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                      ANTSIRANANA

 

 

 

Extrait de le thèse « Le pouvoir colonial et les communautés étrangères à Madagascar de 1896 à 1939 », de Sophie Salomone, 1990, Aix en Provence

 

PROJETS D'IMMIGRATION JUIVE A MADAGASCAR  1936-1939.

 

En 1936, naquit un projet d'immigration à Madagascar, tout à fait différent des précédents : il s'agissait d'établir dans la Grande Ile un nombre conséquent de juifs polonais426.

Le caractère original de ce projet résidait dans le fait que, d'une part, il n'émanait pas des Autorités de Madagascar, ni même du Gouvernement Français, mais d'associations juives et du Gouvernement Polonais et que, d'autre part, il était motivé par des questions d'ordre humanitaire et non par le dessein d'assurer le développement de la Grande Ile, qui pâtissait de la faiblesse numérique de la main-d'oeuvre locale.

Ce n'était pourtant pas la première fois qu'il était question d'établir des juifs à Madagascar ; un projet avait, en effet, été formé dans le passé mais à des fins peu louables celui-là : "En 1885, un nationaliste allemand, Paul de Lagarde, espérait régler la question juive à l'Est de l'Europe en envoyant les juifs de Pologne, de Russie, d'Autriche et de Roumanie à Madagascar plutôt qu'en Palestine [...] pour "épurer" l'Europe et non pour créer un foyer national juif."427.

 

 

§ 1 : Le projet

 

En 1936, les motivations étaient toutes autres, mais l'idée ressurgit. Le 6 janvier de cette année-là, un certain David Karten, de Myslenice en Haute-Silésie polonaise, agissant pour le compte de l'Association des Territoriaux Juifs en Pologne, fit parvenir au Ministère Français des Colonies une lettre dans laquelle il priait le Gouvernement Français de bien vouloir autoriser une immigration massive de juifs à Madagascar : "Par la fixation de dizaines de mille, plus tard de centaines de mille  juifs à Madagascar cette île deviendra un grand marché neuf. [...] Le peuple [juif] dispersé a des hommes pouvant financer l'entreprise, a des bras qui peuvent la réaliser [...]"428. Les juifs de Pologne désiraient, en effet, quitter leur pays, ne s'y sentant plus en sécurité.

Le Ministre des Colonies transmit cette offre au Gouverneur Général intérimaire de Madagascar qui ne jugea pas opportun de donner suite à la demande, estimant que la réponse à faire à David Karten dépendait de l'examen de suggestions analogues qui se poursuivaient alors à Paris.

C'est finalement Léon Blum qui porta au projet un intérêt attentif et qui incita le Ministre des Colonies, Marius Moutet, à répondre favorablement à l'offre polonaise429.

Le projet bénéficia, en outre, de l'appui énergique d'associations israélites telles que le Congrès Juif Mondial et le Comité pour la Défense des Droits Israélites en Europe Centrale et Orientale. Des membres de ces associations rencontrèrent le Gouverneur Général de Madagascar, en mission à Paris, et apportèrent des précisions sur le projet: il s'agissait de l'immigration d'éléments issus de diverses classes sociales, "1°) un certain nombre d'agriculteurs indépendants, non salariés, qui travailleraient en famille, ou avec l'aide d'ouvriers recrutés, eux aussi, parmi les immigrés. 2°) des petits   artisans ou industriels (tailleurs, cordonniers, maçons, menuisiers,etc...).  3°) des petits commerçants."430.

Le Gouverneur Général Cayla objecta que l'implantation d'artisans et de commerçants n'avait aucune chance de réussir, Madagascar étant largement pourvue de ce côté ; notons à ce propos que les Autorités de Madagascar étaient confortées dans cette opinion, par le dynamisme des petits commerçants indiens, chinois et merina qui avaient évincé de cette activité leurs confrères européens, ces derniers ne laissant échapper aucune occasion de s'élever violemment contre toute bienveillance, réelle ou supposée, de l'Administration à l'égard des étrangers.

En revanche, le Gouverneur Général donna son assentiment à l'immigration d'agriculteurs, étant bien entendu que la région des Haut-Plateaux, la plus propice à la colonisation européenne, n'offrait plus de terre disponibles, et que seules les régions basses, moins salubres, pouvaient accueillir des immigrants, à condition que ceux-ci jouissent des capitaux nécessaires à leurs entreprises431.

Les Autorités de Madagascar furent rassurées sur ce dernier point ; des associations israélites européennes ainsi que des groupements de juifs américains s'intéressant à la destinée de leurs coreligionnaires d'Europe Orientale se déclarèrent prêts à supporter les frais d'établissement de ceux-ci dans la Grande Ile 432.

Pendant quelques mois, les pourparlers se perdirent en conjectures, jusqu'à ce que le Ministère Français des Colonies passe avec le Gouvernement Polonais, un accord au sujet de la venue à Madagascar d'une mission d'étude polonaise chargée d'examiner les possibilités que la Grande Ile pouvait offrir à l'immigration d'agriculteurs juifs polonais.

Sans l'établir clairement, la documentation présente l'entrée en scène du Gouvernement Polonais comme une conséquence des pourparlers engagés par David Karten. Il semble, en effet, que des associations israélites polonaises aient requis l'intervention officielle de Varsovie afin de hâter la conclusion des négociations.

 

 

§ 2 : La mission polonaise à Madagascar.  Juin-septembre 1937

 

Cette mission, conduite par le Commandant Lepecki - Président  de la Société Polonaise de Colonisation -, accompagné  de  Salomon Dyk - Expert en Colonisation Agricole -, de Léon Alter - Directeur de la Société d'Emigration Juive "Jess" -, et d'Arkady Fiedler - journaliste polonais -, arriva à Tananarive le 3 juin 1937433.

Les membres de la mission entrèrent aussitôt en conférence avec le Gouverneur Général Cayla. A l'issue de leurs réunions, trois zones susceptibles d'accueillir un grand nombre d'immigrants - nombre dont les négociateurs polonais semblaient avoir une idée assez vague : 10 000 à 30 000! -, étaient sélectionnées. La première se situait à l'Ouest de Tananarive, entre Soavinandriana et Tsiroanomandidy, la seconde, au Sud du pays entre Ihosy et Betroka, la troisième, au Nord, dans l'Ankaisina. Ces trois régions avaient été choisies parce qu'elles offraient des terres disponibles et parce qu'elles jouissaient de surcroît, étant toutes situées entre 700 et 1000 mètres d'altitude, d'un climat salubre.

Les membres de la mission se mirent en route pour visiter les zones sélectionnées. Ils poussèrent dans le Sud, jusqu'à Fort-Dauphin et dans le Nord, jusque dans l'Ankaizina et le Sambirano434.

La mission séjourna un peu plus de trois mois dans la Grande Ile et jeta finalement son dévolu sur l'entier district de Bealanana, dans l'Ankaizina. On peut consulter, en annexe n° 10, une carte de la zone choisie par les émissaires polonais. La Direction du Service des Domaines consultée fit savoir qu'environ 30 000 hectares pouvaient être considérés comme disponibles dans ce district435. L'Administrateur en Chef de la Province de Majunga, quant à lui, déclara que la région offrait "des possibilités économiques immenses".

Lorsque la mission quitta Madagascar, les Autorités de la Grande Ile semblaient acquises à l'idée d'une immigration massive d'agriculteurs juifs polonais. Le Gouverneur Général confia : "la seule solution qui puisse être envisagée est celle d'une colonisation de peuplement, solidement encadrée, pourvue d'un capital minimum et décidée à vivre de  la mise en valeur du sol par son travail personnel."436.

 

 

§ 3 : Le tollé dans la presse de Madagascar

 

A l'époque du séjour de la mission dans la Grande Ile et dans les mois qui suivirent immédiatement son départ, les commentaires  dans la presse locale demeurèrent relativement courtois. On se demandait si le projet allait réellement être mis à exécution, on s'interrogeait sur les chances de succès d'une telle opération, sur ses répercussions sur la situation économique de l'île, on s'inquiétait du nombre des immigrants, on s'alarmait de l'atavisme des juifs pour le commerce, on temporisait ... Les titres des articles parus dans les derniers mois de 1937  sont d'ailleurs éloquents : "Ne nous affolons pas!", "Racisme déplacé!", "Fausse Alerte", "Des juifs polonais à Madagascar? Comment se présente le problème ?"437.

Il semble que cette modération tînt davantage du manque d'information concrète des chroniqueurs locaux - le Gouvernement de Madagascar s'étant abstenu de faire des déclarations officielles au sujet de l'opération en cours -  qu'à leur tolérance naturelle. Lorsque la vérité transpira, le débat s'aigrit ; les commentaires devinrent plus acerbes,  en même temps que gonflait le nombre présumé des immigrants; on parla d'invasion, d'accaparement ; les colons français, qui avaient toujours reproché aux Autorités de ne pas les aider suffisamment, se déclarèrent choqués de la faveur prêtée par le Gouvernement Français à l'installation d'étrangers ; les journaux malgaches tonnèrent ; ceux de langue française vitupérèrent au nom de : "la sacro-sainte colonisation française.".

A tel point que le Département crut bon de publier un démenti officiel : "La politique de la France est opposée à une émigration organisée ayant un caractère racial vers l'une ou l'autre de nos colonies.

La France pourrait envisager, le cas échéant, des facilités d'émigration à des familles polonaises, sans toutefois conférer à ces facilités un caractère officiel."438.

Ce communiqué, au lieu de calmer les esprits, les échauffa. A posteriori, ce démenti apparaît maladroit, car il donnait une existence officielle à ce qui n'était qu'un vague projet; il justifiait les inquiétudes des uns et des autres; il mit le feu aux poudres et on assista à une véritable levée de boucliers dans la presse de l'île. Il est même permis de dire que l'événement fut exploité à outrance par les détracteurs de l'immigration étrangère à Madagascar. La Dépêche de Madagascar, par exemple, déclarait : "Il est confirmé d'une manière indiscutable - que le démenti grelottant de M. Marius Moutet ne parvient pas à étouffer - que trente mille familles juives vont être embarquées par le Gouvernement Polonais pour Madagascar où elles seront installées aux frais de l'Administration"439. On le voit l'exagération était mêlée aux fausses informations dans le but de créer l'indignation.

De fait, les attaques fusèrent sur plusieurs "fronts".

     - Les prérogatives de la colonisation française furent défendues bec et ongles : "beaucoup de français s'indignent contre l'intrusion d'éléments étrangers, dans la colonisation de ce pays" ou "pourquoi cet effort en faveur d'émigrants étrangers alors qu'on se refuse à le consentir à des émigrants français ?"440.

     - On souleva la colère des malgaches en les menaçant de chômage chronique et d'expropriation de la "Terre des Ancêtres" : "des milliers de chômeurs [malgaches], devraient être servis avant des étrangers polonais ou autres" et "les malgaches s'élèvent contre le marchandage de leur pays", enfin, "les indigènes eux-mêmes savent qu'ils seront les premiers à [...] pâtir [de l'invasion juive.]"441.

     - L'antisémitisme latent s'en mêla avec son cortège d'insultes du plus mauvais goût : "Non, Monsieur, nous ne voulons pas que Madagascar devienne le dépotoir aux contingents de juifs indésirables, dont certains pays veulent se débarrasser." ou bien : "en effet, cette invasion possible de sémites a soulevé une énorme émotion dans tous les milieux, aussi bien européen qu'autochtone. Car la venue de ceux que toute la population considère comme appartenant à une race de parasites, est tenu dans la France Australe à l'égal d'un fléau comparable à l'une des sept plaies de l'Egypte : l'invasion des sauterelles."442.

     - Enfin, pour faire bonne mesure, les mensonges les plus grossiers furent employés : on parla d'"invasion projetée de notre île par les juifs polonais" ; on déclara que l'enclave polonaise en territoire malgache serait la propriété de l'Etat Polonais ;  on proclama, enfin, que : "les juifs exigeraient pour venir à Madagascar la construction complète des routes et la régularisation des cours d'eau."443!

Les Chambres de Commerce, elles-mêmes, protestèrent contre le projet et tentèrent de lui substituer l'introduction de tonkinois : "pendant que les populations de l'Empire Colonial Français sont malheureuses, il serait anormal de voir le Gouvernement métropolitain apporter à des émigrants d'une nation étrangère [...] son aide matérielle pour leur installation", aussi le voeu suivant était-il émis : "au seul point de vue humanitaire et français, il est préférable d'étudier la venue et l'installation de familles originaires du delta tonkinois, pays surpeuplé où une grande partie de la population est dans l'impossibilité de produire pour manger à sa faim."444.

 

En conséquence, face à un tel tollé dans la presse comme dans l'opinion publique, les Autorités de Madagascar, d'accord avec le Gouvernement Français, décidèrent de retirer le projet.

Pourtant la question de l'immigration juive à Madagascar avait fait des émules : on tenta d'introduire des artisans juifs allemands et autrichiens réfugiés en France. Le Gouvernement Roumain, pour sa part, forma le voeu de se "débarrasser" des juifs roumains en les envoyant à Madagascar. Enfin, dans le même ordre d'idée, l'Allemagne nazie pensa, à un moment, règler le problème juif de cette façon.

 

 

§ 4 : Le projet d'introduction à Madagascar de juifs allemands et autrichiens.  1939

 

En décembre 1938, le Ministre des Colonies, Georges Mandel, proposa au Gouverneur Général de Madagascar, d'accueillir un groupe de réfugiés politiques juifs originaires d'Allemagne et d'Autriche. Ces derniers, artisans de leur métier, exprimaient le désir de s'installer à Madagascar. Le Gouverneur Général répondit négativement, arguant qu'il existait déjà dans la Colonie un nombre élevé d'artisans,  originaires de la Métropole et de la Réunion, et que ceux-ci suffisaient amplement aux besoins locaux445. Faisant référence au tollé soulevé par le projet polonais, il ne lui paraissait pas opportun d'encourager l'introduction à Madagascar d'éléments  étrangers.

 

 

§ 5 : Le projet roumain.  1937-1938

 

Un projet parallèle à celui de la Pologne fit également parler de lui, en 1937-1938 : c'est celui de la Roumanie.

Le Président du Conseil roumain, Coga, militant antisémite convaincu , déclara au sujet des juifs roumains : "on pourrait les envoyer au loin, quelque part dans une île d'où ils ne pourraient plus sortir [...] des navires de guerre de toutes  les nations croiseraient autour [...] à Madagascar par exemple."446.

Le Gouvernement Français, bien sûr, ne prêta aucune attention à un tel projet.

 

 

§ 6 : Le projet de l'Allemagne nazie  . 1938-1942

 

En mars 1938, huit mois après la "Nuit de Cristal", les allemands entrevoyaient comme solution au problème juif, une émigration en masse. Adolf Eichmann fut délégué par Hitler pour rassembler les éléments nécessaires afin de fournir à Reinhardt Heydrich : "une solution politique étrangère comme celle ayant été négociée entre la Pologne et la France.[...] Eichmann travailla longuement à la préparation d'un rapport officiel sur la Grande Ile et ses possibilités de colonisation [...][puis finalement un projet tout différent  sortit de ses investigations, qui prévoyait] pour quatre millions de juifs [...] sur quatre ans [...] l'emprisonnement dans un ghetto géant ("gross-getto") encadré par la police [...] géré par une banque spéciale gérant les biens confisqués aux juifs par les nazis [...] le rapport fut publié en mai 1941. Le plan allemand avait été adopté définitivement en août 1940 [...] les allemands (finalement) abandonnèrent complètement l'idée d'une émigration massive en 1942, lors de la conférence de Wannsee : ils lui substituèrent "l'évacuation vers l'Est"."447.

Nous voilà bien loin, des projets de mise en valeur de la Grande Ile ...