morcelés dans l'espace (aîné du campement, du territoire, du lignage) et
dans le temps (annuel pour l'aîné du rassemblement), et partagés (les rituels
sont pratiqués par diverses personnalités selon la
cérémonie).
Les fonctions supérieures
s'accompagnent d 'interdits alimentaires et sexuels, d'obligations de
comportement et de risques. Ces fonctions n'entraînent aucun bénéfice personnel,
toute activité étant dédiée au groupe[27].
Il existe des contre-pouvoirs
aux aînés : consentement du groupe, refus de servir l'aîné, acquisition du don
de divination par révélation, choix de l'aîné, par le père, parmi ses
enfants.
Les aînés doivent également
maintenir entre les individus une égalité des droits, des chances et des
ressources.
Enfin, la femme constitue le
plus formidable contre-pouvoir en ce qu'elle permet au mâle d'acquérir le statut
d'homme.
2) Comment s'organise la justice ?
La société reconnait un
certain nombre de délits et de crimes. Elle prévoit pour chacun d'eux une
sanction. La justice est rendue par l'aîné avec le consentement du
groupe.
a) Les crimes et les délits
et leurs sanctions
L'atteinte à la vie humaine
est durement sanctionnée :
- Le meurtre : si la victime et le meurtrier appartiennent au même
lignage paternel, le meurtrier est puni de mort physique et généalogique, en
revanche, s'ils appartiennent au même lignage maternel ou à des lignages alliés,
le meutrier est puni de bannissement (mort sociale) et condamné à verser une
compensation au lignage de la victime ; enfin, s'ils appartiennent à des groupes différents, seule la
compensation est requise. Si la compensation n'est pas estimée suffisante une
lutte armée est possible entre les groupes.
- Le rapt de femme est assimilé à un meurtre et théoriquement puni de
mort. En réalité, le coupable doit verser une compensation égale au "prix d '
une vie" augmenté de la valeur du "service mariage".
- La sorcellerie est châtiée proportionnellement au crime commis : mise à
l'écart, bannissement ou mise à mort du sorcier découvert par le
devin.
- La rupture d'interdit est une faute commise à l'égard des esprits. Ces
derniers infligent au coupable ou à son entourage des peines allant de la
stérilité aux maladies ou à la mort. Un appel au devin est nécessaire selon que
le coupable ignore ou pas sa faute. Le coupable doit pratiquer des rituels de
rachat.
- Le suicide, qui intervient le plus souvent par pendaison à la suite
d'un chagrin d'amour ou d'un bannissement, entraîne l'errance de l'âme du
défunt, sans possibilité de réincarnation.
La propriété est limitée mais
protégée. Elle revêt deux formes : collective ou individuelle. Les ressources
forestières peuvent être exploitées collectivement par tous les campements du
territoire, à condition de respecter les droits d'usage. La propriété
individuelle, quant à elle, s'applique aux ressources végétales découvertes et
ayant fait l'objet d'un marquage, au gibier pris au piège, aux outils, aux armes
et aux rares effets personnels. Toute atteinte à la propriété fait l'objet d'une
sanction :
- le non-respect des droits d'usage des ressources collectives donne lieu
à des compensations, voire à des luttes armées entre bandes, notamment lors de
la chasse au gros gibier.
- le non-respect des marques est sanctionné par une compensation en
"fers" si le voleur est étranger au
campement, en prestation à l'aîné s'il est du campement.
- Le vol du miel est considéré comme le vol d ' une vie et puni
théoriquement de mort ; en réalité il oblige à une compensation en
"fers".
- Le vol de gibier entraîne une compensation en
"fer".
Cependant, le vol est
extrêmement difficile dans ces petites communautés.
Les délits relatifs aux
relations sociales et familiales sont également sanctionnés
:
- L'adultère est une cause de divorce trés fréquente. Il prend une
dimension dramatique quand la femme est enceinte car les relations
extra-conjugales sont censées mettre en jeu la vie de l'enfant : en effet, il y
a obligation de fréquents rapports sexuels entre les parents pendant la
grossesse (en vue de fortifier le foetus) et continence absolue de l' un comme
de l'autre, de l'accouchement jusqu'à ce que l'enfant marche pour concentrer
toutes les forces vitales des parents selon M.C.Thomas. Si l'enfant vit, les
rituels de purification sont suffisants ; en revanche, si l'enfant meurt, une
lourde compensation est nécessaire, enfin si l'enfant et la mère meurent et si
l'adultère est le fait du mari, ce dernier doit payer diverses compensations et
se voit interdire tout nouveau mariage.
- Les conflits de génération sont sanctionnés par l'obligation pour le
cadet de changer de campement ou de créer son propre campement, lorsque les
divergences entre cadets et aînés n'ont pu être réglées par la pression du
groupe. Si le cadet refuse de partir, il est symboliquement exclu du groupe par
la malédiction.
D'autres conflits cités par
Demesse et Turnbull entrainent également diverses sanctions : pose secrète d'un
filet individuel devant le filet collectif, appropriation d'une plus grande part
de gibier, oubli de chanter à l'unisson les chants sacrés au moment où la forêt
répond à l'appel des hommes...
- Les conflits mineurs tels que : tentative d'un chasseur d'éléphants de
transformer son prestige de chasseur en autorité sur le groupe, insultes entre
individus sont sanctionnés par de simples quolibets, émis par le groupe ou mimés
par le bouffon.
b) Comment est rendue la
justice ?
La justice est rendue par
l'aîné du campement assisté des anciens et en présence de tout le
campement.
Ce procès public ne comporte
pas d'ordalie comme chez les Bantous.
En cas de litige, la
procédure prévoit l'appel à l'aîné du rassemblement des campements ou à l'aîné
du lignage, selon la nature du conflit.
Dans tous les cas, les
sanctions doivent réunir un accord
unanime du groupe. Elles sont, de ce fait, le plus souvent modérées et
dépourvues de brutalité. Leur but est, en effet, plutôt que de rendre à chacun
selon son dû, de réconcilier les parties afin de les faire coopérer au
fonctionnement du campement et afin de restaurer l'équilibre du groupe,
équilibre essentiel à sa survie. Selon Turnbull, cela nécessite un sens raffiné
des rapports entre individus en vue d'éviter à chacun de" perdre la face". En conséquence, il
faut convaincre plutôt que contraindre. Pour Godelier, le refus systématique de
la violence et de la répression, ainsi que de la guerre est dû aux contraintes
(dispersion, coopération, fluidité) de la production.
Toutefois, il est certains
cas où des pratiques plus brutales sont nécessaires. Il en est d'autres qui
entraînent la scission de la bande.
3) Les coutumes pygmées sont-elles compatibles avec les Droits de
l'Homme reconnus par les conventions internationales ?
a) Les droits civils et politiques
La jurisprudence européenne
classe les droits de l'homme en droits intangibles, droits conditionnels et
droits "indirects". "A l'exception de la Charte Africaine des Droits de l'Homme
et des Peuples, [...] les conventions internationales, Pacte International sur
les Droits Civils et Politiques (PIDCP), la Convention Européenne des Droits de
l'Homme (CEDH) et la Convention Américaine des Droits de l'Homme (CADH),
contiennent une liste de droits insusceptibles de dérogations.[...] Quatre
droits, communs aux trois grands textes de proclamation, forment le standard
minimun des droits de l'Homme : ils sont applicables à toute personne, en tout
temps et en tout lieu. Ce sont les droits intangibles"[28]. Les autres
droits individuels ne bénéficient que d'une protection relative, ils sont
qualifiés de droits conditionnels. Enfin, les droits "indirects" sont les droits
dont l'individu ne peut se prévaloir qu'en liaison avec un autre droit
garanti.
* Les droits intangibles :
1 - Le droit à la vie. Dans
les groupes de petite taille, tels
les campements pygmées, une vie humaine est très importante. En conséquence, les
Pygmées recherchent toujours le consensus et tentent toujours de régler les
conflits de la manière la plus douce possible, voire avec humour. Il est
extrêmement rare que l'ostracisme et la peine de mort soient rarement prononcés,
ces peines étant la plupart du temps transformées en
compensations.
2 - L'interdiction de la
torture et des peines ou traitements cruels inhumains et dégradants. Ces
comportements sont étrangers à la société pygmée.
3 - L'interdiction de
l'esclavage, de la servitude et du travail forcé et obligatoire. Contrairement à
leurs voisins Grands Noirs, les Pygmées ignorent ces formes d' exploitation de
l' homme.
4 - Le principe de la
légalité des délits et des peines. Nous avons vu précédemment que la coutume
ancestrale pygmée classifie les crimes et délits, ainsi que les peines
encourues, y compris en cas de sorcellerie.
* Les droits conditionnels :
1 - Les libertés de la
personne physique.
La liberté de circulation est
totale chez les Pygmées. Elle est même favorisée par la dispersion des lignages.
S'ils sont étrangers aux lignages du campement, ils doivent fournir une
prestation compensatoire.
2 - Le droit à un procès
équitable.
Nous avons vu que les procès
étaient publics, avec possibilité d'appel.
3 - Le droit au respect de la
vie privée et familiale.
Le mariage pygmée répond à
l'exigence du consentement mutuel de la Déclaration Universelle des Droits de
l'Homme, mais il le soumet à deux conditions. Le mariage ne peut être consacré
que si, d'une part, l'époux a été reconnu chasseur par sa mère et les femmes du
camp et si, d'autre part, il s'engage à effectuer le "service mariage" chez ses
beaux-parents[29].
4 - Les libertés de la
pensée.
La liberté d'opinion est très
limitée au sein du campement. En effet, en cas de désaccord grave avec l'opinion
générale, le réfractaire doit quitter le campement, s'il ne veut pas être maudit
par l'aîné et donc devenir un marginal. Toutefois, les flux permanents entre les
bandes permettent une certaine liberté de pensée, au niveau du
territoire.
5 - Les libertés de l'action
sociale et politique.
Elles sont limitées. Seuls
les aînés participent aux décisions qui concernent le campement. Leur action
doit cependant être conforme à la volonté des adultes mâles du groupe. En cas
d'absence des hommes, notamment lors des chasses à la sagaie, la femme de l'aîné
prend la direction du campement.
6 - Le droit de
propriété.
La propriété individuelle est
limitée aux objets usuels. En revanche, les armes et les outils appartiennent
aux aînés. Les cadets peuvent cependant les utiliser contre
prestations.
* Les droits indirects :
1 - Les droits
complémentaires.
Le droit à un recours est
effectif. Celui-ci est porté devant l'aîné du campement, du rassemblement ou du
lignage.
Les possibilités de
discrimination sont limitées du fait de l'homogénéité de la société
pygmée.
2 - Les droits dérivés des
étrangers et des détenus.
Nous avons vu que les
étrangers sont admis au sein du groupe, à condition de participer aux activités
de ce dernier.
La société pygmée ne connaît
pas de détenus.
b) Les droits sociaux,
économiques et culturels
- Le droit au travail. Tout Pygmée participe, en fonction de ses
capacités, à la recherche de subsistances. Le partage du gibier est parfaitement
codifié et fait de façon équitable.
- Le droit à la protection sociale s'exprime, au sein de la société
pygmée, d'une part, dans la redistribution de la nourriture à tous les présents
du camp, même s'ils n'ont pas participé à la chasse et d'autre part, à la prise en charge
des vieillards, veuves, orphelins, malades...
- Les droits culturels. Tous les jeunes enfants sont préparés par leurs
mère et père à leurs futures activités. Plus tard, au cours de leur initiation,
ils reçoivent non seulement une formation aux activités matérielles, mais aussi
une formation spirituelle : cosmogonie, signification des rituels et du masque
d'Azengi.
Enfin, durant leur
adolescence, ils participent avec les adultes aux activités de chasse,
cueillette, mais aussi danses et chants.
Tous les adultes participent
à la vie culturelle, en prenant part à toutes les cérémonies de la
communauté.
c) Les
devoirs
"Les devoirs envers la
communauté dans laquelle seul le libre et plein développement de sa personnalité
est possible", imposés à tout individu par l'article 29 de la Déclaration
Universelle des Droits de l'Homme, trouvent une illustration dans l'obligation
de coopération de tout Pygmée avec les membres de sa famille et les autres
membres du campement.
Ainsi, la société pygmée
n'est, comme il a été souvent écrit, ni un "état de nature", ni une "anarchie
sanglante", ni une "société
paradisiaque", mais une société où la décision et la justice sont organisées.
Les spécificités de cette organisation sont :
- le respect de la volonté du groupe,
- l'atomisation du pouvoir entre les aînés et les
spécialistes,
- la recherche du consensus et de l'équilibre du groupe, plutôt que la
réparation de la faute, dans les décisions de justice. Dans ce but, les
compensation sont préférées aux sanctions lourdes.
- Le respect coutumier des droits de l'Homme, qualifiés aujourd'hui
d'intangibles.
D.
LA CULTURE ET LA RELIGION PYGMEES
1) Ethnicité
L'ethnicité est le sentiment,
pour un groupe humain relativement important, d'appartenance à une communauté et
de différence vis-à-vis des autres peuples. Des processus psycho-affectifs de
projection-identification jouent un rôle clef dans le maintien de l'identité
sociale (parenté issue d'un même ancêtre, fraternité collective...). Edgar Morin
qualifie l'identité sociale de "cristalisation psychique égo-socio-centrique"[30].
S'il n'existe pas
aujourd'hui, comme pour les Indiens d'Amazonie ou d'Amérique du Nord,
d'organisation ethnique pygmée, cela ne signifie pas, pour Bahuchet, que les
Pygmées n'ont pas de conscience ethnique. Ils ont conscience de leur différence
et pour se distinguer des "villageois", ils utilisent quelquefois les termes de
"Babinga" ou de "pays", voire de "Piguimé"[31]. En outre, nous
le verrons dans le chapitre : relations Pygmées/Grands Noirs, leur infériorité
civile ne leur échappe pas.
Un comportement fait
d'indépendance et d'humour caractérise également les
Pygmées.
2) Langues
Les langues pygmées se sont
constituées à partir de langues bantoues, oubanguiennes et soudaniennes.
Cependant, de nos jours, les groupes pygmées ne parlent pas les mêmes langues
que leurs voisins Grands Noirs, du fait des migrations des diverses communautés
au cours des temps.
Du fait de la diaspora
lignagère, les langues pygmées couvrent des surfaces considérables : ainsi la
langue Aka est parlée sur un territoire de 100 000 km², la langue Baka sur 75
000 km², alors que les langues villageoises couvrent en moyenne 5 000
km².
Enfin, notons que les Pygmées
ne parlent pas la langue officielle du Nord -Congo, le
Lingala.
3) La religion pygmée
La religion pygmée appartient
au groupe des religions animistes.
Le Pygmée croit à l'existence
de l'âme et à la vie future et corrélativement à des divinités directrices et à
des esprits subordonnés. Les âmes bienveillantes sont considérées comme des
mânes et les âmes malveillantes comme des démons ou des mauvais génies. Les
animaux peuvent avoir une âme, ainsi que les plantes. Les âmes peuvent être
manipulées par les sorciers ou les esprits. L'univers est un tissu de forces
bénéfiques, appelées Kulu ou maléfiques, dénommées Kose, sur lesquelles agissent
le verbe du devin et les rituels.
La religion pygmée est fondée
sur une cosmogonie, des mythes d'origine, un panthéon, un culte et des rituels.
Elle nécessite l'intervention de personnalités chargées de conduire les
rituels.
a) La cosmogonie pygmée
Pour les Akas : au début des
temps, Dieu créa le monde, le Ciel puis la Terre sur laquelle il mit la Forêt
avec tous les animaux. Il créa le premier couple, Tollé et sa soeur Ngolobanzo,
puis un cadet, Tonzanga. Ces jumeaux primordiaux engendrèrent les êtres
humains.
La cosmogonie des voisins
bakas est un peu plus compliquée,
mais construite sur le même modèle : Komba, Dieu créateur a créé toutes
choses, tous les êtres et le couple de jumeaux primordial. En même temps, la
soeur aînée de Dieu a donné trois enfants, dont Waïto. Waïto, le héros
civilisateur, a épousé les deux soeurs et a donné également naissance au couple
de jumeaux primordial. Waïto est à la fois mari, frère et fils de sa propre
mère. Tous les personnages forment une entité hermaphrodite qui a donné
naissance aux Pygmées et aux Grands Noirs. Waïto a aussi dérobé le feu à Komba,
pour le donner à l'humanité. Il lui a également dérobé tous les biens (gibiers,
femmes, sexualité...). Komba, pour se venger, a alors envoyé la mort. Komba
reste au ciel, mais il envoie son esprit Jèngi, qui apporte aux hommes la
connaissance du monde par l'initiation. Jèngi protège les hommes, préside à leur
vie, à leur mort et à leur renaissance comme esprit dans la
forêt.
b)Les mythes
d'origine
Parmi les mythes pygmées
d'origine, deux sont intéressants pour expliquer les relations Pygmées/Grands
Noirs :
- Un mythe raconte qu'un groupe d 'hommes perdit l'usage du feu et serait
à l'origine des chimpanzés. Ceci est à mettre en parallèle avec la croyance,
pour certains peuples Grands Noirs, notamment les Monzombos, que les Pygmées
sont issus du chimpanzé.
- Un autre mythe prétend que les Pygmées habitaient le long des fleuves
dans de beaux villages, connaissaient l'agriculture et la forge. Une femme les
poussa à aller à la chasse, en
revenant ils trouvèrent des gens sauvages issus de la forêt qui les
dépossédèrent de leurs cultures et de la forge.
c) Le panthéon
pygmée
Le panthéon pygmée est dominé
par un Etre Suprême inaccessible ,
Bombé, qui, depuis la création, entretient peu de rapports avec le monde des
hommes et s'est retiré au ciel. Il occupe le sommet de la pyramide des
Etres-Forces, d'où il préside à l'ordre du monde.
Des divinités secondaires
servent d'intermédiaire entre l'Etre Suprême et l'Homme. En tant que déléguées
de Dieu, ces divinités interprètent la volonté divine. En tant qu'intercesseurs
auprès de Dieu, elles rendent possible et efficace le sacrifice. Ce sont l'âme
des grands Ancêtres : Zèngi et son cadet Ziakpokpo.
Une autre catégorie de
puissances dérivées ont en charge les phénomènes cosmiques : astres , fleuve...
Ces entités métaphysiques ne sont que la concrétisation des forces
divines.
Le panthéon se complète des
mânes des Ancêtres, des esprits du gibier, en particulier des éléphants, des
génies de la brousse, des génies des Grands Noirs, ainsi que d'un esprit
monstrueux : un ogre qui dévore les Pygmées et qui serait une représentation de
Grands Noirs anthropophages... Zèngi domine l'ensemble des esprits et des
mânes.
d) Le culte des
Ancêtres
D'après Fortes et Goody, en
Afrique Noire, le culte des Ancêtres et le système de filiation et de
transmission qui lui est lié, constituent le fondement de l'ordre social et de
sa reproduction [32].
La transformation d'un mort
en ancêtre est un passage ritualisé et se déroule en deux temps : d'une part, le
traitement du cadavre, période néfaste où l'esprit du mort est malveillant et
d'autre part, la transformation de cet esprit en ancêtre, avec réaffirmation de
la cohésion du groupe. Les victimes de malemort ne franchissent jamais ce second
passage et demeurent des esprits errants et dangereux.
Il existe deux sortes
d'ancêtres : les Ancêtres lointains, qui sont les garants des normes et des
valeurs de la société et les Ancêtres proches, qui gèrent les modalités de la
transmission des droits, des privilèges et des biens. Un Ancêtre transmet
toujours quelque chose à ses descendants qui, en retour, les
honorent.